Critique de l’idéologie

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé “Premières thèses”, dont il constitue le troisième point.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.

Mais nous sommes allés trop loin. Ce sont là des problèmes que Marx ne s’est posé que lorsque sa pensée a atteint sa pleine maturité. Il nous faut en réemprunter l’itinéraire pour déboucher sur ces conclusions. Itinéraire important, car il liquide de vieux problèmes et en pose de nouveaux. Regardons par exemple Marx aux prises avec la critique de l’idéologie. Nous dirons un peu arbitrairement avec la critique du communisme et du socialisme. Il s’agit du communisme et du socialisme prémarxistes naturellement. Mais chacun peut voir que ces “ idéologies ” n’ont guère changé même après Marx.

Le manuscrit de 44 sur Propriété privée et communisme contient, certes, une critique de la propriété privée d’un point de vue communiste, mais également une critique du communisme du point de vue de la propriété privée. Ce second aspect des choses n’a pas été clairement relevé. D’un côté, explique Marx, il y a le travail, l’essence subjective de la propriété privée en tant qu’exclusion de la propriété; de l’autre, il y a le capital, le travail objectivé en tant qu’exclusion du travail: à eux deux ils forment la propriété privée en tant qu’opposition poussée jusqu’à la contradiction, rapport cependant énergique qui pousse à la résolution de cette contradiction. La propriété privée n’est considérée tout d’abord que de son côté objectif, le travail étant néanmoins son essence subjective. Sa forme d’existence est constituée par le capital qui, als solches (comme tel), est à supprimer: cela c’est Proudhon. Ou bien l’on en vient à considérer un mode de travail particulier, par exemple un travail agricole, nivelé, morcelé et non libre, comme la cause de la nocivité de la propriété privée, et de son existence (aliénée) étrangère à l’homme: et cela c’est Fourier. Si l’essentiel, en revanche, c’est le travail industriel et que l’on réclame par conséquent la domination exclusive des industriels et l’amélioration de la situation des ouvriers, on a Saint-Simon. Vient le communisme en dernier lieu: il est “ l’expression positive de la propriété privée abolie; et en premier lieu la propriété privée générale (das allgemeine Privateigentum) ”. En tant qu’il saisit ce rapport dans sa généralité, il “ n’est sous sa première forme qu’une généralisation (Verallgemeinerung) et un achèvement (Vollendung) de ce même rapport de propriété ”. La domination de la propriété matérielle lui apparaît si grande qu’il veut anéantir tout ce qui n’est pas susceptible d’être possédé par tous comme propriété privée: “ La catégorie de l’ouvrier n’est pas abolie, mais étendue à tous les hommes. Le rapport de la propriété privée reste le rapport de la communauté au monde des choses. ” “ Cette communauté ne signifie que communauté du travail et égalité du salaire que paie le capital collectif (das gemeinschaftliche Kapital), la communauté en tant que capitaliste général (die Gemeinschaft als der allgemeine Kapitalist). Chacun des deux termes du rapport se trouve élevé à une généralité figurée: le travail devient la détermination dans laquelle chacun est placé; le capital, l’universalité et la puissance reconnues de la communauté.[[Manuscrits de 1844; Éditions Sociales, p. 86. Tronti suit de très près le développement de Marx; nous ne signalons donc pas systématiquement l’origine précise des citations. Pour les termes “ aliéné ”, “ étranger ”, ou “ supprimer ”, “ abolir ” on se référera aux notes précédentes. (NDT.). ” Cette première suppression positive de la propriété privée, ce “ communisme grossier… n’est donc qu’une forme sous laquelle apparaît l’ignominie de la propriété privée qui veut se poser comme la communauté positive ”. “ Il cherche pour lui une preuve historique dans des formations historiques… qui s’opposent à la propriété privée… dans ce qui existe, en détachant les moments pris à part du mouvement… et en les fixant pour prouver que du point de vue historique, il est pur sang ; par là il fait précisément apparaître que la partie incomparablement plus grande de ce mouvement contredit ses affirmations et que s’il a jamais existé, son existence passée (sein vergangnes Sein) réfute précisément sa prétention à l’essence (die Prätention des Wesens). ” Ce n’est pas par hasard que le communisme commence immédiatement avec l’athéisme: voir Owen. Il est vrai que la philanthropie de l’athéisme n’est donc au début qu’une philanthropie philosophique abstraite, tandis que celle du communisme est immédiatement réelle et tendue directement vers l’action. Mais entre athéisme et communisme il reste une affinité substantielle tant dans les méthodes que dans le contenu. En tant qu’il veut affirmer le caractère essentiel de l’homme et de la nature, l’athéisme est négation de Dieu et pose l’existence de l’homme à partir de cette négation. Le socialisme en tant que tel n’a déjà plus besoin de cette médiation : “ Il part de la conscience théoriquement et pratiquement sensible de l’homme et de la nature comme de l’essence. ” Il est la conscience de soi positive de l’homme, et ne passe plus par la médiation de la suppression de la religion; “ comme la vie réelle est la réalité positive de l’homme qui n’est plus par la médiation de la suppression de la propriété privée, le communisme ”. Tandis que le “ communisme pose ” encore “ le positif comme négation de la négation, il est donc le moment réel de l’émancipation et de la reprise de soi (Wiedergewinnung) de l’homme, le moment nécessaire pour le développement à venir de l’histoire. Le communisme est la forme nécessaire et le principe énergétique du futur proche mais le communisme n’est pas en tant que tel le but du développement humain, la forme de la société humaine ”.[[
2. Ibidem, opus cité, p. 99.

Marx semble ici subordonner le communisme au socialisme. Il assimile pratiquement le communisme à l’athéisme: position comme négation de la négation plutôt qu’affirmation immédiatement positive. Le communisme se trouve réduit à servir d’instrument et de moment réel pour arriver au socialisme : en somme le communisme comme négation du présent, comme instrument de lutte contre le présent et pas encore comme l’affirmation d’un état de choses futur; bref le communisme comme phase de transition au sein du capitalisme. Ce n’est pas là un paradoxe si l’on pense que, quelques années plus tard à peine, Marx lui-même réduira le communisme au parti communiste, opposant “ à la fable du spectre du communisme… un manifeste du parti ”. Au reste il s’était déjà exprimé de la sorte dans l’Idéologie Allemande: “ Le communisme n’est pas pour nous un état de choses à instaurer, un idéal auquel la réalité devrait se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit (aufhebt) l’état de choses présent. ” Mais ce n’est pas non plus un paradoxe si l’on pense au développement des structures objectives de la société capitaliste qui fait du capital communautaire et de la communauté en tant que capitaliste général et que travail salarié généralisé, un mode d’existence du capital sous une forme extrêmement socialisée. La classe ouvrière encore enfant a exprimé dans le communisme critique et utopique, et selon Marx de façon plutôt malheureuse, ses principes de 89. Pour pouvoir établir leur propre pouvoir, et construire leur propre société, les premières masses informes de prolétaires éprouvèrent le besoin d’une égalité réelle. C’est cela qui fit découvrir au capital à ses débuts l’impérieuse nécessité pour la production capitaliste d’une égalité formelle. Il n’est pas vrai que l’égalitarisme social des communistes soit une extension illicite de l’égalitarisme politique des bourgeois. C’est le contraire qui est vrai: c’est ce dernier qui constitue la première réalisation historique concrète des éternelles idées nivelleuses qui étaient liées aux couches de la population laborieuse éternellement dans la misère. Marx dit justement des communistes et des socialistes utopistes dans le Manifeste: “ Pour eux le prolétariat n’existe que sous l’aspect de la classe qui souffre le plus de toutes. ” C’est la raison pour laquelle ils ne trouvent pas les conditions matérielles de son émancipation. Et au lieu de proposer au prolétariat de s’organiser petit à petit en tant que classe, ils offrent une organisation de la société pensée selon des plans sains. “ Ils veulent améliorer les conditions d’existence de tous les membres de la société… C’est pourquoi ils font continuellement appel à toute la société sans distinctions, et se tournent même de préférence vers la classe dominante… Ils repoussent donc toute action politique, et particulièrement tout acte révolutionnaire, et voulant atteindre leurs buts par des moyens pacifiques, ils cherchent à ouvrir la voie de leur nouvel évangile social par la puissance de l’exemple en recourant à de petites expériences, toujours vaines naturellement. ” Tout le monde sait bien que cette forme critique et utopiste de communisme à ses débuts, bien que combattue par Marx, n’a non seulement pas disparue, mais a connu un développement croissant au point qu’elle est devenue hégémonique au sein même du courant prétendument marxiste du mouvement ouvrier. Et si tel est bien le contexte dans lequel l’objectif du socialisme s’est posé en termes plus pratiques, cela a eu pour résultat curieux mais logique la conclusion suivante: le communisme critique et utopiste comme idéologie d’une pratique socialiste. Ainsi on a substitué partout aux analyses de Marx sur la société capitaliste et au point de vue scientifique de la classe ouvrière, un impressionnant “ retour à l’idéologie ”. Et l’ensemble du mouvement ouvrier organisé vit une existence prémarxiste. La rencontre historique récente du marxisme avec le communisme, de la science avec l’idéologie, de la théorie avec la propagande, qui avait trouvé en la personne de Lénine le plus grand représentant du point de vue ouvrier, s’est terminée pour une série de raisons matérielles bien déterminées, par une synthèse opportuniste de science “ idéologique ” et de théorie “ propagandiste ”. A tel point que la classe ouvrière, qui avait critiqué avec Marx les idéologies du capital, se trouve contrainte aujourd’hui de mener avec Marx la critique de sa propre idéologie. Nous ne savons pas encore si cette critique investira en partie ou en totalité l’œuvre de Marx elle-même. Ce dont nous sommes sûrs en revanche, c’est qu’en tant qu’autocritique menée scientifiquement du côté ouvrier, elle se confondra avec l’expérience historique d’un processus révolutionnaire concret. Le point de départ réel consiste encore, semble-t-il, à réduire de nouveau le communisme au parti; le concevoir de nouveau comme simple instrument de lutte à l’intérieur du capital, telle est la solution que semble dicter la pratique; et ne jamais, ne jamais plus le voir en revanche en termes d’évolution de l’organisation, en termes de “ forme ” du parti ouvrier. La seule page que Marx ait laissée à l’état d’ébauche pour le Manifeste, semble plus avoir été écrite à l’intention des réformistes d’aujourd’hui qu’à celle des capitalistes d’autrefois. Elle se termine par ces mots : “ Les communistes ne formulent aucune théorie nouvelle de la propriété. Ils expriment un fait. Vous qui niez même des faits plus évidents, vous devez les nier. Vous êtes des utopistes tournés vers le passé. ”[[ Manifeste cf. Werke, 4, p. 610.

Le refus du concept de “ valeur du travail ” constitue le point de départ de la critique marxienne du “ socialisme ”. En 1847, dans Misère de la Philosophie cette critique représente déjà pour Marx un fait accompli. L’erreur fondamentale de Proudhon consiste à confondre quantité de travail, et valeur du travail comme s’il s’agissait d’une mesure identique de la valeur des marchandises. S’il en était ainsi on pourrait mesurer la valeur relative d’une marchandise quelconque indifféremment par la quantité de travail contenue en elle, par la quantité de travail que celle-ci peut acquérir, ou enfin par la quantité de travail qu’il faut pour l’acquérir. Mais tel n’est pas le cas : la valeur du travail ne peut pas servir à mesurer la valeur, pas plus qu’elle ne peut servir à mesurer la valeur d’une quelque autre marchandise. Une valeur relative ne peut pas être fixée à partir d’une valeur relative qui doit être fixée à son tour. On retrouve de nouveau à l’origine de cette erreur, le conflit logique entre les deux concepts de la valeur chez Adam Smith: embodied labour et commanded labour qui ne se trouvent plus juxtaposés mais identifiés d’emblée. Ricardo qui avait déjà dévoilé cette erreur, se voit réinterprété à travers Smith: les conséquences “ égalitaires ” qui découlent de la théorie ricardienne de la valeur subissent le traitement de cette méthode smithéenne : “ Monsieur Proudhon, écrit Marx, cherche à mesurer la valeur relative des marchandises pour découvrir la juste proportion selon laquelle les ouvriers doivent participer aux produits, ou, en d’autres termes, à déterminer la valeur relative du travail. ” Pour faire cela il ne trouve rien de mieux que de donner pour équivalent à une certaine quantité de travail, la somme des produits créés par celui-ci. Le salaire devient ainsi la véritable valeur du travail: “ Ce qui revient à supposer que l’ensemble de la société n’est constitué que de travailleurs immédiats recevant pour salaire leur propre produit. ” Une fois que l’on a accepté, comme une donnée déjà entièrement déterminée, l’égalité des salaires, il s’agit en somme de chercher “ à mesurer la valeur relative des marchandises pour parvenir à rétribuer également les travailleurs ”. Telle est l’application égalitaire de la théorie ricardienne que presque tous les socialistes anglais avaient proposée à diverses époques avant Proudhon. Marx cite l’exemple du communiste M. Bray qui écrivait dans son Labour’s Wrongs and Labour’s Remedy qui date de 1839 : “ Il n’y a que deux choses que les hommes puissent échanger entre eux: le travail et le produit du travail. Si les échanges se faisaient selon un système juste (a just system of exchanges) la valeur de tous les articles serait déterminée entièrement par leur coût de production; et l’on échangerait toujours des valeurs égales contre des valeurs égales. ” On arriverait ainsi à une grande société par actions, composée elle-même de sociétés par actions plus petites, travaillant toutes, produisant et échangeant leurs produits sur un plan de parfaite égalité. “ Notre nouveau système de sociétés par actions, qui n’est qu’une concession faite à la société actuelle pour pouvoir atteindre le communisme, est établi de façon à faire coexister la propriété individuelle des produits avec la propriété en commun des forces productives, il fait dépendre le sort de chaque individu de sa propre activité et lui accorder une part égale de tous les avantages que peuvent fournir la nature et les progrès de la technique. ” Par conséquent, commente Marx, on n’a pas à la base un échange de produits, mais un échange des travaux qui concourent à la production. Une heure de travail s’échange contre une heure de travail: voilà à quoi se réduit l’axiome fondamental de départ. Mais il reste à régler le petit détail insignifiant, dans le socialisme du communiste Bray, de la façon dont se fait cet échange. C’est le mode d’échange des forces productives qui détermine le mode d’échange des produits, à partir du moment où l’on commence à échanger individuellement du travail social. L’échange individuel correspond donc à un système déterminé de production associée. Et cela, nous l’avons vu, ce n’est rien d’autre que le produit de l’antagonisme entre deux classes. C’est pourquoi, il ne peut donc exister d’échange individuel sans lutte de classe. Toutes les consciences bourgeoises honnêtes reculent devant cette évidence. “ Le sieur Bray fait, des illusions des bourgeois honnêtes, l’idéal qu’il voudrait voir réalisé. En purifiant l’échange individuel, en le débarrassant de tous les éléments d’antagonisme qu’on y trouve, il s’imagine réinventer le rapport égalitaire qu’il voudrait introduire dans la société. Le sieur Bray ne se rend pas compte que ce rapport égalitaire, cet idéal correctif qu’il voudrait appliquer au monde, n’est lui-même que le reflet du monde actuel, et qu’il est par conséquent totalement impossible de reconstruire la société sur une base qui n’en est que l’ombre embellie. Au fur et à mesure que l’ombre reprend corps il s’avère que, loin d’être la transfiguration rêvée de la société, ce corps n’en est que le corps actuel . ” [[Misère de la Philosophie, “ valeur constituée ”, I, 2 cf: Pléiade t. I, p. 51.

Le concept de “ valeur du travail ”, l’identification de la valeur avec le travail, c’est-à-dire la valeur du travail comme mesure de la valeur, tels seront les traits communs qu’on retrouvera dans toute critique socialiste du capitalisme qui voudra se couper du rapport de classe. Le programme de lutte maximum que l’on est en droit d’attendre de ce genre de prémisses, c’est celui d’un “ juste prix du travail ” à payer à l’ouvrier salarié, d’une réforme de la société qui transforme tous les hommes en travailleurs immédiats et qui échange des quantités de travail égales. C’est pour cette raison que la formule lassallienne du “ produit intégral du travail ” a fait tant de chemin dans le mouvement ouvrier malgré la Critique du Programme de Gotha. Dès avant 1848, on trouve en revanche chez Marx, clairement exprimée, la thèse opposée : le travail n’a pas de prix, pour la bonne raison qu’il n’a pas de valeur; il n’existe pas de chose comme la valeur du travail, au sens courant du mot; par conséquent, le prix d’une chose qui n’a pas de valeur ne peut pas exister. Si la valeur d’une marchandise est fixée par la quantité de travail nécessaire qui est contenue en elle, quelle sera la valeur d’une journée de travail ? La quantité de travail d’une journée. Mais dire que la valeur d’une journée de travail est fixée par la quantité de travail contenue dans une journée de travail, c’est une pure et simple tautologie. “ La valeur du travail ” ne signifie pas qu’on mesure la valeur grâce au temps de travail, grâce à la quantité de travail, mais que l’on mesure la valeur grâce à la valeur, le travail grâce au travail. Et c’est là que l’on perd le rapport entre classes adverses. Car alors l’échange individuel se trouve réduit à un échange de travail contre du travail, et par conséquent à un échange d’égale valeur. Alors il ne reste plus comme revendication sociale fondamentale que l’égalité des salaires, cette revendication d’une paye égale, ou même simplement juste, dans le système du salariat, qui revient, disait Marx, à revendiquer la liberté dans le système exclavagiste. Le capitaliste honnête a toujours rêvé de voir justement dans le socialisme la réalisation des idées du capital. Les socialistes, avant et après Marx, ont toujours voulu conférer une réalité pratique à cette chimère. Conséquence: la réalisation du socialisme comme phase ultime du capitalisme: une société capitaliste bâtie par les seuls ouvriers; une société sous le pouvoir réel du capital, mais sans classe formelle des capitalistes; le capitalisme dans le rapport de production, et le socialisme dans les modes d’échange et de distribution; du travail contre du travail, mais pour la production de capital ; et enfin dans le capital la reproduction élargie de la domination de classe sur les ouvriers. Lorsque, au sein du capital, le capitaliste individuel n’existe plus, la classe des capitalistes a atteint véritablement sa perfection. La dictature de classe sur les ouvriers est totale à partir du moment où le capitaliste ne se distingue plus du capital: en ce sens, ses contradictions elle ne les porte plus en son sein. La classe ouvrière ne trouve plus ses adversaires. Les ouvriers, en tant que classe, restent tout seuls, sans possibilité de lutte. Mais une classe n’existe pas toute seule. Il n’y a pas de classe sans lutte de classe contre l’autre classe. La médiation ouvrière du pouvoir capitaliste, bel et bien le pouvoir ouvrier du capital, tels ont été les seuls moyens de se réaliser pour le seul socialisme que nous ayons eu jusqu’à présent: le socialisme du capital: un système d’exploitation fait par les seuls exploités, sans exploiteurs, la réalisation du rêve de la bonne conscience des socialistes bourgeois. Marx disait déjà que ce dernier avait atteint son expression la plus parfaite quand il peut se fondre dans des figures de rhétorique. “ Libre-échange! dans l’intérêt de la classe ouvrière; taxes protectionnistes! dans l’intérêt de la classe ouvrière; prisons cellulaires! dans l’intérêt de la classe ouvrière. ” Les mots d’ordre du “ socialisme bourgeois ” ont changé de forme depuis le Manifeste, mais la méthode est toujours la même. Et elle le restera tant que l’on s’obstinera du côté ouvrier à partir de ce qui semble le plus juste, et non pas de ce qui s’avère le plus nécessaire. Se tournant justement vers les représentants ouvriers dans le conseil général de l’Internationale, Marx leur recommandait: “ Ce que vous considérez comme égal et comme juste, n’a aucune importance. La question qui se pose est la suivante: qu’est-ce qui est nécessaire et inévitable dans un système de production donné ? ”