Citoyens à l’ère globale

Tribune parue dans la rubrique Carte Blanche de l’Humanité le 20 Janvier 2004La souveraineté des Etats Nations est en crise dans leur berceau historique
: l’Europe. Ressort économique brisé, modèle social sur la défensive,
impuissance politique, retard sur les Etats-Unis, émergence d’un populisme
multiforme, on n’en finirait pas d’évoquer tous les manques des pays qui
composent ce petit bout géographique du continent asiatique. Est-ce un mal
en soi ? La démocratie a de bonne raison de se méfier des coups de menton
des Etats, ou des invocations qui sonnent creux..

Non, le problème tient à un autre constat : les espaces de liberté
stagnent, le domaine de l’égalité rétrécit du droit de l’internet, au droit
social. On sait trop les conclusions qu’en tirent les nostalgiques de la
République, du pouvoir populaire. Pour eux, le second constat est lié au
premier. Et la cause de cette maladie s’appelle la mondialisation , la
financiarisation néo-libérale, parfois même l’Europe des bureaucrates..

Pourtant corrélation ne vaut pas raison. Il suffit de supposer simplement
que les idées, les outils, les pratiques de l’âge global n’aient pas encore
trouvé leurs marques pour qu’une autre question se fasse jour.

Une question qui prend au sérieux le désarroi, la colère que peut susciter
l’esprit du siècle, sans pour autant céder aux sirènes du désabusement
cynique ni à celles d’un populisme néo-poujadiste. Cette question, je la
résumerai ainsi : comment augmenter la puissance des mouvements multiples
de transformation, de les composer ? Je ne dis pas les fédérer, encore
moins les unifier pour la bonne raison que cette éventualité ne se décrète
pas ou peut-être même renvoie dans sa formulation à l’âge du capitalisme
industriel. Autrement dit, quel sens peut avoir une politique de gauche
donc de transformation active à l’ère globale ?

Il ne suffit pas de répéter non à la mondialisation, ni de fustiger le
néo-libéralisme pour y parvenir. Il ne suffit pas non plus de convoquer les
mânes, qui de la République (la III° ou la Première), qui de la
Révolution, qui de la social-démocratie historique. S’affirmer cosmopolite,
transnational, altermondialiste, citoyens du monde à l’instar de
Montesquieu signale certes des intentions louables mais pas encore de
projet ou de programme. On ne saurait non plus se borner à des déplacements
terminologiques : employer les mots de “multitudes” à la place de “peuple”,
de “démocratie incomplète” plutôt que nouveau pacte républicain, d'”Empire”
plutôt que d’impérialiste américain, déblaie le terrain des champs de
ruines laissés par les tremblements de terre de l’Histoire, en particulier
la chute du socialisme. C’est un travail indispensable que de se mettre
d’accord sur les mots, d’en écarter certains devenus des clichés, voire des
mirages, d’en forger de nouveaux.

Avouons que la politique d’une gauche globale ressemble aujourd’hui à ces
camps de toile pour réfugiés de la transformation.

Comment nous oppose-t-on, voulez-vous faire de la politique à l’échelle
globale, si d’une part la mondialisation vous soustrait les trois piliers
(la démocratie, la République et le citoyen de l’Etat Nation) sur lesquels
elle reposait depuis les Révolutions anglaise, américaine et françaises et
si d’autre part, aggravant cette crise de catégories, vous ne les acceptez
plus comme les fondements du discours ?

On répondra que l’on ne déduit pas la politique de l’existence préalable du
citoyen, de la démocratie et de la République, mais bien l’inverse. C’est
le désir et la pratique d’une politique qui font émerger la citoyenneté,
les institutions qui bâtissent la démocratie, le régime républicain. Les
vieux Romains disaient la vertu fait la République.

C’est le projet politique, le désir d’une communauté de destin qui forge la
Nation dans son acception de gauche, tandis que la Droite inverse le
raisonnement et fait de l’appartenance à un milieu, à une culture donnée,
la condition d’un espace politique. La démarche constituante invente les
liens d’appartenance à venir. Les identités y sont auto-déclarées
proleptiques et de projet au lieu d’être assignées, prescrites et
qualifiées par des instances objectives. Elles sont multiples,
différentielles, de passage. L’assignation à résidence; la sommation
adressées aux individus d’avoir à choisir (ou bien ou bien) parle
singulier: on est prié d’avoir une seule identité et pas plusieurs ( à
moins de susciter le soupçon de double jeu, de trahison, de confusionnisme.
.
L’affiliation volontaire, la théorie subjective de la citoyenneté et de la
nationalité[2 ne sont-elles pas utopiques disent les partisans du droit positif et la mondialisation néo-libérale n’est-elle pas le principal agent construction de ce miroir aux alouettes
dissimulant des sujets autrement plus réels et plus effectifs ( les
entreprises multinationales, les coalisations d’Etats ou le pouvoir
impérial de l’hyperpuissance) ? Pourtant si la politique ne se confond pas
avec l’administration des choses et des populations, entendues comme un
corps social inanimé ( au fond les homoncules qui composent le Leviathan de
Hobbes dans le dessin du Frontispice de l’édition), alors il faut dire que
les refus, les fuites d’affiliations assignées et les aspirations à de
nouvelles appartenance en constitue “la matière et le sujet’ par
excellence. Il y a des terrorialisations réactives, d’autres
révolutionnaires.

La théorie de la citoyenneté déduite de la souveraineté et de
l’assujettissement des personnes à un territoire du règne de la loi ignore
le mouvement trans-frontière qu’accomplit le nomade (quelle que soit la
nature de cette frontière). Ce faisant elle n’accepte le droit de vote que
sur la base de la propriété d’abord (suffrage censitaire) puis de la
résidence “autorisée”. L’individu est un point nécessairement “épinglé” et
ses relations sont les propriétés qui en sont déductibles. Telle est le
coeur de la nouvelle manie sécuritaire.

Une citoyenneté moderne à l’ère de la mondialisation et des réseaux;
inverse les termes du problèmes : l’identité de l’individu est le pli d’une
configuration et de mouvements ; il n’y a pas de point préalable et après
un mouvement, mais une relation de mouvement, un point d’application
lui-même provisoire d’une composition de forces.

Voilà pourquoi il me semble qu’on peut établir deux critères de citoyenneté
et d’approfondissement de la démocratie (condition d’une République qui ne
soit plus cette invocation kitch ou réactive) :

1) La citoyenneté d’un migrant (longtemps défini par sa migration), mais
aussi les droits des différents catégories de mobiles qui composent le
cognitariat et l’intermittariat, ne doivent pas être attachés en premier
lieu à une configuration d’appartenance objective indépendamment de
l’affirmation ou du projet d’appartenance exprimé par le sujet lui-même. Il
faut opérer sur ce terrain un renversement de la charge de la preuve. Le
premier droit d’un individu qui le constitue comme citoyen, c’est celui
d’auto-définir ses appartenances. Cette liberté première est antérieure à
l’exigence d’égalité et d’isonomie. En cas de contestation de ces
appartenances revendiquées, la puissance publique doit en faire la preuve.
Traduction : toute personne née sur le territoire de l’Union Européenne
sera réputée européenne.

2) La propriété des droits du citoyen nomade ne peut pas résulter comme
dans l’âge d’or des droits sociaux de l’octroi toujours conditionnel d’un
statut d’ayant droit en fonction de la participation au travail salarié
quand ce dernier devient massivement intermittent. L’inconditionnalité de
la protection, par exemple celle d’une garantie d’un revenu minimum face à
la précarité croissante et à la pauvreté qui menace un bon quart de la
population pourrait par exemple constituer la contrepartie d’un impôt
fédéral européen.

Voilà pourquoi une gauche globale a tout à gagner à être européenne pour
deux. Citoyenne du monde dans les choix, de plus en plus pressants, où il
en va de la survie de toute la planète, citoyenne d’une l’Europe fédérale
et pas d’une Europe des Nations quand il faut reconstruire les institutions
internationales et forger une alliance stratégique avec un Sud qui relève
la tête dans l’Empire, mais aussi inventer en son sein, la nouvelle
protection sociale sans laquelle l’exclusion, le populisme et l’hystérie
nationaliste nous prépare des curieux attelages du type du 21 avril dernier.

[1 Yann Moulier Boutang est
Directeur de la Revue Multitudes,

2 Le livre classique de Kettner sur la
citoyenneté examine cet affrontement entre le droit britannique qui
continue de traiter les Amricains comme des sujets de sa majesté même après
l’Indépendance quand il s’agit de recruter des marins pour la Royal Navy.

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).