Des guerres asymétriques ?

Entretien avec Giselle DonnardIl n’y a pas encore de conséquences stratégiques du 11 septembre mais des causes. Parmi celles-ci, l’invention d’une attaque armée génocidaire venant de l’intérieur des Etats-Unis, alors que le système de défense n’était pas prêt à cette guerre asymétrique, pourtant anticipée par des géo-stratèges. Partants, les Etats-Unis se sont montrés incapables de se défendre contre les conséquences sociales et idéologiques de leur supériorité absolue mais également l’égard de l’opposition mondiale aux effets de la mondialisation gérée par les Etats-Unis mais aussi par l’Union Européenne. La culture stratégique des Etats-Unis montre qu’ils ne cherchent pas à conquérir le monde, ni à s’approprier de nouveaux territoires, mais à le dominer économiquement et culturellement. En assumant le leadership de l’intervention militaire les États-Unis s’offrent à la fois comme maîtres du monde et comme mercenaires au profit du système global d’économie de marché.Multitudes : Quelles sont les conséquences géostratégiques du 11 septembre ?

Alain Joxe : Il n’y a pas encore de conséquences géostratégiques du 11 septembre, mais des causes. L’idée de bricoler un avion plein de kérosène en organisant un pilotage suicidaire et génocidaire contre les tours du World Trade Center et tuant 5000 petits employés et pompiers méritant la mort par le seul fait d’être américains, constitue sans doute un nouveau type d’attaque armée génocidaire par une élite organisée en réseaux autonomes, animée par une idéologie sectaire élitiste de caractère fasciste : c’est une invention tactique mais ce n’est pas un changement géopolitique. L’attaque révèle que le système de défense du territoire américain n’était pas prêt à riposter de manière efficace à la nouvelle configuration, qui par ailleurs était prévue depuis plusieurs années par les représentations géopolitiques de la guerre théorisées dans les écrits stratégiques américains de la manière suivante : évolution de la guerre vers l’affrontement des Etats-Unis à des réseaux multinationaux terroristes qui auraient leurs bases aux États-Unis mêmes.
Cette évolution de la perception de la menace est formalisée depuis Clinton et l’on en trouve l’énoncé parfaitement clair dans les analyses d’Anthony Lake dès 1993-1994.
Le fait d’ accepter la définition benladeniste comme « guerre globale » du bien contre le mal entre deux civilisations (confondues avec des religions) procède d’un système de représentation qui relève de l’idéologie de Huntington et donc on peut dire que la géopolitique d’Anthony Lake et celle de Huntington se mêlent pour donner un statut géopolitique majeur, à cet attentat. Mais il faut se souvenir de l’opposition formelle qui dressait l’une contre l’autre la vision d’Anthony Lake et celle d’Huntington à l’époque. C’est donc l’ensemble de la géopolitique américaine et de ses débats qui se révèle incapable de mettre en œuvre une défense politique et militaire contre les conséquences sociales et idéologiques de leur propre supériorité absolue et contre la probabilité que surgissent des tactiques asymétriques dans des stratégies asymétriques-qui elles mêmes étaient parfaitement définies conceptuellement par les stratèges américains depuis 1996 au moins, avec le concept de guerre asymétrique.
La cause de l’échec se situe au niveau d’un défaut dans l’analyse des causes de l’opposition mondiale aux effets globaux de la mondialisation des marchés économiques et financiers gérée par les Etats-Unis mais également par l’Union Européenne.

Multitudes : Dans ton intervention du Monde du 23/24 septembre, tu dis « l’ordre américain vise au contrôle du monde » ; dans le système mondial globalisé d’aujourd’hui de quel ordre est ce contrôle ?

Alain Joxe : Les Etats-Unis ne cherchent pas à conquérir le monde au sens où l’on envahit, on écrase le pouvoir local, on s’installe avec des troupes pour commander militairement aux civils locaux, on forme une aristocratie ou une fonction publique autochtone et l’on annexe la conquête à l’Empire avec un statut plus ou moins inégalitaire pour les populations soumises. Leur Empire ne ressemble donc ni à l’empire romain ni à l’empire colonial français ou britannique. Ils sont anticolonialistes par un jeu de mot ; ils ne veulent pas être une colonie britannique. C’est leur acte de naissance. Mais ensuite ils ont bien voulu conquérir l’Ouest, tuer les Indiens, prendre leurs terres, avoir des esclaves noirs grâce à la traite, s’emparer de la moitié du Mexique. Leur histoire américaine est celle de la conquête de territoires vierges et de leur annexion sous la forme de territoires puis d’États nouveaux qui s’ajoutent à la fédération. Ensuite ils ont eu une phase impérialiste outre-mer mais très limitée, et non annexionniste (sauf Hawaï) : quelques îles, Panama, les Philippines. Puis entre les deux guerres se fixe la définition non conquérante et même si la deuxième guerre mondiale et la guerre froide les conduit à conquérir l’Europe et le Japon, la Corée presque le Vietnam, justement pas ; c’est toujours pour laisser ensuite les nations soumises retrouver leur indépendance en les englobant seulement dans des alliances.
Cette philosophie politique correspond à une définition de leur pouvoir comme une domination économique et, culturelle, secondairement militaire. Sa matrice est en Amérique latine où ils ont toujours régné par dictature militaire interposée ou par pénétration économique et culturelle.
Cependant ils ont toujours depuis lors visé à être la principale puissance militaire du monde et depuis la chute de l’URSS, ils connaissent un sort particulier, celui d’être la principale puissance économique et militaire mondiale, sans aucun doute.
L’interrogation porte sur la question suivante ; peut-on dominer le monde entier seulement par le contrôle que permet la supériorité technologique, économique et financière ou finalement leur superpuissance militaire, qui est absolue (et qu’ils s’efforcent de conserver grâce au financement permanent d’une course aux armements contre eux-mêmes), n’est-elle pas finalement une composante essentielle de leur pouvoir économique, même si cela ne se traduit pas par des conquêtes territoriales et des annexions, mais seulement par des expéditions de maintien de l’ordre parfois indirectes ?
La défaite du Vietnam a donné naissance aux États-Unis à un principe stratégique clair : ne plus jamais chercher à conquérir un peuple de force. C’est pourquoi ils n’ont pas voulu conquérir l’Irak et sont repartis de Somalie dès que les pertes directes ont été subies. La raison en est sans doute la suivante ; un conquérant est tenu d’améliorer le sort des peuples conquis s’il vise à les conserver dans son empire. Comme dit Machiavel[[Machiavel, Première décade de Tite-Live, Livre 2, p. 530 (éd. La Pléiade)., « L’intérêt de celui qui fait la guerre par choix et ambition est de conquérir et de conserver ce qu’il a conquis. Il se conduit de manière à enrichir à la fois son pays et le pays conquis au lieu de l’appauvrir ». Cela n’est pas l’objectif de l’imperium américain, qui vise seulement à enrichir le peuple américain ou du moins ses élites, et les élites internationales qui font partie de système d’accumulation mondial. Les Etats-Unis s’accommodent donc parfaitement de l’augmentation de l’écart entres les pays développés soumis à leur leadership mondial, qui s’appauvrissent régulièrement et les populations des pays les plus riches qui sont ses alliés et partenaires (Europe, Japon). Il serait injuste de considérer que cet impérialisme non conquérant et qui refuse le rôle de protecteur militaire et économique des états de la périphérie (rôle qui définit le Souverain), est seulement américain. L’Europe aujourd’hui est également non-conquérante et refuse dans les faits de prendre en charge la protection des peuples appauvris de la périphérie qu’elle a rejeté de ses empires coloniaux directs.
On peut considérer d’une certaine façon qu’en assumant pleinement le leadership de l’intervention militaire répressive à l’échelle mondiale et la prééminence militaire, les Etats-Unis s’offrent à la fois comme les maîtres du monde et comme les mercenaires de la maîtrise militaire du monde au profit du système global de l’économie de marché. Cependant, une des contradictions à surmonter c’est qu’ils cherchent à éviter toutes pertes militaires pour leurs troupes et rechignent par conséquent à toute action militaire terrestre. Les actions terrestres sont cependant nécessaires à toute action politique sur le terrain. Ils cherchent donc à organiser des alliances capables d’envoyer des troupes, tandis qu’eux se réservent les actions aériennes avec maîtrise totale de l’espace aérien, destructions des forces par vols à haute altitude ou bombes intelligentes grâce à leur supériorité de ciblage par observation satellitaire. Ils tentent donc de renforcer leur capacité d’intervention terrestre par des coalitions ad hoc avec des pays susceptibles de fournir des troupes auxiliaires combattantes de terrain.
On en est là et le problème de l’interventionnisme global, zéro morts pour les Etats-Unis, est devenu la question stratégique et opérationnelle principale, du fait que l’injustice croissante de la répartition des ressources, qui rend inévitable le surgissement de révoltes et de violences à l’échelle mondiale.
Le tournant « globaliste » pris par la secte de Ben Laden et la proclamation non moins globaliste d’une guerre totale longue contre tous les terrorismes, arrive à un moment où les inégalités croissantes du monde obligent les Etats-Unis à penser à des interventions terrestres multiples, toujours sans but de conquête. Il est probable que l’Europe cherche une solution plus modérée et plus régionale d’agrégation dans des zones de paix et de développement des états de son voisinage. Le voisinage européen n’est pas celui des Etats-Unis qui se veut global depuis leur île. La recherche du contrôle global par l’expédition punitive et l’affaiblissement des états face à la maîtrise des flux transnationaux n’est pas compatible avec la recherche de contrôle régionaux par des modes plus équilibrés de péréquation du développement, modes qui seuls peuvent logiquement être poursuivis comme valeur portant, en puissance, un projet de paix et de progrès rééquilibré, caractéristique de la tradition social-démocrate ou chrétienne démocrate du vieux continent.
La Grande-Bretagne de M. Blair qui fait le grand écart entre le point de vue régionaliste européen et le rôle de poisson-pilote du système impérial global représente bien ce débat et devra sans doute choisir.

Multitudes : Quelles sont les composantes de l’anti-américanisme ?

Alain Joxe : Des réseaux wahabites de l’élite tribale saoudienne enrichie par le pétrole et des travaux somptuaires mais révoltée par la soumission au pouvoir militaire américain, invité lors de la guerre du golfe et resté sur place comme des invités qui restent chez vous après la fête, s’articule directement sur une forme de patriotisme des lieux saints qui d’emblée visent une échelle mondiale qui est celle du grand pèlerinage de La Mecque seule institution centrale de l’Islam.
L’islam comme religion a-centrée est vivant par ses réseaux et le prestige de ses muftis ou mollahs et de certaines fatwas, prestige qui s’établit selon un processus non démocratique, mais réellement populiste, vit certainement une géopolitique assez conforme à celle de la transnationalisation du pouvoir aux Etats-Unis ; l’antiaméricanisme des nations latino-américaines est dirigé par les classes populaires ou des classes moyennes en plein drame contre l’abaissement des états nations sous le leadership économique des Etats-Unis. Certains états arabes laïcs peuvent se trouver dans une position plus latino-américaine qu’islamiste mais le fait qu’ils aient été en butte à l’opposition des islamistes alliés aux Américains dans la phase antérieure ne simplifie pas la définition de leur alliance actuelle avec les Etats-Unis.
L’antiaméricanisme modéré qui existe dans certains états Européens tient à une rivalité entre deux systèmes de pouvoirs dominants qui n’ont ni les mêmes traditions politiques ni les mêmes intérêts géopolitiques, en particulier à l’égard de la survie des états nations et du concept raisonnable de sécurité par bon voisinage et limitation consensuelle de la lutte des classes et le refus raisonné de toute espèce de guerre de religion. L’actuel esprit de croisade qui se manifeste aux Etats-Unis risque de creuser une différence assez claire de conception de la lutte anti-terroriste entre Etats-Unis et Europe, ce qui ne signifie pas une opposition sur la nécessité de lutter contre les réseaux terroristes extrémistes mais une différence de jugement sur les causes et les remèdes à apporter à ce phénomène plus socio-économique que théologique.

Multitudes : Pourquoi la « micro cause Israélo-Palestinienne » est-elle si importante, si emblématique ?

Alain Joxe : Le rebondissement de la guerre Israélo-palestinienne après la période de négociation qui s’étend entre les deux Intifada s’explique par l’échec de la négociation qui était entièrement gérée par le leader américain, sans que les Etats-Unis sous Clinton aient jamais pris une position d’arbitre, mais toujours une position fondamentalement pro-israélienne. Le résultat de la négociation sur le fond, très tardivement engagée (contrairement à l’esprit des premiers calendriers d’Oslo) n’a pu aboutir à rien sous Barak et l’avènement de Sharon a tout ruiné. La question israélienne qui n’est pas une micro cause à l’échelle euroméditerranéenne, est donc emblématique de l’incapacité des Etats-Unis agissants seuls, à faire aboutir le processus de paix, en fournissant à Israël les compensations sécuritaires qu’ils pouvaient espérer d’un règlement honnête des problèmes de territoire et de souveraineté, auxquels les Palestiniens avaient droit dans le cadre des résolutions de l’ONU acceptées par Oslo. L’affaire est emblématique d’une impuissance américaine. On peut y ajouter une impuissance européenne à peser de manière utile. Le résultat, c’est qu’une inquiétude absolue règne des deux cotés et la reprise d’une guerre asymétrique sous tutelle américaine peut presque apparaître comme un ban d’essai meurtrier pour les deux sociétés et qui n’est satisfaisante que pour les stratégies de guerre des États-Unis, à l’essai sur ce malheureux carré de terres ; ce qui ne permet pas d’évoluer vers un processus de paix. Le système micro-sociétal et la guerre de banlieue qui s’établit cruellement deviennent emblématiques de la relation nord-sud et de la relation centre périphérie dans toute société frappée par la dualisation extrême des niveaux de revenus dans un espace de voisinage mêlé. C’est pourquoi sa solution pactée serait sans aucun doute un élément d’importance globale, non pas à cause des religions présentes autour du Dôme du Rocher et du mur des Lamentations et des lieux saints chrétiens, de la naissance à la résurrection du Christ, mais en raison du fait qu’aucune solution au problème ne peut être seulement qu’une solution de sécession entourée de barbelés, mais doit être aussi une solution sociale et politique d’intégration et de voisinage démocratique en dépit des fossés économiques et idéologiques, qui séparent les deux peuples.
Nous sommes loin, mais il n’y a pas d’autre solution, l’Europe doit prendre le relais et s’acharner à relever le défi, sinon elle en pâtira bien plus que les Etats-Unis loin dans leur île.

23 octobre 2001.

Joxe Alain

Chercheur . Directeur d'études à l'EHESS , il y dirige le groupe de Sociologie de la Défense. Il s' est spécialisé sur les problèmes politico-militaires de l' Amérique latine. Il a notamment publié Le cycle de la dissuasion ,La Découverte , 1990., Voyage aux sources de la guerre , PUF, 1991. l'Empire du chaos , 2003.