Contes de deux Ruines et au delà

Politiques de la mémoire : Hiroshima, World Trade Center, innommables camps-bordels japonaisEn dépit de nombreuses differences assez évidentes, les ruines de
l’attaque atomique contre Hiroshima et celles du World Trade Center
après le 11 septembre, présentent nombre de caractéristiques communes.
L’article traite de la politique de la mémoire dans ces deux sites de
victimisation, mais aussi du contraste existant avec un discours
émergent portant sur un autre exemple, moins connu, de violence à
l’égard des femmes d’Asie et du Pacifique qui, pendant la guerre, furent
victimes, d’un esclavage sexuel de la part des militaires japonais.Les ruines de la bombe atomique tombée sur Hiroshima le 6 Août 1945 et celles laissées après le 11 septembre 2001 au World Trade Center semblent faire appel à des ensembles d’actions et de sentiments complètement opposés. Alors que les ruines d’Hiroshima invitent de façon pressante et efficace à une réflexion critique, à l’humilité et à la repentance, les connaissances et les sentiments évoqués par le World Trade Center poussent à la vengeance, à l’héroïsme machiste et à un réflexe immédiat de punition. Malgré des différences aussi sensibles, je voudrais esquisser ici ce qu’il peut y avoir de comparable entre ce par quoi Hiroshima, comme ville de l’annihilation nucléaire, est passée pendant les soixante années de sa réhabilitation, et les discussions en cours autour de la mise en mémoire du 11 septembre à New York. Je veux enfin opposer ces deux ruines à une autre catastrophe de l’histoire humaine : le système des camps-bordels militaires japonais et l’esclavage dit sexuel des « femmes de réconfort ».

Dôme d’Hiroshima et Ground zero

Que faire des énormes restes de la destruction? Jusqu’où rappeler à la mémoire le moment originel du carnage et du désastre ? Quels pourraient être les sentiments les plus appropriés pour nous souvenir des victimes ? Qui est ce « nous » qui se souvient ou dont on se souvient sur les sites de commémoration ? Et surtout de quoi doit-on se souvenir ? Voilà quelques-uns des problèmes essentiels qui ont caractérisé les controverses sur la reconstruction de New York après le 11 septembre. Ce sont aussi ceux qui ont tourmenté tant les survivants que les urbanistes d’Hiroshima pendant plusieurs dizaines d’années.
Qu’Hiroshima soit un symbole de la paix mondiale semble presque aller de soi aujourd’hui. Mais qu’Hiroshima doive devenir un symbole de paix en tant que premier site mondial de la destruction atomique n’était pas si évident immédiatement après la guerre.[[Cf. Yoneyama L., Hiroshima Traces : Time, Space and the Dialectics of Memory (Berkeley, University of California Press, 1999). En fait, les initiatives les plus fortes pour construire des icônes monumentales destinées à commémorer la paix mondiale sont venues des officiels américains de l’état-major d’occupation. On aurait pu penser que les autorités d’occupation américaines, en tant que représentants du pays qui avait perpétré l’acte, auraient eu quelques réticences à rendre publics les « effets » de la bombe. Pourtant, les archives montrent la force de leur engagement dans la transformation d’Hiroshima en vitrine internationale affichant le lien entre la nouvelle arme de destruction massive et la paix retrouvée. A leurs yeux, les icônes du nouveau mémorial d’Hiroshima pourraient démontrer que la paix mondiale n’avait été obtenue et ne pourrait être maintenue que par la puissance militaire supérieure des États Unis. En d’autres mots, Hiroshima, si elle était transformée en symbole de la paix mondiale, pourrait offrir une justification pour la poursuite du programme d’armement nucléaire américain. Même la préservation du Dôme de la Bombe Atomique fut loin d’être acquise dans les deux premières décennies après le bombardement. Malgré sa forte présence comme l’un des monuments centraux dans le paysage rituel du parc, le statut du Dôme en tant que ruine artificiellement préservée est demeuré instable jusqu’à la fin des années 1960.
Au plus fort de la restructuration globale de l’économie dans les années 1980, les débats sur la nécessité de garder ou, au contraire, de supprimer les restes physiques et visibles du « sombre » passé dans l’espace de la ville réapparurent alors, mais dans le cadre d’une bataille entre la position néo-libérale, qui voulait rentabiliser l’espace de la ville, et la position social-démocrate, soucieuse d’équité, de bien-être et d’éducation. Les partisans de cette dernière liaient la préservation des ruines nucléaires à la critique de la rationalité instrumentale et estimaient que se souvenir du passé correctement conduirait à favoriser les idées démocratiques et la pensée critique. On retrouve une configuration semblable dans les débats sur le plan de reconstruction de la ville de New York après le 11 septembre. Comme à Hiroshima, les sentiments des survivants et des familles des victimes ont tendance à contredire les plans qui ont pour priorité la rationalité économique. La rentabilisation des artefacts du 11 septembre a, elle aussi, été férocement critiquée. Les vendeurs de rue qui sont apparus autour du site en proposant des souvenirs du 11 septembre ont profondément choqué les survivants et les familles des victimes. Pendant les dix premières années de tourmente qui ont suivi la destruction nucléaire, une grande diversité de « gadgets de la bombe atomique » ont été fabriqués et vendus dans les rues d’Hiroshima. Parmi eux, des fragments de tuiles de toits et d’objets en métal entaillés et déformés par le souffle et la chaleur du rayonnement nucléaire. Quelques survivants exposaient leurs corps mutilés et leurs brûlures en échange d’un peu d’argent. Un tel acte de « vente de la bombe » était et continue d’être vu comme une sorte de profanation des morts, considérés comme les seuls à avoir eu une connaissance et des sentiments authentiques sur ce que fut le moment originel de la destruction.
Par contre, les photographies et les autres reproductions mécaniques de l’image du Dôme de la Bombe Atomique – comme les images des deux tours jumelles du WTC reproduites par de nombreux artistes, écoliers, et autres personnes dans le monde entier – n’ont guère provoqué de sentiments de dégoût ou de répulsion parmi les survivants et les familles des victimes. Parmi les innombrables icônes du souvenir à Hiroshima, l’image du dôme à été la plus largement reproduite et diffusée en photographies, cartes postales, peintures, maquettes artisanales. Ces images reproduites en série ont en retour intensifié un fort désir envers l’authenticité qui ne peut s’attacher qu’à l’objet original et au site effectif de l’évènement. C’est à travers leur confrontation à de tels simulacres que les gens commencent à désirer visiter et voir de leurs yeux Ground Zero, pour sentir la réalité historique et l’authenticité.

Si le fait d’être présent à Ground Zero donne au sens de l’histoire une hyper-réalité, le musée du souvenir, Hiroshima Peace Memorial Resource Museum, par nature, ne peut pas facilement sublimer les contradictions impliquées dans la matérialité historique qui a surdéterminé l’évènement qu’il essaie d’expliquer. On peut y visualiser le développement d’Hiroshima comme un des centres majeurs de l’Empire japonais, mais aussi du militarisme, de l’enseignement supérieur, et autres signes de la modernité. Le Musée présente aussi la destruction nucléaire d’Hiroshima comme un moment inaugural de l’ère nucléaire. Il informe les visiteurs sur l’histoire scientifique du nucléaire, sur la course aux armements durant la guerre froide, sur la prolifération nucléaire aujourd’hui, et sur les possibilités immanentes d’une annihilation nucléaire totale à l’échelle mondiale.

Alors qu’il y a eu une grande unanimité sur la signification d’Hiroshima pour alerter le monde sur les dangers présents et futurs de la guerre nucléaire et de la contamination radioactive, il y a eu de grands désaccords sur l’histoire du bombardement. Pourquoi Hiroshima a-t-elle été attaquée ? Comment nous rappeler les victimes coréennes qui ont constitué au moins un quart des personnes immédiatement tuées par la bombe? Comment comprendre l’annihilation nucléaire en relation avec l’histoire du colonialisme japonais et de l’agression militaire impérialiste contre les autres nations asiatiques avant le bombardement ? Peut-on lever la contradiction entre le traité de sécurité avec les États-Unis et la politique anti-nucléaire japonaise ? Ces controverses, et d’autres également brûlantes, ont miné les icônes et les monuments du souvenir dans la ville. Par exemple, le récit historique dominant au Japon sur la bombe d’Hiroshima s’est toujours abstenu de nommer les États Unis comme l’agent actif de l’agression nucléaire; les inscriptions gravées sur le cénotaphe au centre du parc ont soulevé de nombreuses controverses liées à ce fait. L’épitaphe dit : « S’il vous plait; vivez en paix; car nous ne répéterons pas l’erreur. » L’ambiguïté de cette phrase, notamment en japonais, a fait se demander de quelle erreur et de l’erreur de qui il s’agissait. Beaucoup de gens se sont inquiétés du fait que le nous semblait se référer aux Japonais, et que si c’était le cas, la phrase semblait acquiescer à l’affirmation américaine selon laquelle la tuerie de masse était nécessaire pour terminer la guerre.

Un récent article du New York Times indiquait que beaucoup des personnes impliquées dans les projets de reconstruction après le 11 septembre proposaient d’inclure une composante pédagogique dans le musée du souvenir.[[New York Times, 2 septembre 2002. Les résultats du concours d’architecture ont été publiés dans Le Monde du 1 mars 2003; ils ne parlent que de la forme des nouveaux bâtiments. Celle proposée par l’architecte Daniel Libeskind, également auteur du mémorial de la Shoah à Berlin, contient la flèche noire la plus haute du monde (533 mètres), cinq immeubles de verre, et une fosse centrale de couleur rouge constituée en mémorial pour les victimes avec un musée à proximité (NdT) L’article, cependant, soulignait la difficulté de garder un équilibre entre le besoin, pour une telle institution, de rechercher l’objectivité historique et le désir de préserver le site exclusivement pour la commémoration des morts. Les processus sociaux et culturels récupèrent constamment les morts en les présentant comme des martyrs ayant contribué à l’histoire ininterrompue du progrès, que ce soit celui de la nation, de la modernité ou de la civilisation. « Un tel musée, ironisait l’article, parlerait-il des raisons de l’attaque du World Trade Center, inclurait-il un portrait d’Oussama Ben Laden, présenterait-il la foi islamique de la secte Wahabite, qu’il est dit professer? Un tel musée, en d’autres termes, expliquerait-il que Al-Qaida, comme tant d’autres organisations rebelles anti-communistes, a été financé et alimenté par la CIA et Washington pendant la guerre froide, et que la nation doit finalement récolter ce qu’elle a semé ? Introduire des faits et de l’information sur ce site dédié aux victimes provoquerait certainement une conscience critique et une réflexion sur notre propre position historique vis-à-vis du reste du monde.

Je voudrais souligner que la connaissance positive de l’histoire fournie par des institutions pédagogiques comme les musées et les écoles n’engendre pas à elle seule une conscience critique de sa propre position historique. Comme je l’ai montré ailleurs à propos des pratiques patrimoniales des survivants d’Hiroshima, l’attention critique à l’égard de sa propre connaissance du passé et du présent vient de la tension entre le désir de restaurer la vie et de la réparer dans sa totalité, dans sa plénitude, et le sens aigu qu’une telle rédemption ne sera jamais possible. Le sentiment du déjà-trop-tard et la conviction qu’on ne peut avoir accès au passé comme re-présenté mais seulement à l’état de « trace », engendre une conscience critique quant au progrès historique. C’est en effet un sentiment profond de regret qui pousse ceux qui écoutent les récits d’Hiroshima à soupçonner que des chances d’empêcher le moment de la destruction auraient pu être saisies mais ne l’ont pas été. Cela autorise les gens, par conséquent, à s’interroger sur l’inéluctabilité de l’histoire, à lui imaginer d’autres cours possibles, et à intervenir dans le présent pour ne pas répéter pareille perte tragique. Pour le dire autrement, ce qui est perçu comme irréparable a en même temps besoin d’être reconnu comme digne de réparation. Qu’est-ce qui produit alors une limite à la compassion – autorisan l’empathie avec certaines victimes et l’empêchant pour d’autres?

Lutte des femmes pour nommer un autre Ground zero

Les atrocités d’Hiroshima comme celles du World Trade Center sont remémorées comme des « événements », comme des temporalités segmentées qu’on peut articuler à un commencement clair. Les deux évènements sont reconstitués autour de ground zeros, de points d’origine dans l’espace. Mais qu’arrive-t-il aux incidents de l’histoire qui ne sont pas des « événements » situables sur un calendrier, ou pour lesquels n’existe aucun « ground zero » ? Tel est le cas des camps bordels où les militaires japonais enfermèrent des « femmes de réconfort ».

Le système japonais des camps bordels militaires a existé de la fin des années 1930 à la fin de la seconde guerre mondiale. Il a mobilisé des femmes des colonies japonaises, des territoires occupés, et du Japon lui-même pour fournir des services sexuels aux militaires en utilisant la tromperie, l’enlèvement, la coercition, la torture, le viol et l’enfermement. Bien que leur existence ait été bien connue à la fin de la guerre, la nature atroce de ces camps n’a jamais été affirmée pleinement avant 1991, date à laquelle une survivante a porté plainte et témoigné publiquement de son expérience. Depuis, plusieurs plaintes ont été déposées pour demander des réparations. Une victoire judiciaire significative a été gagnée en 1998 au tribunal de district de Shimonoseki. Le tribunal s’est déclaré incompétent en arguant du fait que le traitement du cas des « femmes de réconfort » ne relevait pas des tribunaux mais du Parlement. Ce jugement reprenait les arguments de la plaignante, disant que le système des camps bordels avait pris les femmes de force et avait gravement violé tant leurs vies que leurs droits. Les livres d’histoire japonais commencèrent aussi à inclure une description du système des camps bordels militaires. En même temps, un tel développement progressiste déclencha une levée de boucliers tant des conservateurs que des activistes d’extrême droite, visant à imposer une version révisionniste de l’histoire. Par exemple la campagne nationale par laquelle le Groupe d’Études pour une Histoire Libérale a promu la production de nouveaux manuels scolaires blanchissant les Japonais de tout colonialisme, et minimisant leurs atrocités militaires, se heurta à une mobilisation de militants de base, enseignants, critiques littéraires et journalistes progressistes.

Du fait de la pression militante à l’intérieur et à l’extérieur du Japon, le gouvernement japonais a répondu en envoyant des lettres officielles de regret aux victimes et en créant un semi-officiel Fonds National des Femmes Asiatiques qui a offert des compensations monétaires et un soutien financier pour la sécurité sociale des survivantes. Cependant la grande majorité des survivantes considèrent que ce Fonds est une mesure institutionnelle insuffisante qui dédouane le gouvernement japonais de sa responsabilité officielle, et elles ont refusé l’argent des réparations[[Cf. Soh C. Sarah, « Japan’s responsibility toward comfort women survivors », Japan Policy Research Institute Working Paper, n°77 (mai 2001). Plus récemment, le Tribunal International des Femmes sur les Crimes de Guerre et l’Esclavage Sexuel Militaire Japonais (Tokyo, décembre 2000, en abrégé « Tribunal des Femmes »), tribunal populaire institué par des réseaux féministes transnationaux, a répondu au désir de beaucoup de survivantes de clarifier les responsabilités des personnes impliquées dans l’esclavage sexuel des femmes en accusant certains individus au sein de l’appareil militaire japonais, y compris l’empereur Hirohito.

Aux yeux des universitaires et militants progressistes, l’énorme négligence et le retard pris dans la reconnaissance et la réparation des atrocités commises contre les femmes est à attribuer, pour l’essentiel aux raisons suivantes: à la notion occidentale d’humanité qui a rendu invisibles les violences commises pendant plus d’un demi-siècle contre les femmes colonisées, racialisées et dépossédées de l’Asie et du Pacifique; au nationalisme reconstitué sur le mode patriarcal dans les États asiatiques post-coloniaux, qui a longtemps tenu pour nulles les expériences des femmes dont on disait qu’elles avaient été corrompues par les colonisateurs précédents ; et à la présence militaire américaine après la guerre, requérant le maintien de tels arrangements de services sexuels pour les troupes stationnant dans la région.[[Chungmoo Choi fut la première à souligner combien la communauté internationale avait traité différemment le cas des prostituées néerlandaises et celui des femmes d’Asie et des îles du Pacifique. « Introduction to The comfort women: colonialism, war and sex », edited by Chungmoo Choi. Numéro spécial de Positions, Volume 5, n°1 ( printemps 1997) Les violences commises contre les personnes soumises au colonialisme, au racisme et aux occupations étrangères sont beaucoup plus difficiles à ramener à la lumière que les atrocités de la guerre. A la différence de New York, d’Hiroshima, ou d’autres sites célèbres d’atrocités comme Nanjing, Auschwitz, My Lai ou Oklahoma, le souvenir, en tant qu’atrocité, du système des camps-bordels militaires japonais, a été compromis non seulement par l’humanisme bourgeois occidental mais aussi par le fait qu’il n’est pas associé à un lieu unique, nommable, qui pourrait servir de signifiant cohérent pour l’imagination historique mondiale. Les lieux de mémoire de la violence commise par le système des camps-bordels sont dispersés et déterritorialisés. La majorité des femmes ont été arrachées de « chez elles » et transportées dans le sillage de l’armée japonaise. Un tel déplacement physique a empêché cette atrocité particulière d’acquérir un statut significatif, permanent et stable dans le récit universel de l’histoire du monde.

Le « Tribunal des Femmes », en 2000, fut la première occasion de rassembler en un même lieu, pendant un bref moment, les témoins survivantes des camps-bordels établis dans une myriade de grandes villes, de villes plus petites et de villages. On peut y voir comme un ground zero temporaire à la mémoire de celles qui sont tombées, victimes de cette atrocité militaire particulière. Il a réussi à établir des liens entre des sites séparés par les frontières des États nations, et à reterritorialiser métaphoriquement les sites de violences qui existaient dans toute l’étendue de l’ancien Empire japonais. Il a fermement inscrit dans l’inventaire des atrocités humaines une nouvelle forme de violence. Au « Tribunal des Femmes », des forces historiques plus larges, comme le milieu de l’après guerre froide et le militantisme culturel des féministes transnationales, ont convergé pour répondre aux sentiments d’angoisse, de peine et d’animosité de survivantes/plaignantes individuelles.

Féminisme transnational au-delà du « trauma »

Il vaut la peine de souligner que la généalogie du « Tribunal des Femmes » peut en général être tracée à partir des interventions critiques faites depuis les années 1970 par l’épistémologie des femmes de couleur et par le féminisme du tiers monde, contre le féminisme blanc, libéral, classe-moyenne, aussi bien que contre le féminisme radical. Au lieu de positionner les « femmes » comme une catégorie a priori universellement victimisée par la violence masculine et le patriarcat, les féministes du Tiers monde, les féministes de couleur, et les féministes post-coloniales – c’est-à-dire toutes celles qui ont contribué à fonder ce qu’on appelle aujourd’hui le féminisme transnational – ont insisté sur l’hétérogénéité, l’historicité et la hiérarchie à l’intérieur de la catégorie « Femme ». Elles estiment qu’unifier et limiter les problèmes des femmes à ceux qui relèvent du seul genre peut servir à cacher les forces sociales et politiques critiques qui différencient les femmes entre elles. Elles maintiennent qu’il est nécessaire d’analyser comment le genre interagit avec d’autres relations également importantes telles que la race, l’ethnicité, la classe, la sexualité, la religion, le colonialisme et le nationalisme. Le « Tribunal des Femmes » n’a pas dénoncé la violence de l’homme universel ou du machisme militaire contre les femmes. Sa pertinence est venue au contraire, comme l’a souligné un juge, de l’application de la « théorie critique de la race » pour examiner ces violations énormes des droits et de l’existence des femmes sous le colonialisme, l’impérialisme, et le militarisme japonais.

Peu après le 11 septembre, un texte de Paola Bachetta et d’autres universitaires féministes commença à circuler sur Internet. Ce texte, « Les féministes transnationales contre la guerre » était un des premiers à pointer les différentes manières dont les sentiments de peine et de perte avaient été mobilisés par la nouvelle guerre de l’Amérique[[Paola Bachetta, et alii, «Transnational Feminist Practices Against War ». En ligne sur
http://www.geocities.com/carenkaplan03/transnationalstatement.html . Elles notent que ce qu’elles appellent « l’industrie culturelle du trauma » a mis en avant « un développement massif de discours thérapeutiques demandant aux gens de comprendre l’impact des événements du 11 septembre et leurs suites seulement comme un « trauma ». Les récits du trauma, parce qu’ils restent fortement ethnocentriques et internes à la classe moyenne et supérieure européenne et américaine, privilégient et mobilisent les sentiments attachés aux préjudices et pertes vécus par un certain groupe de gens, en en laissant d’autres invisibles. Elles écrivent : « La plupart des représentations médiatiques aux Etats-Unis ont mis l’accent exclusivement sur les pertes subies par les familles blanches, hétérosexuelles de classes moyennes », tandis que « les personnes qui avaient perdu des proches ailleurs du fait de la politique étrangère américaine ne sont pas dépeintes comme souffrant de traumas ou d’injustice. De fait, elles sont rarement vues devant une caméra. » Si nous devions intervenir dans la politique de la compassion, il serait essentiel pour nous de réfléchir de manière critique à la façon dont le discours dominant du « trauma » travaille à façonner les dimensions affectives de la compréhension culturelle et idéologique de l’histoire et de la société.

traduit de l’américain par Anne Querrien
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Yoneyama Lisa

Née dans l'Illinois, elle a grandi à Kyoto. Ph. D. en anthropologie culturelle de l'Université de Stanford, elle enseigne au département de littérature de l'Université de Californie, à San Diego. Elle est l'auteure de {Hiroshima Traces: Time, Space and the Dialectics of Memory} (University of California, 1999) et coéditrice de {Perilous Memories: Politics of Remembering the Asia-Pacific War(s)} (Duke University Press, 2001). Elle a publié de nombreux articles sur le multiculturalisme, le féminisme, les discours minoritaires et la politique de représentation historique publiés dans {The Politics of Multiculturalism: Culture, History, Cultural Studies} (Iwanami Shoten, en japonais). Sa recherché actuelle intitulée {Transnationalism and Its Justice}, explore différents sites de repentance et de réparation concernant les guerres du vingtième siècle au croisement des USA et de l'Asie. Elle a joué un rôle central dans l'organisation du « Women's Tribunal » sur les crimes de guerre commis par le Japon.