Démocratie , libéralisme et socialisme “rénové” au Chili

En octobre 1988 les électeurs chiliens ont voté « non » à 54 % au référendum organisé par le général. Pinochet. Le dictateur leur demandait de se prononcer sur sa proposition de rester en place pendant huit années supplémentaires. Cette victoire inattendue de l’opposition a créé une dynamique entraînant Pinochet à négocier, bien malgré lui, une transition à la démocratie parlementaire.

Selon la version officielle de l’ex-opposition démocratique, aujourd’hui au pouvoir, la transition décisive date de 1989, année de l’élection à la présidence de Patrício Aylwin, leader de la Démocratie chrétienne (DC). La candidature d’Aylwin était soutenue par une coalition qui comprenait, à part la DC ellemême, les socialistes (divisés en deux formations : le Parti socialiste et le Parti pour la démocratie, PPD), et le Parti Radical. Cette dernière formation occupait autrefois solidement le centre du spectre politique mais est aujourd’hui réduite à une poignée d’électeurs. En décembre 1993 un autre Démocrate chrétien, Eduardo Frei Ruiz-Tagle, qui bénéficiait du soutien de la même coalition et l’a emporté au premier tour avec 58 % des voix, a succédé à Aylwin. (Son père Eduardo Frei Montalva avait été président de 1964 à 1970.)

Depuis 1989 donc, il y a un retour apparent au statu quo ante, c’est-à- dire à la situation de « polyarchie » qui a longtemps caractérisé le système politique chilien avant le coup d’ Etat militaire de 1973. Mais la réalité est plus complexe. Les libertés civiles ont été restaurées et le débat politique se déroule, a peu près librement, même si la participation n’est pas très large et la jeunesse conneit une dépolitisation sans précédent. Signe des temps, un certain nombre d’hommes et de femmes jadis traqués par la dictature sont aujourd’hui députés, sénateurs ou ministres. Cependant, derrière les apparences d’une société qui retrouve peu à peu son dynamisme démocratique, on décèle de nombreuses caractéristiques d’une « démocratie limitée » (Falaha 1992) ou d’une « démocratie sous tutelle » (Jouineau 1993 : 192). Les limites à la démocratie nous paraissent être de trois ordres.

Premièrement, les militaires résistent obstinément à toute tentative de les juger pour les violences qu’ils ont infligées à des milliers de victimes pendant la dictature. L’indépendance du système judiciaire et la liberté du pouvoir civil s’arrêtent là où commence la protection des auteurs de ces crimes. (On retrouve ce même problème, il est vrai, dans toutes les transitions démocratiques de ces dernières années en Amérique latine ; les politologues « réalistes » en font même une condition objective.) Une loi d’amnistie datant de 1978 avait déjà rendu impossible toute poursuite légale concernant des faits survenus durant la période 1973-78. Depuis 1978, les tribunaux militaires bloquent toute procédure judiciaire, à l’exception des procès dont l’aboutissement est rendu inévitable à cause de la pression nord- américaine (voir l’affaire Orlando Letelier, concernant un crime commis sur le territoire des États-Unis en 1976). Pinochet lui-même a déclaré explicitement, en octobre 1989 : « Qu’ils touchent à un seul de mes hommes et l’État de droit sera fini » (La Epoca du 18.10.89 cité par Constable et Valenzuela 1991 : 317). Chaque fois que la hiérarchie militaire se sent menacée, les bruits de bottes se font entendre. Ainsi le 28 mai 1993, au moment où Aylwin était en tournée en Europe pour vendre l’image de la renaissance démocratique au Chili et d’une économie dynamique, Pinochet a déployé des troupes en tenue de bataille dans le centre de la capitale. Ce fut l’affaire du boinazo (le « coup de béret »), qui avait pour but de rappeler au pouvoir civil que les militaires restent très jaloux de leurs prérogatives. Un incident similaire s’était produit en décembre 1990 (Taylor 1993 : 7). Plus récemment, les forces armées ont refusé la moindre concession sur la revendication la mieux partagée par l’opinion démocratique chilienne : fournir des informations sur les 1 100 prisonniers politiques « disparus ». Le président sortant Aylwin n la pas su ou voulu affronter les militaires sur ce terrain et n’a fait que s’attirer le colère des militaires comme de la gauche et des familles des victimes.

Deuxièmement, ces mêmes militaires conservent tout à fait « légalement » d’importants leviers de pouvoir politique, notamment par le biais de la constitution de 1980, rédigée par les services du général Pinochet lui-même, et ratifiée dans des conditions douteuses en pleine dictature (Constable et Valenzuela 1991 : 77-78). La sauvegarde de cette constitution était pour les militaires l’une des conditions sine qua non de la transition. L’opposition démocratique n’a pu imposer que des modifications mineures au moment de la transition en 1989. D’où le phénomène que certains appellent les « enclaves autoritaires » au sein du régime civil (par ex. Garretón et Espinosa 1992 : 24). D’abord les forces armées échappent largement au contrôle du pouvoir civil en ce qui concerne leur cadre institutionnel et la nomination de leurs commandants. Ainsi Pinochet, octogénaire, reste inamovible à la tête des forces armées. Ensuite, grâce à la constitution, en tant que président sortant en 1989, Pinochet avait le droit de nommer neuf sénateurs ; tous d’extrême-droite bien sûr, ce qui a fait pencher la balance en faveur des conservateurs dans la chambre haute et a rendu extrêmement difficile l’adoption des réformes souhaitées par les partis réellement majoritaires dans le pays. Un autre mécanisme électoral consacré par la constitution accorde des sièges parlementaires aux candidats qui finissent en deuxième place au scrutin et permet ainsi à la minorité de droite d’avoir une représentation parlementaire très disproportionnée. Finalement, ces mécanismes sont conçus également pour rendre extrêmement difficile toute modification de la constitution, car il faut pour cela une majorité parlementaire des deux-tiers.

La révolution libérale

En examinant les limites à la démocratie, il ne faut pas sous-estimer l’importance des manœuvres de dernière heure. Juste avant de quitter la présidence en 1991, Pinochet s’est empressé de placer des loyalistes du régime militaire dans des postes-clé, notamment dans l’appareil judiciaire. (Les postes ont été créés en soudoyant d’autres juges pour qu’ils partent à la retraite.) Une vague de privatisations décrétées juste avant la passation des pouvoirs a créé un fait accompli pour le nouveau gouvernement.

Ce qui nous amène au troisième point : si la marge de manœuvre du pouvoir civil est restreinte, c’est aussi et surtout à cause de la véritable révolution libérale que le régime militaire a impulsée et qui a profondément transformé la société chilienne depuis le milieu des années 70. Au nom de la doctrine de l’ « État subsidiaire », les premiers ministres de l’économie sous Pinochet se sont offert, avec quelques années d’avance sur le reste du continent, toute la panoplie des changements libéraux : déréglementation des marchés financiers, ouverture au marché international, démantèlement quasi total du système public de protection sociale et mise en place d’un patchwork de plans d’assurance privés. Le système scolaire, quand il n’a pas été privatisé (voir le foisonnement de collèges, de lycées et d’universités privées), a été « municipalisé » et tend donc à perdre son caractère égalitaire et républicain. A l’exception importante de l’industrie du cuivre que même les militaires ont tenu à conserver dans le secteur public à titre de ressource stratégique, l’État s’est dégagé du secteur productif de l’économie. (Ceci en dépit de quelques péripéties au début des années 80 : lors de la période du libéralisme particulièrement radical à laquelle présidait la technocratie politico-financière – les célèbres « Chicago Boys » -, certains groupes financiers importants ont été menacés de faillite pour cause de spéculation et de corruption ; le régime militaire dut intervenir bien malgré lui pour garantir la solvabilité de ces groupes vis-à-vis des créditeurs internationaux. A l’époque les mauvais langues parlaient de « la voie friedmanienne au socialisme » … )

Le Chili, nouveau dragon ?

L’ensemble des forces politiques est obligé de tenir compte de cette situation. La droite, toutes tendances confondues (les nostalgiques de la dictature comme les vrais partisans de la compétition électorale), se réjouît du libéralisme légué par les militaires. Alejandro Foxley, ministre démocrate-chrétien de 1. économie sous Aylwin et grand pourfendeur du libéralisme dans ses écrits du temps de la dictature (Foxley 1982), considère maintenant le modèle libéral – et surtout les taux de croissance que celui- ci a jusqu’à maintenant rendu possibles – comme un acquis. Grâce au consensus politique qui l’entoure, l’idéologie libérale est largement dominante dans la société chilienne. Et dans la presse financière internationale, le pays est prèsenté comme un nouveau « dragon » ou « tigre », à l’image de la Corée du Sud ou du Taiwan (voir par ex. El Economista de Buenos Aires du 16.4.93).

L’un des aspects les plus remarquables de cette transformation, c’est la naissance d’une bourgeoisie privée relativement dynamique (Montero 1992). Dans un pays où historiquement l’ Etat était à l’origine de toutes les grandes initiatives industrielles (Constable et Valenzuela 1991 : 186 ; Loveman 1979 : 259), on assiste à un changement fondamental. Cette nouvelle gén ération d’entrepreneurs a épousé la logique de l’ouverture économique et s’est installée dans l’exportation de diverses marchandises dites « non traditionnelles » dans le contexte chilien : produits agricoles, poissons et fruits de mer, jus de fruits, bois : autant d’activités qui ont enlevé au cuivre son quasi monopole des exportations.

Du point de vue des grandes organisations financières internationales, le Chili est maintenant une « affaire qui marche ». L’inflation a été ramenée dans les années 80 à des taux supportables (actuellement entre 10 et 12 % annuels), la croissance est soutenue (près de 10 % en 1992, 5 % en moyenne sur ces dix dernières années), et l’endettement n’est plus considéré comme une préoccupation urgente. C’est le cas parce que les différents gouvernements en place depuis 1983, sous Pinochet et ensuite sous Aylwin, sont allés au-devant des exigences des organisations financières internationales, lesquelles n’ont pas tardé à décerner au Chili un brevet de solvabilité. L’ajustement structurel au Chili est cité comme un modèle du genre, non seulement parce qu’il a rendu possible une croissance impressionnante, mais aussi parce que les dirigeants, indépendamment de leur couleur politique, ont parfaitement assume cet ajustement plutôt que d’en faire un enjeu de lutte politique (comme cela a été le cas à différentes reprises au Brésil, en Argentine ou au Pérou, par exemple).

Les chiffres semblent indiquer que la pauvreté diminue depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Aylwin en 1989. Si 50 % de la population était classée pauvre il y a dix ans, ce pourcentage est descendu officiellement à 40 % en 1990 et à 33,4 % en 1992 (Vergara 1993 : 45). Officiellement le chômage ne dépasse pas les 5 %. Il convient toutefois de relativiser l’importance de ces chiffres : ils ne traduisent pas l’énorme coût social du libéralisme, sous sa forme draconienne d’avant 1982, et puis sous sa forme plus « pragmatique » ensuite après 1983. Selon une source, le taux de pauvreté extrême en milieu rural serait aujourd’hui d’environ 55 % (Kay et Silva 1992 : 294). Si le chômage est officiellement si bas, ce n’est pas seulement à cause d’un dynamisme productif exceptionnel, mais également en raison du développement spectaculaire du secteur informel, refuge de ceux qui ne trouvent pas un travail stable. En 1988, on estimait que 30 % des travailleurs de Santiago avaient des emplois non réglementés : femmes de ménage, coursiers, vigiles, couturières à domicile, récupérateurs de déchets, etc. (Constable et Valenzuela 1991 : 243-244). Le revenu du travailleur informel au Chili représentait la moitié en moyenne de celui du salarié du secteur formel. A la fin des années 80 le décalage entre riches et pauvres est arrivé à son point le plus élevé depuis un demi- siècle. Si le pourcentage de pauvres a diminué, la distribution globale des revenus a fort peu évolué. En réalité, seuls les pauvres « non indigents » ont vu leur sort s5améliorer, mais la masse des « indigents » attend encore les fruits de la croissance et de la démocratie (Vergara 1993 : 32).

La politique sociale du néo-libéralisme

Il est sans doute trop tôt pour faire un bilan de la politique sociale du régime civil depuis 1989, mais Pilar Vergara, spécialiste de cette question à la FLACSO, fournit des éléments solides d’analyse. Elle souligne avant tout que le système dual de protection sociale mis en place par le régime militaire n’a pas changé de nature : en effet, le système d’assurances privées permet aux travailleurs stables et relativement bien rémunérés de bénéficier d’une protection sociale adéquate, en rejetant les plus pauvres, comme avant, vers le système public démuni de ressources (Vergara 1993 : 23). La réforme fiscale, qui fit l’objet d’une négociation très dure avec le parti de droite Rénovation nationale, fournit au gouvernement des ressources permettant d’aider les couches les plus pauvres, par le biais de plusieurs programmes de subvention et d’assistance, mais les résultats, selon Vergara, sont moins que probants. Le Fonds de solidarité et d’investissement social (FOSIS) mis en place sous Aylwin à l’intention des pauvres, dispose de ressources extrêmement limitées, moins de 1 % des dépenses sociales globales (Vergara 1993 : 27). Les allocations d’assistance du « Subside familial unique » (SUF) sont moins importantes qu’en 1989.

Une réforme votée en 1990 reconnaîît les syndicats ouvriers comme interlocuteurs sociaux à part entière, mais cette loi n’affecte réellement, note Vergara, que les travailleurs stables des grandes entreprises ; ni les travailleurs temporaires, ni les salariés des petites entreprises ne sont concernées (Vergara 1993 : 26). En matière de salaire minimum, le gouvernement Aylwin a apparemment fait un véritable effort, en doublant son montant entre 1989 et 1992 (avec une augmentation de 26 % toutefois en termes réels), mais, écrit-elle, « son montant se situe encore bien au-dessous du niveau nécessaire pour satisfaire aux besoins minima d’une famille chilienne » (Vergara 1993 : 31).

Le consensus libéral et la gauche

Si le Chili peut, en dépit des limites que nous venons de signaler, se présenter aujourd’hui comme un modèle de la transition démocratique, c’est en grande partie à cause de l’harmonie et l’esprit de coopération qui règne, du moins jusqu’à maintenant, entre les deux principaux partenaires de l’alliance de l’ex-opposition démocratique : la Démocratie chrétienne et la gauche socialiste. Cette alliance, dont les origines remontent au début des années 80 lors de la grande vague des protestas qui ont constitué le premier défi populaire lancé à la dictature, s’est institutionnalisée sous le nom de la Concertacio’n de Partidos por la Democracia. Sa longévité s’explique pour des raisons politiques évidentes : sans partenaire, ni les Démocrates chrétiens, qui se démarquent historiquement de la droite la plus conservatrice, ni les Socialistes, n’auraient la possibilité de gouverner. Ensemble, les deux blocs totalisent 55 % des voix ou davantage.

Si la gauche a marqué des points aux dernières élections (novembre 1993), c’est la Démocratie chrétienne qui reste hégémonique au sein de la Concertacion. Electoralement, la DC totalise 27-30 % des voix. Le camp socialiste, dont la division en deux partis s’explique par les circonstances complexes de la transition, avait totalisé environ 20 % des voix en 1990, un peu moins aux municipales de 1992, mais il est monté à 27 % des voix aux législatives fin 1993. Parce que le Parti communiste est réduit à 5 % des voix et se trouve sans aucune représentation parlementaire (nous ne prétendons pas expliquer ici les différentes raisons de ce déclin), et parce que la gauche révolutionnaire des années 60-70 (le MIR surtout) n’est plus que l’ombre d’elle-même, la force électorale de la gauche se trouve diminuée par rapport à l’époque d’Allende. Le camp socialiste seul est néanmoins suffisamment fort pour imposer à la DC une vraie collaboration, notamment au niveau gouvernemental. Par exemple, le nouveau président a réservé certains portefeuilles importants à des socialistes (PS ou PPD) : les ministères de l’intérieur, du travail, et des œuvres publiques, ainsi que le poste-clé’ de secretario general de gobierno (El Mercurio du 23.1.94). Certains commentateurs suggèrent que les dirigeants Démocrates-chrétiens apprécient la présence du Parti socialiste dans la coalition, pour la raison que celui-ci possède une réelle base dans les syndicats et dans les quartiers pauvres (Wolter 1993 : 9).

Cependant les scores électoraux et la distribution des postes n’expliquent pas tout. Car sur le plan programmatique, on peut légitimement se demander quelle différence politique réelle existe aujourd’hui entre les socialistes et la Démocratie chrétienne. Le « libéralisme social », crédo de toujours des Démocrates chrétiens, est aujourd’hui une doctrine solidement ancrée dans les milieux du pouvoir (P. Silva 1993 ; Celedón et Muñoz 1993). Si les héritages idéologiques respectifs font parler un langage un peu plus « solidariste » aux Démocrates chrétiens et un peu plus « lutte de classe » aux socialistes, ce n9 est qu’une question de nuance.

Vingt ans après la défaite historique qui a totalement désarticulé la gauche chilienne, les dirigeants socialistes sont confrontés à une situation nouvelle : leur survie en tant que force électorale passe par leur adaptation à la fois au contexte économique libéral et à l’alliance avec la Démocratie chrétienne. Si certains socialistes n’ont accepté ces conditions que contraints et forcés, une grande majorité des dirigeants et des intellectuels de gauche ont cependant parfaitement intériorisé à la fois le modèle libéral triomphant et le jeu tactique que dicte les relations avec la Démocratie chrétienne. Sur le plan tactique, on reconnaît que la transition est fragile et inachevée, que les militaires restent vigilants et prêts a% intervenir en cas de « dérapage » vers une politique trop radicale. Le consensus qui s’est dégagé entre la DC et le PS consiste donc à reconnaître l’impossibilité d’une remise en cause du libêralisme ambiant, mais aussi l’importance d’une lutte, avec les moyens nécessairement modestes de l’ état libéral amaigri, contre les inégalités les plus extrêmes. L’éradication de l’extrême pauvreté, l’amélioration de la situation des travailleurs agricoles temporaires et l’accès au logement pour les sans-domicile sont parmi les principaux objectifs déclarés de la Concertación. Formule qui ne suppose en rien une remise en cause du régime d’accumulation en vigueur et qui cadre parfaitement avec les prescriptions de la Banque mondiale en la matière.

Le socialîsme « rénové » et ses intellectuels

Si les socialistes acceptent de jouer ce jeu, c’est aussi parce qu’ils ne sont plus les mêmes socialistes qu’ils étaient il y a 20 ans. Les années d’exil ont été des années de transformation profonde. Depuis le milieu des années 80, le socialisme chilien se réclame d’une pensée « rénovée », et ce à deux égards : il intégré, nous l’avons vu, des aspects jugés positifs du libéralisme et épouse complètement la règle du jeu de la démocratie parlementaire, avec sa logique du compromis. Sur ces deux questions il se démarque à peu près totalement de l’héritage du mouvement socialiste de l’époque d’Allende : le discours révolutionnariste des années 60-70 est aujourd’hui jugé irresponsable et d’ailleurs en total décalage avec la pratique réelle des socialistes de l’époque. On valorise les qualités de Salvador Allende, considéré comme un véritable démocrate (aux idées économiques sans doute trop radicales) en soulignant qu’il était condamné à collaborer avec un mouvement socialiste trop prêt à cautionner des transgressions de la démocratie au nom de l’objectif révolutionnaire (Walker 1990: ch. 4-5).

Cette transformation de la gauche socialiste chilienne est liée, d’une part, à la nouvelle conjoncture internationale et d’autre part à la situation politique particulière de la gauche chilienne après 1973. De nombreux dirigeants, partis en exil, en Europe notamment, ont nou è» des contacts avec des militants de leurs pays d’accueil qui ont profondément influencé leur vision du projet socialiste. Comme le montre Ignacio Walker (1990 ch. 5), ces dirigeants exilés ont connu deux sortes d’influence celle, importante et jugée globalement très favorable, des partis et des fondations social-démocrates européens, et celle, négative, du bloc de l’Est. Le modèle de domination bureaucratique et autoritaire est devenu un repoussoir pour les exilés installés dans ces pays.

Par Walker parmi bien d’autres auteurs, on connaîÎt déjà les grandes lignes de l’histoire de la « rénovation » du socialisme dans les années 70- 80. Reste à établir la cohérence de cette nouvelle pensée socialiste, influencée à la fois par la socialdémocratie européenne en ce qui concerne la question de la démocratie et par le néo-libéralisme ambiant à l’échelle mondiale. Il nous paraît intéressant à cet égard d’examiner les arguments des intellectuels représentatifs de ce courant, en évitant de formuler des jugements de valeur sommaires, car cette pensée ne se réduit pas à une pure idéologie de justification du libéralisme. Il est vrai qu’elle fait l’apologie de certains aspects du libéralisme et des processus d’ajustement structurel par lequel celui-ci est imposé, mais elle conserve aussi, nous le verrons, des éléments critiques non négligeables.

Sa fonction politique immédiate paraît claire : fournir le versant « gauche » du programme de la Concertación. La théorie du « socialisme rénové » chilien ne peut pas être comprise en dehors de l’activité pratique de ses défenseurs. Il est difficile de ne pas remarquer que de nombreux intellectuels de gauche associés aux grands instituts de recherche (notamment la FLACSO et SUR) occupent aujourd’hui des fonctions au sein du gouvernement de la Concertación ou dans les grands corps de l’État. Mais nous préférons éviter les polémiques sur ce point et reconnaître chez ces auteurs suffisamment d’honnêteté intellectuelle pour ne pas avoir ajusté leurs idées purement et simplement aux exigences de la carrière politique.

N. Lechner et la « recherche de la communauté démocratique »

Pour comprendre cette pensée dans sa configuration globale et dans la diversité de ses expressions, il faudrait examiner la production récente de plusieurs chercheurs.[[Les plus importants de ces penseurs nous semblent être les suivants : Manuel Antonio Garretôn (sociologue politique associé à la FLACSO, fonctionnaire du ministère de l’Education dans le gouvernement Aylwin) ; José Joaquin Brunner (sociologue de la culture, FLACSO, président du Conseil national de la télévision) ; Angel Flisfisch (sociologue politique, FLACSO, aujourd’hui membre du gouvernement) ; Norbert Lechner (Sociologue politique, directeur de la FLACSO jusqu’à récemment) ; Enzo Faletto (économi ste- sociologue, FLACSO), Eugenio Tironi (sociologue, chercheur à SUR, membre des services de communication des présidents Aylwin et Frei), et quelques autres. Dans le présent article cependant nous examinerons seulement le travail de Norbert Lechner, sociologue allemand installé au Chili depuis 1965, qui nous paraît parfaitement représentatif du courant « rénové », et qui a le mêrite, plus que d’autres, d’avoir élaboré dans ses écrits récents une analyse de l’État, de la démocratie et de l’économie des pays d’Amérique latine à l’heure de la globalisation capitaliste. Nous utiliserons pour sources des articles de Lechner parus dans des revues internationales et dans la s é»rie de « Documents de travail » de la FLACSO.

Pour N. Lechner, la situation actuelle au Chili et en Amérique latine en général se caractérise par « un double processus de transition : la transition à la démocratie et la transition à l’économie de marché » (1992a : 1). Autrement dit, c’est la fin de l’ancien modèle de développement « dirigé vers l’intérieur » (hacia adentro) et des politiques « populistes » qui avaient pour défaut, dit-il, de ne pas respecter « la rationalité propre du processus économique » et de détruire « la calculabilité du marché ». Qu’on le veuille ou non, les pays d’Amérique latine sont désormais obligés de s’insérer de façon compétitive dans les champs les plus dynamiques du marché mondial. Si l’illusion d’un « développement autonome » pouvait exister avant, elle n’a désormais plus de raison d’être.

Lechner constate que nous sommes confrontés à une « offensive néo- libérale » qui réduit drastiquement le rôle social de l’ Etat, et cela risque d’avoir des conséquences très graves pour les sociétés latino- américaines. Cependant, le libéralisme n’est pas entièrement à réjeter. D’abord, note Lechner, « la réduction de l’appareil d’Etat implique aussi des avantages : non seulement elle diminue la corruption et l’inefficience bureaucratique, mais élimine aussi la mentalité de rentier » (1992a : 5). Deuxièmement, l’ajustement structurel, c’est-à-dire la transition au modèle néo-libéral selon des modalités imposées par les organisations financières internationales, a au moins le mérite de « correspondre aux nouvelles tendances de l’économie capitaliste : globalisation accélérée, flexibilité des processus productifs, autonomisation des circuits de la monnaie et du crédit, incorporation des nouvelles technologies » (1992a .. 5-6). Ne pas suivre cette tendance, ne pas s’adapter aux exigences du marché mondial revient aujourd’hui à se condamner au sous-développement. Il y a un processus de modernisation en cours dont l’essence est « l’universalisation de la rationalité technique et instrumentale ».

«La rénovation libérale a aussi une portée critique », écrit Lechner, qui consiste à mettre en crise les « logiques autoréférentielles du système po litico-étatique », celle du « clientélisme de l’État », et celles du « paternalisme technocratique et du ritualisme bureaucratique qui méconnaît et détruit la créativité sociale » (1992b : 11).

On le voit, Lechner reprend à son compte des aspects non négligeables de la critique libérale du modèle étatique en voie d’effondrement en Amérique latine. Il voit dans la tradition libérale « un stimulant encouragement à nous interroger sur la relation entre le politique, cette matière première dans notre monde vécu, et son expression dans les formes institutionnelles de la politique » (l 992a : 11).

Mais là s’arrête l’adaptation à la vague néo-libérale, car Lechner retient tout de même aussi d’importants aspects de la critique socialiste du libéralisme. Premièrement, écrit-il, « il serait illusoire d’identifier marché et développement » (1992a: 6). L’effet de la modernisation, en particulier dans son expression libérale, est de provoquer une « puissante tendance à la fragmentation » entre les pays et à l’intérieur de chaque société. Son expression la plus visible, dit-il, est une nouvelle marginalité – qu’elle s’appelle « extrême pauvreté » ou « secteur informel » (1991 : 580 ; comparer Naïr 1992). En même temps, il y a un rapprochement entre la condition des différents groupes sociaux par delà les frontières (1992a : 6).

Autrement dit, « il est notoire que, par leur mode de vie – sur le plan économique et culturel – les élites de Santiago ou de Sao Paulo sont beaucoup plus proches des groupes sociaux équivalents new-yorkais ou madrilènes que d’autres catégories sociales habitant la même ville qu’eux » (1991 : 5 80).

Quels sont les dangers qu’engendre cette situation ? Pour Lechner le problème se résume à une contradiction entre modernisation et modernité (1991 : 578). La modernisation (ou l’universalisation de la rationalité technique et instrumentale) est, nous l’avons vu, pour Lechner un processus objectif et inévitable liée à la globalisation économique. Le danger pour les sociétés latino-américaines consisterait à opérer ce tournant sans que ne se produise, à l’intérieur des sociétés, une réelle modernité, définie comme « développement d’une rationalité normative » (1991 -, 578) Autrement dit, si la modernisation donne lieu à la fois à la pleine intégration des économies latinoaméricaines dans le système mondial et à la fragmentation interne des sociétés, le résultat inévitable sera « un affaiblissement des identités collectives » (1991 : 543), qu’il s~agisse des identités ethniques, territoriales ou de classe. A ce déficit identitaire répond « une recherche de communauté ». Si le libéralisme demeure hors du contrôle d’une normativité’ démocratique qui reste à inventer, ce besoin de communauté se traduira par des mouvements de type « fondamentaliste » (le Sentier lumineux au Pérou, par exemple), comparables, mutatis mutandis, à l’intégrisme musulman, ou par des mouvements néo-populistes (Lechner cite ici les cas de l’Argentine, du Brésil et du Pérou sous Fujimori) (1991 : 550). La fragmentation sociale et la peur de voir se dissoudre les formes traditionnelles de solidarité se traduisent dans les deux cas par le repli « sur un passé idéalisé, sur une solidarité irrémédiablement perdue ».

Pour éviter des réponses de ce type, qui ne font qu’accentuer la fragmentation sociale sous prétexte d’y remédier, il convient de réfléchir sur la rationalité normative de la démocratie en y incorporant les aspirations à la commuanauté qui prédominent dans les sociétés. Car « la revalorisation de la démocratie en Amérique latine s’appuie sur une demande de communauté ». Mais la relation communauté/démocratie est hautement problématique, car cette même demande de communauté « fait obstacle à la consolidation d’une démocratie représentative » (1991 : 586). Il faut aider les « expressions du collectif » à « se déplacer vers la sphère politique, et concrètement vers la démocratie » (587), ce qui renvoie chez Lechner à toute une réflexion à la fois sur la structure institionnelle de l’État démocratique, sur le contenu de la citoyenneté, et sur la possibilité pour l”Etat démocratique en plein ajustement structurel de fournir « de nouvelles formes d’intégration sociale et d’identité collective » (588), ou tout au moins communiquer à la population le sentiment que ses privations d’aujourd’hui seront compensées par des lendemains meilleurs (584).

Une fois exposées les grandes lignes de la pensée politique actuelle de Lechner (nous ne prétendons pas, bien sûr, avoir épuisé son contenu en quelques paragraphes) nous nous tournons enfin vers les solutions pratiques qu’il préconise, notamment sous la rubrique de la réforme de l’Etat et le renforcement de la démocratie. Se situant volontiers sur un terrain théorique, entre la sociologie et la philosophie, Lechner ne s’aventure qu’avec précaution à formuler des recommandations concrètes. Dans le domaine économique, comme on l’a déjà constaté, il pense que le pari actuel des dirigeants sur la croissance et l’insertion dans l’économie mondiale est indispensable. Mais puisque le marché, n’est pas en soi créateur de cohésion sociale ou de légitimité, l’ordre social doit s’appuyer un autre type de légitimitation qui passe par le renforcement de « l’économie sociale de marché » (1992b : 7). D’ailleurs, ajoute-t-il, l’efficience macroéconomique elle-même exige, pour se réaliser, une société « ordonnée », C’est-à-dire qui « intègre effectivement tous les citoyens » (1992a: 14).

Pour cela il faut envisager, selon Lechner ainsi que d’autres penseurs de ce courant, une réforme profonde de, l’État démocratique. Face au « clientélisme persistent de l’ Etat, au « paternalisme technocratique » et « ritualisme bureaucratique », il plaide pour une reconstruction de la sphère publique comme « lieu privilégié de la délibération collective des citoyens » (1992b : 11). Face à la « démocratie déléguée » analysée par G. O’Donnell (présidence forte, faiblesse des institutions représentatives, formations de majorités volatiles, etc.), il plaide pour une nouvelle « culture politique » qui passe par une « redéfinition du citoyen » (1992b : 12).

Quant aux mesures spécifiques à prendre, Lechner s’en remet apparemment aux dirigeants de la Concertación. Ici apparaît la dimension tactique de sa pensée, car il se réfère souvent à un accord ou un consensus qui existerait – il s’agit bien sûr de l’accord au sein du gouvernement en place – sur la nécessité d’une stratégie de « transformation productive avec equité » (1993 : 2-3). Il évoque aussi un « triple consensus de base : la démocratie politique, l’économie de marché et l’équité sociale », reprenant explicitement à son compte une formule de l’ex-président Aylwin : « harmoniser la démocratie politique avec la croissance économique et la justice sociale » (1993 : 1).

En somme, au nom d’une théorie socialiste de la démocratie, Lechner se range, comme la majorité de l’intelligentsia de gauche au Chili, dans le camp de la Concertación en mettant au placard tout projet de transformation sociale, puisque la « modernisation » exige d’abord une adaptation aux normes mondiales imposées par le marché. Les seuls changements envisageables se situent dans un espace de manœuvre très étroit : garantir, dans la mesure du possible, une cohésion sociale face aux bouleversements induits par la globalisation. Il s’agit d’instaurer une « politique de mise en ordre (ordenamiento) » (1992a: 12), autrement dit, une situation de gouvernabilité.

James Petras, sociologue nord-américain et spécialiste du Chili, s’est distingué ces dernières années pour ses dénonciations fracassantes des intellectuels de gauche latinoaméricains, qu’il accuse d’avoir abandonné leur lien organique avec le mouvement ouvrier et leur engagement en faveur du marxisme (par ex. 1990a : 147-56). Aux yeux de Petras, Lechner et nombre de ses collègues seraient des « chiens de garde idéologiques » qui « changent d’idées aussi fréquemment que de sous- vêtements » (152). Nous refusons pour notre part de porter un jugement moral sur le comportement d’une génération d’intellectuels qui a connu la dictature et se trouve dans une situation inédite, où la marge de manœuvre n’est pas bien grande. Mais nous donnons malgré tout raison à Petras lorsqu’il analyse la Concertación comme un « appareil électoral qui vise à se subordonner et à désarticuler les mouvements sociaux, à atomiser l’électorat, à rétrécir la vision politique » (1992 : 42). B. Falaha (1992) fait remarquer à juste titre que la démocratie chilienne est aujourd’hui fondée sur un consensus entre, appareils (la socialistes et la DC) et donc sur la peur du conflit et du débat contradictoire. La gauche – en tout cas la partie de celle-ci qui ne veut pas se condamner à la marginalité politique de longue durée – s’est engagée dans une coalition où, par souci tactique, et afin de promouvoir efficacement des réformes partielles, se croit obligée de parler un langage de consensus et d’éviter par conséquent d’employer un véritable « langage politique » (Falaha 1992 : 15). Sur certaines questions, notamment dans le domaine des droits de l’homme et des procès des militaires, elle se montre plus intransigeante que la DC, mais sur les questions socio- économiques, le consensus paraîît très solide.

Le pari de la Concertación gagné ?

Ce tour d’horizon de la situation politique au Chili peut donner l’impression d’un grand blocage. La nouvelle démocratie chilienne, sous tutelle militaire, canalisée dans des institutions qui limitent drastiquement les possibilités de changement, n’a-t-elle pas pour fonction de stabiliser la société, la rendre « gouvernable », de légitimer la reproduction des inégalités sociales en diminuant leurs effets les plus criants ? Mais si une telle politique est possible, cela est dû aussi à l’atonie des luttes sociales. La jeunesse se dé’sinteresse a peu près complètement de la politique. Les syndicats ouvriers, disposant d’une faible marge de manœuvre, essaient de mettre en place des formes institutionnalisées de concertation avec le patronat en s’imposant une « autolimitation » des revendications au nom de la rentabilité des entreprises et de la croissance (Difaz 1993). Une « révolte de la base » semble d’autant moins probable qu’un tel scénario évoque aussitôt celui de la répression militaire. Le droit de grève est de retour, mais on l’exerce avec une précaution infinie.

Cette situation de léthargie sociale ne saurait durer éternellement. A quoi ressemblera le mouvement social chilien de demain ? James Petras veut voir dans le nouveau prolétariat agricole le fer de lance du futur mouvement (1990 b: 236-239). Une telle prévision paraît prématurée et empreinte de volontarisme. Mais il est plus probable que la prospérité chilienne tant vantée, et qui repose largement sur les exportations agricoles, se heurtera à moyen terme aux limites du marché mondial, encore fortement marqué par la protection des marchés en dépit du discours libre-échangiste tenu par les nations riches. Les dirigeants politiques chiliens appellent de leur vœux la consolidation des marchés extérieurs et la diversification des produits d’exportation (voir par ex. Foxley 1987 ; Lagos 1993), mais aucun miracle ne viendra stabiliser une fois pour toutes l’intégration du Chili dans le système niondial. Comme l’explique Pierre Salama ailleurs dans cet ouvrage, le succès des exportations agricoles est d’autant plus fragile qu’il repose largement sur les bas salaires – fruit de la contre-révolution des années 70 ; si les prévisions de Petras et Morley connaissent même un début de réalisation, le « miracle » chilien pourrait se trouver mis à mal.

En réfléchissant sur la nouvelle atmosphère politique au Chili, Lechner note que « le débat porte sur des thèmes incontestablement pertinents concernant les moyens de développement du pays, mais il esquive systématiquement toute réflexion sur les objectifs du développement » (Lechner 1993 : 19). D’où une dépolitisation qu’il qualifie d’« épouvantable » (asombrosa). Mais la scène politique réserve aussi des surprises : l’émergence, par exemple, d’un courant électoral « alternatif » qui pourrait jouer un rôle important dans es années à venir. A part le Parti Humaniste-Vert, ancien membre de la Concertación qui n’a pas réussi à percer électoralement, on note avec étonnement le succès de la candidature « alternative » de Manfred Max-Neef aux présidentielles de 1993. Max-Neef, économiste de formation et lauréat du « prix Nobel alternatif » pour ses travaux sur le « développement à l’échelle humaine », s~est présenté en 1993 comme le « candidat des sans-voix » (femmes, jeunes, verts, marginaux, Peuples îndigènes). Cette candidature a attiré un grand nombre de jeunes sans affiliation partisane et d’anciens militants de gauche déçus à la fois par l’întégration des socialistes au bloc du pouvoir et par le repli groupusculaire des communistes. Les 5,5 % des électeurs qui ont préféré Max-Neef au premier tour de la présidentielle ont fourni la seule vraie surprise de la saison. De là à prédire un greening de la vie politique chilienne, il y a un pas qu’il est sans doute prématuré de franchir.

Les fruits de la croissance sont très mal répartis et le gouvernement chilien actuel en est conscient. Les gouvernements d’Aylwin et de Frei (qui, sauf modification constitutionnelle, doit rester en place jusqu’en 2002), proclament leur volonté de consacrer les moyens modestes mais non négligeables de l’Etat « ajuste » à la lutte contre l’extrême pauvreté et enrayer ainsi le processus de dualisation sociale déclenché dans les années 70 par l’ultra-libéralisme des Chicago Boys. Si le bilan que fait P. Vergara de la politique sociale menée jusqu’à maintenant est juste (voir plus haut), il faut convenir que la volonté est plus apparente au niveau des discours que des actes. Il n’empêche que l’État a réussi jusqu’à maintenant à donner à beaucoup, même aux plus pauvres, l’impression qu’il « veut faire quelque chose », qu’il « se sent concerné » par la pauvreté, que tous les Chiliens appartiennent donc à une collectivité nationale et sont des citoyens à part entière, etc. Pourquoi ? Notre hypothèse, qu’il faudrait confirmer par des recherches concrètes, est que l’État chilien a une tradition républicaine plus enracinée qu’ailleurs en Amérique latine, et que cette tradition a pu se reconstituer en dépit des événements dramatiques de ces 20 dernières années. Comme Alain Touraine (1988 : 124-25) l’a signalé, l’exclusion et la marginalité sur le plan socio-économique peuvent parfaitement aller de pair, dans certaines circonstances, avec un fort sentiment d’intégration nationale. Un tel sentiment semble exister au Chili et les dirigeants de la Concertacién ont su y faire appel. Si les résultats de leur action en faveur des plus démunis restent assez maigres, les intéressés veulent bien croire que les dirigeants font ce qu’ils peuvent dans une situation nationale et mondiale difficile, et que d’autres efforts suivront. Une sorte de foi républicaine, ou aspiration à la citoyenneté, à part entière, sous-tend cette attitude. Le réformisme chilien garde le vent en poupe électoralement parce qu’une large majorité lui accorde le bénéfice du doute. Mais pour combien de temps ?

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Cohen James

Enseigne à l'Institut de sciences Politiques de l'Université de Lausanne ( Suisse)