Composition de classe en Corée du sud et tournant néolibéral

Cet article entend décrire le changement de la société coréenne après
la crise néo-libérale de 1997. La crise économique en Corée a résulté
des luttes de classe ouvrière entre 1987 et 1997. Mais elle fut employée
comme l’occasion permettant l’approfondissement de la réforme
néolibérale et la recomposition du capital. Ce processus paradoxal s’est
accompli par un violent licenciement de large envergure, comme dans
d’autres pays. Dans ce processus, le premier facteur remarquable est
l’attitude apparemment coopératrice du mouvement travailliste
progressiste. L’auteur décrit le contexte de décomposition des groupes
militants de la classe ouvrière dans les entreprises, mais il s’efforce
aussi de cerner une nouvelle recomposition de cette classe ouvrière
ainsi que la formation de multitudes autonomes à tous les niveaux de la
société coréenne.
La Corée du Sud est un pays récemment industrialisé avec un marché émergent important. Elle est régulièrement citée comme un exemple vivant du succès du modèle de développement capitaliste et de son dynamisme. Mais le choc inertiel de 1997, lorsque la crise économique venant de Thaïlande frappa toute l’Asie de l’Est, fut particulièrement sévère pour la société coréenne. C’est à ce moment crucial que le FMI se mit à exercer une grande influence à court et à long terme sur la politique du gouvernement et sur la société coréenne toute entière, en échange de concessions comme le prolongement de l’échéance de la dette et l’offre de lignes de crédit supplémentaires. Cinquante ans après la fin de la curatelle américaine de 1945-1948, une nouvelle forme de tutelle venait d’apparaître.
Le 23 août 2001, soit quatre ans après le début de la crise économique, le gouvernement coréen annonça que la Corée du Sud avait remboursé tous les emprunts du FMI, s’émancipant ainsi de sa tutelle avec 32 mois d’avance sur la date fixée initialement. Effectivement, les indicateurs économiques témoignaient du succès des programmes du FMI. En 2002, le pays s’était hissé au 4e rang mondial pour ses réserves en devises étrangères, son économie connaissait une croissance soutenue, associée à une stabilité de l’emploi et des indices de prix. Cependant, si on met de côté ces succès économiques, la curatelle du FMI a produit des changements rapides et significatifs dans la structure sociale, les rapports de classe, et les modes de pensée qui dominent la société coréenne.

La situation de classe avant la crise économique

Le développement capitaliste en Corée du Sud avant 1997 dépendait beaucoup de l’introduction de capitaux étrangers par les organisations bancaires transnationales telles le FMI ou la Banque Mondiale. Ce capital étranger appartenait au capital financier transnational qui cherchait un lieu d’investissement profitable, pouvant faire contrepoids au pouvoir d’insubordination manifesté par la classe ouvrière en Europe occidentale durant les mouvements révolutionnaires de 1968. La somme totale de capital financier transnational investi en Corée du Sud entre 1990 et 1997 était de 60 milliards de dollars, dont 43 milliards furent retirés d’un coup à la fin de 1997. Ce retrait brutal précipita la crise économique qui eût lieu en novembre de cette année.
Quelle fut la raison de ce retrait soudain ? La même que celle qui expliquait précédemment l’entrée des capitaux. Autrement dit, le mouvement de retrait était lié à l’état du taux de profit en Corée du Sud, en l’espèce à sa diminution radicale. La résistance du prolétariat militant dans le pays depuis 1987 signifiait la fin de la garantie de taux de profit élevés. Celui de l’ensemble de l’industrie atteignait encore 49 % en 1986, mais sa baisse s’accéléra par la suite, pour atteindre son niveau le plus bas, 18,6 %, en 1997, un niveau bien plus bas que celui qu’avait connu le pays durant la crise économique de 1980, à savoir 29,7 %, ce qui avait provoqué la chute du gouvernement de Park Jeong Hui. Dans une situation aussi instable, les détenteurs de créances contractées sur le marché financier international refusèrent de repousser l’échéance de leur remboursement, précipitant ainsi un exode massif des capitaux.
S’y ajoutait la différence suivante : bien que la structure des rapports de classe fût devenue de nature néo-libérale à l’échelle mondiale, elle ne l’était nullement au niveau coréen. Il lui fallut passer par plusieurs étapes avant d’atteindre un degré de néo-libéralisme correspondant au niveau mondial.
Jusqu’à la chute du gouvernement de Park Jeong Hui en 1979, c’était la forme de l’État, militaro-fasciste et autoritaire qui était chargée de contenir la résistance de la classe ouvrière et de porter l’accumulation en association avec le capital transnational. Cette forme-État força les travailleurs à accepter des conditions d’emploi à bas salaire, une durée du travail longue en instaurant l’état d’exception de la loi martiale et une série de lois spéciales. Cependant, les ouvriers-masse coréens, dont le nombre ne faisait que croître, attaquèrent la solidité de cette forme-État en s’unissant avec les étudiants et les associations religieuses. Dès le début des années 1970, le gouvernement de Park Jeong Hui mit en route une nouvelle vague d’industrialisation dans la chimie lourde, dans l’intention de neutraliser à coup de restructurations le bastion de la résistance ouvrière représentée surtout dans le secteur des industries légères.
Après son coup de force du « printemps de Séoul » en mai 1980, le gouvernement de Jeon Du Hwan prit le pouvoir et chercha une issue à la crise économique en abandonnant l’objectif d’une économie indépendante et en ouvrant le pays aux flux financiers transnationaux à une échelle inédite. Cette politique ne fut possible que grâce à la suppression de la résistance populaire armée qui s’était étendue de Kwangju à d’autres régions, à partir du 18 mai 1980. Jeon Du Hwan rétablit violemment l’ordre en s’appuyant sur des mesures d’exceptions telles la Loi de Sécurité Nationale, la Loi pour la Paix Sociale, etc… Mais cet ordre autoritaire oppressif se heurta à la fois à aux espoirs politiques du peuple et aux exigences du mouvement néolibéral du capital transnational. Ainsi le gouvernement fut obligé d’adopter une politique plus flexible à partir de 1984, quand le taux de profit retrouva ses niveaux de 1979. Les ouvriers-masse saisirent cette occasion pour déclencher alors une série de luttes contre le régime autoritaire.
Les luttes de 1987 semblèrent se conclure avec les réformes post-autoritaires des élections présidentielles directes. Mais les changements qu’elles amenèrent dans la société sud-coréenne furent en fait bien plus profonds. D’une part, ces luttes témoignaient des progrès du pouvoir militant des ouvriers-masse. D’autre part, elles exprimaient aussi la nouvelle subjectivité qui naissait en dehors de l’usine. Le gouvernement No Tae Uoo qui prit le pouvoir en 1988, et celui de Kim Yeong Sam qui lui succèda en 1993 avec une coalition des partis Min Jeong (Démocrate pour la justice), Min Ju (Démocrate) et Kong Hwa (Républicain) était condamné à trouver une solution à la crise économique qui avait suivi le boom de 1986-1988. Il ne fallait rien moins qu’inventer une nouvelle forme de gouvernement souverain, distincte du système autoritaire irrémédiablement affaibli. Ces administrations successives agirent sur deux plans. D’abord, le gouvernement garantit au capital financier transnational des marges de manœuvre plus grandes, tandis qu’il permettait au capital national d’éviter la résistance de la classe ouvrière en se délocalisant vers des marchés étrangers tels que l’Asie du Sud-Est, la Russie, la Chine, etc… Ensuite, afin de maîtriser les exigences de pouvoir venues d’en bas, ces administrations tentèrent de s’approprier le mouvement des syndicats démocratiques qui était apparu comme un pouvoir social indépendant durant les luttes des années 1980, et d’en faire le complice du développement capitaliste. Les accords réciproques entre le FKTU (la Fédération Coréenne des Syndicats) et l’ANB (l’Association des Entrepreneurs Nationaux) en 1993, ainsi que le Comité pour la Réforme du Rapport entre Employeurs et Employés en avril 1996, participaient tous de cette tentative de construire un dispositif de consensus social.
Afin d’atteindre cet objectif, le capital chercha à transformer l’organisation de la classe ouvrière, qui s’était construite à la base dans les usines en une structure centralisée qui faciliterait les négociations au niveau des cadres supérieurs entre les travailleurs et le capital. L’intervention du capital se déploya sur le terrain juridique : il prit la revendication ouvrière d’une réforme de la loi sur les syndicats comme prétexte pour procéder à une révision néolibérale des lois sur les relations professionnelles. Le gouvernement Kim Yeong Sam fit passer par surprise, en décembre 1996, une révision du droit du travail devant l’Assemblée Nationale. La réponse de la classe ouvrière fut une grève générale.
Malgré cette grève, qui dura plus de trois mois, de décembre 1996 à mars 1997, la réforme néo-libérale du capital suivit son cours. La révision de la loi sur l’organisation des syndicats, qui résulta de l’accord entre la coalition au pouvoir et le parti d’opposition, contenait aussi diverses mesures qui allaient dans le sens des réformes néo-libérales : les horaires flexibles, le partage de travail, le principe de pas de salaire en cas de chômage technique, et les restrictions sur les lieux de manifestation possibles. Toutes ces mesures étaient conçues pour rendre le marché du travail plus flexible et plus accessible au capital néo-libéral.
La révision de la loi sur les syndicats contenait également les articles qui concrétisaient un consensus autour de la politisation de la classe ouvrière (par exemple la reconnaissance du pluralisme syndical ainsi que la légitimation de son activité politique). Cette loi était donc clairement le fruit d’un compromis entre les travailleurs et le capital. De fait, au début de 1997, la Confédération Coréenne des Syndicats (KCTU) choisit la voie du compromis avec le gouvernement, une ligne qui fut qualifiée « de synchronisation du mouvement des travailleurs avec le rythme du peuple ». Dans cette optique, 1997 apparaît comme un tournant, après lequel le courant dominant des mouvements syndicaux démocratiques adopta une ligne fondée sur les négociations collectives.
Mais ce consensus ne vit pas tout de suite le jour, à cause de la résistance des travailleurs à la base dans les entreprises. La révision de la loi sur les syndicats fit réduire l’augmentation du salaire à 7 %, pour la première fois depuis 1987, et conforta l’offensive patronale. En réaction, l’opposition des travailleurs se fit violente et donna lieu à des rassemblements dans les structures syndicales de base au niveau des établissements. Telle était la situation de transition, quand une crise économique, dont le premier signe fut la faillite de des Aciéries Hanbo, frappa toute la Corée du Sud.

Recomposition du capital et décomposition de classe sous le gouvernement de Kim Dae Jung

Élu en décembre 1997, le gouvernement de Kim Dae Jung hérita d’une économie nationale en crise. Avec le retrait de 43 milliards de dollars d’un coup, l’économie sud-coréenne entra dans une crise de liquidités qui entraîna la faillite de beaucoup d’entreprises. Ce choc fut ensuite suivi par une augmentation des taux d’intérêt, une augmentation encore plus dramatique du taux de change, puis par une chute libre des prix de l’immobilier. Le gouvernement utilisa cette crise pour achever de faire passer en profondeur la réforme néo-libérale qui avait été freinée à la fois par le résidu d’autoritarisme rigide et par la résistance de la classe ouvrière. Une série de réformes devaient concrétiser, au moyen d’un prêt supplémentaire de 55 milliards de dollars du FMI, la « libéralisation négociée de façon consensuelle de l’économie» telle qu’elle avait été définie à la suite de la grève générale de 1996-1997.
La réforme fondamentale était celle des marchés financiers. Elle était conçue pour supprimer tous les obstacles à la liberté de mouvement des capitaux internationaux. La réforme du secteur bancaire suivait les principes énoncés à Bâle, c’est-à-dire une régulation des fonds de capitaux selon des critères internationaux unifiés (equity capital), comprenait également l’assouplissement des limites imposées jusque-là à l’investissement étranger en actions, une plus grande possibilité de fusions et acquisitions conduites par des firmes étrangères, l’ouverture des marchés de financement à court terme et des titres (company bond markets), ainsi que la libéralisation des emprunts commerciaux à l’étranger. Toutes ces mesures prises ensemble signifiaient l’extension maximale de l’ouverture du marché entreprise dès 1980, et la suppression des limites nationales à cette ouverture.
Le second changement important fut la dissolution des Jaebeol (les grands conglomérats caractéristiques de l’économie sud-coréenne). Les cinq principes que le gouvernement imposa aux Jaebeol furent les suivants : (1) une transparence commerciale accrue ; (2) la fin des nantissements réciproques de leurs dettes ; (3) une amélioration drastique de l’exigibilité de leur situation financière ; (4) le repli sur leur cœur de métier stratégique ainsi que le renforcement de leurs rapports avec les PME ; (5) une responsabilité plus grande accordée aux grands actionnaires et aux dirigeants. Trois objectifs venaient s’ajouter à ces principes : (1) empêcher que le capital industriel contrôle le financement ; (2) éviter les situations de collision favorisant le délit d’initié ; (3) interdire les transmissions patrimoniales douteuses. Ces démarches furent largement soutenues par ceux qui avaient été exploités par les Jaebeol et victimes de l’oppression des gouvernements précédents. Cependant, au cours de ce processus, de nombreuses firmes détenues par les Jaebeol tombèrent sous le contrôle du capital transnational.
Le troisième changement fut la privatisation des entreprises publiques. Son principal objectif fut la réduction des effectifs et, par là, une transition accélérée vers un mode de fonctionnement de marché. L’objectif secondaire était de garantir une source de revenus financiers afin d’éponger la dette envers le FMI, et de faciliter la réforme néo-libérale de la Corée du Sud. Le gouvernement privatisa ainsi six entreprises publiques ; il vendit à des firmes étrangères la partie détenue par l’État dans Korea Telecom, ainsi que le monopole du tabac et du ginseng, etc… Enfin, il accéléra la privatisation des firmes dans le secteur de l’énergie. Dans le même mouvement, il réduisit brutalement le nombre de fonctionnaires, faisant ainsi baisser le niveau de qualité des services publics, supprimant les postes d’ouvriers du secteur public et consolidant la puissance de contrôle accrue du capital transnational.

Le point le plus significatif fut une véritable déclaration de guerre au monde du travail, sous le prétexte de la « flexibilité du marché du travail ». Bien que la privatisation du secteur public eût déjà entraîné une spectaculaire réduction d’emplois, les licenciements dans le secteur privé furent encore plus brutaux. En une seule année, entre la fin 1997 et le début 1998, le capital élimina 23 % des emplois du secteur financier. Les grandes sociétés se débarrassèrent de 10 % de leurs employés. Puis, en 1999, à peu près 4 millions et demi de personnes, soit 19 % de la population active, furent mis au chômage. Comme les formes d’emploi revêtirent la forme d’une « flexibilité » des travailleurs occasionnels, nous pouvons supposer que le nombre de travailleurs instables (à mi-temps, intérimaires, sous contrat et sous-traitance) a dépassé celui des travailleurs à plein-temps. Cette situation est appelée à s’aggraver avec la mise en œuvre du « système de contrôle de l’emploi par la direction » qui prône la possibilité des renvois via la négociation avec le syndicat ou son représentant. La réforme fut également accompagnée par une modification du système de paie, qui passa du système de l’ancienneté à une rémunération annualisée. Cette transformation eût pour conséquence évidente de renforcer fortement la concurrence entre ouvriers.
Tout cela a été couronné par la loi dite des « zones économiques spéciales », votée le 5 novembre 2002 d’un commun accord entre les partis au gouvernement et l’opposition. Les contraintes réglementaires concernant l’établissement de telles zones étaient légères, et elles pouvaient être décrétées n’importe où en Corée du Sud. Dans ces zones, les entrepreneurs pouvaient utiliser des travailleurs sans contrat (despatched workers) sans aucune limite. Le système des congés mensuels était aboli, et les salaires n’avaient plus à être versés pour des jours fériés en semaine. Cette loi est l’effet le plus important de cette montée en force des réformes néo-libérales depuis cinq ans : la majeure partie du pouvoir de la classe ouvrière, acquis à la base dans les établissements par les luttes depuis le milieu des années 1980, s’est trouvé totalement neutralisée.

La dynamique de recomposition de la classe ouvrière depuis la crise économique

Comment la classe ouvrière en Corée en est-elle arrivée à être si sévèrement défaite malgré la puissance accrue dont elle témoigna à partir de 1985 dans des luttes qui ébranlèrent la stabilité de l’accumulation du capital ?
Le gouvernement de Kim Dae Jung s’était arrangé pour faire du mouvement démocratique syndical un partenaire de deuxième classe des réformes libérales en accordant des droits de négociation aux niveaux élevés des directions syndicales. Pour y parvenir, il lui fallut préalablement détruire le pouvoir militant qui s’était forgé à la base. C’était ce qu’il y avait derrière la création de la Commission tripartite Salariés-Employeurs-Gouvernement. Ironie du sort, cet organisme fut mis en place comme une concession du Gouvernement à une proposition du KCTU.
Le KCTU (ainsi que le FKTU) parvinrent à un accord avec le Gouvernement et le Patronat sur quatre-vingt points dans la première séance de la Commission, le 15 janvier 1998. Pourtant sur ces quatre-vingt points seuls furent traduits en lois ceux qui étaient contraires aux intérêts de la classe ouvrière, telles la loi sur le chômage technique et la loi sur les travailleurs sans contrat. Les points favorables à la classe ouvrière, comme la garantie des droits fondamentaux du travail pour les employés du secteur public, les enseignants et l’extension de la couverture sociale furent ajournés. Devant cette évolution, les travailleurs de la base du KCTU exprimèrent leur vive opposition. Cette cassure entraîna une démission générale de la direction du KCTU et son remplacement par un comité désigné selon des procédures exceptionnelles. Mais après l’arrêt de la grève générale devant l’opinion publique et pour des raisons de faiblesses intrinsèques, la seconde direction du KCTU, élue le premier avril 1998, proclama son refus de reconnaître la Commission tripartite pour revenir à la tactique de négociation directe avec le Gouvernement sur une base de lutte de masse.
Le 3 juin 1998, la seconde cession de la Commission Tripartite, réunie par le Gouvernement, se proposait créer des conditions favorables à l’investissement étranger. Au départ, le KCTU pratiqua la politique de la chaise vide. Mais au bout de quelques jours, il céda devant la crainte d’une restructuration unilatérale du capital. Le gouvernement lui promis alors de protéger les syndicats des réformes libérales et de prendre des mesures concrètes pour établir un consensus entre le travail et le capital. Pourtant, en dépit des ces engagements, la restructuration unilatérale du capital poursuivit son cours, inchangée. Après avoir annoncé son refus de participer à la Commission, le KCTU entama une seconde grève générale du 14 au 16 juillet. Avant la troisième grève générale prévue pour le 23 juillet, des accords furent trouvés sur la réforme économique, sur l’emploi, sur les relations professionnelles, la sécurité sociale, etc… Mais tandis que les mises au chômage partiel se poursuivaient, la traduction législative des points de l’accord fut ajournée une fois de plus. Aussi, en février 1999, le KCTU quitta-t-il la Commission, en signe de protestation .
La troisième session de la Commission débuta, en septembre 1999, sans ce syndicat. En raison d’un conflit sur les salaires qui remontait à avant la reconnaissance du fait syndical, même le FKTU abandonna la Commission en décembre 1999. Ce qui eut pour résultat de la rendre moribonde. Malgré cette expérience, le KCTU et le FKTU persistent à essayer de réunir les conditions matérielles d’un consensus mutuel entre le travail et le capital. Pour y parvenir, ils essayent de reconstruire les syndicats au niveau industriel tout en tentant d’acquérir un poids politique à travers l’action des partis . Ainsi, le Parti Démocratique des Travailleurs appuyé par le KCTU a obtenu 960 000 (3.9 %) voix à la dernière élection présidentielle .
Mais ce qui reste d’activistes est en train de s’efforcer de reconstruire un pouvoir de base dans les usines et de l’étendre avec l’objectif classique de construction d’une société socialiste par la classe ouvrière industrielle .
Certains d’entre eux ont critiqué récemment les limites du mouvement syndical comme reposant trop sur ses directions . Et l’on peut observer aujourd’hui une tendance vers un mouvement partisan des assemblées de base où les travailleurs eux-mêmes décident de leurs actions.

Dynamique de la subjectivité sociale en Corée du Sud

Il faut aussi tenir compte du surgissement d’une nouvelle subjectivité qui ne se réduit pas à celle de la classe ouvrière d’industrie. Elle s’incarne dans ceux qui s’appellent « les citoyens », femmes, étudiants, artistes, intellectuels, techniciens, scientifiques, etc… Ces derniers forment la base d’un mouvement nouveau, « le mouvement des citoyens » qui s’est développé rapidement depuis les années 1990. Il a multiplié de nouveaux rendez-vous sociaux sur la justice économique, sur la démocratisation de la société, sur la protection de l’environnement, sur l’égalité entre les sexes, sur les droits de l’homme, etc…
De façon significative, le mouvement des citoyens éprouve des difficultés à définir le concept de « citoyen ». Son principal courant tend actuellement à définir le citoyen comme un sujet qui n’est pas de classe. Pour ma part, je propose au contraire, de redéfinir le « citoyen » dans le contexte de la recomposition de la classe ouvrière opérée par les restructuration industrielle capitaliste depuis les années 1980.
La restructuration industrielle autour des industries de hautes technologies et des activités liées à l’information a conféré à la force de travail un nouveau visage. Cette forme nouvelle de force de travail a acquis un caractère davantage technologique et scientifique, si bien que l’école, le foyer et la société ont été tous transformés en usines de la reproduction. Nous devrions considérer que l’affaiblissement du mouvement ouvrier traditionnel résulte de ce processus. La part relative des ouvriers d’industrie s’est trouvée réduite du fait de la diversification du salariat. C’est pourquoi le terme de « citoyen » n’est qu’une vieille étiquette que l’on a collée sur les sujets du nouveau travail qui se composent de multitudes plurielles et hétérogènes.
Malheureusement ces nouveaux sujets n’ont pas été capables d’assurer leur jonction avec les luttes du mouvement ouvrier traditionnel. Tandis que ce dernier s’attaque aux réformes néolibérales, ces nouveaux sujets tendent à concentrer leur offensive sur les restes du régime autoritaire. Cette cassure a ouvert un boulevard au réformisme néolibéral en Corée. Mais petit à petit, la nature du problème est mieux cernée et l’on cherche une solution à tâtons. Certains activistes du mouvement citoyen sont en train de s’opposer vigoureusement aux positions qui laissent les intérêts du capital transnational s’approprier les luttes anti-autoritaires.
La bureaucratisation est un problème décisif pour le mouvement des citoyen . Au moment où le Gouvernement No Mu Hyun s’est mis à le coopter, et bien qu’il n’ait remporté les élections de décembre 2002 qu’en raison du très puissant soutien qu’il a reçu de lui, le problème crucial demeure : comment les multitudes pourraient-elles opérer la jonction du mouvement ouvrier traditionnel et du nouveau mouvement des citoyens dans un réseau de lutte contre le néolibéralisme ? Les communautés innombrables qui s’activent sur Internet et les assemblées de base dans les entreprises suggèrent la solution. Elles submergent les rues en portant des bougies allumées pour protester contre la brutalité de l’armée américaine (qui a écrasé deux jeunes écoliers sous un tank) en scandant « N’attaquez-pas l’Iraq ! ». Par la même occasion, critiquant également le résultat de cinq années de réformes libérales elles font connaître à tous le suicide de Bae Dal Ho, un travailleur qui entendait protester ainsi contre la disposition néolibérale répressive qui autorise des saisies-arrêts sur salaire et sur les biens des travailleurs en punition des actions de grèves.

traduit de l’anglais par Yann Moulier Boutang et Charles Wolfe