Economie politique des multitudes : mobilité du capital, mouvements sociaux et mouvement du capitalisme

Article pour la Revue du Collège International de Philosophie Que les mouvements sociaux ou mouvement tout court opèrent un déplacement, un portage tombe sous le sens ou plutôt est compris dans la définition. La nature de ce qui est déplacé, le poids de ce qui est porté, cela demeure en revanche plus obscur et moins trivial. Qu’il appartienne comme son propre, sa marque distinctive, à un mouvement et à fortiori au mouvement social (sommé, agrégé, articulé, juxtaposé, concaténé ?), de faire du sens social, rien aussi que de très normal. Mais à propos, si un mouvement fait sens, donc signe de quelque chose vers autre chose, que signe-t-il, de quoi est il signe, vers quoi fait-il signe?

Il peut aujourd’hui par sa seule existence ou consistance, (le lien qu’il tisse entre les lieux, les groupes), souligner paradoxalement l’absence de lien social, dans la temporalité commune et donc apparaître comme le plein d’un délié dans l’écriture de la vie. Il signalerait par césure, comme la scansion d’un silence ou d’un vide. Curieuse époché collective, qui opère une suspension terriblement efficace des fils intentionnels de l’institué. D’ordinaire, on le décrit : on examine avec une distance souvent pleine d’affectation ou en tout cas de précautions oratoires et méthodologiques, ce qu’il énonce ; puis on le rapporte à d’autres ordres, notamment à des champs de force censés expliquer son émergence, sa puissance de rupture, sa durée et son devenir prévisible. Après une phénoménologie intemporelle, suspendue, il y aurait place à l’interprétation. Ainsi un mouvement s’inscrirait dans une tendance ; il la contrarierait, il l’accélèrerait. Il contribuerait à l’équilibre d’un système, le déséquilibrerait, le rééquilibrerait. Mais à propos, pourquoi pas ne pas oublier non plus dans la description complète, l’exact inverse : cette immersion fusionnelle où l’on s’interdit la distance parce qu’elle nuit à l’action et au plaisir, suivi par la mémoire beaucoup plus complexe que la linéarité de la tendance ?

L’incontestable mouvement social (apparaître dans la sphère publique, dans la rue, est en soi un événement détaché de tout contenu, une forme pure a priori de la sensibilité politique)[[Ainsi l’identité des esclaves a moins affaire au passage d’un en soi à un pour soi, pensée soit comme la révélation d’une classe préexistante, soit comme le devenir classe, qu’à la pure visibilité du nombre. La politique gère le nombre ou plutôt conjure, tente de chevaucher et par là gouverne la puissance du nombre. qui s’est manifesté depuis Seattle est finalement un événement relativement simple dans son apparaître (les moyens de communication en répercute à l’infini les images, mais aussi les contre-images[[Voir par exemple, la bataille de l’image qui s’est déroulée lors du Rassemblement des antimondialistes à Gênes. ) pourtant fortement opaque dans sa direction : où veut-on en venir ? comment parler d’une intentionnalité du mouvement , comme s’il était doté d’une personnalité grammaticale ? Quand une partie significative des désobéissants[[C’est ainsi que s’appelèrent les militants issus des Centres Sociaux dans l’Italie des années 1980-1990. italiens « du mouvement et dans le mouvement » parle du « mouvement des mouvements » le désarroi de l’herméneutique est à son comble. En mauvaise part, la question est rhétorique et traduit surtout un déni de l’événement, même le plus flagrant, mais aussi, en bonne part : souligner l’ambivalence du mouvement, de tout mouvement (y compris le progrès qui est une forme de mouvement) qu’est-ce à dire sinon que si l’on peut avancer, l’on peut aussi reculer, que tout pas en avant peut nous conduire deux pas en arrière, ou que tout recul n’est pas une débâcle. La difficulté est de comprendre comment l’asymétrie, le déséquilibre produisent dans cette mise en forme du corps politique, un mouvement aussi indubitable que celui des kouroi de la Grèce archaïque. La dialectique a longtemps paru le moteur logique du mouvement et du devenir, dans une vulgarisation généralisatrice de Hegel (à laquelle Engels, avec sa dialectique de la nature, mit une main non négligeable)[[Chez l’auteur de la Phénoménologie de l’Esprit le mouvement doit se lire à l’inverse : le vrai comme résultat final dans le développement total du réel n’a pas besoin de moteur dialectique qui lui soit extérieur. La dialectique n’est jamais une méthode séparable du mouvement même de la totalité comme vrai et réel… Appliquée à la mondialisation, cette petite mécanique, qui, telle la prose de Monsieur Jourdain, est répandue chez les moins philosophes des chroniqueurs, a donné l’explication suivante : un mouvement, certes vigoureux, s’oppose à la mondialisation, mais cette dernière traduit elle-même le mouvement visible dans ses effets dévastateurs, de la puissance souvent abstraite des flux monétaires, des bilans des sociétés financières. Face à cette transformation, la gauche, lieu géométrique dans la tradition du mouvement et de la modernité, se serait ainsi pervertie. Dans cette nouvelle gigantomachie, les vrais modernes, sur lesquels est ainsi jetée l’opprobre, affronteraient les partisans de gauche de l’immobilité, devenus des anti-modernes. Ce plaidoyer des demi habiles sait tirer parti de quelques proximités troubles des anti-mondialistes avec les souverainistes (sur le refus du trans-national, de l’Europe supra-nationale) et sur un plan philosophique, de la forte critique de la notion de « progrès » dans la tradition radicale et républicaine anglaise et américaine telle qu’elle apparaît dans le travail deChristopher Lasch[[Christopher Lash, Le seul et vrai Paradis , une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, Climats, 2002, , puis de la crise de la modernité des avant-gardes nées de la Révolution d’Octobre.
Face à un capitalisme, qui a toujours prétendu incarner, ou plus exactement, a su se présenter comme le vecteur du mouvement, de la mobilité, l’opposition logique et systématique[[ Chateaubriand explique dans ses Mémoires d’outre-tombe, que l’opposition politique et parlementaire ne peut être que systématique. ne doit-elle pas nécessairement revendiquer l’immobilité ? Quand débuta ce qu’il faut bien appeler désormais une période de crise longue en 1974-75 du capitalisme et du Mouvement ouvrier, avec son cortège de délocalisations d’usines, de réduction du poids politique et statistique du travail des cols bleus apparurent, on vit fleurir en France un slogan « vivre et travailler au pays » ; l’opposition radicale au capitalisme, à ses exigences rationnelles, ne devait-elle pas se rassembler derrière le nouveau drapeau du « j’y suis, j’y reste » ? d’une résistance forte parce qu’immobile. La revendication de l’immobilité, l’éloge de la rigidité se trouvaient promus au rang de critère du caractère non récupérable donc révolutionnaire du mouvement social face à un véritable marketing de la flexibilité et risque. Cet argumentaire fut développé de façon théorique la plus élaborée par Jean-Paul de Gaudemar dans sa thèse La mobilité du capital[[Jean-Paul de Gaudemar, Mobilité du travail et accumulation du capital , Maspéro, 1976. . Si la plasticité, l’indifférence du travail abstrait à toute forme de travail concret, était la réelle source de la valeur, le refus de la force de travail à devenir marchandise et sur travail, puis sur valeur résidait dans son arrimage délibéré dans un territoire, un « pays ». La territorialisation était classée entièrement du côté anticapitaliste tandis que la déterritorialisation basculait entièrement de l’autre côté. Ce faisant, on glissait du caractère révolutionnaire du « nous voulons tout, tout de suite ! » italien [[Nous voulons tout ! , de Nanni Balestrini fut le livre emblématique de l’automne chaud italien. Il met en forme l’histoire d’un ouvrier de l’usine Fiat. , de l’opposition du ici et maintenant si souvent entendu en mai 68[[Les plus belles analyses philosophiques du ici et maintenant dans le mouvement de 1968 se trouvent, à mon sens chez Jean-François Lyotard. , à une stratégie de conquête de la durée (de la survie ? ) par l’immobilité. Face à la mobilité du capital, le contraire de la mobilité devenait révolutionnaire : le slogan des horlogers, les Lip, (« on produit, on vend, on se paye ») et le « guadarem lou Larzac »( les bergers contre les terrains de manoeuvre de l’armée) se trouvaient promus, chacun dans leur ordre, pointes les plus subversives du mouvement social. Que les choses fusent un peu plus complexes, c’est ce que les analyses de G. Deleuze et F. Guattari avaient fait apparaître dès l’Anti Œdipe puis dans Mille Plateaux avec une fondation philosophique du nomadisme. Si le capitalisme mondial intégré du second et le passage d’une société disciplinaire à une société de contrôle (par quoi le premier avait compris et saisi tout le suc de l’évolution des travaux de Michel Foucault), illustraient la conquête par le capital de la catégorie de mouvement et l’effet de résistance que pouvait représenter une territorialisation archaïque, elles mettaient aussi en garde sur la fixation paranoïaque d’une telle dyade et sur ses implications réactives et/ou réactionnaires : la voie de la subversion, d’une libération qui ne se figerait pas dans une hypostase paralysante, se trouvait plutôt dans une autre déterritorialisation, celle du corps sans organe, d’un usage et d’un déplacement des agencements machiniques qui n’étaient jamais unilatéralement orientés vers le contrôle. Il y avait même dans l’analyse deleuzienne et guattarienne un primat philosophique, ontologique dirait Antonio Negri, du mouvement sur l’immobilité. Le pouvoir du capitalisme et de ses dispositifs de contrôle se déployait beaucoup plus dans le ré-encodage, la re-territorialisation, la coupure des phylum que dans la fluidification ou de décodage, phénomènes ambivalents en eux-mêmes. Si nous prenons un autre filon de pensée, l’un des rares rameau vert du vieux tronc du marxisme occidental, l’operaisme italien[[ Nous nous permettons de renvoyer le lecteur, pour une analyse détaillée de l’opéraïsme italien à notre Introduction au livre d’Antonio Negri, (1989), The Politics of Subversion, A Manifesto for the Twenty-First Century, Polity Press, Oxford, UK, pp. 1-44 .
, nous trouvons la même tendance. Mario Tronti, dans son ouvrage majeur, Ouvriers et capital, dès 1966, expliquait qu’il fallait lire le secret du dynamisme du rapport de production capitaliste, son incessante transformation, dans les mouvements…non de l’accumulation, mais de la classe ouvrière[[Mario Tronti, Ouvriers et capital, traduction française 1977, Christian Bourgois, Paris ; c’est dans l’essai central du livre et dans la post-face à la seconde édition 1970, que l’on trouve le programme de recherche de transformer le point de vue de lecture de l’histoire de l’accumulation du capital et des bouleversements techniques. Ce qui s’exprime dans le vocabulaire du point de vue « ouvrier » face au point de vue du « capital » pour une seule et même situation (terminologie commune aux différentes branches du mouvement ouvrier, y compris la très classique et stalinienne distinction de la « science bourgeoise et science prolétarienne » ou la dualité à la Bourdieu (dominant/dominé) présente en fait une caractéristique plus discriminante et finalement plus éclairante : celui de la mobilité, de la fuite et celle de la fixation comme j’ai essayé de le reconstituer dans ma relecture de l’accumulation primitive continuée et des migrations internationales dans De l’esclavage au salariat, PUF, 1998, Paris. .Au lieu de lire la célèbre phrase : l’accumulation du capital, c’est l’accumulation du proletariat comme une déduction des mouvements du prolétariat à partir des mouvements du capital compris comme un état de l’économie, il faisait de la seconde partie de la phrase l’explicans plutôt que l’explicandi. Dans l’ensemble du courant operaïste italien, il devint courant dans les années 1960-1980 de distinguer la composition de classe, sa décomposition par la restructuration capitaliste (essentiellement l’introduction du progrès technique qui implique l’accumulation de capital fixe) et sa recomposition qui lui reconférait l’initiative et la liberté de mouvement, l’analyse refusant de séparer, comme cela se faisait d’ordinaire dans la tradition objectiviste et scientiste du marxisme officiel aussi bien occidental que soviétique, les niveaux financiers, technologiques, sociologiques et subjectifs ou politiques. Dans une telle théorie, dont la sophistication et le caractère dynamique passa largement inaperçue, il existe un décalage constant des rythmes et des phases ainsi qu’une inversion radicale de la hiérarchie des composantes : l’accumulation du capital découle de la constitution des rapports de classe (la prolétarisation), la constitution d’une classe des capitalistes de ses besoins de contrôle de l’unification (composition) de la classe ouvrière, la technologie et l’état donné de mise en œuvre de la composition technique du capital des besoins de contourner le pouvoir perpétuellement menaçant du prolétariat, de la classe ouvrière, du salariat. Les rapports de classe précèdent les rapports de production écrivait Tronti (historiquement, logiquement comme disaient Hegel et Marx), politiquement (dirais-je si l’on conçoit que ce point de vue, subjectif partiel, partial relève beaucoup plus de la tradition sophistique grecque au sens où Barbara Cassin nous l’a restituée, que d’un discours visant à exprimer la totalité des points de vues sur la totalité du devenir). Dans l’opéraïsme, le primum mobile part du pouvoir de socialisation des brassiers, du prolétariat, de la classe ouvrière supérieur à celui des conditions du travail (le capital)[[Nous renvoyons ici Pour une présentation détaillée de cette articulation voir nos contributions ( 1986) , “L’opéraïsme italien : organisation/représentation / idéologie ou la composition de classe revisitée”, in Marie-Blanche Tahon & André Corten (Eds.) , L’Italie : le philosophe et le gendarme, Actes du Colloque de Montréal, VLB Editeur, Montréal, pp. 37-60, ainsi qu’à notre Postface de l’édition portugaise d’Operarios e Capital, Afrontamento, O Porto, 1976.
. Voir tout le capital dans la classe ouvrière, tel est le point de vue ouvrier, qui suppose en même temps la possibilité d’un autre point de vue, celui de la science académique et des sociologues d’entreprises qui présentent toujours toute la classe ouvrière dans le capital , qui subordonnent ses mouvements aux espace objectivement déterminés par le trop fameux « développement des forces productives ». L’humanisme raisonnable ou échevelé viennent s’emboîter parfaitement avec « l’économicisme »[[Sur ce plan, il y a une incontestable convergence entre M. Tronti et le L. Althusser de La réponse à John Lewis, Maspéro, 1969, comme avec E. Balibar, Cinq études du matérialisme historique, Maspéro, 1975. . De façon provocatrice, Tronti indiquait que dans le rapport de production, la classe ouvrière peut être exploitée (et encore pas toujours), mais pas dominée au sens d’un assujettissement, d’une interpellation effective et que la socialisation croissante de la relation salariée traduisait le besoin de contrôler par la société puis par le pouvoir de la science, une relation nécessaire instable, asymétrique. Ce renversement radical du pour au contre explique aussi le peu de sympathie de l’opéraïsme pour l’idéologie, considérée comme toujours nocive, pour le socialisme réel qui voyait le capitalisme comme l’irrationalité et la classe ouvrière comme porteuse de la rationalité planificatrice, pour la politique institutionnelle (donc le gramscisme dans le mouvement communiste)[[On pourra consulter en italien Guido Borio, Francesca Pozzi et Gigi Rogerro, (2002) Futuro Anteriore, Dai Quaderni Rossi ai movimenti globali : richezze e limiti del operaismo italiano, Derivi Approdi, Roma, Bien documenté sur l’historique de l’operaïsme, . Si on le considère sous l’angle d’un programme de recherche, par rapport aux autres programmes de recherche disponibles, ce monisme unilatéral de l’opéraïsme s’est avéré une des rares portes de sortie théorique du « marxisme des bègues »(Bordiga) qui n’ait pas fini dans un abandon progressif ou palinodique du marxisme tout court.
Néanmoins, sur le plan proprement pratique ou politique, le bilan est sans doute beaucoup plus en demi-teintes. L’opéraisme italien échoue entre 1975 et 1980 , tout comme le gauchisme français à incarner une alternative au communisme historique qu’elle soit intérieur (entrisme) ou extérieur ; la seule régénération qui se produira partout en Europe, c’est celle de la social-démocratie au Nord comme au sud de l’Europe. Même échec des petits partis, même échec des mouvements sociaux ou communautaires, même échec aussi des différentes variantes de groupes armés. Mai 68, Printemps de Prague, Automne chaud en 1969, il n’est pas jusqu’à la seule révolution depuis les années vingt, la Révolution des Œillets portugaise qui ne se termine en simple alternance et création d’une démocratie ressemblant à s’y méprendre à ses voisins. Avec le recul, on peut considérer que seule, l’écologie, avec l’apparition des partis verts, s’est traduite par une transformation durable du champ de force institutionnel et du système des partis politiques à gauche. Les mouvements sociaux de contestation ont eu en revanche un impact profond sur la société dans ses composantes d’ordinaire les plus immobiles (représentations de la normalité dans le domaine de la famille, de la sexualité, du corps, du travail) , mais sur le plan systémique après la première guerre du Golfe persique, l’économie de marché tout ce qu’il y a de plus capitaliste devenait partout la règle en dehors de pays musée comme Cuba ou la Corée du Nord.
Néanmoins après une période de latence ou d’éclipse, et le K.O debout que fut pour beaucoup l’écroulement des références alternatives incarnées quelque part dans le monde (en particulier celles du socialisme réel de Tien-An Men à l’écroulement de l’Union Soviétique et à la réunification allemande), la contestation réapparut à partir de 1995. Et la question de l’impact possible du mouvement social s’est reposée. Sous une forme entièrement nouvelle toutefois : la disparition du modèle communiste des pays de socialisme réel comme référence politique, laissa la place à des formes cancéreuses d’opposition tribunicienne : le populisme d’extrême droite et l’intégrisme religieux ( le protestant et l’islamique des trois rameaux sunnite, salaafiste et chiite) ; d’autre part l’opposition se dé-nationalisa encore plus vite que les privatisations économiques. Le nationalisme dans un seul pays, ne paraît plus une alternative au socialisme dans un seul pays ( avec deux exceptions de taille due précisément ….à la taille : celles des Etats-Unis post 11 septembre et de la Chine post Tien-An-Men). La génération Seattle s’oppose à la mondialisation, comme la contestation interne s’oppose directement à Bruxelles en Europe et à la tentative de doter l’Union Européenne d’une constitution. S’agit-il d’une nouvelle cure d’opposition frontale ?

Les limites de cette « opposition » systématique se sont pourtant révélées au fur et à mesure des progrès foudroyants de la mondialisation, qui a cantonné le refus des délocalisations à des batailles toujours plus défensives pour la sauvegarde de l’emploi (hier industriel, aujourd’hui tertiaire, demain des secteurs déqualifiés ou massivement répandus du travail banal de saisie de données informatiques). Est apparu progressivement le soupçon que l’adversaire le plus consistant de la mondialisation pourrait bien être non pas le refus de la mondialisation mais une « autre mondialisation ». Le bon argument contre le fameux TINA « there is no alternative » (il n’y a pas d’alternative) de Margaret Thatcher n’était peut-être pas : A bas la mondialisation ! mais le slogan des manifestants du second forum social mondial de Porto Alegre de février 2002 : otro mundo è possivel (un autre monde est possible) ! Dès lors, les adversaires de la mondialisation néo-libérale, se sont de moins en moins appelés des anti-mondialistes et ont revendiqué le terme d’altermondialistes pour éviter le faux dilemme où l’on voulait les enfermer . Cette revendication d’une autre globalisation est sensible dans le slogan écologiste : une seule planète ! pour revendiquer un traitement global des questions de pollution, de réchauffement climatique, de gaspillage irréversible de ressources rares non renouvelables. A la totalisation fictive et idéologique, s’oppose alors la globalisation entendue comme la prise en compte de ce qui a été escamoté ou renvoyé dans un extérieur bien commode, ce que les économistes appellent les effets externes[[Y. Moulier Boutang (1997) ), “La revanche des externalités, Globalisation des économies, externalités, mobilité, transformation de l’économie et de l’intervention publique ” , in Futur Antérieur, n° 39-40, septembre 1996, pp. 39-70, Syllepse, Paris.
. D’autre part, le mouvement altermondialiste bien vivace sur le plan politique et idéologique, peut-il ancrer théoriquement le concept de résistance dans une compréhension cinéthique où la résistance est un frein, une dissipation d’énergie qui ralentissent le mouvement sur sa trajectoire. Certes, si l’on admet que l’humaine politique évolue dans un champ multigravitationnel, dans un espace-temps courbe plus proche des géométries non euclidiennes que dans l’espace vide (au frottement près) de la géométrique de la balistique terrestre, une résistance cinéthique peut produire des effets bien plus puissant qu’un freinage du mouvement et déterminer une trajectoire imprévisible et non plus le simple prolongement d’une tendance rectilingue uniforme ou la résultante d’un simple couple de forces. Mais, comme l’a souligné la mathématicienneTatiana Roque, sortir de la dialectique du mouvement de la cinéthique, suppose trouver un concept positif de la résistance[[Tatiana Roque, « O conceito positivo de resistência », Colloque Resistências, Rio de Janeiro, 22 novembre 2002, UFRJ. . Celui de résistance électrique qui produit de la lumière paraît intéressant parce qu’il nous fait échapper à l’emprise d’une dialectique mouvement/immobilité.
Quel est en effet, l’enjeu de cette transformation vécue plus vite sur le plan global et mondial que sur le plan national ou local ? Rien moins que le passage à une théorie différentialiste, non dialectique de la transformation sociale et politique. Le devenir autre de la mondialisation est une perspective transformatrice : réforme, révolution, révolte et subversion, exploitation et libération ces vénérables couples hérités des XIX° et XX° siècle, y sont nécessairement refondus.
Comment exprimer ce mouvement qui procède par différenciation, décalage bien plus que par opposition binaire ? Dans le cas de la mondialisation, on ne saurait opposer le monde initial noté M1 (d’un capitalisme archaïque, habité encore par la contradiction) au monde final M2 du « capitalisme mondial intégré » (F. Guattari) en faisant de la mondialisation le passage, la transition entre les deux. Dans un tel schéma, comme le remarquait Ulrich Beck[[U. Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation, Paris, Alto Aubier 2002, p. 519, toutes les formes d’opposition à la mondialisation sont en fait comme l’opposition de sa Majesté et non à sa Majesté, elles sont fonctionnelles à la mondialisation ; elles contribuent à l’accélérer.
Autrement dit, si nous représentons le problème de façon figurée, nous dirons que la vision classique, dialectique de la mondialisation (celle justement dont nous cherchons à nous écarter) aboutir au schéma 1[[J’emprunte une partie de l’exposé de cette représentation de la mondialisation à mon exposé lors d’un débat “¿Es posible otro mundo?” tenu le 23 février 2004 organisé par l’Institut Français de Saragosse, le Département de Philosophie et le département de Philologie française de l’Université de Saragosse et l’Institut français de Bilbao avec Emmanuel Renault, Elvira Burgos Díaz et José. Luiz. Rodriguez García.

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Dans ce schéma, la mondialisation constitue la thèse, le mouvement anti-globalisation l’antithèse et la mondialisation accélérée (Beck) ou passage au Monde 2, la synthèse. Une synthèse bien sage, bien dialectique. Le caractère subalterne, déjà toujours prévu, bref, inclus du mouvement social qui figure en double trait sur le schéma 1, est facilement démontrable. A la limite, la contestation du mouvement social, joue le rôle d’un agent catalysant. Peu importent sa constitution, sa composition : ces dernières se retrouvent inchangées au terme de la réaction ou bien reconstituées telles quelles, tandis la mondialisation ou globalisation n’en constituent que la transition, la fausse discontinuité, une illusion, un mythe sorélien par quoi les sociétés conservatrices se meuvent quand même et se mobilisent pour vaincre leur propre inertie[[Le schéma wébérien du pouvoir charismatique s’inscrit parfaitement dans ce cadre.

Figure 1 Schéma ternaire et dialectique de la mondialisation

Le non à la mondialisation, dans le premier schéma est un moment résorbé à la troisième étape dans le résultat final, comme une ellipse tangente à la trajectoire.
Mais si l’on explore un schéma a dialectique, para dialectique (j’entends la prise en compte des effets de la fuite et non de la négation comme je l’ai exploré à propos de la genèse du salariat à partir de la fuite des esclaves[[Nous renvoyons à notre livre De l’esclavage au salariat , Paris, PUF, 1998, ainsi qu’à notre article « Le combat du maître et de l’esclave revisité », in Multitudes, n° 6 , disponible en ligne sur le site de la revue < http://multitudes.samizdat.net> .) on arrive à la figure 2 suivante un peu plus complexe, moins binaire.

Comment refuser ce cadre dialectique ? Certainement pas de façon dialectique. Penser le mouvement a-dialectiquement à partir de la différence et de la répétition créatrice tardienne par exemple[[Maurizio Lazzarato, Puissance de l’invention, La psychologie économique de Gabriel Tarde, Les Empêcheurs de penser en rond, Le Seuil, Paris, 2002. , ce n’est pas pour autant se glisser (et se laisser piéger ?) dans le moule de la « pensée faible » ou d’un post modernisme qui traquerait toute détermination ou direction comme un insupportable totalitarisme. De façon plus serrée, le combat du maître et de l’esclave n’est pas une lutte à mort pour la reconnaissance, mais une lutte pour la sur-vie, la vie qui commence au-delà des frontières du Royaume de Pharaon, une fuite, un magistral non à l’invitation maligne au combat, un refus de combattre quand ce dernier ne peut au mieux que vous fixer face au commandeur, à Parménide, à l’Etat. Non pas la figure sublime individuelle (commode) d’Antigone, de la transcendance de l’ailleurs /au-delà face à l’Etat, au collectif incarné dans l’Etat ici et maintenant, mais l’immanence de la fuite de milliers d’agents qui passe outre. La prière-injonction adressée à Pharaon est de laisser le peuple s’en aller, et ainsi de le laisser quitte de lui : au-delà de l’obéissance et de la désobéissance, au delà de la loi. Exode, exit, sortie __ aiei. Le peuple hébreux ne veut pas du statut d’une minorité, ni devenir majorité[[Symptomatique au demeurant que le père de la psychanalyse voie en Moïse un prince Egyptien monothéiste ayant manqué la fondation d’une nouvelle dynastie. . Le Dieu des Hébreux qui seul combat dans l’affaire, ne cherche pas à s’imposer sur le territoire de l’Egypte. Moïse ne veut pas d’une nouvelle loi en Egypte qui aurait réparé l’injustice et reconstruit la totalité historiale de la servitude, de son abolition et de sa réconciliation. Sa seule totalité est l’intensité de la libération absolue même au prix du désert en quittant l’étroite bande de vie autour du Nil pour s’enfoncer dans le Sinaï. L’acte de sécession est fondateur, initial, ontologique. Pour l’esclave individuel ou collectif, le maître ne saurait être ni l’ami, ni l’ennemi, encore moins l’adversaire ; car à l’adversaire, il convient de faire face, et ce face à face est la construction d’un rapport d’égalité sur une inégalité radicale. Avant la politique de l’égalité de Rancière, au royaume de l’esclavage par quoi commence plusoumoinstoutenature,accepterl’égalité des preux, du combat des adversaires, les règles de la lutte, qui visent à rendre vivable donc durable la relation, serait l’erreur irrémédiable.Le laisser être, cette sérénité sur laquelle viennent butter toutes les tentatives d’inclusion, ne se gagne pas par la lutte sur place,mais par le mouvement vers la configuration de terrain où il devient possible. Si en Egypte, dans « l’habitation » des plantations, dans les plaines fertiles, derrière les murs d’enceinte de la fabrique[[Par exemple celle des chantiers navals à la fin du XVIII° siècle comme le montre P. Lindebaugh dans The London Hanged, (1995), chapitre 11, (PP 371-401) quand il analyse la restructuration opérée par l’ingénieur Samuel Bentham. , dans l’étroite Europe des XVII° au XX° siècles, le terrain est contraire, la forme la plus haute de la lutte sera de la refuser, de fuir ailleurs. Et tous les appels à la voie de la prise de parole ne résisteront pas à l’appel du grand large.L’esclave sait, bien avant les règles de la guérilla du Général Giap, que l‘égalité du combat est une ruse grossière de la raison. Que la prise de parole est l’amorce de la domestication. Que ce qui commence par la lutte à mort réelle dans la guerre, simulée dans la paix, se termine dans l’homologie et la répétition sans différence. La seule transcendance dans le non initial de l’esclave est cette région de dissimilitude infinie (le désert) vis-à-vis des voies dialectiques de la lutte, de la controverse. L’autre n’est pas le contraire, encore moins le contradictoire. Il commence à côté, légèrement décalé et pourtant abyssalement distant ; il est d’un autre ordre.
En décalage endémique, récurent, mais imprévisible, ce mouvement affecte en permanence la société. La transformation sociale se produit au moins autant par un décollement continu des conventions, des contrats, de la langue que par la lutte représentée, la gigantomachie mythologique de la lutte de classe, surtout lorsque cette dernière se trouve inscrite en lettre d’or au frontispice des monuments des régimes « révolutionnaires ».

Ainsi, partons de l’état de mondialisation atteint par le monde du capitalisme historique (Wallerstein) (faisant ici abstraction de sa généalogie, car elle-même remonte à d’autres fuites, à d’autre nons initiaux)[[La constitution de l’absolutisme et de l’Etat moderne est contemporaine de la première mondialisation du XV° au XVII° siècle. . Il s’agit d’un ordre international (le concert des Nations dès le XVIII° siècle, devenu l’assemblée des Nations et des peuples au XX°). Le devenir Empire esquissé sous domination nationale au XIX° siècle, réamorcé après la faillite de la Société des Nations, puis celle du contre-Empire socialiste, affecte durablement aujourd’hui l’ordre international et particulièrement en Europe en train de s’unifier depuis une cinquantaine d’années. Mais de même que la naissance des Etats-Unis peut être lu comme le résultat de la fuite extérieure de l’Europe par 70 millions d’hommes entre 1620 et 1920 (dont 50 entre 1820 et 1920), la naissance de l’Union Européenne procède, elle d’une fuite intérieure de l’Etat national et des valeurs portées depuis les croisades, la conquête du Nouveau Monde et enfin la colonisation européenne[[Sur le contenu de cette Europe post-nationale, nous renvoyons à notre contribution, (2004) « Logique, langage d
Ainsi « l’internationalisation du capital »[[Voir les travaux de Christian Palloix ainsi que l’Accumulation à l’échelle mondiale de Samir Amin. marquée par l’émergence de firmes transnationales qui ne se confondent plus avec l’espace, ni avec la gouvernementalité de l’Etat Nation, et celle d’ensemble pluri-nationaux qui bousculent les lisières traditionnelles du fédéralisme et du confédéralisme[[Témoin de ce caractère hybride, l’expression forgée par Jacques Delors qui est a priori un oxymore logique de l’union Européenne comme d’une Fédération d’Etats Nations , ne peut pas être conçue comme un mouvement du capitalisme sponte sua. Ce dernier n’est ni un automate ni automatique, c’est-à-dire possèdant en lui-même les ressources de son propre mouvement. L’internationalisation surgit parce qu’elle offre la solution à un double problème de contrôle : l’usage de la restructuration technologique (la voie royale de la modification des rapports de pouvoir au sein de l’entreprise) implique un recours constant à l’introduction du progrès technique et au machinisme ; mais ces derniers impliquent des investissements de plus en plus lourds qui ne deviennent rentables qu’en fonction d’un volume de production donnée que les économistes appellent les « économies d’échelle ». La concurrence inter-capitaliste n’est pas le primum mobile de la recherche constante d’économie d’échelle et de cette course à la croissance ; la théorie économique a montré deux résultats qui sont à peu près admis par presque toutes les chapelles intellectuelles : 1) la recherche de la maximisation du profit ne se confond pas avec la maximisation de la taille de l’entreprise ou du marché ; 2) la conquête de position de monopole ou d’oligopole constitue une tendance bien plus représentative que le modèle walrasien d’une myriade de petits producteurs de poids égal subissant les prix sans capacité de les faire) . Ce n’est pas un hasard si l’on retrouve l’idée que le capitalisme ne se confond pas avec le marché dans les plus deux plus puissantes analyse synthétique du capitalisme comme phénomène historique ; aussi bien chez Marx que chez Fernand Braudel. Il faut distinguer le marché comme mécanisme d’allocation de ressources abstrait obéissant aux cinq conditions dégagées par l’analyser néo-classique ( dont la condition d’atomicité des agents et d’absence d’interraction en fait un fascinant rasoir d’Ockham, mais un rasoir purement virtuel) et le marché comme forme et idéologie du pouvoir. Le marché est à la firme monopoliste et transnationale ce que la souveraineté est à l’Etat Nation : son attribut symbolique par excellence, la marque insigne de son pouvoir d’exercer sur autrui et ses sujets ce qu’il ne s’applique pas à lui-même. De la même façon, la partie la plus nouvelle de notre travail sur l’esclavage, le marché du travail et le salariat est d’avoir mis en rapport la concurrence inter-capitalistique ( à propos pourquoi les entreprises se feraient-elles concurrences quand il est tellement plus reposant pour la maximisation des profit commed pour leur survie de procéder par cartel ou par monopole ?) avec l’intensité de la fuite des salariés.

Si nous revenons au schéma 2, et sur un plan plus empirique, le mouvement qui travaille le monde des nations et l’ordre international, dès les années soixante, est essentiellement un mouvement de fuite, de défection bien plus qu’un mouvement de résistance frontale. Ce mouvement a-dialectique parce qu’il se refuse au jeu facile de l’homologie et à se transformer en opposition de sa majesté, produit des mouvements d’imitation, répétition, mimétisme, déformation, contournement . Ces mouvements affectent l’équilibre du système, sa stabilité, sa profitabilité (c’est-à-dire l’espérance stable ou prévisible de profit sur tout investissement). La réaction capitaliste est, à son tour, soit dialectique (frontale : élimination, ou cooptation après neutralisation) soit différentialiste mimant à son tour le mouvement différentialiste du mouvement social (la mithridatisation paraît un assez bon exemple, mais la fuite des capitaux, la délocalisation paraît aussi une pratique courante). Néanmoins, il existe une différence, une asymétrie symétrique qui est résumée dans les tableaux 1 et 2:

Tableau 1 Pondération des composantes dialectique et différentialiste dans les mouvements antagonistes

|Nature du processus d’opposition/résistance |Mouvement
social |Mouvement du capital |
|Dialectique |Secondaire, tactique |Principale
stratégique |
|Différentialiste |Principale
stratégique |Secondaire
tactique |

Aucun des mouvements antagonistes ne recourt à un seul type d’oppositions ; mais dans l’agône (le combat) indéfini à partir duquel se constituent les protagonistes, comme dans la lutte de classe marxienne ( à la différence de la lutte de classes de l’historien Augustin Thierry), les deux classes sociales ne préexistent pas à l’affrontement, les places ne sont pas interchangeables au décalage temporel près (comme dans le combat du maître et de l’esclave dans lequel l’esclave d’aujourd’hui est le maître de demain et reprendra exactement la même séquence). Pourquoi cette irréversibilité de place, quel que soit le décalage temporel ? Parce que l’opposition différentialiste reste la forme dominante, stratégique du mouvement social, tandis que l’opposition dialectique demeure la forme par excellence du capital comme mouvement de contrôle. Pour les formes secondaires , elles ne jouent qu’un rôle subalterne, conditionné et instrumental, tactique de court terme. Le mouvement social, en tant que mouvement, c’est-à-dire porteur d’une dynamique d’innovation ou de progrès, ne fait qu’un usage instrumental de l’opposition dialectique ; un usage méthodique et formel, un usage par conséquent non hégélien. Je crois que c’est là le secret de la fonction tribunicienne du Parti communiste si justement rélevé par Georges Lavau. Un parti d’opposition qui récuse d’avance l’exercice du pouvoir comme compromis et reconnaissance de l’adversaire et d’une homologie avec ce dernier, peut ne pas compromettre sa fonction principale différentialiste. Si la dialectique perd sa place subalterne et devient dominante, il est prévisible, selon notre schéma que l’opposition deviendra un moment de la dialectique du maître (en l’espèce le capital comme système de domination probable). Réciproquement, le capital, comme contrôle d’un rapport social, ne fait qu’un usage tactique d’une imitation différentialiste du mouvement social. Lorsqu’il se laisse trop entraîner sur la voie du mimétisme différentialiste , on a ces rares mais explosifs moments où les exploités dominent le rapport social ; ces quelques phases révolutionnaires ou de réformisme accéléré qui ne parviennent plus à remettre en route la dialectique du pouvoir du maître.
Le deuxième facteur d’asymétrie dans la relation dynamique se trouve résumé dans le tableau 2. Si nous reprenons la célèbre distinction d’A. O . Hirschman entre la voie de la défection (Exit) et la voie de la prise de parole (Voice) [[Nous avons fait un usage presque systématique de cette distinction dans notre travail sur l’esclavage et sur les migrations internationales. Nous accordons, contrairement à Hirschman, une priorité à la voie de la fuite, de l’exode pour deux raisons : a) dans les relations de pouvoir asymétriques, ceux qui sont placés en situation à priori défavorable ( quelle que soit la forme que revêt cette infériorisation : de pure force instantanée, de rapports juridiques ou institutionnels) recourent plus souvent à la défection qu’à la prise de parole ; historiquement les prises de paroles réelles (nous ne parlons pas de la représentation continuée, récurrente, comme la création du même nom, de ce pouvoir constituant fondateur) sont plutôt exceptionnelles ; b) la fuite , le non initial qui n’est pas la négation déterminée d’un contenu posé initialement , permet d’échapper à la dialectique hégélienne. Il existe à notre sens un parallélisme entre la réévaluation du poids de la fuite et de la défection et celui des externalités qu’elles soient positives ou négatives ( voir notre entretien « l’Art de la fugue »dans la Revue Vacarme, n° 8, Mai, pp. 3-8.) ; ainsi que (2001), “ La troisième transition du capitalisme : exode du travail productif et externalités” in A. Corsani, P. Dieuaide et C. Azaïs, (Eds) Vers un capitalisme cognitif, Entre mutation du travail et territoire, L’Harmattan, Paris, pp. 133-150.

et que nous cherchons à exprimer quelles est leur part respective dans chacune des combinaisons dégagées dans le tableau 1, nous constatons que l’asymétrie s’approfondit.
Si nous considérons les mouvements du capitalisme comme système de pouvoir global, nous qui fonctionne de façon dominante à l’opposition dialectique, c’est la voie de la prise de parole qui est la plus fréquente, une prise de parole sur injonction et son résultat est une régulation politique. La voie de la défection, de la soustraction à la prise de parole est plus accidentelle ou occasionnelle ; mais elle peut comprendre les régimes autoritaires ou contre-révolutionnaires qui passent des compromis implicites avec le mouvement social sans jamais leur reconnaître le droit à la prise de parole en les excluant. Dans le cas beaucoup plus rare et tactique, ou le capitalisme fonctionne de façon différentialiste dans la relation d’opposition, nous trouvons un usage partagé (cela veut dire qu’aucun ne l’emporte nettement) des voies de la prise de parole et de la défection. La première produit de la séduction, immunise le système en lui inoculant de façon homéopathique les facteurs de subversion du corps social, apprivoise et coopte de façon permanente des leaders des mouvements sociaux ; Elle intègre sociologiquement là où la voie dominante dialectique le fait par la reconnaissance à l’accès à des droits politiques . La seconde, particulièrement pratiquée en ces temps de mondialisation accélérée, cherche à esquiver le caractère frontal, dialectique, des affrontements sociaux et produit deux détours particulièrement en cause actuellement, la financiarisation de l’économie qui permet de couper court aux instances de régulations implicites et explicites démocratiques, la délocalisation et la fuite en avant dans les économies d’échelle (évoquées plus haut).

Tableau 2 Pondération de la voie Exit et de la voie Voice dans les types d’opposition présidant à la dynamiquedu capitalisme et des mouvements de la société.

| |Voie de la défection (Exit) |Prise de parole (Voice) |
|Opposition Dialectique Principale | Déstabilisatrice et accidentelle, exclusion contre- révolution |Dominante, régulation constituée, injonction à la prise de parole |
|Opposition dialectique secondaire |Dominante, prise de distance
Délégitimation, subversion, transgression. |Secondaire, Rare, Mimétisme décalé révolution Prise de parole non sollicitée |
|Opposition différentialiste principale |Dominante, systématique et constructive et constituante a contrario, libération |Secondaire, systématique fonction tribunicienne de représentation de la révolution passée ou à venir, mythe politique |
|Opposition différentialiste
secondaire |Esquive de la lutte de classes, détour par le financier, Délocalisation
|Immunisation, domestication, séduction, apprivoisement
Intégration |

Du côté des mouvements sociaux dont le régime ordinaire est, de façon dominante, différentialiste, c’est la voie de la défection qui l’emporte nettement par son caractère systématique, continue, pas son action sur le système juridique. Il s’agit d’une puissance constituante et non d’un pouvoir constituant qui obtient des modification des régulations juuridiques par sa non participation, par son excès de fuite. On trouve un exemple de ce type de détermination, lorsque Eugène Genovese, analyse dans son grand livre Roll on, Roll on Jordan, la façon dont on peut lire en creux , dans l’effroyable législation esclavagiste nord-américaine, le poids des Noirs dans le Sud, l’hommage du vice à la vertu . A l’autre extrémité de ce même fil, on trouve la libération de la domination. Le versant de la prise de parole de cette forme d’opposition différentialiste, est elle aussi systématique ; elle vise à la libération des esprits, de la mémoire en secrétant des représentations de la révolution passée ou à venir . Le fameux mythe sorélien, l’idéologie et la culture politique révolutionnaire ou réformistes relèvent de cette fonction tribunicienne. L’objectif n’est pas alors la prise du pouvoir pratique, de l’appareil d’Etat, mais la lutte pour la libération ou la préservation des espaces de la liberté des esprits.
Il reste à préciser le rôle secondaire, mais non moins réel de l’opposition de type dialectique dans les mouvements sociaux. On le trouve résumé, dans la deuxième ligne du Tableau 2. La voie de la défection est encore dominante et systématique. Mais elle produit essentiellement une distance vis-à-vis de l’idéologie dominante, elle opère une déconstruction qui délégitime et subvertit la norme. La voie de la prise de parole est beaucoup plus rare ( ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas des effets considérables quand elle se produit). Le mimétisme décalé des institutions existantes aboutit parfois à une prise de parole non sollicitée qui se transforme en prise du pouvoir. Contrairement à la case supérieure de la même colonne sur la première ligne, la prise de parole n’est plus régulatrice mais révolutionnaire ; elle engendre un autre ordre.

Ainsi on s’aperçoit que la dissymétrie des mouvements tient non seulement à la pondération inverse et complémentaire entre dialectique et différentialisme dans l’opposition, mais aussi au redoublement de cette asymétrie entre la pondération de la défection et de la prise de parole. Les mouvements sociaux recourent plus souvent et systématiquement à la voie Exit et la lutte contre la domination est davantage leur pain quotidien que la lutte contre l’exploitation, même si la révolution représente une configuration extrêmement puissante, mais rarissime.

Si nous retenons de Marx, non pas le plus doué des disciples de Hegel, mais l’analyste le plus aigu du capitalisme de son temps, non pas de l’Esprit du Temps mais du temps tout court, Marx comme le plus grand sociologue du capitalisme industriel ( Raniero Panzieri dans l’Enquête ouvrière, anthologie des Quaderni Rossi), cela devrait nous indiquer qu’une théorie des mouvements sociaux différentialistes, demeure sans pertinence historiquement déterminée (tout à la fois interprétation et jugement de valeur) si son articulation, ou son encastrement (embeddedness) se font avec une théorie indéterminée du mouvement de la société, et horresco referens, du mouvement du capitalisme actuel . Certes l’illusion du clerc est grande, surtout en ces temps de déclin des grandes idéologies et de retour de la sentimentalité religieuse sectaire (penser chaud dans un corps froid dirait Sloterdijk) au centre et d’acmé des fondamentalismes aux marges (intensité des formes de vie, pauvreté des contenus), de voir passer la raison à cheval et d’assister tous les jours à la bataille d’Iéna. Mais le mouvement de la finance mondiale est finalement plus amusant à observer que les mouvements des divisions. Comprendre ce monde, rien que ce monde, ne pas pleurer, ne pas rire. Certes, c’est postuler qu’il y a quelque chose à comprendre, qu’un mouvement du monde est lisible. Que ce qui meut le monde mérite plus que les explications tout aussi tautologiques de l’appât du gain (l’homo oec l’accumulation ? Il suffit d’ajouter un petit mot : le pouvoir pour que les explications sur le mouvement du capitalisme oeconomicus) ou que l’accumulation du capital (la vertu dormitive de la mondialisation) ou encore la volonté de tout marchandiser[[Même l’insondable niveau de vulgarité cynique d’un Patrick Lelay responsable de TF1 déclarant que le savoir faire de la chaîne était de rendre par les émissions idoines, l’attention cérébrale des spectateurs disponible aux publicité de Coca Cola en dit plus long sur les transformations de la forme valeur aujourd‘hui que biens des prétendus traités d’économie politique et de critique de ladite économie politique. . Qu’est-ce qui fait courir le monde ? Allons regarder du côté des transformations de la population, du salariat, et acceptons l’idée ( que j’ai développée ailleurs), d’une véritable mue corrélative du capitalisme , donc d’un troisième capitalisme historique et le mouvement de la mondialisation reprendra de l’ambivalence, des couleurs et des possibilités d’y intervenir autrement que comme le chœur de la tragédie grecque.

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).