Débat à la CIP avec Isabelle Stengers et Philippe Pignarre

Compte rendu d’un débat à la Coordination des Intermittents et Précaires d’Ile de FranceLes deux intervenants ont présenté un programme de travail commun en chantier autour de la question de l’anti-capitalisme.
Philippe Pignarre présente trois types d’analyses proches aujourd’hui :

– L’analyse de l’anthropologie des sciences : Bruno Latour pense que le capitalisme ne serait qu’un fantôme créé par l’anticapitalisme qu’on ne rencontre jamais vraiment. Il montre le danger de disparition du politique qui renvoit toutes les questions en direction de la science et des experts. Philippe Pignarre insiste sur l’impérieuse nécessité de revenir peupler le monde de la politique avec les questions d’écologie politique qui vont des problèmes des baleines, aux prions, aux OGM, au solaire…
– La position de Greenpeace représente une autre démarche qui, en se concentrant sur des objectifs précis, ne se pose pas comme anti-capitaliste mais plus « comme des gêneurs que des dénonciateurs » selon l’expression d’Isabelle Stengers.
– Enfin la tradition marxiste fonde son anticapitalisme sur une pensée théorique inverse mais tout pareillement systémique qui nous positionne dans la dénonciation du système et qui renforce sa domination en nous plongeant dans la même pédagogie de la théorie de la valeur…(« il faudrait interdire le tome 1 de la théorie de la valeur de Marx ! ! »).

Il y a donc nécessité de construire un anti-capitalisme pragmatique, qui nous décoince des «alternatives infernales», dans lequel nous enferme le capitalisme global. Les socialistes font ainsi disparaître la politique dans la pédagogie de la réalité économique fabriquée par des experts, en nous réduisant aux alternatives plus d’emplois et moins de droits, ou on se trouve coincés entre des faux choix statuts élitaires et précarisation qui concernent intermittents, enseignants, chercheurs et tous les autres.

Isabelle Stengers propose de considérer le Capitalisme comme maléfique et masculin qui doit être affronté en faisant un pas de côté dans une démarche de désenvoutement féminin au sens des pratiques des sorcières américaines de Starhawk (cf «parcours d’une altermondialiste » et cf « comment nous avons bloqué l’OMC » Multitudes n°1).

Ainsi elle oppose sciences nomades et sciences royales, en référence à Gilles Deleuze et Felix Guattari : Remettre en cause l’approche des problèmes selon les grandes catégories théorématiques prédéterminées qui quadrillent l’espace, y compris celles du marxisme qui pense aussi détenir les catégories définitives, pour s’engager dans des pratiques nomades plus liées à une pertinence de nos situations et de nos pratiques. L’exemple du mouvement « sauvons la recherche » montre cette conception royale de balisage de tous les problèmes autour de l’excellence et de la mobilisation (dans son sens militaire) hiérarchique dans lesquelles les chercheurs précaires ne vont pas se retrouver.

En quoi avons nous été vulnérables se demande Isabelle ? Nul ne se sent ni se déclare au service du capitalisme, éventuellement peut être au service du marché, de la nation, du progrès. Notre vulnérabilité vient en partie de notre alliance avec ces catégories qui fantomatisent le capital et la politique. La notion de convergence est aussi une vulnérabilité si elle est seulement défensive, si c’est l’ennemi qui nous fait converger.
Comment donc fabriquer une autre position, le pas de côté ? Isabelle propose la notion de « recettes », chercher nos propres pratiques alternatives et les rendre cumulatives en les échangeant. Il faut dépasser les nostalgies du passé (de « l’Etat bon père de la culture ou de la science »), et produire une culture d’expérience des luttes. Il faut transmettre ces recettes pour se réapproprier nos puissances d’agir, rendre cumulatif les spontanéismes pour qu’il ait place pour un bilan, en éviter la certitude que nous sommes bons parce que nous sommes en lutte, être conscient que « nous sommes tous empoisonnés » par les « alternatives infernales » et qu’il faut d’abord dépister chez nous les poisons.

Un long débat a repris les catégories proposées pour proposer trois types de réponses et de recettes possibles contre les poisons :

– a) Se réapproprier des territoires.
A partir de divers exemples de luttes pour des revendications de terres ou de métissage ou de migration, Isabelle rappelle que nous sommes tous des colonisés et que les sorcières de Starhawk se définissent précisément comme païennes, c’est-à-dire des paysannes hors la ville, sur leur propre territoire. Réelle ou virtuelle, cette reterritorialisation s’oppose au processus de dépossessions (Karl Polanyi) et de détachements (Felix Guattari), en construisant des coopérations alternatives aux stratégies de dispersion et de déterritorialisation de l’Etat et du Capital. La comecol a ainsi décidé de s’interroger sur d’autres puissances publiques que celle de l’État pour aborder d’autres statuts.

– b)Lutter ici et maintenant contre les poisons :
Comment agir, ici et maintenant, contre l’exclusion ou l’enrôlement qui attaquent le fonctionnement de tout groupe ? Comment aussi réaliser nos désirs, et le besoin, de convergence entre différents mouvements ?
S’affirme la nécessité de fabriquer de l’immanence : pas seulement proclamer la démocratie mais surtout créer les situations où chacun est amené à prendre la parole et écouter l’autre. Comment ne pas se perdre dans les rhizomes, comment rendre créatifs les agencements entre intermittents, enseignants, chercheurs, agitateurs anti-pubs… ?. Par exemple faire circuler l’expérience des intermittents dans le mouvement des chercheurs pour sortir de l’empoisonnement du système de la culture comme de la recherche par la hiérarchie de l’excellence qui conduit à de fausses alliances précaires-directeurs de labo-Etat sur la seule question des postes. Comment arriver à avoir un effet cumulatif de cette expérience multiple.
La vie même du CIP, sa capacité à créer un lieu collectif de vie et de formation d’un espace politique de savoirs et d’expériences et d’expertise collectives, ont été beaucoup questionnées. Forte affirmation de la nécessité non seulement de respecter le droit à la parole et les idées différentes ou divergentes mais surtout de créer des situations et agencements qui permettent de casser les rapports hiérarchiques de compétences et les énoncés transcendantaux.(cf les l’expériences de Felix Guattari ou de Starhawk). L’important ici est l’idée d’arriver à mutualiser les expériences du groupe.

– c) Nécessité enfin d’investir et d’infester l’institué toujours dans l’ici et le maintenant:
La recette du joyeux bordel des intermittents fait partie des techniques nomades des sorcières, avec l’idée des occupations d’endroits où l’on n’est pas attendu ou entendu, le « teach in » américain qui occupe les lieux du pouvoir pour dire les problèmes.
Act Up a ainsi fabriqué sa propre expertise en introduisant les pratiques des malades dans un processus scientifique de laboratoires jusqu’alors fermés. D’autres associations ont créé envers et contre l’Etat et les multinationales des expériences citoyennes. Philippe cite aussi le téléton qui a introduit la demande des familles dans les labos publics. Il faut aller voir ce qui se passe dans le milieu de la recherche privée pour sortir du blocage recherche publique- recherche privée et voir les alliances possibles au-delà de l’institué.

Isabelle dira avant de partir que, si nous sommes tous empoisonnés, nous ne sommes pas tous coupables : refuser la psychologisation de chacun pour essayer collectivement d’énoncer les poisons, de fabriquer nos anti-poisons et de transmettre les recettes.
Dans ce sens il a été proposé de prolonger ce débat au sein de la CIP.

Collin Michèle

Sociologue, chercheuse associée au laboratoire AUS - Architecture Urbanisme et Sociétés- de l’Université Paris 8. Ses recherches portent sur la question des villes et des territoires dans la mondialisation avec Thierry Baudouin, autour des nouvelles conflictualités, formes de gouvernance et de vie culturelle. Elle a notamment publié Le travail et après, 1978, chez JP Delarge. La grève et la ville, 1979, chez Christian Bourgois. Le contournement des forteresses ouvrières, 1983, chez Méridiens Klinsieck. Urbanité des cités portuaires, 1997, et Ville portuaire, acteur du développement durable, 2003, chez L’Harmattan. Le Havre, 1900-2000, ville portuaire, 2001, aux Éditions des Falaises. Et 2 chapitres de Seine métropole, 2009, Antoine Grumbach & associés ed. Elle est membre du comité de rédaction de la revue Multitudes.