Ecologie-politique, théorie des systèmes et libéralisme

Réponse à Virno et Yann Moulier Boutang
Les récentes interventions, de Paolo Virno sur les multitudes et de Yann Moulier-Boutang sur la question du libéralisme, m’ont incité à clarifier quelques points de désaccord apparents qui me font préférer l’écologie au libéralisme et la théorie des systèmes à la multitude ou à l’idéologie individualiste. Ce sont des questions difficiles posées à notre temps et qui peuvent se résumer dans le choix entre le scepticisme post-moderne et le principe de précaution écologiste. La question du système, du global, est essentielle même si elle n’est pas sans poser problème. Le défi de l’écologie est de concilier pensée globale, conscience collective, et autonomie des personnes sans tomber dans le nationalisme identitaire ni dans le libéralisme individualiste. Il y a bien une troisième voie, une voie moyenne, un “ni-ni” qui n’a rien à voir avec un centre mou ou un “extrême centre”, un mélange d’Etat et de marché ou un tiers-secteur à côté des deux autres mais consistant dans un nouveau paradigme écologiste de développement humain appelé à remplacer démocratie de marché et socialisme étatique.

1. L’inconsistance des multitudes

Bien sûr, Paolo Virno a raison de critiquer le concept de “peuple”, raison de dire que “le peuple tend vers l’Un, les multiples dérivent de l’Un. Pour le peuple, l’universalité est une promesse, pour les multiples, c’est une prémisse”, mais il ne suffit pas de faire du langage l’unité qui nous rassemble et il y a confusion d’une exigence politique d’unité collective avec un fait culturel d’individuation. La question n’est pas du pré-individuel qui nous rassemble planétairement, d’un sort et d’un avenir partagé, mais le dérèglement du climat par exemple nous rend responsables de notre avenir et la question est bien celle d’un agir collectif et d’une finalité assumée. Le terme de Multitudes, exprimant une réalité, saute le stade de la conscience de soi collective qu’on ne peut considérer comme acquise mais comme un nécessaire “devenir public de la sphère public” (Castoriadis). Marx remarquait qu’en partant de la population on ne pouvait que s’égarer, sans pouvoir reconstituer le système qui l’organise en classes. Il n’y a de multitude que pour un empereur ou un Dieu souverain mais surtout pour un marché. C’est une négation des corps intermédiaires des forces structurantes, des niveaux articulés, des protections des faibles souvent par la même occasion. On peut admettre que le collectif soit individualisant. On ne peut nier cependant qu’on a affaire plutôt à une multitude sans collectif, individus éparpillés qui ne parlent pas encore le même langage et devront former un nouvel ethnos (des habitudes, un habitat, un langage commun) ce qui ne doit pas altérer la diversité des traditions, des gens et des lieux. Il ne faut pas confondre la multitude comme différenciation, individualisation, spécialisation et la multitude comme éparpillement, désagrégation des collectifs, foule. L’individu autonome est isolé, insuffisant, incertain, fragile, soumis aux marchés. Sa détresse ne débouche pas encore sur une revendication “minoritaire” mais réfute l’individualisme libéral qui n’est tenable que pour des croyants substituant à l’unité absente de la société, la foi dans l’unité transcendante de Dieu (95% des Américains sont croyants, seulement 50% des Européens). Il y a dans la “complexité” comme dans la “multitude” un refus de penser qui laisse la place à la main aveugle du marché. Le scepticisme a toujours fait bon ménage avec le cynisme des affaires. L’écologie au contraire, à partir d’une conscience de soi collective, de la volonté de vivre ensemble, valorise une diversité qui n’est pas simple multitude mais complémentarité et différenciation, développement des capacités de chacun et autonomie cognitive, socialisée, structurée en démocratie participative ou en système régulé des marchés. Le choix n’est pas entre “peuple” et multitudes, nationalisme ou libéralisme, pareillement dangereux mais dans la conscience écologiste d’un destin planétaire, dans la légitimité d’une décision collective pour ou contre laquelle malgré toutes nos différences on se range dans l’un ou l’autre parti.

2. De la liberté à l’autonomie

On ne peut qu’approuver le refus de Yann Moulier-Boutang d’opposer l’égalité à la liberté contre ceux qui voudraient nous réduire au choix entre l’une et l’autre. Il ne faut pas abandonner au libéralisme la lutte pour la liberté dont nous sommes les héritiers plus que les néo-libéraux. La défense de la liberté qui est liberté d’entreprendre, pas seulement liberté religieuse, exige l’existence d’un marché. Il est bon de le rappeler aussi. Cependant, à trop souligner le lien historique de la démocratie, du marché et du capitalisme on risque de s’enfermer dans le discours libéral (une version progressiste du libéralisme) si on recule à en tirer la conclusion que nous devons le dépasser dans toutes ses composantes, liées entre elles. Nous ne pouvons le faire qu’au nom d’un nouveau paradigme, qui n’est donc plus le libéralisme mais l’écologie-politique. Ainsi, pour l’écologie, la démocratie représentative est oligarchique et démagogique, imposant la dictature de la majorité. La démocratie participative est toute différente, privilégiant le consensus, la participation et l’expertise, protégeant les minorités.

La différence de fond entre le libéralisme et l’écologie est épistémologique. Le libéralisme est un scepticisme, des sophistes aux post-modernes, délégitimant toute autorité et instrumentalisant le savoir. L’écologie est, au contraire, un cognitivisme. Comme la philosophie elle reconnaît l’incertitude du savoir mais pour nous inciter à redoubler de prudence, au nom du principe de précaution, pour intégrer l’ignorance dans le savoir comme nouveau stade cognitif c’est-à-dire pour nous orienter, nous adapter plutôt que “laisser faire”. Enfin l’écologie réactualise la question du fondement, reconnaissant dans les conditions de la vie, de la société, de l’individu, une légitimité plus haute que la liberté en même temps qu’elle valorise l’autonomie de la personne.

Nous devons abandonner le drapeau de la liberté qui nous enivre d’une mythologie démocratique n’ayant plus court. On sait à quoi est réduite notre liberté aujourd’hui, mais surtout on confond dans ce mot deux sens assez différents, l’ancien et le nouveau : l’origine, c’est la liberté religieuse qui n’est pas seulement celle du choix de la religion mais la condition de la faute, du péché, de la Loi, liberté aussi d’être ami ou ennemi, de mentir enfin. Cette liberté est absolue et nous rend coupables de nos actes envers les autres. Cette liberté volontariste invoquée par le procureur n’a que peu à voir avec la liberté d’entreprendre qui dépend beaucoup plus des conditions sociales et matérielles (ce pour quoi elle est plus récente), des circonstances invoquées par l’avocat. La culpabilité religieuse n’est plus de mise (ni la névrose, ni l’interdit), nous ne pouvons nous en tenir à une liberté abstraite qui profite aux capitaux mais pas à la circulation des hommes. Il nous faut obtenir une autonomie concrète, un encouragement à la créativité et la différenciation. De même nous pouvons dépasser l’égalité des marchandises (de plus en plus problématique) justifiant les plus grandes inégalités pour une véritable réduction des inégalités. Je ne parle pas de la fraternité qu’il vaut mieux remplacer par une solidarité effective. La différence entre une liberté arbitraire et l’autonomie responsable, c’est la différence entre libéralisme et écologie. Nous devons refuser le libéralisme car la liberté n’est pas un but en soi, comme on le croit inévitablement lorsqu’il s’agit de se libérer. La liberté n’est qu’un moyen de la production, de la connaissance, de l’expression, des rapports humains. Devenir moyen semble d’ailleurs la meilleure garantie pour la liberté qui devient tyrannique et se perd à se vouloir promesse impossible à tenir.

A la place d’une liberté individuelle idéale et constitutive, nous défendons une liberté construite, une autonomie concrète et produite socialement de l’individu. A la place d’une égalité formelle nous devons réduire les inégalités, à la place d’une démocratie de façade (qu’avons nous à faire dans ce cirque médiatique?), nous devons organiser la participation des citoyens aux décisions qui les concernent. A la place d’un mythique équilibre des marchés nous devons organiser leur régulation.

3. Théorie des systèmes et principe de précaution

Toute régulation est déjà un au-delà du libéralisme, d’une liberté qui est scepticisme et livre la vérité au marché comme à un coup de dés. Toute régulation limite la liberté et constitue son fondement dans une finalité assumée. Il n’y a plus ici de multitudes mais des populations différenciées et des fonctions individualisées. L’écologie-politique comme pensée globale des régulations écologiques semble bien s’identifier, au-delà de l’anti-productivisme, avec la théorie des systèmes et le cognitivisme.

On ne peut accepter pourtant cette identification de l’écologie-politique à la théorie des systèmes sans y apporter un certain nombre de correctifs. Les critiques contre les écologistes et la pensée systémique ont leur pertinence. Il faut reprendre d’abord les critiques que nous avions déjà faites sur les théories de Laborit, à l’exclusion du reproche de biologisme dont la théorie des systèmes nous sort justement comme régulation des flux (le cognitivisme y ramène). Si la théorie des systèmes rend bien compte des différents niveaux d’organisation, elle constitue un point de vue unilatéral et partiel sur une réalité plurielle, multidimensionnelle. L’écologie comme cognitivisme serait donc une généralisation de la théorie des systèmes à la pluralité des mondes et à l’imbrication de leurs enjeux. L’autre critique à la pensée systémique est, bien sûr, sa rigidité dogmatique, le risque de recouvrir le réel sous son modèle simplificateur. S’il faut tenir compte de ce risque réel, la critique doit être relativisée du fait qu’on ne peut penser et apprendre autrement que par système ! et si “la carte n’est pas le territoire” nous n’avons pas accès au territoire sans carte. Il ne suffit pas de nier les lourdeurs de l’esprit. L’écologie surmonte la contradiction en ajoutant ici le principe de précaution et la primauté du vivant sur la science, reconnaissant une séparation irrémédiable entre l’être et le savoir qui doit retenir toute notre attention.

Ces réserves ne doivent pas nous faire renoncer à la modélisation de la circulation des flux économiques, ni à leur régulation, car il vaut mieux un savoir insuffisant qu’une conduite aveugle. On semble cumuler alors les erreurs de la planification et l’impuissance à réguler les marchés. La régulation se substituant à la domination, la gouvernance indirecte au gouvernement central, le marché invisible au rationnement politique, le biopouvoir statistique à la violence légitime, ce qu’on peut reprocher à la régulation et à une approche systémique réduisant l’espace démocratique, c’est l’objectivation même, la transformation des individus en moyens, la dépersonnalisation du pouvoir renforçant la contrainte systémique devenue anonyme, échappant au débat public. Sous cet angle, c’est le système en tant que tel qui serait le problème et il vaudrait mieux éviter toute référence à une vision en surplomb, d’un extérieur totalisant, rester entre soi en évitant toute pensée globale ! Cela n’empêche pas le système capitaliste de dominer totalitairement le monde (circulation, production, distribution) et on peut constater que cela réduit la démocratie à la représentation de la pluralité ne décidant plus de rien. On refuse ainsi simplement la conscience de soi, la réflexion dont l’objectivation de soi est un moment nécessaire.

Il n’est pas question de minimiser les critiques de “la gestion technocratique du social” (Freitag) qu’on retrouve chez Foucault ou Arendt ; critiques d’une approche régulationniste qui réduit les hommes à leur fonction, la liberté à la richesse, la politique à la gestion, la finalité aux moyens autonomisés alors que le but du système doit être l’autonomie de chacun et non pas la croissance ou la production pour la production ou le système pour le système. Ces très importantes critiques, qu’il faut intégrer aussi ne peuvent mener à refuser tout système. C’est pourtant la prétention néo-libérale de la société de marché, pure prétention qui ne prétend pas refléter la réalité d’ailleurs.

Moyennant quoi, au nom d’une liberté qu’on voudrait totale, délivrée de tout système on refuse toute liberté collective, réduisant la liberté à l’agitation individuelle ou l’adaptation à un changement subi, la politique se réduisant à la gestion des conflits sociaux. On ne saurait revenir à la vision d’un avenir mythique où tout volontarisme serait permis, il faudrait au contraire démythifier l’écologie comme bonheur suprême, utopie nostalgique. Que nous apporterait une telle liberté collective prête à toutes les folies ? Ce qui nous importe, c’est de pouvoir choisir nos vies. Pour que cette liberté soit effective il faut au contraire strictement la limiter par des considérations écologiques et systémiques, par une réflexion objectivante, un processus cognitif.

L’écologie-politique est donc le point de vue systémique et cognitif ayant clairement pour objectif l’autonomie de chacun, sa qualité de vie, le développement de ses capacités et non pas l’équilibre du système (la raison d’Etat). Cela n’empêche pas qu’un bon fonctionnement de l’État est indispensable pour la liberté de tous, mais cela ne doit pas lui donner une valeur en soi, autonome de la population qu’il organise. Penser qu’il ne peut exister de système qu’hétéronome, que la notion même de régulation réduit la vie au quantifiable et à sa négation biopolitique, c’est réfuter la possibilité même de l’écologie-politique et, en fin de compte, de notre survie. Il est vrai, par contre, que la théorie des systèmes pose des problèmes et qu’elle est travaillée par différents mysticismes, l’influence de penseurs hétérodoxes comme Lupasco alors qu’on peut y voir une prolongation plus ou moins maladroite ou géniale de la logique hégélienne. Le cognitivisme n’est pas dépourvu d’idéalisme, de simplismes, de naïvetés. L’écologie ne s’est pas dégagée encore de sa marginalité et de ses équivoques primitives mais cela n’enlève rien à sa nécessité pour notre temps. Ce n’est pas dans des idées vermoulues qu’on trouvera les réponses aux questions de l’avenir, seulement dans la construction du nouveau paradigme écologiste où la liberté devient autonomie et les “multitudes” conscientes de leurs diversités comme de leur destin commun.

http://etatsgeneraux.org/economie/index.htm

Zin Jean

Militant écologiste et libre théoricien né le 22 septembre 1953. De formation lacanienne, il rompt bientôt avec cette école. Passionné d'informatique aux débuts de la micro-informatique, il se retrouve au chômage après de nombreuses péripéties entrepreneuriales. Ouvre en 1997 le site Écologie révolutionnaire. En 1998, il « participe » activement au mouvement des chômeurs, grâce auquel il prend conscience de la possibilité et de l'importance d'un revenu d'existence, et se consacre désormais à sa réalisation comme base d'une écologie révolutionnaire, d'une sortie du salariat et du productivisme. En 1999, il s'occupe chez les Verts de politique sociale en faisant adopter la revendication d'un « Revenu social garanti ». Il poursuit sa critique du travail et s'efforce de participer au renouveau de l'écologie radicale. Il collabore à la Lettre Transversales sciences-culture de Jacques Robin. Publie en 2006 {L'Écologie politique à l'ère de l'information}, aux Editions Erès.