De Porto Alegre à Gênes: la ville dans la mondialisation

Face aux processus de déterritorialisation/reterritorialisation qui caractérisent la mondialisation, nous tentons d’appréhender les éléments de continuité et de rupture qui lient entre eux les Forums de Porto Alegre et de Gênes ; ces deux grandes mobilisations citoyennes de portée mondiale constituent, en effet, le référentiel le plus pertinent à un débat sur la ville. En tentant ces comparaisons, nous construisons une approche du nouveau cycle de luttes mondialistes qui pose la production et constitution des territoires urbains comme enjeux principaux des développements futurs du mouvement.
Le débat sur la ville[[Je remercie Thierry Baudouin pour ses suggestions et commentaires après la lecture d’une première version de cet article., face aux processus de déterritorialisation et reterritorialisation qui alimentent et caractérisent la mondialisation, ne saurait trouver un référentiel plus pertinent que les deux grandes mobilisations citoyennes d’envergure mondiale qui se sont déroulées, cette année à Porto Alegre et à Gênes.
Bien sûr, le Forum Social Mondial (FSM) de Porto Alegre et le Genoa Social Forum (GSF) ne résument pas un mouvement de lutte dont les temps et les espaces prennent à revers, à la fois, les institutions transnationales de gouvernement du monde (WTO, FMI, BM, G8) et les résistances néo-souverainistes qui reposent sur une critique de la globalisation ancrée dans la défense du territoire et du rôle des États. Des sujets socio-politiques nouveaux et multiples affirment une forte capacité à imposer leurs rythmes à la mondialisation en territoires de réseaux qu’ils soient coopératifs ou antagonistes. Un véritable mouvement de masse émerge, ses bases sont immédiatement transnationales, sa force déjà déstabilise le despotisme byzantin[[M. Hardt et A. Negri, “What the Protesters in Genoa Want”, New York Times, 18 juillet 2001. de l’Empire.
Dès les manifestations qui paralysèrent le WTO à Seattle (en plein cœur des nouvelles clôtures érigées par Microsoft pour contrôler le travail immatériel[[Yann Moulier Boutang, in Multitudes, n°5 (pp 17-35).), au mouvement des Indiens des Chiapas[[Des centaines de militants internationaux parmi eux, une forte délégation des Tute bianche) ont participé à la marche des zapatistes de la forêt lacandona à la Ville de Mexico en mars 2001. Cf. Ya Basta, La settima chiave. Le tute bianche nella carovana zapatista. Ed. Nesos, Genova 2001. (au cœur des clôtures de l’esclavagisme colonial maintenues par le nationalisme développementiste sur la base du détestable héritage de l’esclavagisme colonial [[La déclaration (La settima chiave) des Tute bianche a Gênes, dans le stade Carlini, le 20 juillet, avant le départ de la manifestations des désobéissants se pose explicitement en continuité avec l’expérience mexicaine. Cf. Sherwood Comunicazione.) la global action s’est déjà constituée en un mouvement capable de généraliser et de diffuser mondialement ses initiatives et ses contenus au fur et à mesure qu’il alimente sa multiplicité. Ce mouvement a massivement répondu à la suspension de l’État de droit, imposée par le “G8” réuni et isolé dans son paquebot “ivre” ancré dans le port de Gènes, en organisant des manifestations de masse dans toutes le villes italiennes et d’innombrables métropoles et villes du monde. Ces mouvements saisissent la mondialisation, en affirmant les identités de nouveaux territoires et constituent la liberté des flux sans quoi les virtualités productives des réseaux de coopération ne sauraient être actualisées.

Dans ce cadre complexe d’émergence des mouvements de la multitude, Porto Alegre et Gênes représentent deux moments spécifiques. D’importants éléments de comparaison marquent ces spécificités et transforment ces deux grandes mobilisations citoyennes en tournants majeurs qui sont partie prenante du rapport étroit qui lie entre eux la ville, les mouvements et le pouvoir.
À Porto Alegre et à Gênes, nous pouvons en effet commencer à penser la ville par-delà les notions de ville monde ou de ville globale. Nous pouvons voir la ville du point de vue non pas du capital global et de ses firmes multinationales, mais à partir de celui des sujets qui constituent leurs territoires urbains en immenses et inépuisables bases productives de la mondialisation et définissent une situation où “le nouvel ensemble de possibilités instaurées sur le commun postmoderne (…) s’ouvre, à la fois, à l’antagonisme contre l’exploitation (…) et à la constitution de nouvelles constellations coopératives (…)”[[A. Negri, Kayròs, Alma venus, Multitudo, Ed. Il Manifestolibri, Roma, 2000, p. 9 C’est dans ce sens qu’à Porto Alegre et à Gênes, “les grandes villes sont devenues des lieux stratégiques (…), le foyer d’actions politiques, de formations subjectives d’un nouveau genre (qui pourront) déboucher sur des nouvelles formes de citoyenneté”[[Saskia Sassen, “La ville globale : une introduction au concept et à son histoire” in R. Koolhaas et alii, Mutations, ed. ACTAR, pp. 111-112.
Or c’est toujours dans cette perspective que nous pouvons cerner de manière bien plus claire les points communs et les différences du Forum Social Mondial (FSM) de Porto Alegre et du Genoa Social Forum (GSF), notamment du point de vue des implications pour leurs développements futurs.
Tout d’abord, sautent aux yeux les différences qui marquent ces deux événements. En premier lieu, si les temps politiques du Forum Social Mondial se synchronisaient en opposition aux temps de l’Empire, le choix de Porto Alegre affirmait un espace “autre”, un territoire constitutif qui se posait d’emblée comme une alternative. À la représentation aseptisée (mais pas du tout “magique”!) que la Montagne Suisse offre aux “riches et aux parvenus” de la planète s’opposait, entre la pampa argentine et le haut plateau brésilien, la dimension centrale d’une des expériences les plus intéressantes de radicalisation démocratique dans les pays du tiers-monde : le gouvernement participatif de la Mairie de Porto Alegre tout au long de la décennie 1990. À Gênes, les territoires constituants du mouvement ont ainsi subi le court circuit d’un affrontement direct (d’une violence extrême) avec la gestion constituée de l’espace et du temps dans l’Empire. D’un coté (à Porto Alegre) se constituait un espace alternatif, de l’autre (à Gênes) l’espace lisse des mouvements affrontait directement l’espace strié du pouvoir impérial. Dans les deux cas, les processus de déterritorialisation et de reterritorialisation apparaissent comme étant le fait d’un nouveau conflit : qui oppose les déterminations sociales et libres des nouveaux sujets (qui luttent dans leur espace urbain au fur et à mesure qu’ils le produisent) à un commandement qui dans la mesure où il a perdu sa légitimité technicienne (c’est-à-dire, sa capacité de rendre complémentaires la discipline et la coopération productive qu’il accumule sans produire) gouverne littéralement derrière les barreaux qu’il a lui-même érigés, sur la base de la loi de la fortune : celle de la richesse et de sa soldatesque.
En deuxième lieu, le Forum qui s’est constitué au cœur du cône sud de l’Amérique Latine, justement en valorisant précisément l’expérience décennale de démocratie participative de la ville de Porto Alegre a bénéficié d’emblée d’un appui institutionnel local et régional, important et d’une participation, elle aussi de type fondamentalement institutionnel. À Gênes, une mobilisation de masse sans précédent a dû se dérouler dans un cadre extra – institutionnel avec le résultat dramatique que l’on sait. À Porto Alegre, les pouvoirs publics municipaux organisèrent le Forum comme une étape supplémentaire du processus de démocratisation participative de la gestion municipale, l’expérience locale y était mobilisée comme une référence globale et accueillante. La dimension urbaine, la ville comme espace de constitution de la société s’en est trouvé exaltée. De toute évidence à Gênes il s’est produit exactement le contraire, un pouvoir municipal subordonné et obséquieux a laissé la ville se faire littéralement écraser et violer par la gestion étatique de l’ordre impérial. L’espace urbain y a été segmenté et systématiquement strié, jusqu’à l’élévation des barrières en acier qui ont enfermé le centre historique dans une zone rouge qui ne saurait mieux représenter, rassembler et résumer deux décennies d’urbanisme post-moderne, de privatisation de ce qui devrait être commun, de réduction de l’espace public des territoires à la représentation dramatique de régionalismes identitaires, égoïstes et xénophobes, des gated cities nord-américaines aux condomínio fechados sud-américains, des déserts des banlieues françaises aux waterfronts et autres opérations de gentrification des centres historiques et des friches industrielles.
Un dernier élément de différenciation entre le FSM et le GSF – peut être le plus important – est lié au fait que, à Porto Alegre, les thématiques anti-mondialisation et néo-souverainistes étaient dominantes, alors qu’à Gênes la mondialisation est clairement apparue comme un terrain de lutte. C’est la manifestation des immigrés qui a ouvert le GSF en montrant que le “capital global et la nouvelle force de travail sont deux acteurs décisifs, déterminant une union transnationale qui peuvent se heurter frontalement dans la ville globale”[[Saskia Sassen, op. cit., p. 112.. Le Forum de Porto Alegre prétendait faire contrepoint non pas seulement à Davos en tant que moment de légitimation d’un gouvernement anti-démocratique et foncièrement élitiste de la mondialisation mais à la mondialisation en tant que telle, en tant que processus accusé de réduire les capacités d’intervention de l’État. Un État qui s’est pourtant révélé lié inexorablement à des options politiques néo-libérales. L’État était supposé être le seul acteur capable de “réguler” des marchés qui seraient sauvages sans lui. Cet élément de différentiation ne saurait être sous-estimé y compris et surtout du point de vue des paradoxes qu’il contient et des limites à l’action politique qu’il entraîne. Si le Forum de Gênes a été aussi le théâtre d’une forte critique du néo-libéralisme, ses manifestations s’attaquaient en même temps et surtout – dans les modes de mobilisation et dans la rue – à la “gouvernance” impériale et notamment à ses articulations étatiques. Ce n’était plus une mondialisation inévitablement libérale qui était critiquée, mais la gestion libérale d’un processus de mondialisation qui doit être restituée aux sujets qui l’ont déterminé et l’alimentent : le mouvement nouveau qui s’est affirmé à Gênes est unmouvement irréversiblement mondialiste (et non pas anti-mondialisation). Aucun État et encore moins aucun terroir local ne s’est opposé à la mondialisation, mais un espace nomade qui l’a utilisé et continue de le déterminer : ses territoires sont les produits de pratiques déterritorialisées de rupture des frontières et de constitution libre du présent. Dans ce sens, c’est la déterritorialisation qui alimente et s’alimente de la reterritorialisation. “Pour le nomade, disaient Deleuze et Guattari, c’est la déterritorialisation qui constitue le rapport à la terre, si bien qu’il reterritorialise sur la déterritorialisation même.”[[Mille Plateaux, Minuit, Paris, 1980, p. 473. En effet, au fur et à mesure que le Forum de Gènes affirmait la nécessité de rendre démocratiques les espaces de gouvernement de la mondialisation (et ce faisant ouvrait une crise des ciseaux entre liberté et libéralisme), l’État italien restaurait les frontières et limitait de façon arbitraire la libre circulation des hommes, y compris celle garantie dans l’ espace de Schengen à l’intérieur de l’Union Européenne : ce faisant il montrait au monde entier combien la liberté du marché s’oppose au marché de la liberté[[Cf. Yann Moulier Boutang, art. cit.. Si le G8 proclame la nécessité d’une gouvernance transnationale du monde il ne cesse de recourir à ses différentes instances étatiques pour maintenir les frontières en tant que barrières nécessaires à la protection des riches, de la même manière que ce sont toujours les États nationaux qui continuent à discriminer et d’inférioriser les migrants internationaux, notamment dans le centre historique de Gênes.
Autrement dit, Gênes nous indique clairement le nouvel enjeu, défini par les conflits qui opposent les agencements vitaux libres (de lutte et de travail) aux dispositifs de leur soumission par le contrôle. Cette dichotomie oppose la puissance au pouvoir, la libération du temps de l’action à sa segmentation normative (entre zones rouges et zones à gazer !), les territoires constituants (nomades) du travail vivant aux espaces constitués (globaux et locaux) du travail mort. Contrairement à ce que Boltanski et Chiapello proposent, ce n’est pas l’opposition mobilité/manque de mobilité qui peut permettre l’aggiornamento du concept d’exploitation[[Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, Paris, 1999, pp. 437, 451-456., mais bien celle qui a lieu entre deux types de mobilités. L’espace lisse des multitudes qui puisent les sources de leur puissance dans les dimensions interactionnelles, coopératives, linguistiques des réseaux sociaux[[Ces réseaux définissent des territoires dont Stefano Boeri essaye de rendre compte par l’enrichissement de la “notion de paysage” à partir des recherches sur “l’identité complexe de ses bénéficiaires et sur les formes de perception dynamique et de mémorisation des territoires habités” in “Notes pour un programme de recherche” in R. Koolhaas et alii, op. cit. p. 368. s’affronte à l’espace strié du contrôle qui se reproduit, dans la tradition de la “Grande Fixation” esclavagiste et servile de la main d’œuvre [[Yann Moulier Boutang, De l’esclavage au salariat, PUF, Paris, 1998, p. 246.

Mais, au-delà de ces trois évolutions, il y a aussi des éléments communsaux mobilisations qui se sont déroulées dans les deux villes. Et d’abord une continuité dans les efforts déployés pour constituer une alternative aux modes dominants de gouvernement de la mondialisation. À Gênes se sont réunis des groupes de travail internationaux avec une forte présence des pays en voie de développement qui dessinent des réseaux, militants et institutionnels, relativement stables et de plus en plus capables de proposer des voies alternatives de constitution démocratique des espaces de la mondialisation [[En une de ses différentes déclarations lors des manifestations de Gènes, le porte parole du GSF, Agnoletto : Le GSF n’arrête pas son histoire à Gènes, au cours de ces journées il s’est transformé en Forum Social Italien, partie intégrante du Forum Mondial de Porto Alegre. Cf. Il Manifesto, 21 juillet 2001.. D’autres éléments sont de type beaucoup plus structurel et nous intéressent particulièrement puisqu’ils permettent de cerner quelques questions et même quelques paradoxes dans ces mouvements qui ont pris la mondialisation comme cadre de référence. C’est dans ce sens que Porto Alegre et Gênes représentent des tournants : ils marquent les étapes de maturation des mouvements mondialistes et indiquent des questions essentielles pour leurs développements futurs. Important élément commun déjà mentionné est ce rapport que ces deux événements de lutte ont entretenu avec la ville. Ville ouverte de Porto Alegre, ville fermée et ségréguée de Gênes. Les processus de déterritorialisation et de reterritorialisation apparaissent sous une lumière complètement différente. Hors de tout déterminisme globalisant ou de toute esthétique de la disparition, le pouvoir impérial montre bien sa gestion de l’espace, l’impérieuse nécessité des États aménageurs, de leurs frontières et de leurs appareils répressifs. Saskia Sassen souligne comment “les villes globales (…) sont le terrain où s’actualisent localement une multitude de processus mondialisant” [[Op. cit., p. 113. Après Gènes, on peut dire que ces processus s’affrontent, tout en maintenant la mondialisation comme une irréversible référence. Dans ce conflit, s’affirme dans toute son immanence ce que Stefano Boeri entrevoit comme une nouvelle “condition urbaine qui se nourrit d’associations à distance, de nouvelles spatialités et en même temps de nouvelles formes de citoyenneté”[[Op. cit. p. 366.. Du coup, les hypothèses néo-souverainistes très fortement représentées à Porto Alegre, qui ont poussé la presse à coller le label d’anti-mondialiste au “peuple de Seattle”, se heurtent aux limites de leurs hypothèses théoriques ainsi qu’aux paradoxes de leurs discours politiques.

Ces limites et ces paradoxes apparaissent dans toute leur portée si l’on approfondit les problématiques du rapport que les mouvements et différentes approches critiques de la globalisation entretiennent avec la ville et, plus généralement avec l’analyse des bases matérielles du régime d’accumulation globalisé. En fait, si l’on pense les deux événements du point de vue de la ville on pourra voir que Gênes et Porto Alegre ont en commun le fait d’être des villes portuaires. Il s’agit de deux villes qui pourraient disposer de conditions privilégiées pour leur insertion dynamique dans les flux de la mondialisation dans la mesure où tel a bien été le cas historiquement car elles peuvent y jouer un rôle stratégique d’interface. Or, cette dimension “portuaire”, réellement ou virtuellement “mondiale”, est dramatiquement absente dans la critique du modèle libéral de gestion de la mondialisation dont elles ont été le théâtre. Nous ne pensons pas seulement à leurs dimensions maritimes très anciennes[[Le rôle historique de Gênes, un des pôles de construction du capitalisme-monde. La fondation de Porto Alegre à partir des migrants des îles Açores puis allemands et italiens venus d’outre-océan. mais aux transformations récentes des rapports que ces deux villes ont entretenu à l’époque de la grande industrie et des infrastructures étatiques de leurs ports. Ces bouleversements constituent des éléments fondamentaux pour appréhender leurs actuelles capacités sociales, économiques et politiques de capture des flux de la mondialisation. Dans des villes comme Gênes et Porto Alegre, quelles politiques publiques municipale sont menées sur le rapport à la mer[[“La mondialisation affirme un paradigme économique qui rend de nouveau immédiatement productif le rapport à la mer. De par sa position centrale d’interface, à l’articulation du global et du local, la ville portuaire est en effet un lieu d’observation privilégié à la fois des processus de déterritorialisation et de reterritorialisation”. Thierry Baudouin, Giuseppe Cocco, Michèle Collin et Gerardo Silva, “Mondialisation et mobilisations productives dans la ville portuaire” in Espaces et société, L’Harmattan, Paris (en cours de publication). et au monde que leur port pourrait permettre ? Ces dimensions productives de la ville peuvent alors être appréhendée comme territoire constituant des multitudes, de leur coopération et de leurs luttes.

En fait, à Porto Alegre, l’expérience séminale du budget participatif est encore loin d’arriver à définir le terrain possible d’une jonction entre la radicalisation formelle de la représentation démocratique et une radicale matérialisation démocratique du modèle de développement. Autant les dimensions formelles du jeu démocratique sont exaltées dans la gestion budgétaire, autant y restent sans réponse les questions de sa traduction matérielle et, avec elle, de la centralité politique et économico-productive de la ville. Des courants socialistes et/ou développementistes, avec la complicité insoupçonnée de l’économisme, jouent un rôle paralysant pour la critique : puisque l’État est le seul acteur capable de réguler le marché, les gouvernements des villes ne peuvent faire plus que d’en “moraliser” la gestion en attendant le changement des équilibres politiques nationaux, par le biais de nouvelles politiques économiques nationales indiquant un nouveau chemin de croissance. À Porto Alegre, les limites d’action des municipalités démocratiques, qui auparavant semblaient dues à leur sphère d’action restreinte, sont apparues comme directement politiques lorsque la même coalition qui gouverne la ville sous la houlette du Parti des Travailleurs conquit l’État de Rio Grande do Sul. Si le gouvernement de l’État reproduit le discours du développement local et régional dans une politique économique entre temps vouée à l’immobilisme, la possibilité de municipaliser le port de Porto Alegre pour relier les bassins productifs régionaux à leur pôle métropolitain est délaissée comme acte d’inspiration néo-libérale[[“Disposant d’un réseau de voies fluviales relié à la mer d’environ 2000 km doté de ports intérieurs sous sa propre juridiction, l’État de Rio Grande avait longtemps laissé à l’abandon ce patrimoine au profit du seul port maritime de Rio Grande distant de 300 km de la capitale. Alors que plus des trois quarts du PIB industriel de cet État sont produits dans la région métropolitaine de Porto Alegre et que la quasi-totalité du trafic de conteneurs du port maritime est générée par ce même pôle, la circulation fluviale et ses ports intérieurs étaient pourtant abandonnés ou voués à des projets de waterfront. (…) La renaissance du port de Porto Alegre est ainsi apparue comme indispensable, tant économiquement, pour le développement des territoires productifs de sa métapole, que politiquement, pour la capacité de ses pouvoirs publics municipaux à promouvoir le développement régional ». T. Baudouin et alii, op. cit.. Les huit kilomètres de port qui côtoient un centre ville très paupérisé et des friches industrielles où se trouvent toutes les potentialités d’intégration des clusters productifs de la région aux bassins de travail immatériel dont dispose le pôle métropolitain végètent aux mains d’une gestion étatique régionale “de gauche” (de l’État de Rio Grande do Sul). La construction de l’espace public continue à s’opposer à la constitution du territoire commun, le social reste à peine un élément de modération d’une dynamique économique qui, qu’elle soit celle du marché ou celle de l’État, continue selon ses propres lois intangibles. Ce qui est encore plus paradoxal , puisque ce faisant, la posture anti-mondialiste finit par louper une des formes fondamentales du conflit nouveau qui, dans la mondialisation oppose les firmes multinationales aux villes.

De même, on ne saurait escamoter le rapport socio-économique et urbanistique très étroit, qui lie entre eux la restructuration du port de Gênes et la possibilité même de mise en place de la “zone rouge”, lors du sommet du G8. La zone rouge et le paquebot où se sont réunis les “grands” sont des parfaites représentations de ces transformations. D’une part, l’ivresse auto-référentielle des capitaines d’un Titanic post-moderne ; de l’autre un vieux port et un centre historique doublement niés par la gentrification de son waterfront et la dégradation de son urbanité.
Mais si la dimension productive de Porto Alegre est complètement absente et la démocratie sans stratégie de développement, à Gênes, c’est la force matérielle du mouvement qui est porteuse d’un énorme potentiel de renouvellement critique. Le jeune homme assassiné par les carabinierin’était-il pas le fils d’un syndicaliste de la CGIL[[L’équivalent italien de la CGT. ? L’investissement de la zone rouge par les barrières aurait-il été possible avec les camalli, les dockers de Gênes et leur syndicat ? Comment aurait-il d’ailleurs été possible de réaliser une zone rouge elle même si, au cours de ces deux dernières décennies, on avait pas expulsé les habitants d’un centre historique devenu waterfront et occupé de manière précaire par les immigrés internationaux maintenus en statut d’illégalité ? [[Par des politiques que d’ailleurs l’actuel gouvernement pense d’amplifier au point de rendre – comme dans l’esclavagisme – les employeurs responsables du permis de séjours de leurs employés !
Dans le cadre plus général de mobilisation mondialiste, (de Seattle à Prague, en passant par Mexico et Goeteborg), que Gènes a su catalyser, le mouvement des Tute bianche[[Tute bianche : combinaison blanches. s’est constitué par la mobilisation sociale et politique d’un nouveau sujet : ni ouvrier ni intellectuel, ni white collar, ni blue collar, ni formellement salarié, ni chômeur. Si la base matérielle de ce mouvement est la composition technique du prolétariat métropolitain du travail immatériel, sa force politique s’est trouvée dans la capacité, d’une part, de respecter sa multiplicité et son hétérogénéité et, d’autre part, d’articuler la lutte sur le terrain symbolique et de la communication, en l’appréhendant comme un terrain productif. De l’idée géniale de donner une visibilité de la fragmentation et de la précarité qui caractérise le travail dans les métropoles par les combinaisons blanches (Tute bianche) à la radicalisation symbolique d’un affrontement (par l’usage des protections individuelles et collectives) qui interdit à l’État de militariser le conflit social, les Tute Bianche ont constitué un des faits politiques majeurs du mouvement mondialiste des multitudes. C’est exactement contre cette puissance immanente dont il connaît parfaitement la portée communicationnelle que le pagliaccio che ride[[“Le clown qui rit !”: Berlusconi. a déchaîné une provocation sans précédent.
Pour le mouvement, cela pose déjà d’énormes questions quant aux rapports de forces politiques passés et à venir de ses initiatives. Il est important que le mouvement ne s’enferme pas dans des débats paralysants sur la violence, les infiltrés etc., par l’approfondissement de ce que ses corps ont su, en défiant les coups des matraques et les tirs de lacrymogènes, affirmer. La zone rouge, ses barreaux, ses chars et ses grilles doivent être démolis car ils représentent la fragmentation du travail vivant dans la ville. C’est la ville comme espace productif, territoire des réseaux de coopération libre qui doit devenir le terrain et l’objet des mobilisations mondialistes de la multitude dans la production du public et du commun. Les Forums doivent être sociaux et économiques et poser la question, politique, des dimensions constituantes du travail dans la ville. Cela signifie, par exemple dans une ville portuaire comme Gènes, qui restructure son port depuis vingt ans, de lier les questions de l’universalisation du système municipal de welfare à la gestion commune des espaces publics de production : la mise en place d’une allocation universelle et d’un statut municipal du port.
Plus généralement, la ville apparaît comme le terrain apte à dépasser l’opportunisme de la gauche sociale-démocrate en investissant la gestion des biens publics de production.

Cocco Giuseppe

Politologue, professeur à l’université fédérale de Rio de Janeiro, membre du réseau Universidade Nômade Brasil, a publié, avec Antonio Negri, GlobAL (Éditions Amsterdam, 2007). Membre du collectif de rédaction de Multitudes.