Croyance, crédulité, calcul politique

Présentation et traduction commentée de l’Arthaçâstra de Kautilya, livre XIII, chapitres I et III. En 1909 fut édité en Inde, pour la première fois, un ouvrage sanscrit dont on avait découvert un manuscrit peu d’années auparavant. Il s’agissait d’un traité de la science du gouvernement intitulé Arthaçâstra. Ainsi prenait corps un fantôme dont on se doutait bien, depuis longtemps, qu’il correspondait à une réalité. Ce texte, en effet, on en connaissait l’existence par les nombreuses mentions et citations qu’on en trouve dans les littératures de l’Inde depuis l’Antiquité. On lui attribuait pour auteur une figure légendaire, Kautilya ou Kautalya (« la Ruse »), alias Cânakya, alias Vishnugupta. Ce personnage apparaît même dans une pièce de théâtre où il tient le rôle principal, le Mudrârâkshasa (« Le Sceau du ministre ») de Viçakhâdatta (Vº ou VIº siècle de notre ère ?) : on l’y voit exerçant les fonctions de conseiller du roi Chandragupta, contemporain d’Alexandre de Macédoine et grand-père du fameux empereur Asoka, connu par les inscriptions qu’il a fait graver, au troisième siècle avant notre ère, sur tous les territoires de l’Inde.
Si cette tradition est historiquement fondée, il faut dater l’Arthaçâstra de la fin du quatrième siècle avant notre ère. En fait, depuis que l’on peut lire le texte authentique et complet, les incertitudes s’accumulent, et la date de l’Arthaçâstra fait l’objet de controverses très vives : aux tenants de cette datation haute, s’opposent des historiens qui penchent pour le premier siècle avant ou le premier siècle après, ou même le quatrième siècle après J.C. Cet éventail de huit siècles peut paraître incroyable aux spécialistes de l’histoire ancienne classique. Cependant des situations de ce genre ne sont pas rares dans l’Antiquité indienne : jusque vers le dixième siècle de notre ère, nombre d’auteurs et d’oeuvres poétiques ou doctrinales, d’une importance capitale pour la pensée et la civilisation indiennes, ne sont datables qu’à plusieurs siècles près. Les textes (surtout sanscrits) et les conditions de leur diffusion et de leur transmission sont tels qu’il est souvent impossible ou hasardeux de proposer même une chronologie relative.
Mais cette difficulté à trouver des points de repère historiques est particulièrement étonnante, et, si l’on peut dire, choquante, dans le cas de l’Arthaçâstra. Voici un livre, en effet, plein de données sur les denrées, l’administration, la largeur des routes, l’épaisseur des murailles, le montant des amendes, les salaires des fonctionnaires, un livre qui consiste en conseils donnés au roi pour le guider dans tous les aspects de sa fonction et qui réussit le tour de force de ne contenir aucun détail qui permette de situer ce discours dans le temps. Il n’est fait mention d’aucun événement (les verbes au passé y sont rarissimes) et les exemples pour illustrer les règles enseignées sont le plus souvent théoriques. De même nous ne trouvons nul indice qui permette de savoir dans quelle partie du sous-continent indien règne le Prince de l’Arthaçâstra. L’ouvrage donc a le caractère d’une épure. Tout ce qui pourrait entrer sous la rubrique « récit » en est absent, et les descriptions ou constatations ne portent que sur des vérités générales, sur les ressorts psychologiques de l’action humaine. L’essentiel consiste en préceptes : voici ce qu’en telle circonstance et pour atteindre tel objectif le roi doit faire.
L’Arthaçâstra prend donc place dans le vaste ensemble de la littérature de l’Inde ancienne. Et cependant c’est un ouvrage unique, qui tranche sur la tonalité générale de ce qui se dit en Inde sur la fonction royale, et ce n’est peut-être pas un hasard s’il a été confiné dans une sorte de vie souterraine et de glorieuse clandestinité pendant tant de siècles.
Le terme arthaçâstra signifie « corps de doctrine concernant les buts ». Précisons : le sanscrit artha a toute la complexité sémantique du mot français « objet ». Mais il se trouve que dans l’Inde hindoue, les « objets » que l’homme peut viser, les « buts » qu’il peut vouloir atteindre, se répartissent en quatre groupes :
1) le « devoir » : ce que l’on a en vue quand on obéit aux normes socio-religieuses et juridiques.
2) l’« intérêt » : que faire pour devenir riche et puissant ?
3) le « désir » : les hommes veulent ce qui leur procure une jouissance sensuelle, le plus souvent sexuelle.
Et 4) la « délivrance » : nous cherchons à nous dégager, par une sorte d’épuisement de notre charge d’actes générateurs de conséquences, de la nécessité de renaître indéfiniment.
Entre ces quatre « buts », (ou plutôt entre les trois premiers, car le quatrième est à part et suppose un renoncement aux autres), il y a une dialectique qui fait que chacun d’eux, tour à tour, suivant le point de vue adopté, est pour les autres l’instance englobante, et une hiérarchie en vertu de laquelle le « devoir » est supérieur à l’« intérêt » et l’« intérêt » supérieur au « désir ». Mais il faut savoir que le terme d’artha, qui signifie « but » en général (« but » comme synonyme d’« objet ») s’applique, plus particulièrement, en un sens restreint, à l’ensemble des « buts » qui relèvent de l’« intérêt », de l’action « intéressée » qui vise à la richesse matérielle et la puissance. L’originalité de l’Arthaçâstra est que la science du gouvernement, la doctrine de la conduite royale, y est exposée dans la perspective de cet artha au sens restreint et non, comme dans les Epopées ou les Lois de Manu, par exemple, dans la perspective du « devoir » (dharma). La question, dans l’Arthaçâstra, n’est pas de savoir comment, en obéissant à son « devoir d’état », le roi contribue au bon ordre du monde et de la société, et même en est le garant, mais ce qu’il doit faire pour atteindre son objet : gagner la terre et la garder. Certes les deux perspectives ne sont pas incompatibles, et bien des préceptes « machiavéliques » de l’Arthaçâstra sont énoncés dans les textes qui exposent les normes du dharma ; et de même il y a des passages dans l’Arthaçâstra pour rappeler quelques principes sur les fins ultimes, qui sont dharmiques. Mais dans l’ensemble, l’Arthaçâstra ne se préoccupe pas de justifier les moyens par les fins : les moyens et les fins appartiennent au même niveau, chaque moyen est une fin provisoire. Le traité se donne pour tâche de détailler les modalités de l’action royale et de les évaluer en fonction de cet objectif : gagner.
Gagner la terre, vaincre un adversaire qui est semblable au roi-conquérant, avec les mêmes objectifs et la même légitimité : cela se détaille en une politique militaire et diplomatique qui n’est possible que si l’Etat est bien administré et les ressources du pays bien mises en valeur. C’est une des originalités de l’Arthaçâstra que d’insister sur la définition d’une sphère de l’économie (vârttâ) que le roi doit connaître et contrôler. Jointe à la « politique », à la dandanîti, « art de conduire le bâton », c’est-à-dire de faire usage de sa force à bon escient, l’économie est un domaine d’action du roi. Le bâton ne peut être employé efficacement que s’il est entre les mains d’un souverain qui, par l’éducation qu’il a reçue, a su se rendre « discipliné » (vinîta), « maître de ses passions » (I 1, 19), et se plaît à « discipliner » ses sujets. Ainsi conçue, la « politique » est un moyen pour le roi de faire une économie prospère « qui mettra en son pouvoir son propre camp et le camp adverse » (I 4, 2). Sur la « conduite du bâton » repose la « marche du monde » (lokayâtrâ I 4,4) ; à la fois le monde comme il va et comme on le fait aller.
De ces principes résulte un livre qui frappe le lecteur moderne par son caractère laïc. La religion, certes, n’en est pas absente, mais elle y apparaît beaucoup moins comme ce qui donne accès à une référence (sur laquelle le roi lui-même, comme tout sujet, aurait à prendre appui), que comme un ensemble de situations, d’usages, de croyances dont le roi doit tenir compte et qu’il doit aussi savoir utiliser à son profit.
Au moment de livrer bataille, le roi fait procéder à tous les rites nécessaires et rappelle à ses soldats rassemblés que la mort au combat procure autant de mérites pour l’au-delà que toute une vie de pieux sacrifices. Mais il ajoute : « je suis un salarié, à l’égal de vous tous. Avec vous je vais jouir de ce royaume (dont nous allons nous emparer) » (IX 3, 26). Et son conseiller et ses chapelains brâhmanes exhortent les combattants à faire preuve de bravoure « en leur montrant l’excellence du dispositif tactique ; et les devins et astrologues doivent emplir son camp d’enthousiasme en proclamant l’omniscience du roi et son association avec les divinités, et par le même moyen répandre la terreur dans le camp ennemi. » (X 3, 31 sq.).
La religion est à la fois respectée et instrumentalisée. Le bien de l’État, l’accroissement indéfini de la puissance du roi exigent qu’il y ait une politique religieuse assurant la coexistence avec l’hindouisme (les mille manières d’être hindou) des autres religions, notamment le bouddhisme. Ils exigent aussi que toute l’organisation sociale inhérente aux fondements de l’hindouisme soit maintenue comme une évidence naturelle (et donc que toute conquête d’un territoire « forestier » ou « tribal » soit suivie de l’installation de colonies de brâhmanes) : nul projet de réforme ne se glisse dans cet exposé de l’intérêt royal. Mais qu’en est-il de l’adhésion personnelle du roi et du théoricien de l’action royale aux vérités de la religion ? On peut s’en faire une idée par cette énumération des obstacles psychologiques à la conquête. Ce sont : la passion amoureuse ; la colère ; la nervosité ; la pitié ; la crainte de se souiller ; le manque de noblesse de caractère ; la surestimation vaniteuse de soi-même ; la compassion ; le souci de l’autre monde (paralokâpekshâ) ; la piété (dhârmikatva, littéralement le désir d’être conforme à ce qu’exige le dharma, le « devoir ») ; l’inaptitude à donner ; la mesquinerie ; l’envie ; l’inaptitude à apprécier ce que l’on a en main ; la méchanceté ; le manque de confiance ; la peur ; l’inaptitude à rendre coup pour coup ; l’incapacité à supporter le froid, la chaleur, les pluies ; l’attachement aux dates et aux constellations fastes… (X 4, 25).
Le roi ne doit pas se laisser entraver dans son action par des gênes que lui imposeraient la crainte des dieux et le souci de l’au-delà. Non certes que les dieux n’aient pas d’influence sur la vie des hommes et la marche du monde. Mais il faut distinguer ce qui est causé par la divinité de ce qui appartient aux hommes : « ce qui relève des hommes, c’est la bonne ou la mauvaise politique. Ce qui est d’origne divine, c’est la chance ou la malchance. Les actes humains et les actes divins font marcher le monde… (mais) ce qui est humain, on peut le penser ; ce qui est divin est impensable » (VI 2, 6 à 12).
Or la spécificité de l’Arthaçâstra est d’exposer les buts et les moyens de l’action royale en tant qu’ils sont un domaine sur lequel peuvent s’exercer la raison et le calcul des esprits compétents. Mais parmi les données à prendre en compte il y a les croyances des hommes, des sujets comme des adversaires, et la possibilité toujours offerte de transformer ces croyances en crédulité. Le roi agit raisonnablement, politiquement, en jouant de la propension des hommes à imaginer l’invisible et à se fier aux manifestations du surnaturel.
On peut donc supposer qu’il faut ranger sous la rubrique « piété » ou « souci de l’au-delà » le scrupule qui empêcherait le roi de recourir à des trucs d’illusionniste longuement décrits dans l’Arthaçâstra, la fabrication de faux semblants qui, pour un esprit religieux, ne peuvent apparaître que comme une dangereuse profanation : par mille moyens d’une ingéniosité extrême (qui relèvent eux aussi des rêves de toute puissance), le roi fait parler, ou bouger ou saigner des images divines, suscite des fantômes et persuade ses amis et ses adversaires qu’il a les dieux avec lui. Il profite des situations de faiblesse, des pièges dans lesquels ses ennemis, par crédulité pieuse, se sont laissé enfermés, des rites et des postures dévotionnels auxquels il les contraint par sa magie fictive pour les mettre à mort.
Nous donnons ici un échantillon de ce type d’inclusion du religieux dans le politique.

Arthaçâstra XIII 1 et 2 (cf. V 2 37-44)

Le roi-conquérant[[Une traduction plus exacte, mais un peu encombrante, serait : le roi désireux de conquête. Selon l’Arthaçâstra, tout roi est animé du désir de conquérir indéfiniment, sans borner son ambition à des frontières naturelles ou historiques qui marqueraient un espace légitime d’expansion. Mais en fait le qualificatif “désireux de conquête” ne s’applique qu’à un seul roi : celui auquel l’auteur destine ses préceptes, le Prince. qui veut s’emparer d’une place forte de l’ennemi doit soulever d’enthousiasme son propre camp et emplir de terreur le camp adverse, en faisant répandre le bruit qu’il est omniscient et qu’il est en accord avec les divinités.
Pour ce qui est de l’omniscience, voici comment il doit procéder : il obtient des informations secrètes sur ce qui se passe dans les maisons et les communique aux chefs de ces familles[[Il s’agit de montrer aux chefs de famille que rien de ce qui se passe chez eux n’échappe à la connaissance du roi-conquérant, ni les faits qu’ils ignoraient eux-mêmes, ni ceux qu’ils pensaient pouvoir garder secrets.. Il produit en public des individus que des agents[[Le roi-conquérant a une police secrète nombreuse et très diversifiée : il y a des agents à poste fixe et les itinérants ; ceux qui sont spécialisés dans la collecte et la transmission d’informations et ceux qui sont chargés de mettre à mort les hommes dont le roi-conquérant veut se débarrasser (ces agents sont les tîkshna, les « pointus »). On les classe aussi suivant le type de « couverture » qu’ils adoptent. Sur cette question voir Scharfe 1968 (p. 233-276). En revanche il ne semble pas qu’il y ait une différence de statut ou de style entre les agents à l’extérieur du royaume et ceux qui agissent en territoire ennemi. spécialisés dans l’élimination des épines[[Cet euphémisme désigne la tâche de la police et de la justice. A l’« élimination des épines », c’est-à-dire à la détection et à la répression des activités illégales est consacré tout le livre IV. Il faut distinguer ces « épines » des personnes en qui le roi voit une menace ou une gêne pour lui-même : il s’en débarrasse par le “châtiment silencieux” confié aux services secrets. ont découverts et les dénonce comme des ennemis du roi[[On présente comme de dangereux comploteurs, ennemis du roi-conquérant, de simples délinquants qu’on avait déjà sous la main.. Il dit par avance ce que sera une requête ou un présent qu’on s’apprête à lui faire : c’est qu’il en a pris connaissance par des signes imperceptibles pour autrui que lui font des agents qui savent ce qui en est, ou par des moyens qui relèvent de la « science de l’association »[[La « science de l’association » fait partie des arts d’agréments et du savoir faire qui sont utiles à l’agent pour amuser ou intéresser son entourage et s’en faire aimer : chanter, danser, tenir son rôle dans une conversation, jouer à des jeux qui mettent en oeuvre mimiques et signes convenus.. Il montre qu’il est au fait d’événements qui viennent de se produire, ce jour même, en pays lointain : (c’est qu’il les a appris) par un pigeon apprivoisé et porteur d’un message scellé.
Pour persuader les populations qu’il est en accord avec les dieux il se laisse voir dans un sanctuaire consacré au dieu du Feu en train de converser, dans une attitude d’adoration rituelle[[Le roi-conquérant, devant ces statues, fait les gestes et prononce les paroles qui conviennent quand on rend culte à une divinité. Mais en outre, ou en même temps, il veut faire croire qu’il a un dialogue avec cette divinité, avec des divinités : des hommes à lui, empruntant des passages souterrains, se sont glissés dans les statues creuses installées dans ces sanctuaires. Ou encore il parle, dans une attitude d’adoration rituelle, à des agents à son service qui apparaissent comme des dieux serpents ou comme Varuna sortant de l’eau[[Varuna est le dieu des eaux, c’est aussi le dieu des serments : il châtie les parjures. Les serpents, Nâga, sont aussi des divinités aquatiques, souvent représentées avec une face humaine.. Ou bien en disposant adroitement, de nuit, un récipient plein de sable marin il fait apparaître toute une rangée de flammes qui brûlent sous l’eau[[Le texte ne permet pas de comprendre par quel procédé cet effet est obtenu. Quoi qu’il en soit, le roi-conquérant veut montrer non seulement qu’il est dans la familiarité des dieux mais encore qu’il a lui-même des pouvoirs surnaturels.. Ou encore, il se montre debout sur un bateau maintenu immergé par des filets chargés de pierres (et donne l’impression de marcher sur l’eau).
Ou encore : il fait surgir un homme dont la tête – sauf le nez – est masquée par une vessie ou une enveloppe embryonnaire, le nez étant enduit (de façon à être lumineux et brillant) d’une huile qu’on a mise à bouillir cent fois avec des entrailles de daim moucheté ou de la graisse (vasa) de crabe (kulira), de crocodile (makara), de dauphin (simsumara), ou de loutre (udra) : tel est l’aspect des créatures démoniaques qui rôdent en troupe la nuit[[Recette pour rendre un nez brillant et comme illuminé, alors que le reste du visage est noyé dans l’ombre. Réduits à ces taches de lumière mobiles, les agents du roi-conquérant apparaissent aux spectateurs comme des figures démoniaques, suscitées et mises en mouvement à sa guise.. Voilà pour ce qui est des mouvements dans l’eau. On se sert de ces personnages pour faire entendre des paroles qui sont censées être prononcées par Varuna ou par les jeunes filles Nâga. Et le roi a des conversations avec eux. Quand ils sont en colère, leur bouche crache le feu et la fumée. Devins, interprètes de présages, astrologues[[Les astrologues jouent un rôle immense dans la vie des Indiens : nulle décision de quelque importance ne se prend sans l’avis de ces experts. Curieusement, le roi-conquérant, s’il doit tenir compte de leur importance sociale et s’il a, dans son entourage et même dans son administration, un grand nombre de devins, d’interprètes des signes et donc d’astrologues, reçoit cependant de l’auteur de l’Arthaçâstra ce ferme conseil : « L’esprit faible qui ne cesse d’interroger les constellations voit son but lui échapper. Le but est à lui-même son propre signe. Que viennent faire ici les étoiles ? » (IX 4, 26)., bardes spécialisés dans la récitation des Purâna[[Les Purâna, « Antiquités », sont les livres sacrés de l’hindouisme après la période védique. Ils consistent principalement en longs récits de mythes propres à telle ou telle divinité, mais incluent des développements très divers sur le rituel, la cosmogonie, l’ordre social, les doctrines philosophiques, les sciences profanes., voyants, agents secrets, tous ceux qui ont participé à ces stratagèmes ou qui en ont été témoins doivent faire connaître dans le territoire du roi-conquérant ce pouvoir qu’il a de s’entretenir avec des personnages surnaturels. Et en territoire ennemi ils doivent aussi parler de ces rencontres face à face avec les dieux et de la façon dont il a acquis, d’une source divine, son armée et son trésor. Et dans les questions posées aux dieux, dans le vol des corbeaux, dans les signes qui relèvent de la science du corps[[La « science du corps » : le devin touche le corps de celui qui lui pose des questions et règle sa réponse sur ce que ce contact lui aura appris., dans les rêves, dans ce que disent les animaux et les oiseaux, ils doivent (trouver des indices pour) prédire la victoire du roi-conquérant et l’inverse pour l’ennemi. Et aussi ils doivent marquer par un battement de tambours le passage d’un météore (faux semblant produit par un procédé enseigné en XIV 2, 30) dans la constellation de (naissance de) l’adversaire.
Des agents, se présentant comme des ambassadeurs du roi-conquérant, vont parler amicalement aux principaux personnages du camp adverse. Ils doivent leur dire que le roi-conquérant les tient en haute estime et qu’il est de plus en plus fort tandis que leur maître est pris dans toute sorte de difficultés. Ces agents doivent promettre aux ministres et aux officiers qu’il ne sera pas porté atteinte à leur bien-être et à leur sécurité. Et le roi-conquérant doit leur donner des marques de sa considération à l’occasion des calamités ou des fêtes et honorer leurs enfants.
C’est ansi que le roi-conquérant doit provoquer la rebellion dans le camp adverse, comme il a été dit plus haut. On en dira davantage plus loin[[Les renvois internes figurent parmi les « procédés de composition de l’ouvrage » (tantrayukti ) dont la liste, avec définitions et exemples, est donnée dans le livre XV et dernier.. Aux hommes de talent il parlera de l’âne commun[[Le travail et le mérite de ces hommes ne sont pas reconnus : ainsi l’âne, dans la vie ordinaire, ne reçoit pas la récompense du labeur qui lui est imposé. ; aux chefs de l’armée, du bâton qui sert à faire tomber les fruits des branches[[Ce n’est pas celui qui fait tomber les fruits de l’arbre, en s’aidant d’un bâton, qui les consomme. ; à ceux qui sont en proie à la peur, du bélier égaré loin de son troupeau[[Ils ne doivent pas avoir peur de leur maître actuel. S’ils l’abandonnent, c’est lui qui devra avoir peur : il sera aussi vulnérable qu’un bélier isolé. ; à ceux qui se sentent méprisés, d’une pluie de foudre[[Peu clair. L’idée, semble-t-il, est qu’une insulte ou une marque de mépris de la part du roi est aussi meurtrière que la foudre. ; à ceux dont les espoirs ont été détruits, de roseau stérile, de boulettes de riz données aux corbeaux, de nuage produit par magie (et qui n’est qu’une illusion)[[Le nuage produit par magie n’est qu’un faux nuage et ne donne pas la pluie qu’il fait espérer. ; à ceux qui reçoivent (de leur roi) des récompenses honorifiques, de la femme qu’on a cessé d’aimer mais que l’on couvre de bijoux tout en la haïssant ; à ceux qui sont secrètement mis à l’épreuve[[Le roi (aussi bien le roi-conquérant que son adversaire) soumet à toute une série d’épreuves, à leur insu, les hommes à qui il envisage de confier des charges importantes. Il veut ainsi évaluer leur fidélité et leur aptitude à résister à la peur et aux tentations de la richesse et du plaisir (cf. I 10). L’agent du roi-conquérant veut faire naître dans l’esprit de ceux qu’il essaie de gagner à lui l’idée qu’ils sont en train d’être examinés par leur maître, qui est féroce et qui, en guise d’épreuves, les fait tomber dans des pièges mortels., de peau de tigre et de piège mortel ; à ceux qui constamment rendent service, de consommation de pilu, de chamelle, de barattement de lait d’ânesse[[Les efforts inutiles, qui ne profitent en rien à celui qui les accomplit, sont comparés à des fruits qui ne nourrissent pas ou à des gestes absurdes. Le détail des exemples nous échappe..
Les hommes qui acceptent de passer dans son camp, le roi-conquérant doit se les attacher par de l’argent et des honneurs. Quand ils sont à court d’argent ou de nourriture, il doit leur faire plaisir en leur donnant ce qui leur manque. S’ils n’acceptent pas, des émissaires du roi conquérant doivent donner des bijoux à leurs (femmes ?) et à leurs enfants.
Quand il y a des famines (chez l’adversaire), des troubles causés par des brigands ou des tribus de la forêt, les agents du roi-conquérant doivent inciter les habitants de villes et des campagnes à dire : « Demandons de l’aide à notre roi. S’il ne nous aide pas, allons ailleurs. »[[Une forme classique de la révolte (kopa ) des sujets est l’émigration en masse : le peuple part à la recherche d’une autre terre, d’un autre roi.
Quand ils ont dit « oui » au roi-conquérant, il faut les aider en leur donnant de l’argent et des céréales, c’est là le grand prodige de l’instigation secrète à changer de camp.

Arthasastra XIII 2
Un ascète au crâne rasé ou orné d’une natte[[Les différents styles de vie ascétique se marquent par des différences dans la manière de se vêtir et aussi de traiter sa chevelure : aux tondus et aux nattés seuls mentionnés ici il faut ajouter la catégorie plus farouche des hirsutes., vivant dans une grotte de la montagne, déclare qu’il est âgé de quatre cents ans. Il a des disciples nattés, en grand nombre. Avec eux il vient s’installer aux abords de la ville forte. Ses disciples se présentent au roi (adverse) et aux ministres avec des racines et des fruits et les invitent à venir jouir de la vue du saint homme[[L’ascète, ici, ne se contente pas de se laisser voir par le roi. Il veut aussi le rendre témoin de son entrée dans les flammes, de sa mort et de sa résurrection. Il lui manifeste sa faveur 1) en lui donnant la possibilité de formuler trois voeux ; 2) en le chargeant d’organiser une grande fête, avec des spectacles, à cette occasion.. Celui-ci, quand il reçoit cette visite, doit lui parler des marques distinctives des rois d’autrefois et de leurs royaumes. « Au cours de ma vie tous les cent ans j’entre dans le feu et redeviens enfant. Et maintenant sous vos yeux, ô roi, je vais pour la quatrième fois entrer dans le feu. Il faut absolument que je vous montre combien je vous honore. Faites trois voeux ». Le roi accepte et l’ascète lui dit alors : « vous devez rester ici, avec votre fils et votre épouse, sept nuits durant, et organiser une fête avec des spectacles ». Pendant que le roi adverse est en visite (chez l’ascète), le roi-conquérant l’attaque.
Ou bien : un agent se faisant passer pour un voyant des choses souterraines -qu’il ait le crâne rasé ou orné d’une natte, avec des disciples nattés en grand nombre autour de lui, pose sur une fourmilière un bambou enduit de sang de chèvre et de poudre d’or, en sorte que les fourmis suivent ce chemin, ou encore un tube creux en or. Alors un (autre) agent secret (du roi-conquérant) vient dire au roi (adverse) : « ce saint homme sait où se trouve enfoui un trésor en fleurs. Questionné par le roi, le saint homme doit acquiescer, montrer ce bambou comme indice après avoir enfoui quelques pièces de monnaie dans la terre et dire : « ce trésor est gardé par un cobra. Pour en prendre possession, il faut rendre humblement hommage à ce cobra ». Quand le roi a donné son accord, l’ascète lui dit : « sept nuits durant… » et ainsi de suite, comme précédemment[[Un « trésor en fleurs » est un trésor qui ne reste pas tel quel mais continue à croître dans sa cache souterraine, à la façon dont croît un végétal. Cette mise en scène compliquée tend à montrer que l’ascète a trouvé la trace d’un chemin de fourmis qui doit le conduire à un trésor gardé par un cobra, qu’il est prêt à faire profiter le roi de sa trouvaille. Le but ici, comme dans les situations précédentes, est de capter l’attention du roi et de l’attirer dans un lieu fixe, où il devra être seul et où on pourra facilement l’assassiner..
Ou bien : tandis qu’un agent se faisant passer pour un voyant des choses souterraines se tient de nuit en un lieu solitaire le corps entouré de flammes, d’autres agents (du roi-conquérant) amènent graduellement le roi adverse à croire en lui, et lui disent : « ce saint homme a le pouvoir de donner la prospérité ». Tout ce que le roi viendrait à lui demander, le saint homme promet de le réaliser et dit : « sept nuits durant… » et ainsi de suite comme précédemment.
Ou bien : un agent se faisant passer pour un saint homme tente le roi (adverse) par des savoirs de magie. « Tout ce que le roi viendrait à demander… « et ainsi de suite comme précédemment.
Ou bien : un agent se faisant passer pour un saint homme s’abrite dans le temple d’une divinité en honneur dans le pays et par les fêtes fréquentes qu’il inspire gagne les principaux personnages des éléments constitutifs du royaume[[Les « éléments constitutifs du royaume » sont : le roi lui-même, le ministre, le pays, la place forte, le trésor, l’armée, l’allié. A chacune de ces instances correspond un secteur de l’« appareil d’Etat » (cf. VI 1). Il est remarquable que le « pays » (janapada, littéralement le « sol des gens », la terre porteuse d’une population) soit un élément parmi d’autres, un moyenparmi d’autres de la puissance royale. Les caractéristiques d’un bon “pays” sont énumérées en VI 1, 8 : il doit, notamment, être riche en ressources naturelles, ne pas dépendre de la pluie pour son alimentation en eau, être capable de supporter amendes et impôts, être peuplé de paysans laborieux et appartenant pour la plupart à des castes inférieures, etc. et peu à peu devient plus puissant que le roi.
Ou bien : un agent se faisant passer pour un saint homme vit à la frontière du pays. Il propose au roi (adverse) de lui faire voir (l’image de) son ennemi. Si le roi est d’accord, l’ascète fait une effigie, adresse une invocation à cet ennemi[[Magie noire : le pseudo-ascète, agent au service du roi-conquérant, persuade le roi adverse de venir regarder une image de son ennemi et par des incantations et gestes magiques appropriés, effectués sur cette image, de provoquer la mort de cet ennemi. Le but, rappelons-le, est de créer une situation où le roi adverse sera isolé, sans protection, absorbé dans ce qu’il fait ou ce qu’il voit : conditions favorables pour le mettre à mort. Accessoirement la mort, par assassinat, du roi adverse, pourra être imputée à l’action en retour exercée par l’effigie du roi-conquérant : si grande est sa puissance !, attire le roi dans un lieu sans issue et le tue.
Ou bien : des agents qui se font passer pour des marchands viennent avec des chevaux à vendre. Ils invitent le roi à en acheter ou même lui en font présent. Et tandis qu’il est occupé à examiner leurs marchandises ou qu’il est au milieu des chevaux, ils le tuent ou le font piétiner par des chevaux.
Ou bien : des hommes de main, juchés sur un arbre sacré aux abords de la ville, se mettent à souffler dans des jarres, au milieu de la nuit, par des roseaux ou des lianes creuses, et donnent à entendre, en paroles indistinctes : « nous allons dévorer la chair du roi ou de grands personnages… Nous voulons qu’on vienne nous faire un culte d’adoration!… »[[Au cours des cérémonies organisées pour obtempérer à ces ordres, les agents du roi-conquérant trouveront le moyen d’isoler le roi adverse. Des agents se faisant passer pour des interprètes des signes et pour des astrologues font connaître ces paroles.
Ou bien : des agents se faisant passer pour des Nâga, le corps couvert d’huile brûlante, font grincer en les frottant les unes contre les autres des lances et des massues de fer dans un lac sacré ou dans une citerne et disent des paroles qui vont dans le même sens (que celles dites par les Ogres).
Ou bien : des agents revêtus de peau d’ours crachent du feu et de la fumée et prenant l’apparence de Râkshasa font trois fois le tour de la ville par la gauche[[Quand on veut marquer sa dévotion à un sanctuaire ou à une image divine, on tourne autour de cet objet dans le sens des aiguilles d’une montre, c’est-à-dire en l’ayant constamment à sa droite. Le mouvement inverse est au contraire hostile et menaçant (ou lié en quelque manière à la mort) et caractérise les ogres et les démons (râkshasa). et dans les moments où ils interrompent leurs aboiements et leurs cris de chacal font entendre des paroles qui vont dans le même sens.
Ou bien : dans un sanctuaire, la nuit, ils mettent le feu à une statue de divinité enduite d’huile ou enveloppée dune couche de mica et disent des paroles qui vont dans le même sens. D’autres agents les font connaître.
Ou bien : ils font couler des flots de sang de statues de divinités vénérées. Et d’autres agents déclarent que ces écoulements du sang de la divinité seront cause de la défaite dans la bataille.
Ou bien : ils font savoir que dans les nuits de pleine lune et de nouvelle lune il y a des hommes qui sont mangés debout[[« Ils sont mangés debout », c’est-à-dire dévorés vivants. Les terrains de crémation, encombrés de restes mal consumés, hantés par les fantômes de ceux qui n’ont pas reçu les rites funéraires convenables, et par toute sorte de forces malfaisantes, sont des lieux sinistres. Dans les contes et les pièces de théâtre ils sont le lieu de scènes terrifiantes. dans un sanctuaire construit sur une partie élevée du terrain de crémation. Un agent se faisant passer pour un Râkshasa exige l’offrande d’une vie humaine. Quiconque voulant gagner une réputation de bravoure, ou pour toute autre raison, viendrait là pour voir, doit être tué par ces agents à coups de pilon de fer – en sorte que le bruit se répande qu’il a été tué par les Râkshasa. Des témoins de la scène informent le roi de ces événements surnaturels. Alors d’autres agents, se faisant passer pour devins et astrologues, prescrivent des rites de réparation pour apaiser les Râkshasa, ajoutant que si ces rites ne sont pas exécutés un grand malheur s’abattra sur le roi et le pays. Quand le roi a donné son accord pour ces cérémonies, ces agents (du roi-conquérant) disent : « pendant ces cérémonies, le roi, sept jours durant, doit faire lui-même des oblations quotidiennes en récitant des formules sacrées ». Puis comme précédemment.
Ou bien : le roi-conquérant s’expose lui-même à ces manifestations démoniaques et fait voir qu’il y résiste victorieusement (par les rites prescrits) – de façon à édifier les ennemis (en les persuadant de l’efficacité de ces mesures). Puis il met en oeuvre ces machinations (contre ses ennemis)[[Le roi-conquérant est suprêmement manipulateur. Il ne lui suffit pas de créer des manifestations démoniaques fictives auxquelles lui-même ne croit pas mais dont il est sûr que son adversaire les tiendra pour vraies. Il fait mine aussi d’avoir été lui-même été attaqué par ces démons et de leur avoir victorieusement résisté grâce à ces rites que les agents à son service recommandent au roi adverse..
…Si le roi adverse fait des visites fréquentes à de saints hommes, à des ermites, à des images divines dans des sanctuaires et des stûpa [[Les stûpa sont des constructions en forme de pyramide ou de dôme érigées au-dessus d’une relique du Buddha, et donc des lieux de culte pour les bouddhistes., des hommes de main (du roi-conquérant) postés dans des caches souterrains ou dans des murs creux se jettent sur lui et le tuent.
Dans les lieux où le roi en personne assiste à des spectacles, participe joyeusement à des fêtes, à des excursions, s’adonne à des jeux dans l’eau, chaque fois qu’il est amené à faire des remontrances, à prendre part à des sacrifices et des cérémonies, lors des rites de naissance ou de funérailles, quand c’est le temps d’aimer, de souffrir ou de craindre, quand son attention se relâche et que, plein de confiance, il va et vient parmi les siens, quand il se déplace sans escorte, un jour de pluie, dans la foule, quand il y a un incendie, quand il est dans un lieu désert, il faut que des hommes de main arrivent, chargés de paquets de vêtements, d’ornements, de guirlandes, de lits et de sièges, de récipients contenant boissons fortes et choses à manger, d’instruments de musique (tous objets qui rendent leur présence vraisemblable) et que, se joignant aux agents qui étaient déjà postés là auparavant, ils se jettent sur lui et le tuent.

Bibliographie

KANGLE, R.P., The Kautilîya Arthaçâstra, Part 1, A Critical Edition with a Glossary, Bombay 1960, University of Bombay
Part 2, An English Translation with Critical and Explanatory Notes, Bombay 1963, University of Bombay
Part 3, A Study, Bombay 1965, University of Bombay

DAMBUYANT, M., L’« Arthaçâstra », le traité politique de l’Inde ancienne, extraits choisis par M.D., Paris, Rivière, 1971
MALAMOUD Charles, article Arthaçâstra dans l’Encyclopaedia Universalis supplément I, « Le savoir », 1984, p. 133-135
MALAMOUD Charles, « La colère et le désir dans le système des passions royales de l’Inde ancienne », Psychiatrie française, volume XXIII, 1/92, mars 1992, p. 8-14
MEYER, J.J., Das altindische Buch von Welt- und Staatsleben, Das Arthaçâstra des Kautilya, Leipzig, Otto Harrassowitz 1926, repr. Graz, Akademische Druck und verlagsanstalt, 1977
SCHARFE, H., Untersuchungen zur Staatsrechtslehre des Kautilya, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1968