En revue Multitudes

Article paru dans l’Humanité du 5 septembre 2001De Porto Alegre à Gênes, de la ville au monde, de ” la crise de l’universel ” à la tentative d’une ” Géopolitique de la connaissance “, le numéro 6 de la revue Multitudes (1) réunit, à l’enseigne de ” Raison métisse “, un ensemble de textes visant à hâter la repensée de la ” mondialité “, passant, entre autres, le ” républicanisme ” français au crible afin de faire droit au projet de ” reconstruire les conditions d’un autre savoir “. Car si l’âge moderne est celui du ” sujet où le vrai n’est pas seulement conscience de soi, raison, et pas simplement résultat de la totalité “, ainsi que le note Yann Moulier Boutang, ” plusieurs choses ont fini par se savoir ” : tout d’abord que sujet rimait avec assujettissement et/ou loi ; ensuite, que son autonomie pouvait être les ” guises du Dieu des théologies, du bourgeois de l’individualisme possessif, de l’État des philosophes fonctionnaires de l’Absolu “, du ” moi ” des psychologues. Bref, que le sujet de la révolution n’était ni femme, ni minoritaire d’aucune sorte. Au point que Sartre avait pu saluer à bon droit en Frantz Fanon ” le messager ” des véritables énigmes que le monde (la mondialisation coloniale) pose à la ” raison blanche “…

Dès lors, comment lesdits ” subalternes ” peuvent-ils se dresser comme sujets de l’Histoire sans ajouter un chapitre de plus aux ruses de la raison dans l’Histoire ? Et face à la raison blanche, ” trop blanche “, une raison autre, totalement autre, ” une raison de couleur “, pour filer la métaphore, a-t-elle ” un sens ” ? Pour Yann Moulier Boutang, il s’agirait plutôt d’explorer la possibilité de se tenir ” sur une ligne de crête “, du côté d’une pensée non ventriloque de la colonialité du pouvoir, ce qu’il nomme, précisément, une ” pensée métisse “. Enjeux concrets, de Durban à Jérusalem, de Gênes à Alger, partout où se joue la question du dépassement d’un certain rapport entre dominants et dominés… ” Le vieux programme de la philosophie de la conscience de soi occidentale avait été le passage du “je sais” sophistique, au “je sais que je ne sais rien”. Il faut transmuter, nous qui nous occupons de savoir après le cogito cartésien, le “Je est un autre” de Rimbaud, en quelque chose comme un “autre” sait en moi, et je n’adviens que dans ce savoir autre “, ajoute-t-il. En forme de tentative de penser une ” liberté ” qui ne soit plus à géométrie variable, en fonction du sexe, de la couleur de la peau, de la religion ou de la proximité du pouvoir…