Contre la valeur travail

Par leurs actions déterminées, les chômeurs et les précaires ont bouleversé le champ politique. Il n’est déjà plus possible de les reléguer dans l'” infirmerie ” comme le dit si délicatement le baron Seillière du CNPF. Leurs problèmes ne peuvent plus être mis à la marge de la société comme en témoignent maintenant les sondages et les manifestations de sympathie qui les entourent. Il ne faut toutefois pas se méprendre, si l’on plaint les chômeurs, la plupart du temps on apprécie beaucoup la remise en question qu’ils opèrent des rapports de travail actuels et de la logique infernale de leur flexibilisation. Les chômeurs et leurs associations, par le fait même qu’ils agissent avec vigueur, font la preuve qu’on a eu tort de vouloir les réduire à la condition d’inactifs. Ils ne se résignent pas à être des marginaux et ils montent clairement par leurs actions que leur mise à l’écart est un appauvrissement pour tous. Et, c’est tout à fait décisif, par leurs déclarations ils manifestent qu’ils se refusent à servir de moyens de chantage entre les mains du Capital. Le chômage doit au contraire être retourné contre ceux qui veulent en faire une arme contre les salariés.

Dans l’immédiat, leurs demandes ne sont pas démesurées, entre autres une hausse significative des minima sociaux, l’extension du RMI aux moins de vingt cinq ans, l’arrêt des coupures d’électricité pour les abonnés en difficultés etc., mais sur le fond et à moyen terme, ils revendiquent un revenu suffisant pour tous dans une société de plus en plus riche qui, néanmoins, rationne durement et massivement par l’argent et le chômage. Il y a là une revendication explosive qui déplace toutes les vues habituelles sur les rapports sociaux. En effet, si l’on déconnecte le revenu de ses relations étroites aux capitaux et à leur rentabilité à court terme, c’est tout l’édifice économique qui doit être revu dans ce qu’il a d’essentiel : la réduction des hommes qui travaillent à l’état de partie variable du Capital et de producteurs de valeurs. De façon significative, on a très vite vu Lionel Jospin monter aux créneaux pour défendre la valeur-travail (le travail soumis) comme le soliveau de la société, suscitant l’approbation tant de Nicole Notat que de Raymond Barre. La gauche ” plurielle ” est évidemment un peu gênée aux entournures et a grincé des dents, mais elle n’a pas véritablement mené bataille. Elle n’a pas osé ou pas su proclamer qu’on ne construit pas du lien social, solide et solidaire, à partir de la concurrence des capitaux et de la compétition sur le marché du travail qui transforment les salariés en femmes et en hommes jetables en fonction des impératifs des marchés financiers.

Tout cela éclaire d’une lumière particulièrement crue l’économisme dans lequel baignent le social et le politique aujourd’hui. Les hommes politiques se réfugient derrière des contraintes extérieures (déréglementation des marchés, mouvements erratiques des capitaux, monétarisme et néo-libéralisme des institutions internationales et européennes) comme si ces dernières étaient inévitables et incontournables, c’est-à-dire naturelles. Le gouvernement Jospin se fixe à lui-même des marges de manœuvre étroites en se pliant sans combat à ces contraintes. Il louvoie à la petite semaine sans prendre les problèmes à bras le corps et sans chercher à bouleverser les règles du jeu. Il ne lui vient même pas à l’idée que les travailleurs, avec emploi et sans emploi, soumis aux dures conditions du salariat flexible sont porteurs de grandes capacités de réaction et d’un énorme potentiel de créativité. Certes, tout cela n’est guère visible pour qui en reste à la superficie des choses. Le Capital essaye, effectivement, par tous les moyens de réduire les activités multidimensionnelles, foisonnantes et interdépendantes qui se font jour dans la production, à des compétences et à des prestations de travail individualisées, c’est-à-dire coupées par les interventions managériales de leurs connexions et leurs liens de solidarité. Il ne peut empêcher toutefois que nombre des échanges effectués dans les rapports de travail se manifestent comme des pratiques de concertation et d’invention qui dépassent et excèdent la pure et simple reproduction du capital.

C’est au fond ce que disent les luttes sociales depuis novembre, décembre 1995. On peut et on doit gérer autrement la production sociale. On peut et on doit s’approprier autrement les biens et les services produits si massivement. On peut et on doit faire fonctionner autrement les institutions et la puissance publique. Bien sûr, tout ne peut pas changer en un seul jour comme par un coup de baguette magique, mais les chômeurs indiquent la bonne direction. C’est le capitalisme, avec son cortège de misères, sa philosophie misanthropique, ses activités carnassières qui doit être remis en question.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger