Chronique du dinosaure III : La faim de l’histoire

La tentative de mettre la philosophie hégélienne de l’histoire à la portée de lecteurs pressés, amateurs de “digests”, comme doivent l’être les fermiers texans, prêterait à sourire si, en arrière de la fausse candeur qui semble l’inspirer, elle ne se révélait singulièrement plus retorse. Francis Fukuyama, qui s’est fait connaître depuis quelques années par ses propos tapageurs sur la fin de l’histoire[[F. Fukuyama, “La fin de l’histoire”, conférence donnée à Chicago en 1989, dont une traduction française a été publiée dans le n° 47 de la revue Commentaire (automne 1989). Le livre qui a suivi, publié aux États-Unis en 1992, et dont la traduction française a aussitôt paru chez Flammarion (La fin
de l’histoire et le dernier homme) développe les thèmes de la conférence dans une perspective un peu différente. Ces publications ont été vivement commentées et discutées aux États-Unis et en Europe., et qu’on serait tenté de prendre, au premier abord, pour une sorte de huron, n’est-il pas plutôt le servant, expert et zélé, d’une authentique ruse de la raison, qui retourne des propos apparemment consensuels en découvrant, en arrière de leur sens manifeste, le travail malin d’une critique qui s’ignore d’autant moins qu’elle prétend demeurer ignorée comme telle ?
Quel sens peut-on légitimement reconnaître à l’assertion selon laquelle l’histoire, ou l Histoire envisagée dans son processus global, et donc non réductible à ses événements particuliers, est ‘finie” ? Celui précisément d’une assertion, qui se situe dans un contexte d’énonciation déterminé dont elle ne peut être immédiatement détachée. Fukuyama ne cesse d’ailleurs de le répéter, pour étayer sa thèse : “Hegel a dit que”, “Kojève a dit que”. Mais qu’est-ce que Hegel ou Kojève ont pu dire à ce sujet ?
On chercherait en vain chez Hegel un développement quelque peu suivi et argumenté sur la fin de l’histoire (ou de l Histoire), au sens propre de l’expression, et, pourrait-on dire, au premier degré. Tout au plus pourrait-on citer, dans le cadre de la réflexion qu’il a consacrée au rapport de la philosophie à son histoire, c’est-à-dire à ce qu’il appelle le développement de l’Esprit absolu, un passage comme celui-ci : “Ceci est pour le moment la tâche du temps en général et de la philosophie. Une nouvelle époque a surgi pour le monde. Il semble qu’à présent l’esprit du monde soit parvenu à se défaire de toute essence objective étrangère, et enfin à s’appréhender comme esprit absolu… Voici le point où nous en sommes actuellement, et par là, la série des formes de l’esprit est pour le moment close.”[[Hegel, Leçons sur l’histoire de la philosophie, Dernière leçon (“Résultat”), cf. l’édition Glockner des Sammelte Werke, t. XIX, p. 686. Voici où l’histoire en est arrivée pour le moment (formule qui réapparaît à deux reprises dans ces quelques lignes) : on ne saurait dire plus clairement que la clôture de l’histoire doit être interprétée comme un événement dont l’actualité est factuelle, et comme telle sujette à être emportée par le mouvement de la rationalité et par sa négativité immanente. Ainsi cette clôture n’est pas absolue, mais seulement relative : c’est de manière provisoire, “pour le moment”, que le mouvement de l’histoire a atteint son terme, pour cette simple raison que sa fin, au sens de la téléologie rationnelle, n’est pas localisable en un point privilégié de ce mouvement, mais se situe en tous ses points, où s’effectue à chaque fois de manière récurrente la totalisation de ce qui est arrivé, dans l’attente de ce qui va encore arriver, sur quoi il n’y a précisément rien à dire au point de vue de la philosophie, sinon au titre d’un abstrait et formel “devoir être” sans effectivité. Dans ce sens, il faut dire que l’histoire est rationnelle aussi dans la mesure où elle n’en finit pas de ‘finir”, en oeuvrant, en creusant sa sape, de son travail de taupe qui ne cesse, de révolution en révolution, de s’élancer vers le soleil de l’esprit en fouillant dans les profondeurs de la terre.
C’est donc à Kojève, le grand mystificateur, qu’il reviendrait d’avoir, cent cinquante ans après Hegel, authentiquement professé la théorie de la fin de l’histoire, dont il aurait eu lui-même la révélation inopinée en voyant Staline galoper à cheval sous ses fenêtres. Mais croire cela, c’est ne pas tenir suffisamment compte du formidable esprit de provocation qui accompagne tous les propos de celui dont la vie a été une légende[[Lire à se sujet l’étude de D. Auffret : Alexandre Kojève. La philosophie, l’État, la fin de l’histoire (Grasset 1990). et l’oeuvre un fatras. En racontant, sur le modèle des grands mythes platoniciens, la fabuleuse histoire du désir humain, de ses luttes et de ses travaux, interprétés comme autant de figures à travers lesquelles l’essence humaine prétend parvenir à la reconnaissance de ce qu’elle est, et par l’intermédiaire de celle-ci à la satisfaction complète, donc à l’extinction de son propre désir de reconnaissance, Kojève flirtait avec des thèmes hégéliens dont, avec un humour assez pervers, il dénaturait le sens. Car l’objet véritable de son propos était d’annoncer, par ‘le biais de cette fin de l’histoire, la mort de l’homme en tant que tel, dans le contexte d’une anthropologie de la finitude qui semble se situer quelque part entre Heidegger et Foucault. En se faisant le prophète d’un avenir sans avenir, où la sagesse consiste à mettre le passé à la place de l’avenir, dans une figure de la récurrence qui ferait davantage penser à Nietzsche qu’à Hegel, Kojève indiquait sans ambiguïté, sinon très clairement, que les rêveries sur la post-histoire et sur le surhomme n’ont précisément que la valeur de fictions, qui donnent d’autant plus à penser qu’elles doivent rester sans réalité. Car pour l’homme être “fini”, et s’accepter comme tel, c’est du même coup reconnaître son incapacité à sortir du cercle où son histoire le maintient renfermé.
C’est ici que nous retrouvons Fukuyama, qui est peut-être aussi malin, et d’ailleurs aussi peu hégélien, que l’était Kojève. Que dit-il au juste ? “Si nous en sommes à présent au point de ne pouvoir imaginer un monde substantiellement différent du nôtre, dans lequel aucun indice ne nous montre la-possibilité d’une amélioration fondamentale de notre ordre courant, alors il nous faut prendre en considération que l Histoire elle-même puisse être à sa fin. “[[F. Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992, p. 77. Loin de tout triomphalisme, cette thèse plutôt désenchantée cherche à nous faire comprendre que l’Histoire est pour nous terminées, dès lors que nous avons admis, et Kojève n’était pas loin de penser cela, qu’il ne nous reste plus rien à espérer. La fin de l’Histoire, ce n’est alors rien d’autre que la f n des utopies, ou ce qu’on avait aussi appelé des idéologies.
Mais la fin de l’Histoire, en ce sens, n’est rien d’autre que le retour de l’histoire, et le retour à l’histoire, et aux cycles perpétuellement renouvelés de ses crises et de ses conflits, dont nous savons en toute certitude, dès lors que nous avons perdu tout espoir du contraire, que rien ne peut autoriser à affirmer leur disparition définitive. Et ainsi, ayant fini de spéculer sur sa fin ou sur ses fins, nous constaterons l’histoire continue, hors de toute raison, ce qui ne signifie pas qu’elle a cessé de nous donner à penser, et se dévorant elle-même, sans fin : car l’histoire, précisément parce qu’elle est sans fin, perpétuellement inassouvie, est possédée en permanence par un appétit impossible à satisfaire. Et c’est ainsi qu’elle est condamnée à avoir toujours faim.