Du fordisme au post-fordisme : anomalie et exemplarité de la crise du Welfare State en Italie

La période fordiste. Welfare comme régulation du rapport développement/sous-développement : fordisme

En Italie, comme dans l’ensemble des pays capitalistes développés, le système du Welfare State se met en place dans l’après-guerre, comme une articulation centrale du mode de développement fordiste. Pourtant, par rapport au modèle keynésiano-béveridgien canonique, la mise en place du Welfare en Italie présente d’emblée certaines particularités importantes dont l’origine découle de la profondeur du clivage géographique de développement entre le Nord industrialisé et le Mezzogiorno sous-développé. En fait, on n’a jamais assez souligné, à notre avis, le rôle central joué par la dialectique Nord/Sud qui a imprimé sa spécificité à la croissance fordienne en Italie. Sans pouvoir s’y attarder, on se bornera à rappeler les éléments essentiels à la compréhension de la dynamique qui conduit de la mise en place du Welfare State à la crise actuelle.
D’une part, grâce à l’inépuisable réservoir de main-d’œuvre fourni par le Mezzogiorno, sous-développé, seule l’Italie, pendant la croissance fordienne, avait été dispensée d’avoir recours à une main-d’œuvre exogène. La constitution du rapport salarial fordiste dans les grandes firmes septentrionales s’effectuera sur la seule base de migrations internes Sud-Nord. D’autre part, le rôle du Mezzogiorno ne se bornait pas à celui d’un simple réservoir de main-d’œuvre bon marché pour le Triangle Industriel (Milan-Turin-Gênes). Il se présentait également comme un énorme marché potentiel pour le développement de la consommation de masse ainsi que comme un espace une fois palliée l’absence dramatique d’infrastructures susceptible d’accueillir l’élargissement de la capacité productive des secteurs de base de l’industrie publique et du redéploiement des grandes firmes fordistes au sein du circuit de la branche (Lipietz 1983).
L’originalité de la théorie et de la pratique de la régulation étatique de la croissance fordienne en Italie consistera ainsi en la tentative de définir une synthèse des fonctions et instruments de la planification de l’État keynésien des économies capitalistes développées et de l’État des politiques de développement des pays sous-développés. Si, conformément au modèle canonique, l’Italie, durant toute la période 54-70, en raison même de son retard initial, connaît une forte croissante de dépenses des prestations sociales, cette dynamique de rattrapage se caractérise par deux traits essentiels et originaux. Le premier consiste en ce que le système de Welfare sera pratiquement amputé de l’un des piliers du modèle canonique : l’indemnisation chômage. Dans la logique de la régulation fordienne, l’assurance chômage correspond, dans l’optique d’un chômage de type keynésien, à un filet de sécurité garantissant la stabilisation de la demande dans une dynamique de plein emploi. En Italie, le Mezzogiorno, marqué par une agriculture arriérée et par une situation de sous-emploi explosive, se présente comme une “poche” de “chômage structurel” dont l’ampleur, malgré la croissance fordienne et l’émigration, ne pourra jamais être diminuée. L’exigence du contrôle de soutien du pouvoir d’achat et du contrôle social du marché du travail du Mezzogiorno conduira à remplacer “l’assurance chômage” par des “transferts monétaires” qui devront intégrer l’idée d’une absence, pathologique et de long terme, de revenu d’activité. Cela se traduira par l’instauration d’un système complexe d’ “allocations complémentaires” et en particulier de pensions dites “d’invalidité socio-économique”, fondées sur la reconnaissance d’une “incapacité de gain” et non d’une “incapacité (médicalement certifiée) de travail”. Il s’agit d’une institution centrale qui caractérise à la fois le retard et la modernité du cas italien. Elle définit en fait une sorte de revenu minimum décroché du travail, même si son octroi, ne reposant sur aucun critère automatique, a été à la base d’une logique de Welfare clientélaire. A côté de ce système de prévoyance sociale, se met en place la deuxième institution centrale et spécifique du Welfare italien et de la régulation de l’ensemble de la croissance fordienne : la Cassa per il Mezzogiorno. Son rôle était de canaliser le revenu additionnel dégagé par la croissance fordienne en fonction du démarrage industriel du Mezzogiorno. Cet objectif représentera le centre du projet de mise en place d’un “compromis fordiste explicite”, où la stabilisation du rapport salaire/productivité devait être bâtie en fonction d’une politique de transferts pour des investissements productifs. Et en réalité avec le rôle moteur de l’industrie publique, dès le début des années 1960, l’État impulse le premier processus important d’industrialisation du Mezzogiorno. Toute la structure socio-économique traditionnelle de ce dernier sera bouleversée en amorçant une convergence avec celle du Nord. Certes, cette stratégie fondée sur la théorie des “pôles de développement” a souvent abouti à des “cathédrales dans le désert”, et la rupture avec la prééminence séculaire du secteur agricole se fera surtout à l’avantage d’un tertiaire public et privé improductif, voire d’une économie en grande partie parasitaire et assistée, suivant une forme bien spécifique et clientélaire du déploiement de l’État-Providence. Contrairement à une idée reçue, pourtant, dans les zones où le développement de l’industrie publique n’a pas eu un simple rôle de substitution face à l’inertie des grandes firmes fordistes du Nord, elle a permis de créer une structure industrielle intégrée et différenciée et a jeté les bases d’une croissance auto-entretenue. C’est ainsi que le dualisme entre zones industriellement développées et zones industriellement arriérées s’est déplacé à l’intérieur du Mezzogiorno lui-même. Cela explique en grande partie le clivage qui, durant les années 1975-1990, se produira entre le dynamisme des régions du Sud Adriatique (Abruzzes, Pouilles, Molise, Basilicate) et l’enlisement du “Sud profond” dans un modèle mafieux qui, durant les années 1960, ne se développera qu’en Sicile.

Crise sociale du fordisme, coopération productive, Welfare comme transitions et articulation d’un mode de production alternatif

Loin d’être la cause d’un retard du modèle italien de régulation, la constitution du rapport salarial fordiste, sur la seule base des migrations internes, s’est révélé être un élément d’unité qui a bloqué l’émergence, aussi bien au niveau du statut sur le marché du travail que de l’attitude des syndicats, d’une segmentation entre “nationaux et non-nationaux” qui, en France tout comme en RFA, a affaibli de façon décisive la capacité de lutte des O.S. La mobilité même de l’immigration a joué un rôle déterminant dans la constitution d’un acteur des luttes sociales, qui a favorisé les mécanismes de socialisation et de circulation territoriale des luttes et des modèles de vie et d’organisation politique entre Nord et Sud. C’est un point décisif pour comprendre l’acuité de la crise sociale ouverte par l’Autunno Caldo et la précocité avec laquelle le capital italien s’est engagé dans des stratégies de décentralisation qui marqueront une rupture radicale avec le système fordiste des grandes concentrations productives de main-d’œuvre. Il s’est agi d’une énorme tension sociale vers un projet de société alternatif où le refus du travail n’était pas seulement l’expression en négatif de la contestation de l’organisation scientifique du travail, mais l’expression en positif d’un besoin de réappropriation des mécanismes sociaux de la production et de la reproduction. C’est le lien unique qui se noue entre une pluralité de sujets sociaux suivant une dynamique de luttes qui, à partir des grandes concentrations productives, investit l’ensemble des rapports usines-société, jusqu’à poser le problème du pouvoir sur la globalité des conditions sociales de la reproduction. Des autoréductions et des grèves d’usager, de la critique du système de la santé identifié à la capacité de travailler, elle trouve justement son centre dans la tentative de réappropriation du Welfare et de renversement de sa logique fonctionnelle à la reproduction de la norme du rapport salarial, en lui opposant un modèle fondé sur un cycle naturel de la vie et sur celui “aplati” sur le cycle du travail du début des années 1970. Cette nouvelle subjectivité, loin d’accepter passivement le terrain de la flexibilité, se l’est approprié comme espace de lutte. Le formidable essor de la petite entreprise et de l’économie informelle dans les régions du Centre-Nord ne serait pas compréhensible sans la diffusion de luttes sur le territoire et la dynamique de comportements qui, en grande partie, essayent d’utiliser cet approfondissement de la division sociale du travail entre les firmes pour expérimenter des formes alternatives de coopération productive, ce qui a donné vie à une nouvelle entrepreneurialité de masse. Cette nouvelle subjectivité fondée sur le refus du travail et la scolarisation de masse investit tous les interstices du modèle de régulation clientélaire-mafieux du Mezzogiorno ainsi que toutes les articulations de son intégration dépendante et réalise enfin cette unité de classe Nord/Sud dont Gramsci avait en vain rêvé dans les termes d’un bloc social entre les ouvriers du Nord et les paysans du Sud. Malgré la tentative de relancer un compromis fondé sur l’industrialisation, l’agitation sociale gagne immédiatement les grandes firmes délocalisées dans le Sud. Il s’agit d’un mouvement de recomposition sociale qui unifie toutes les figures dites de la “désagrégation sociale” méridionales, selon une dynamique qui trouvera sans doute l’une de ses expressions les plus significatives dans l’expérience de la coordination des disoccupati organizzati à Naples, qui fera basculer la traditionnelle hégémonie de la DC. Ce mouvement social a marqué une rupture avec les mécanismes clientélaires de l’embauche dans l’administration publique et les différentes allocations “assistancielles” ainsi qu’avec le mythe de la modernisation apporté par un “fordisme périphérique”. Il s’agissait notamment de la définition d’un modèle social alternatif fondé sur deux articulations centrales : la mise en place d’un revenu universel minimum garanti, remplaçant le système arbitraire des pensions d’invalidité et des allocations complémentaires. Plus fondamentalement, au modèle fordiste est opposé un modèle fondé sur les productions “culturelles” c’est-à-dire l’éducation, la formation et notamment la santé où le retard du Mezzogiorno restait le plus dramatique. C’est ainsi, par exemple, qu’à Naples, tandis que les luttes des OS paralysaient les chaînes de montage de l’Alfa Romeo, les disoccupati organizzati, en reprenant une forme de lutte héritée du mouvement d’occupation des terres de l’immédiat après-guerre, donnèrent forme à des grèves “à l’envers” dans les services de santé. Ainsi, par exemple, sans contrat d’embauche, ils occupèrent l’Hôpital central de Naples, en montrant son utilité sociale et son caractère valorisant en y organisant de façon autonome le travail, en demandant ensuite avec les usagers la reconnaissance de ce rapport en un emploi stable et socialement utile et reconnu. De façon plus générale, c’est le terrain même de “l’illégalité” de masse et de l’ “économie dite criminelle”, depuis toujours l’une des composantes incontournables de la formation du revenu d’une famille du Mezzogiorno, qui se présente durant cette période comme un terrain d’expérimentation sociale et d’égalitarisme. La période des grandes saisons de lutte sera en fait aussi le moment d’une crise de légitimité sociale profonde de la Mafia. Ainsi, comme le relate Arlacchi (1983), après le tremblement de terre de Belici, en Sicile, la force collective de ce mouvement s’était désormais traduite dans l’émergence de modèles culturels où l’attitude traditionnelle de respect envers la figure du “mafioso” avait cédé la place à des comportements de mépris et de rejet explicites. Le rapport entre le prolétaire méridional et le “mafioso” s’était en somme inversé à la manière, pourrait-on dire, de celui entre le contremaître des grandes firmes fordistes du Centre-Nord et les OS immigrés. Plus généralement, c’est la segmentation institutionnelle territoriale, fondée sur l’utilisation du sous-développement en fonction du développement fordiste, qui est remise en cause, comme en témoignent le tarissement de l’émigration méridionale et les différenciations régionales des salaires. C’est pourquoi, dans la tentative de rompre cette recomposition à partir de 1975, la politique d’industrialisation sera progressivement démantelée à l’avantage d’une logique de transfert assistanciel-clientélaire. La tentative des centrales syndicales de récupérer, dans une logique de négociation institutionnelle, cette dynamique de l’action collective ne pourra se faire, au départ, sans véhiculer, du moins en partie, la poussée de ce mouvement sur le terrain du rapport usine/société et du rapport Nord/Sud. Un deuxième front de lutte est ouvert, celui des grèves dites “pour les réformes”, qui conduisirent à une importante extension des garanties du travail et du système de sécurité sociale, même si ce fut dans une optique “ultra-fordiste” (Boyer 86).
Dans ce cadre, s’ouvre la première phase de la crise fiscale de l’État. Le budget public est acculé à assurer la monétarisation du consensus, en prenant en charge les coûts de transformation du système de protection sociale. Les dépenses entre 1968 et 1975 passeront de 39,9% à 47,4%. Par le mécanisme de l’arbitrage inflationniste, l’État cherchera en même temps à le rendre compatible avec le soutien au processus de restructuration. Selon une logique qui trouvera son aboutissement dans l’accord de 1975 sur le point unique de l’échelle mobile, une modification des taux d’imposition a permis de financer le fiscal drag par la hausse des salaires nominaux et a renversé le rapport entre impôts directs et impôts indirects. En fait, dès cette époque, le creusement du déficit budgétaire ne découle pas tellement d’un volume de dépenses excessif, mais, par rapport à la moyenne européenne, d’une stagnation programmée des recettes. De la même manière que les articles du Statuto dei lavoratori qu’ont exclu du système de garantie du travail les micro-entreprises, ces tâches informelles du déficit budgétaire s’inscrivent dans le cadre de la tentative de contournement de la rigidité de la classe ouvrière des grandes firmes par la manoeuvre de la décentralisation productive. Loin de parvenir au résultat escompté, ces articulations du Welfare deviennent le terrain où se restructure la division sociale du travail au sein des familles et des réseaux communautaires qui, par une véritable synergie entre luttes, double emploi, micro-entreprise, économie informelle, les utilisent comme éléments d’expérimentation productive et de synthèse des formes multiples d’obtention du revenu. En somme, la dynamique de luttes qui démarre avec l’Autunno Caldo est en train de définir un processus de recomposition et de transformation sociale qui a ébranlé l’ensemble des segmentations institutionnelles et territoriales de la régulation du rapport, la rupture du mode d’intégration dépendante du Mezzogiorno. Elle définit en même temps un rapport Nord/Sud fondé sur des formes alternatives de coopération sociale et collective, au centre desquelles la réappropriation du Welfare State, tant du point de vue des finalités de la production que des formes de socialisation du revenu et de l’affectation du surplus social, se présentait comme le pilier de la constitution d’un mode de production alternatif au sein du capitalisme, comme une articulation du communisme.

De la normalisation du mouvement aux années 00 : le Welfare de l’alliance entre producteurs

Le vecteur principal de la défaite du mouvement de transformation sociale n’a donc pas consisté en une manœuvre de contournement productif et fiscal des “citadelles ouvrières”. Les acteurs principaux de ce processus ont été la stratégie du compromis historique du PCI et le projet néo-corporatif du syndicat de recentralisation et de normalisation des relations industrielles en opposition à la démocratie du mouvement des conseils. Dans le cadre de la crise, cette stratégie se fonde sur la logique d’une alliance entre producteurs, contre le poids trop élevé du travail improductif et des rentes qui alourdissent les coûts de reproduction. Au nom de la norme du rapport salarial stable et à temps indéterminé, le syndicat s’opposera au principe du revenu garanti, ainsi que des indemnités de chômage, en reprenant à son compte les thèses libérales sur son effet néfaste pour l’emploi, car il aurait incité les entreprises à licencier. Les effets pervers de la stratégie des sacrifices et du compromis historique ont été particulièrement importants dans le Mezzogiorno. Cela sera particulièrement évident à Naples, où le PCI conduira la lutte contre le système du Welfare clientélaire, en termes d’efficacité gestionnaire et d’établissement de critères “médicaux d’incapacité au travail” pour l’obtention des pensions d’invalidité. Cette politique ne prenait en aucun cas en compte le fait que l’emploi improductif dans les services et ses transferts, même liés à un mécanisme clientélaire installé par la DC, représentaient, de la même manière que la “Cassa integrazione” (CIO), des mécanismes inéluctables de la formation du revenu pour les familles méridionales. La question ne se posait pas en termes économiques ou moraux, mais en termes de modalités automatiques de leur octroi, selon le principe d’un revenu minimum garanti pour chaque citoyen. De cette façon, loin de parvenir à éliminer les “gaspillages” du Welfare-clientélaire, cette politique permettra à la DC de reconquérir le consensus perdu : sa gestion traditionnelle, du moins, pouvait apparaître une bien meilleure garantie de revenu. La politique de solidarité nationale a ainsi conduit à une rupture dramatique des dynamiques de recomposition sociale qui avaient traversé le Mezzogiorno. Elle a posé une “chape de plomb” sur la possibilité d’un changement par l’action collective qui ouvrira la voie à la restructuration gagnante du modèle mafieux des années 1980. Le syndicat et le PCI seront ainsi pris à leur propre piège. Le patronat, une fois gagnée la bataille du pouvoir dans la société, porte l’offensive au cœur même des établissements Fiat de Turin, dans une lutte qui marquera symboliquement la fin d’un cycle entier de luttes. Le gouvernement de solidarité nationale DC-PC par cette stratégie, opposant la défense de l’emploi des secteurs centraux de la classe ouvrière aux “marginaux” de l’économie diffuse et du Mezzogiorno, a rompu le processus de recomposition sociale et conduit à des formes nouvelles mais encore plus pernicieuses du dualisme Nord-Sud, selon un modèle de Welfare marqué par la dégénérescence de l’ensemble des partis.

De la rupture du processus de convergence Nord/Sud à la crise fiscale de l’État

Le début des années 1980 marque en fait l’éclatement du rapport Nord/Sud en deux modèles de Welfare, selon un tournant qui est par ailleurs marqué par le début d’une stratégie de financement du déficit public par l’émission de bons du trésor à des taux d’intérêts réels positifs, qui déterminera une rupture de la répartition en faveur du capital financier et de la restructuration des grandes entreprises.
D’une part, dans le Centre-Nord et dans les régions du Sud Adriatique durant les années 1980, la victoire du modèle néo-tayloriste de Fiat et des “nouveaux condottieri” reprend progressivement sous son contrôle l’économie diffuse, en l’assujettissant dans des rapports de sous-traitance classique. La chute de l’emploi industriel va de pair avec la croissance du travail indépendant, des micro-entreprises et de l’économie “submergée”. Grâce à son intégration dans le calcul du P.I.B., en 1982 ce dernier a ainsi été réévalué de 19%. État providence, évasion fiscale, exonération d’impôts ont ainsi permis la continuation du miracle.
D’autre part, dans le Mezzogiorno, notamment en Calabre, Sicile et Campanie, les changements intervenus dans l’orientation des politiques économiques en fonction des processus de restructuration se traduisent dans une croissance des transferts visant à soutenir les revenus et la consommation selon une logique de plus en plus prisonnière des structures clientélaires et “mafieuses”. Avec un taux de chômage qui, à la fin des années 1980, dépassait 20% et continuait à croître d’environ 200 000 unités, les pensions d’invalidité qui, déjà en 1979, dépassaient le nombre de retraites ont continué à croître. Dans ce cadre s’affirme une emprise croissante des mafias qui, grâce au “boom” de la drogue et à la déréglementation des marchés financiers, ont développé une accumulation de capitaux telle qu’elles ont pu renverser le traditionnel rapport de subordination au marché politique des transferts et des commandes publiques. La Mafia-entreprise des années 50-60 s’est transformée en Mafia-holding. Mieux, dans des régions entières du Sud, elle s’est structurée en un véritable nouveau modèle économique qui imbrique étroitement le légal et l’illégal, le formel et l’informel, la dimension financière et la dimension directement productive. II s’agit d’un véritable circuit intégré et “auto-propulsif’. Les capitaux considérables accumulés grâce au trafic de la drogue et des armes sont réinvestis dans les marchés politiques des commandes publiques, voire sur tout le réseau de l’économie formelle et informelle. La Mafia contrôle désormais la plupart des entreprises de la Sicile, de la Calabre et de la Campanie, dans lesquelles, véritable “Schumpeter à la kalachnikov”, elle a introduit ses méthodes de régulation violente du marché du travail et de la concurrence, en instituant des barrières infranchissables à l’entrée. Ce modèle explique pourquoi, en dépit de la crise et du chômage, le revenu disponible du Mezzogiorno reste proche de celui du Centre-Nord. De surcroît, la contribution de l’économie criminelle au PIB, selon l’ISTAT italien, s’élève à 10%. Cet indicateur du dynamisme de l’économie mafieuse ne prend par ailleurs pas en compte l’importance de la pénétration de la Mafia dans les circuits de l’économie formelle du Centre-Nord et plus généralement de l’Europe. Aux dires du directeur même de la banque centrale italienne, une partie significative du financement de la dette publique aurait été effectuée par le recyclage des capitaux mafieux dans les bons du trésor italien. C’est en fait la Mafia qui, avec les grandes entreprises, le capital financier, la classe politique a été le principal bénéficiaire du formidable mécanisme du déficit public qui, à coups de hauts taux d’intérêt, a permis au capital de reprendre, de façon parasitaire, le contrôle sur le mouvement de la “coopération productive” et de garantir, tant du point de vue de la régulation macro-économique que politique et sociale, la complémentarité du rapport entre le modèle néo-tayloriste du Nord et celui mafieux-clientélaire du Sud.

Du miracle à la crise : la violence de la monnaie

Ce modèle entre progressivement en crise à partir de la deuxième moitié des années quatre-vingt sous la poussée du jeu dialectique de deux tendances structurelles liées à l’épuisement des conditions tant externes qu’internes. Elles nous expliquent certaines des raisons qui font que la crise du modèle de Welfare italien implique le risque réel d’un éclatement de l’unité nationale qui traduit un danger plus général, celui de l’éclatement du processus d’intégration européenne.
La première découle, en fait, de l’internationalisation croissante des économies qui a rompu progressivement le circuit autocentré à la base des politiques de régulation nationale de la croissance fordienne et qui, en Italie, avait fait du développement du Mezzogiorno, pourtant dépendant, une condition indispensable et complémentaire de l’expansion des débouchés pour les entreprises du Centre-Nord. Ce processus est à la base de la crise des politiques de régulation keynésienne qui a touché l’ensemble des économies européennes durant les années 1970 en conduisant au tournant monétariste et aux politiques de désinflation compétitive. C’est pourquoi la constitution d’un espace supranational cohérent est la seule issue possible à cette perte d’autonomie des régulations nationales. Cependant, les modalités du processus de constitution de l’Europe Unie ont reproduit la logique perverse de l’internationalisation du capital, selon une voie néo-libérale, de constitution d’un marché unique qui n’a pas établi les bases d’une politique de régulation commune, tout en limitant les possibilités d’ajustement de chaque nation (Lipietz). C’est ainsi qu’en 1982 en France, la tentative du gouvernement socialiste de mettre en place une politique de relance keynésienne dans un seul pays devra être abandonnée pour une politique de désinflation compétitive et d’austérité budgétaire, face à la contrainte extérieure et au choix du maintien du franc à l’intérieur au SME. En Italie également, comme on l’a vu, c’est au début des années 1980 que se situe le passage de la période de la régulation inflationniste à taux d’intérêt négatifs à une deuxième phase, marquée par l’adhésion au SME et la désinflation. Pourtant, par rapport à la France, l’Italie, durant les années 1980 a suivi un parcours en grande partie original. Tout en s’inscrivant à l’intérieur du processus d’intégration européenne, elle a pu maintenir une politique d’expansion de la demande intérieure supérieure à tous les autres pays européens grâce à trois conditions principales : une dérogation sur le démantèlement des clauses de sauvegarde de la CEE protégeant le marché intérieur, une marge relativement ample de fluctuation de la lire dans le SME et une politique d’endettement qui lui a permis le maintien du système de welfare comme base de la paix sociale des années quatre-vingt. II s’agit d’un modèle de croissance à crédit qui, sur bien des aspects, peut être rapproché de celui de la relance reaganienne, notamment en ce qui concerne la conjonction entre une politique monétaire de taux d’intérêt élevés et un déficit budgétaire largement fondé sur l’exonération informelle d’impôts. Il s’en différencie par le maintien parallèle d’un niveau élevé des dépenses du Welfare et donc un rapport déficit/PIB bien plus élevé. Cette politique de contournement de la contrainte extérieure et des critères de convergence européens, à la fin des années 1980, commence à atteindre ses limites. La monétarisation des conflits indispensable au maintien du consensus, une classe politique nationale et locale qui vit des coûts de transaction qu’elle parvient à prélever sur les transferts de l’État, conduisent à renvoyer sans cesse l’ajustement et déclenchent un cercle vicieux, hausse des taux d’intérêt/surévaluation de la lire, qui fait tourner déficit public et endettement sur eux-mêmes. Par conséquent, malgré une progressive réduction du déséquilibre entre recettes et dépenses courantes du budget hors intérêt, le déficit a progressé à cause du coût croissant du service annuel de la dette. La dette publique a atteint 112% du PIB en 1992 !
Cette spirale rejaillit et se double de la crise structurelle dans laquelle se débat tout le système des grandes firmes qui, selon le modèle Fiat, avaient parié sur une réponse purement technologique à la crise du fordisme. De surcroît, c’est le cœur même du réseau des districts industriels et de la petite entreprise qui rencontre des difficultés croissantes. Plus fondamentalement, la voie néo-tayloriste bute sur l’épuisement qualitatif du réservoir de main-d’œuvre, malgré la transformation de l’Italie en pays d’immigration et les mesures mises en place pour favoriser remploi des jeunes. Il s’agit en fait d’un chômage essentiellement intellectuel, composé d’une main-d’œuvre largement scolarisée qui “préfère” rester au chômage, ou choisir seulement certaines activités plutôt que d’accepter des emplois déqualifiés. Cette nouvelle subjectivité rend impossible toute tentative de simple réaménagement du modèle néo-tayloriste, tandis que l’effritement de la compétitivité du “made in Italy” conduit de nouveau à un recours massif à la CIG et à un processus de désindustrialisation qui affecte aussi les régions de la “troisième Italie”.
Sous la pression conjointe de la contrainte extérieure et de son épuisement socio-économique endogène, tous les piliers de l’organisation sociale du travail, mis en place par la normalisation capitaliste au début des années 1980, s’effondrent. D’une part, l’enlisement du déficit affecte la crédibilité des autorités monétaires et du gouvernement italien et rend incontournable une politique d’ajustement. Le déficit dû en majorité au service de la dette impliquait donc à terme de dégager un solde positif du budget courant. La survie du modèle néo-tayloriste de la grande industrie italienne et d’une classe politique mafieuse et corrompue implique désormais l’attaque frontale et la déstructuration de ce modèle de Welfare sur lequel, malgré la défaite du mouvement de transformation sociale des années 1970, avait reposé un consensus fondé sur la progression ininterrompue des consommations des ménages. Par ailleurs, le renvoi de cette manœuvre risquait d’éjecter l’Italie hors de l’Europe, alors que, encore moins que la France de la relance de 1982, elle avait la possibilité de conduire une politique expansive autonome. En tout cas, au seul nom de l’Europe et de ces critères de convergence, la classe politique pouvait espérer lui donner une légitimité. Dans ce cadre, ce n’est qu’un paradoxe apparent que la politique qui aboutira avec le plan du gouvernement Amato et l’actuelle dévaluation de la lire trouve son premier et fondamental tournant en 1990 avec la décision de l’intégration de la lire dans la marge de fluctuation étroite au sein du SME. Cette décision correspondait en partie à un “message” lancé aux instances européennes de la volonté de respecter les critères de convergence nécessaires pour être accepté dans le groupe des pays de l’union économique et monétaire européenne. Mais elle était aussi et surtout un “message” à usage interne, par lequel la classe politique et la grande industrie faisaient apparaître le démantèlement de tout système de Welfare comme un ajustement structurel rendu nécessaire par une rationalité objective et au-dessus de leur volonté. “La violence de la monnaie” devient ainsi le levier essentiel du chantage visant à reconvertir la gestion du déficit d’un lieu de traduction fragile et instable d’un compromis politique et social en instrument de politique économique de maintien d’un commandement du capital régressif et purement parasitaire sur la coopération productive et sociale. Ce message trouve encore une fois dans la hiérarchie syndicale un partenaire social attentif et conscient de l’émergence imposée par la “nécessité” d’assainissement du déficit Son rôle de plus en plus semblable à celui d’un appareil d’État assumant, à l’intérieur des compatibilités macro-économiques globales, la défense corporatiste de la classe ouvrière correspondra en substance à reproposer un compromis entre producteurs contre l’inefficacité des services et de l’emploi public. Le point central de la réforme du Welfare devrait alors consister en une lutte contre l’inégalité que représenterait un salariat de l’industrie en constante diminution sur lequel repose le poids de la productivité sociale et le prélèvement des cotisations et des impôts qui financent le Welfare par rapport à un monde de non-travail en constante augmentation, et aux privilèges des travailleurs autonomes et à l’évasion fiscale. C’est la logique qui, en été 1992, aboutira à l’accord qui, en contrepartie de la stabilité des prix et d’une lutte contre l’évasion fiscale accrue, sanction contre l’abolition de toute forme d’indexation des salaires sur les prix, la suspension des négociations collectives pendant trois ans, et un programme néo-libéral de démantèlement du Welfare State (refonte et réduction du régime de retraite, diminution radicale des dépenses de santé et création d’un système à deux vitesses). C’est ainsi que la politique du syndicat, loin de garantir les intérêts des segments centraux de la classe ouvrière, favorise un éclatement des différentes composantes du travail social. En particulier, cette stratégie semble ignorer la structuration sociale du miracle de l’économie diffuse, où la formation des revenus, la division du travail au sein des familles, loin de les opposer avait justement articulé travail dépendant et garanti indépendant, transferts aux familles et évasion fiscale, CIG et double emploi et économie informelle. Cela est d’autant plus vrai que la logique de gestion globale du Syndicat apparaît comme le support de la survie d’un système politique corrompu qui, pendant des années, s’est enrichi grâce à cette véritable taxe informelle caractéristique, tant au Nord que dans le Mezzogiorno, de la main-mise du système de politique sur les commandes publiques.

Le gâchis italien

C’est sur cette base que naît la question septentrionale, que le fédéralisme autogestionnaire des années soixante-dix s’inverse en localisme particulariste. Le succès connu par les Ligues du Nord a en grande partie reposé sur la capacité d’offrir un espace de recomposition aux différentes figures de l’économie diffuse du Centre-Nord sur le terrain de la protestation fiscale contre l’État central et le Mezzogiorno improductif. Les leaders des “Ligues” représentent une droite populaire et conservatrice qui s’inscrit dans le contexte de résurgence des nationalismes et des racismes. Pourtant, le consensus électoral, qui en a fait le véritable détonateur de la crise du système des partis, n’a que dans une moindre mesure une dimension ethnique. Tandis que la manœuvre du gouvernement Amato risque de rompre les bases de la société de bien-être de certaines régions du Nord, la perspective d’une sécession peut alors effectivement apparaître comme un chantage, et à défaut une hypothèse plausible de sauvegarde d’un système de Welfare et d’un niveau de vie et de consommation incompressible. Dans la dynamique d’une Europe à deux vitesses, elle permettrait alors aux régions septentrionales de s’accrocher au centre de gravité allemand, tandis que le Mezzogiorno, lui, serait relégué vers la périphérie la plus extrême de l’Europe.
Face à cette menace de sécession des régions septentrionales, dans le Mezzogiorno, pilier du vote d’échange des partis traditionnels, l’offensive de la Mafia peut être également interprétée comme le renouvellement d’un séparatisme sicilien, visant à faire de la Sicile une sorte de Suisse de l’économie criminelle. En particulier, l’autonomie et la puissance des circuits économico-financiers de la Mafia l’auraient rendue moins dépendante par rapport aux transferts publics. Le rôle de ceux-ci dans l’économie mafieuse serait désormais secondaire par rapport à la garantie des mécanismes institutionnels de recyclage des flux de capitaux de l’économie criminelle et à la possibilité d’enlever les entraves juridico-policières au modèle d’accumulation mafieux. Cette dynamique a conduit à un renversement progressif du rapport de subordination aux “médiateurs politiques”, tant par l’accroissement de ses capacités de contrôle du vote politique que par le changement intervenu dans le rapport de force économico-financier. Cela explique aussi pourquoi, dans le cadre de la crise actuelle, les vieux rapports d’alliance ont pu “saute?’ entre les notables DC et la Mafia. L’hypothèse d’une synergie effective entre le projet séparatiste des Ligues et celui de la Mafia sicilienne apparaît clairement lorsque le principal théoricien de la Ligue, Miglio, propose une réforme de la constitution dans le sens fédéraliste qui doterait la Sicile d’une autonomie complète en ce qui concerne l’organisation de l’ordre public. C’est pourquoi la stratégie néo-libérale du gouvernement Amato est indissociable d’une réforme du système institutionnel et du rapport entre État central et régions qui peut surmonter l’agonie du système actuel des partis. C’est dans ce but qu’a été mise en place une “commission parlementaire”. On peut envisager qu’elle recherchera une solution de compromis, dont l’issue la plus probable est, d’une part, celle d’un governissimo axé sur l’entrée du PDS dans la majorité gouvernementale DC-PSI, capable d’assurer la transition vers une nouvelle forme constitutionnelle qui puisse permettre la survie de la classe politique actuelle sous d’autres apparences. En ce qui concerne la redéfinition du rapport État central/régions, se dessine le projet d’un compromis fiscal néfaste avec les Ligues. Selon une proposition qui a été formulée récemment par “la fondation Agnelli”, l’État devra toujours garantir une politique fiscale centralisée assurant le remboursement de la dette, un niveau minimum de base de prestations du Welfare, ainsi que les crédits et les exonérations fiscales en soutien aux grandes entreprises. Cependant le point central de cette réforme consiste dans le principe d’un rapport recettes-dépenses toujours proportionnel à la contribution fiscale de chaque région, qui aura une autonomie fiscale complète en ce qui concerne le niveau de Welfare qu’elle entend assurer dans la mesure de ses possibilités. Ce projet écartant toute forme de solidarité entre régions riches et pauvres semble malheureusement représenter la base d’un consensus possible qui va du PDS à la Confindustria. A cette logique s’oppose celle du “méridionalisme développementiste” qui avait inspiré l’intervention de la “Cassa”. En fait, comme le remarquait P. Saraceno, par rapport à la période de mise en place de l’intervention de la Cassa, le potentiel de développement atteint par l’Italie à la fin des années 80 apparaît en mesure de fournir une disponibilité de ressources qui pourrait conduire à une rapide réindustrialisation du Mezzogiorno. En réalité, même s’il reste prisonnier du mythe de la modernisation industrielle des années 1960, il a identifié clairement les termes d’une productivité sociale qui, pendant plus de dix ans, a permis à l’Italie de garantir, avec une diminution progressive de la population active, une croissance continue des revenus et du bien-être pour une partie croissante de la société du “non-travail”. En reprenant la voie que le mouvement de transformation sociale des années 70 avait déjà définie ce surplus social devrait être affecté au Welfare du revenu minimum garanti, celui des consommations culturelles et de l’autogestion, celui d’une solidarité entre régions riches et légions pauvres qui va de pair avec la gestion décentralisée des services en fonction des besoins locaux, selon une logique qui inverse ce lieu commun qui identifie État et socialisation. Enfin, la crise du Welfare n’est que celle de sa conception fordiste sociale-démocrate où le développement du salaire indirect ancré aux principes d’un rapport de proportionnalité entre prestations et cotisations salariales, sur la norme d’un quasi-plein emploi dans lequel pratiquement toute personne gagnerait sa vie en travaillant comme salarié. C’est ce modèle de financement qui entre en crise. Alors que le niveau de la productivité sociale permet de réduire de façon drastique le nombre d’heures consacrées au travail et que, de ce fait même, le plein emploi se révèle un objectif impossible, le capital impose la survie finalement absurde du rapport salarial, en déterminant une dualisation perverse. C’est la logique incarnée par la voie néolibérale de l’Europe à deux vitesses, c’est le modèle que le gouvernement Amato se propose d’installer actuellement en Italie. Le mouvement de protestation ouvrière et sociale qui est en train de se développer en Italie, avec une forme d’organisation de base proche de l’expérience des “coordinations” en France, semble montrer le début de la constitution d’une subjectivité capable de définir une dynamique alternative, même si aucune perspective de transformation sociale réelle n’est aujourd’hui envisageable dans les seuls cadres nationaux. C’est pourquoi le risque de décomposition qui traverse actuellement l’Italie n’est que le reflet de ce qui pourrait se passer en Europe. Mais seule la construction d’une Europe de luttes sociales serait capable d’imposer celle de l’Europe sociale, le nouvel espace cohérent dans lequel la subjectivité de l’intellectualité de masse définie par des traits relativement homogènes sur l’ensemble de l’Europe puisse constituer une “commune providence”.