Entre le noir et le rouge, le communisme

Ne vous laissez pas prendre à la publicité de mauvais aloi, aux débats confus qui, dans la presse, ont marqué la sortie du Livre Noir du communisme[[Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Jean-Louis Margolin et al. Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, (Paris, Robert Laffont 1997, 846 pages.). Ces ouvrages sont intéressants. C’est à dessein que j’utilise ici le pluriel. Non pas en raison du grand nombre d’auteurs (11) qui ont collaboré à la rédaction. Non pas, non plus, à cause de la variété des sujets abordés (le communisme est étudié dans les cinq continents, tout au long de la période ouverte par la révolution d’Octobre). Mais bien parce que le lecteur le moins averti distingue rapidement la coexistence de deux orientations dans le livre.
D’une part, nous sont proposés les résultats de recherches historiques. Des spécialistes ont utilisé des documents nouvellement accessibles – notamment dans les archives de Moscou – pour nous proposer une nouvelle lecture de l’histoire mondiale du communisme. Leur méthode et, plus encore, leurs conclusions peuvent être discutées. Il n’en reste pas moins que le bilan qu’ils dressent de la répression, liée dès l’origine à la pratique politique des partis communistes au pouvoir, ne peut être ignoré. Il confirme, en les précisant, un certain nombre de faits déjà connus[[- C’est le cas, en particulier, de l’estimation des victimes de la collectivisation forcée en Union Soviétique à laquelle procède Nicolas Werth. Ou encore du nombre de morts pendant la ” Grande Purge ” des années 1936-1938 : le même auteur corrige à la baisse les chiffres de l’historien américain Robert Conquest, jusque là admis pour la plupart des commentateurs.. Il apporte, en outre, un certain nombre de révélations nouvelles, au moins pour les non-spécialistes[[- On se reportera notamment à la description que fait Jean-Louis Margolin des relations violentes que, dès le début des années 1930, le PC chinois entretient avec les communautés villageoises.. De l’éclairage ainsi renouvelé resurgissent les questions lancinantes qui se posent à tous les communistes, fussent-ils anti-staliniens de toujours : comment une révolution qui se voulait émancipatrice universelle a-t-elle pu se muer en son contraire ? Le ver était-il déjà dans le fruit dès le début ?

Le nécessaire débat que soulèvent ces interrogations n’est pas abordé de front par la plupart des chercheurs qui ont collaboré au Livre noir. Par contre, il est tranché d’emblée dans la préface et la postface rédigées par Stéphane Courtois. Ce dernier utilise les faits relatés dans le livre pour étayer un jugement a priori. Pour lui, le communisme se définit par la terreur. Tout le ” reste ” – à savoir les références théoriques qui inspirent les dirigeants bolcheviks, leurs perspectives révolutionnaires, l’audience de masse qu’ils ont pu avoir en Russie ou dans le monde, etc. – relève soit de la conjoncture, soit de l’habillage idéologique. Et la généralisation du terrorisme permet de mettre sur le même plan les régimes communistes et les dictatures fascistes, national-socialiste en particulier. Lénine est identifié à Staline qui n’est guère différent d’Hitler – et la parenthèse historique se referme sur l’implosion de l’Union Soviétique qui assure le retour à la démocratie. Cette suite d’affirmations constitue l’autre ouvrage que contient le Livre noir. On me permettra de dire qu’il s’agit là d’une opération politique, dont les rapports avec la recherche historique sont pour le moins ténus[[En termes moins rudes, un certain nombre de chercheurs, dont N. Werth et J. L. Margolin qui se sont désolidarisés de S. Courtois, ont dit la même chose dans les colonnes du Monde..

À la recherche de la démocratie perdue

La thèse de Stéphane Courtois n’est pas originale : elle reprend, avec un moindre talent d’écriture, les affirmations de François Furet, dans son dernier livre, Le Passé d’une illusion[[François Furet, Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle (Paris, R. Laffont-Calmann-Lévy, 1995, 580 pages). La mort a empêché F. Furet de préfacer le Livre Noir, qui lui est dédié.. Je me bornerai donc à quelques remarques, destinées seulement à illustrer brièvement l’objectif poursuivi en commun par les deux auteurs. Les événements du XXe siècle sont utilisés, dans un cas comme dans l’autre, pour établir que la démocratie représentative est le seul cadre possible d’une vie politique normale. Par conséquent, toute tentative de dépassement de cet ensemble institutionnel est condamnable, quel que soit son contenu (Stéphane Courtois ne le cache pas : l’occultation de la dimension criminelle du communisme est due, entre autres, “… à l’attachement à l’idée même de révolution. Aujourd’hui encore, le travail de deuil de l’idée de révolution, telle qu’elle fut envisagée aux XIXe et XXe siècles, est loin d’être achevée “[[Livre Noir, op. cit., page 31..
Cette profession de foi libérale, en soi respectable, a pourtant l’inconvénient majeur d’être fondée sur une réécriture de l’histoire, elle-même réduite à quelques concepts dont on se garde d’interroger les fondements. Ainsi en va-t-il de la démocratie parlementaire. Tout au long du siècle qui s’achève, elle a connu des crises successives ; aujourd’hui encore, la représentation est soumise à un ébranlement fondamental dans nombre de pays. Guerres, dépressions économiques, perturbations sociales contribuent à ce déséquilibre. Elles ne suffisent pas à l’expliquer et il y a lieu de se demander si n’existent pas à la crise des causes inhérentes aux structures mêmes de la démocratie telle qu’elle se pratique.. Certes, il convient de mettre au rancart les visions confuses concernant le caractère ” formel ” des libertés : elles ont suffisamment empoisonné les débats du mouvement ouvrier depuis le premier congrès de l’Internationale Communiste. Mais, s’il faut réaffirmer la nécessité du pluralisme et du respect des droits d’expression, il n’en est pas moins indispensable de s’interroger sur l ‘institutionnalisation de la délégation de pouvoir qui constitue l’essence du parlementarisme actuel.
Une des conséquences majeures de ce processus est la constitution d’une bureaucratie politique dont les orientations politiques diverses n’empêchent pas d’avoir en commun le monopole de l’exercice du pouvoir. Cette ” classe politique ” – pour reprendre le terme couramment utilisé – s’intègre ” naturellement ” dans le système hiérarchique régulé par l’État. Elle en accepte les normes gestionnaires, ce qui la rend ultra-sensible aux valeurs dominantes et, partant, aux influences de la classe économiquement dominante. Le résultat en est qu’en permanence la masse de la population se sent dessaisie et que, dans les moments de crise, elle se révolte, selon des modalités variables. Ce problème, Courtois, à l’instar de Furet, l’ignore : la démocratie représentative est en développement permanent ; elle connaît la même croissance que l’être humain ; à ” une culture démocratique encore en son adolescence ” en 1914, succède aujourd’hui ” une aspiration à la démocratie représentative et (à) sa mise en œuvre, devenues un phénomène mondial, même dans l’URSS de 1991 “[[op. cit., pp 803 et 811. Conçue de cette façon, la démocratie perd toute référence au concret : la volonté d’auto-institution, effectivement de plus en plus répandue, est assimilée aux formes d’exercice du pouvoir. Il est vrai que Stéphane Courtois, comme Furet, n’a guère souci des divisions de classes, aussi complexes et variables soient-elles : ce ne sont là que questions d'” intérêts ” qui n’interviennent que secondairement dans le duel historique entre la démocratie représentative et ses ennemis.
Les définitions de la démocratie abondent et peuvent faire l’objet de débats utiles, lorsqu’elles n’oublient pas l’essentiel : la démocratie réelle – autrement dit le pouvoir effectif du plus grand nombre – n’a jamais connu son plein épanouissement. L’éloignement de fait, des centres de décision, dont est victime la majorité de ceux qu’on appelle les citoyens, a engendré un mouvement séculaire pour l’égalité. On aurait tort de le limiter au domaine de ” l’économie “. À coup sûr, toutes les luttes populaires qui ont marqué l’histoire contemporaine remettaient en question les rapports de production de notre monde capitaliste. Mais, en même temps, elles posaient le problème de la liberté et de la démocratie concrètes : en niant, effectivement ou potentiellement les inégalités introduites par la division de la société en classe et par les discordances des rapports sociaux de sexe, elles débouchaient sur la revendication d’une société autre, débarrassée des hiérarchies contraignantes. Le communisme, dans ses diverses expressions, incarne ce mouvement historique. Le bolchevisme et la révolution d’Octobre ne représentent qu’un moment, évidemment d’une rare importance, de ce processus de longue durée. Il est donc absurde d’en faire la réalité absolue qui sert de référence au préfacier du Livre Noir. La démarche est évidemment compréhensible : en réduisant le communisme au stalinisme, il est plus facile de procéder aux simplifications qui assimilent toute révolution au terrorisme d’État. Le credo du libéralisme unique s’en porte mieux. La recherche historique rigoureuse, moins bien[[Comment expliquer l’influence mondiale d’une Union Soviétique répressive et falsificatrice si l’on ne tient pas compte de l’enracinement de l’espoir communiste dans les structures mêmes de la société inégalitaire qui est la nôtre ? On peut décrire efficacement les mécanisme psychologiques qui ont amené les militants à refuser de voir la réalité sordide du stalinisme. Mais ces mécanismes n’ont pu fonctionner à une échelle de masse que dans la mesure où l’URSS était abusivement identifiée au désir de révolution. Et les fidèles de l’État stalinien étaient en même temps des participants aux luttes émancipatrices.. Mais est-ce le problème de Stéphane Courtois ?
On m’objectera que l’Union Soviétique et les États nés de son influence représentent la seule expérience historique de régimes se réclamant du communisme. Dès le départ – en 1917 – la répression généralisée et l’étouffement de la démocratie ont caractérisé cette expérience. Peut-on en faire abstraction ? Evidemment, non ! Mais mon plaidoyer n’est pas en faveur de l’effacement de Cronstadt – bien au contraire. Il équivaut à une exigence de prise en compte de la totalité des facteurs historiques à l’œuvre au cours du XXe siècle. Non seulement les conditions particulières de la Russie (bien réelles, mais auxquelles certains accordent une importance trop décisive), non seulement le poids de la conjoncture, mais, plus encore, les structures sociales qui ont produit guerres, totalitarismes et mouvements révolutionnaires. Si l’on tient compte de cette obligation, on ne fera pas de la première guerre mondiale la source quasi-unique du déroulement de la révolution russe. De toute évidence, le conflit, en raison de sa durée et de sa violence, a déterminé les possibilités d’éclatement de la révolution ; à laquelle il a imprimé un certain nombre de caractères. Mais, avant tout, il a été, pour les masses qui en ont été les victimes, le révélateur de la réalité du capitalisme mondial. C’est ce qui explique l’immense prestige qu’a eu Octobre dans le monde entier : la révolution est apparue comme mettant un terme aux hostilités ; plus encore, elle a réactualisé l’espoir en une société autre.
Il est vrai que faire de la victoire de Lénine le résultat de la guerre mondiale permet à Stéphane Courtois d’identifier le bolchevisme à cet autre produit du conflit qu’est le fascisme dans ses différentes incarnations, mêmes causes, mêmes effets, même nature. Ici encore, l’analyse historique est souffreteuse car elle se borne à une comptabilité des victimes de Staline ou d’Hitler. À bien des égards, ceux-ci peuvent être comparés, en termes de totalitarisme. Mais pour comprendre la trajectoire de leurs régimes, il est indispensable de tenir compte de leurs conditions d’apparition aussi bien que des références politiques qui leur ont permis de gagner une audience de masse. Né, avec Lénine, dans la perspective de la révolution socialiste mondiale, le communisme, même du temps de la falsification stalinienne, s’est toujours présenté comme le défenseur de valeurs libératrices universelles (et c’est bien ce qui explique son audience ambiguë). Les fascismes sont nés, dès l’Italie, pour contrecarrer violemment la menace révolutionnaire; c’est à ce titre qu’ils ont obtenu, très vite, le soutien ou l’acquiescement d’une partie significative de la bourgeoisie. Et l’influence indéniable qu’ils ont acquise dans les masses populaires a une cause évidente : face à une crise de société sans précédent, ils ont flatté les réactions de rejet et de repli qui naissent en de pareilles circonstances. Repli sur la nation et/ou la race. Rejet de l’autre, sous la forme de l’exclusion raciste. La logique du génocide est présente dès le départ dans l’idéologie national-socialiste. La répression généralisée, qui caractérise très vite l’Union Soviétique, est en rupture avec les principes communistes. À ce titre, elle doit faire l’objet d’une explication spécifique.
Mais à quoi bon allonger la critique ? Une seule conclusion s’impose : Stéphane Courtois utilise l’histoire, en choisissant les faits qui conviennent à l’opération politique qu’il entend mener. On peut résumer son propos en disant qu’il additionne les cadavres au profit de cette forme particulière de la pensée unique qu’est la condamnation de principe de l’idée de révolution, conçue comme changement global de société.

Répression et politique

L’autre ouvrage que contient le Livre Noir est d’une autre qualité car il est fait d’études historiques sérieuses[[Cette différence n’est pas une invention de ma part. En témoigne les critiques publiques qu’ont faites à S. Courtois deux des principaux contributeurs du Livre Noir, Nicolas Werth et Jean-Louis Margolin. Je m’arrêterai particulièrement aux contributions de Jean-Louis Margolin (sur le communisme en Asie) et de Nicolas Werth (sur l’Union Soviétique). Cette dernière est particulièrement importante puisqu’elle traite du pays où tout a commencé, de l’État qui a exercé une hégémonie longtemps indiscutée sur le mouvement communiste international.
On peut, sans la trahir, résumer la thèse principale de ces deux auteurs : le communisme a eu, dès le départ, en Russie, une dimension répressive qui s’est élargie constamment, jusqu’à devenir, à l’époque stalinienne, une des caractéristiques dominantes du mouvement mondial. À l’appui de cette affirmation, ils avancent un certain nombre de démonstrations que l’on ne saurait esquiver. N. Werth montre, en particulier, que la terreur a commencé à être organisée dès le lendemain de la révolution d’octobre, c’est à dire avant le début de la guerre civile et la proclamation officielle de la Terreur rouge, à la fin de 1918. Et il apparaît non moins clairement qu’il ne s’agit pas là de phénomènes subalternes, dus à des initiatives locales. La responsabilité des dirigeants bolcheviks est directement engagée ; et on ne lit pas sans une gêne certaine, les télégrammes de Lénine incitant aux fusillades. Si l’on rapproche les faits ainsi établis des initiatives plus que douteuses prises, dès le départ aussi, dans le domaine des libertés démocratiques[[- Mentionnons seulement la décision de dissoudre l’Assemblée Constituante et les condtions dans lesquelles elle fut appliquée, la répression plus ou moins ouverte contre les différentes fractions socialistes, même quand elles ne sortaient pas de la légalité., on est amené à s’interroger : les communistes rouges n’ont-ils pas été à l’origine de l’isolement de leur pouvoir, de la transformation progressive de la ” dictature du prolétariat ” en dictature au nom du prolétariat puis en dictature sur le prolétariat ?[[Isaac Deutscher parlait de ” substitutisme ” : le parti se substitue à la classe ouvrière et exerce seul le pouvoir. Mais, peut-on ajouter, dès lors que ce processus est en cours, le parti ne peut que réprimer les initiatives autonomes de la classe ouvrière puisque lui-même incarne le destin historique de cette classe.
Les auteurs ne nous aident que partiellement à répondre à cette question. Ils mettent un accent dominant sur l’évaluation des mesures de terreur d’État, sans trop se référer au contexte politique[[Nicolas Werth s’en explique : ” La permanence de ces pratiques jusqu’à la disparition de Staline, leur incidence dominante dans l’histoire sociale de l’URSS justifiant, me semble-t-il, la mise au second plan de l’histoire politique, dans une première étape au moins ” (op. cit., p. 290).. Leur intention n’était pas d’écrire une histoire de l’URSS (ou de la Chine) mais d’apporter un complément d’informations sur le phénomène de la répression, déjà connu mais soumis à un éclairage nouveau par l’ouverture des archives. Dont acte. Il aurait pourtant été utile de ne pas se borner à des allusions aux débats que la terreur et l’étouffement de la démocratie ont suscité jusque dans les rangs du parti au pouvoir. En Octobre 1917, l’opposition de Zinoviev et Kamenev à la prise du pouvoir était inspirée par des motifs politiques, révélateurs de la réalité du bolchevisme. La critique des pouvoirs exorbitants de la Tchéka, que mentionne N. Werth, montre une résistance aux excès de la répression. Le débat sur les syndicats, suivi de la naissance de l’Opposition Ouvrière, illustre les interrogations de nombreux cadres sur les rapports du parti avec sa ” base historique “, etc. Revenir de façon plus approfondie, sur ces faits politiques aurait permis d’éviter une vision trop linéaire[[Et, par là même, limité les errances des commentaires de S. Courtois : le parti bolchevik a eu du mal à s’identifier à la ligne ” dure ” de justification du terrorisme qu’incarnaient Lénine et Trotsky[[Mentionnons en particulier Terrorisme et communisme (anti Kautsky), le pénible plaidoyer de Léon Trotsky en faveur de la violence.. Et, surtout, on aurait vu, au gré de ces événements – significatifs quand bien même ils n’affectaient que des minorités – à quel point le parti était mal préparé à l’exercice du pouvoir et à la direction du processus révolutionnaire.
Là me semble être l’essentiel. Lénine avait une vision claire des méthodes de conquête du pouvoir. La conception de la ” marche au socialisme ” demeurait parfaitement abstraite. Ni sur l’organisation de l’État, ni sur la politique économique, il n’avait dépassé les schémas légués par une tradition ” marxiste ” riche mais souvent contradictoire[[Les écrits du temps du ” communisme de guerre ” sont révélateurs.. Et aucun autre cadre du parti n’avait d’autre politique à proposer. Il en a résulté une série de tâtonnements autour d’un axe unique et en soi justifié : la conservation du pouvoir. En d’autres termes, les bolcheviks ont évolué au gré des événements, entraînés dans une logique étatique que les contraintes de la guerre civile rendait plus implacable encore.
C’est à dessein que j’ai employé le mot évolution. Il me semble, en effet, impossible de se borner à constater la permanence des méthodes répressives. Si l’on veut indiquer par là que, dès 1918-1920, le ver était dans le fruit, rien à redire. Mais, entre l’époque de Lénine et celle de Staline, il y a, en dépit de continuités certaines, une rupture, qui se situe au niveau social. Lorsque naît officiellement l’Union Soviétique, la dictature est déjà fortement bureaucratisée mais n’a pas atteint une réelle stabilité. Le parti dominant est soumis à des influences contradictoires. Il mise encore sur l’aide de révolutions dans d’autres pays – et, quand bien même on peut aujourd’hui discuter de la pertinence des analyses qui fonde ces perspectives[[On ne peut parler cependant, comme le fait S. Courtois, du ” mythe de la révolution bolchevik mondiale ” (op. cit., p. 806). De 1918 à 1921, au moins, la crise des États, entraînée par la guerre, crée la possibilité de ruptures révolutionnaires. Les difficultés commencent avec une certaine confiance dans l’automaticité du développement de la révolution, croyance qui entraîne à généraliser les méthodes de conquête du pouvoir utilisées en Octobre. Cependant, en 1922-1923, le débat, vite avorté, sur le ” front unique ” témoigne d’une analyse plus approfondie de la réalité des pays développés., cette orientation tend à limiter le poids des contraintes sociales de la Russie. En même temps, ce constat commence à s’établir des impasses dans lequel s’est enfoncé le régime : les derniers écrits de Lénine montrent bien qu’il a conscience du mal, même si les mesures qu’il préconise sont loin d’apporter une solution aux difficultés.
À partir de 1929 environ, la situation est différente. Le Parti-État est déjà devenu une réalité. Et les années qui suivent, ponctuées par la collectivisation forcée puis par les purges, sont le moment de stabilisation d’une nouvelle classe dominante. C’est alors que la répression sans limites devient le système de gouvernement prédominant, le moyen de réguler sans contraintes les rapports toujours conflictuels avec ouvriers, paysans, en fait toutes les catégories de la population. C’est alors que l’État peut désarmer les oppositions virtuelles en conjuguant répression et contrôle de la mobilité sociale. Staline donne son nom à cette forme particulière de totalitarisme. Le stalinisme tend à devenir un système mondial par la manipulation, à des fins étatiques, de l’élan militant de millions de personnes de part le monde.
Ce n’est pas nier une certaine forme de continuité entre la Russie révolutionnaire de 1918 et l’URSS de Staline, que d’affirmer la différence de fait entre un régime qui cherche sa voie au milieu de contradictions (dont il est en partie responsable) et un État qui vit d’abord de l’exploitation et de l’oppression. C’est seulement introduire la dimension historique dans ce qui ne peut être compris ni à partir d’une énumération des faits ni à partir de jugements de valeur.

Sauver Lénine ?

Répétons-le : la qualité du travail des historiens qui ont collaboré au Livre Noir n’est pas en cause ici. Mes remarques sont inspirées par la conviction que, pas plus que les statistiques, les archives ne parlent. Les unes comme les autres fournissent des données à l’interprétation. Rien d’autre. Semblable affirmation n’est pas une éloge de la subjectivité. Et, compte tenu des formes du débat qui a suivi la parution du Livre Noir, une précision s’impose : distinguer entre Lénine et Staline ne résulte pas d’un désir de ” sauver Lénine “[[C’est ce que, dans Libération, Laurent Joffrin puis Jean-Louis Panné et Sylvain Boulouque – collaborateurs du Livre Noir, ont reproché à Daniel Ben Saïd qui, sans formuler de critiques fondamentales à Lénine, avait clairement marqué la rupture entre léninisme et stalinisme.. Ou Trotsky. Ou qui que ce soit d’autre. Une approche concrète de l’histoire de ce siècle permettra d’esquisser un bilan d’une théorie et d’une pratique révolutionnaires dont nul ne niera la portée. Ni messe, ni champ de foire : les éloges a-critiques momifient une seconde fois le dirigeant bolchevik ; les caricatures du jeu de massacre ne conviennent qu’à ceux qui veulent légitimer les a-priori de leur jugement.
En fait, les travaux les plus récents, lorsqu’ils sont sérieux, fournissent des éléments pour un débat ancien que le poids des idéologies n’a pas toujours permis de mener à bien : quel bilan tirer de la stratégie léniniste, lorsqu’elle s’élabore et se concrétise, avant la contre-révolution stalinienne ? La question est d’importance car, même si les conditions de la lutte sont différentes aujourd’hui, des leçons majeures – le rapport à l’État, les formes de la démocratie de masse, le rôle des organisations politiques, l’utilisation de la violence, etc. – peuvent être tirées de l’expérience d’Octobre et de sa dégénérescence. Jusque là, le léninisme était présenté comme un bloc de granit que revendiquaient dans sa totalité les opposants aux malversations staliniennes. indiscutablement, il résultait de cette lutte pour un héritage des pratiques fortes marquées de religiosité : l’histoire était reconstruite à partir d’une date qui faisait rupture entre le bien qu’il fallait accepter intégralement et le mal qui s’y opposait globalement. La date, c’était 1924 (mort de Lénine) ou 1927 (élimination politique de l’opposition de gauche) ou autre encore. Le bien, se résumait aux enseignements dispensés pendant la période créatrice. Le mal absolu, c’était l’ère de Staline. Ce type de confrontations empêchait toute analyse concrète du processus historique, toute prise en compte des contradictions dans la pratique des promoteurs de la révolution[[Chez les analystes les plus sérieux – Trotsky notamment – la critique n’est pas absente. Mais souvent, les insuffisances et les erreurs des communistes sont attribuées prioritairement aux ” conditions objectives ” défavorables. N. Werth, J. L. Margolin et d’autres collaborateurs du Livre Noir ont voulu, en soulevant la question de la Terreur, poser la question de la responsabilité politique. On ne saurait leur donner tort. Mais, comme je l’ai indiqué, soulever quasi-uniquement le problème de la répression de masse ne suffit pas à nourrir le débat sur la théorie et la stratégie des bolcheviks – éléments indispensables de la compréhension historique.. Il est grand temps de rompre avec cet état d’esprit, en posant des questions précises à cette expérience qui a marqué le siècle.
Je me bornerai à l’examen, en termes généraux, de quelques unes de ces questions. La première d’entre elles concerne la révolution d’Octobre. Il est devenu courant, de nos jours, de la considérer comme un putsch, dont l’intérêt principal est d’illustrer l’obsession du pouvoir chez Lénine[[L’idée est exposée, avec des arguments évidemment différents voire opposés aussi bien par d’anciens satrapes staliniens que par des opposants de gauche aux bureaucraties dites communistes.. On néglige ainsi toute analyse sérieuse de la situation de la Russie en 1917. Ce qui domine à l’époque, c’est l’extraordinaire prolifération de l’auto-organisation populaire[[Nicolas Werth le souligne bien au début de son étude. Et il n’y a rien à redire à l’accent qu’il met sur la diversité des aspirations qui s’expriment dans les formes variées de conseils, comités d’usine, collectifs paysans, comités de soldats, etc. Il n’y a pas alors d’unité politique consciente entre les groupes sociaux, entrés dans l’action avant tout pour satisfaire leurs demandes spécifiques.. Les fondements d’une société nouvelle existent. Mais l’accouchement de l’ordre nouveau ne saurait être automatique, d’autant que les menaces d’une contre-révolution sont bien réelles. Dans ces conditions, l’action, principalement militaire, des bolcheviks pour instaurer un nouveau pouvoir central, a une signification positive. Elle bénéficie d’ailleurs du soutien ou de la neutralité bienveillante de la majorité du mouvement populaire, qui ne se reconnaît plus dans le gouvernement provisoire. La révolution d’Octobre apparaît dès lors comme un moment nécessaire du processus révolutionnaire car elle est la traduction pratique de la coïncidence qui s’est établie entre la stratégie des bolcheviks et les exigences du peuple travailleur. Les vrais problèmes ne pouvaient se poser qu’après la conquête du pouvoir, sous la forme du dilemme : le nouvel État serait-il l’agent de la généralisation et de l’approfondissement de la démocratie de base ? Ou bien représenterait-il une nouvelle forme de centralisation hiérarchisée ?[[En refusant le qualificatif de putsch, je n’ignore cependant pas les problèmes posés par la forme qu’a revêtue l’insurrection victorieuse. À la suite de Lénine, qui en fait une question de principe, la majorité des dirigeants bolcheviks refuse de laisser au Congrès Panrusse des Soviets, qui va se réunir, la décision de la prise du pouvoir : celle-ci doit être clairement le fait du parti. Une partie de l’avenir s’esquisse déjà avec cette orientation qui ne peut cependant diminuer la signification d’Octobre : c’est rebâtir l’histoire dans l’après-coup que de donner à une tendance non encore dominante (la priorité du parti sur la société) la valeur d’une déterminante de l’événement originel.

La réponse fut vite connue (et, encore une fois, les meilleurs passages du Livre Noir nous fournissent sur le sujet des indications documentaires utiles. Reste à comprendre les origines de ce qu’il faut bien considérer comme un échec historique, si l’on tient compte des objectifs proclamés, dans L’État et la Révolution de Lénine par exemple. Je ne reviendrai pas sur ce qui a été déjà évoqué, à savoir la profonde impréparation et l’insuffisance d’une vision globale de la transition au communisme, du côté des bolcheviks. Abordons plutôt l’argument essentiel de leurs (divers) critiques : le rôle dominant accordé au parti. Une première remarque s’impose : jusqu’au début des années 1920, l’organisation bolchevik est loin d’être la machine bien huilée et strictement centralisée que l’on imagine couramment (N. Werth l’indique). Non seulement elle est traversée de courants qui peuvent s’exprimer, à l’intérieur comme à l’extérieur, mais, qui plus est, elle manque de cohérence dans la pratique quotidienne. Le parti conquerra sa majuscule, il n’a été élevé au rang de mythe incarnatoire du prolétariat qu’au terme d’une série d’épreuves, marquant la rupture entre l'” avant-garde ” et sa base sociale proclamée. En fait, Lénine et Trotsky du temps de Cronstadt n’ont fait que théoriser un état de fait. Et, plutôt que de rechercher l’origine du mal dans les conceptions du Que faire ? de Lénine (même si celles-ci ont contribué à l’enlisement), il vaut mieux se demander quelles erreurs plus fondamentales dans la compréhension des contradictions sociales ont été commises – qui ont fait de ce produit des circonstances qu’est la notion de parti-guide l’introduction au règne du parti-État.
On en arrive ainsi à l’essentiel : c’est du côté de la compréhension des possibilités et des limites du mouvement des masses qu’il faut rechercher la source des errements du pouvoir bolchevik. Une première indication nous est fournie par la confusion permanente qui s’affiche dans les textes du parti entre mobilisation et auto-organisation. Les soviets, qui vont prêter leur nom au nouveau régime, sont conçus comme les organes du pouvoir d’État. Compte tenu de ce qu’est la société russe, vue aussi la conjoncture d’interventions extérieures et de guerre civile, ce dernier ne peut être qu’hyper-centralisé et ne peut que faire appel à des ” spécialistes “, militaires et civils, pour la plupart étrangers à la pratique révolutionnaire. Dans de telles conditions, les soviets deviennent les relais de base d’un pouvoir sur lequel ils n’exercent aucun contrôle parce qu’il est exercé par d’autres. Par là même, ils vont cesser d’être des lieux d’invention démocratique pour devenir le terrain de chasse aux candidats à l’exercice des responsabilités administratives, locales, régionales, à terme nationales. Ils ne cessent pourtant pas d’être des instruments de rassemblement à l’occasion des initiatives centrales. Et c’est cette capacité mobilisatrice qui servira de justification à leur maintien, même lorsqu’ils auront perdu leur substance première : pour les bolcheviks, la convergence qui se réalise entre, d’une part, le discours du parti et sa mise en pratique étatique, et d’autre part, une participation populaire (dont on ne cherche pas trop à voir les conditions de réalisation) a valeur de légitimation historique. Leur marxisme, héritage de la social-démocratie, adapté aux conditions russes, ne les a pas préparés à l’auto-organisation des masses[[On aurait tort, en effet, de n’envisager que les responsabilités – au demeurant réelle – de la conception Léniniste du parti, dans cette méconnaissance de l’auto-organisation. Dans la Deuxième Internationale, seuls des courants minoritaires (Pannckock, certains austro-marxistes, d’une certaine façon Rosa Luxembourg..) se posent la question. Les autres voient tout dans le prisme de la démocratie parlementaire.
Une critique purement libertaire établirait un parallèle entre l’idée de mobilisation à partir de mots-d’ordre centraux (et la notion d’avant-garde qui lui est liée) et la persistance du poids de la hiérarchie, inhérente aux sociétés de classes. N’allons pas jusque-là : mots d’ordre centraux et mobilisations sont inévitables, en raison même des difficultés de l’unification dans la lutte des exploités, soumis aux mille contraintes de la domination. Pour revenir à l’expérience d’Octobre, constatons seulement que les bolcheviks, obnubilés par le pouvoir, n’ont guère eu souci de la démocratie, fut-elle baptisée ” ouvrière “. Inutile de rappeler à nouveau les contraintes multiples qui ont empêché la libre confrontation des courants socialistes. Inutile non plus de rappeler que la généralisation de la répression, tôt venue comme le rappelle le Livre Noir, a étouffé la possibilité d’expression directe de la base populaire : on garde le silence, quelle que soit l’opinion que l’on ait du pouvoir en place, lorsque arrestations et exécutions s’inscrivent dans la vie quotidienne. Tout se passe comme si les bolcheviks avaient pensé que la logique du mouvement de l’histoire, telle qu’ils la concevaient, leur permettrait, après une brève période de difficultés intenses, d’assurer un développement économique qui, par la suite, garantirait l’épanouissement de la liberté de tous. Sûrs de leurs perspectives d’avenir, ils n’ont pas tenu compte du temps réel : la réalisation de leurs objectifs ne pouvait être rapide, compte tenu des difficultés nombreuses auxquelles ils se heurtaient. Et, dans ces conditions, le maintien de la démocratie pour le plus grand nombre devait, autant que faire se pouvait, sur la simple consolidation du pouvoir central. ” Mieux vaut moins mais mieux ” écrira Lénine, en 1923, quand il était déjà trop tard : le mieux aurait dû faire l’objet d’une attention exclusive dès 1918. Il avait déjà un contenu : le maintien d’une authentique démocratie populaire, seule ouverture possible vers une société plus juste.
Faut-il attribuer, comme le fait, après tant d’autres, Stéphane Courtois dans sa postface, ce comportement à la pauvreté de la pensée théorique léniniste ? Sans entrer dans le fond de ce débat, je dirai que le problème est ailleurs[[Il n’est pas exagéré de dire que le parti bolchevik est, dans l’Internationale à la veille de la guerre mondiale, un des centres de réflexion théorique, au même titre que la mouvance rassemblée autour de Kautsky en Allemagne ou que le groupe des austro-marxistes. On peut discuter les thèses de Lénine, Trotsky, Boukharine et autres. On ne peut nier la réalité et la qualité de leurs recherches.. Les bolcheviks n’ont pas rompu avec le marxisme canonique qui a pris corps à partir des années 1880.[[Sans développer non plus ce point, notons pourtant que ce marxisme-là, s’il déforme sensiblement l’héritage dont il se réclame, doit un certain nombre de ses faiblesses à Marx et Engels eux-mêmes. Ils ont de la structuration de la société en classes une vision schématique, qui se traduit tout particulièrement par le rôle messianique attribué au prolétariat. Avec le recul, il nous est permis, à la lumière des expériences du siècle, d’affirmer qu’il y a, chez Lénine, ses camarades – et leurs contemporains – une méconnaissance radicale du rôle des rapports de domination, tels qu’ils naissent et se reproduisent dans le quotidien de la vie sociale. Historiquement parlant, toutes les sociétés connues se sont d’abord constituées sur l’inégalité des rapports entre hommes et femmes ; à partir de là s’est établie une hiérarchie fondamentale, manifeste à tous les niveaux de l’activité collective, intégrée dans le conscient et l’inconscient de tous les individus. En résulte une série d’oppressions qui sont autant d’entraves à toute lutte émancipatrice. La division de la société en classes a renforcé et modifié, tout au long de ses transformations, ces relations de domination qui trouvent leur expression, privilégiée mais non unique dans l’État. Elle n’en a pas, pourtant, supprimé l’autonomie. Les bolcheviks, en cela marxistes orthodoxes, ne nient pas l’existence de l’oppression, mais ils en font le produit exclusif de l’exploitation : lorsque celle-ci aura été abolie (ce qui relève de l’action économique), le reste suivra. D’où l’accent quasi-unique mis sur la mission d’un prolétariat, forcément mythique puisqu’on tient compte surtout de sa place dans les rapports de production, sans vraiment prendre en compte le facteur de morcellement que constitue pour lui la multiplicité des dominations auxquelles il est soumis.
Ainsi s’expliquent mieux les pratiques anti-démocratiques et répressives du parti communiste russe. Ses dirigeants et ses militants n’ont pas une vue précise de ce que sont les soviets. Ils y voient des organes de pouvoir, sans apprécier vraiment les contradictions qui les traversent. D’une part, les conseils sont le cadre d’initiatives novatrices qui ouvrent la possiblité d’institution d’une société nouvelle. Par ailleurs, leur statut de relais du pouvoir central en font des agents actifs de la bureaucratisation de la vie politique : opportunistes, carriéristes, désirants du pouvoir, sadiques y trouvent le moyen de leur affirmation sociale. Le seul moyen d’empêcher la victoire de ces éléments, le plus souvent issus du peuple, devait être recherché du côté d’une démocratie globale, condition du maintien d’un équilibre entre les tendances opposées, inhérentes à l’existence même de l’auto-organisation. On sait ce qu’il en a été : la réponse fut la Terreur. Nous retouvons ainsi ce qui fait l’essentiel des descriptions et des dénonciations du Livre Noir. Du même coup, nous sommes confrontés au problème de la violence politique qu’aucun angélisme ne permet ni d’esquiver ni de résoudre.
Je ne me donnerai pas la peine d’insister outre mesure sur cette donnée de fait, étrangère à l’abstraction libérale : la violence est inhérente aux rapports sociaux existants ; même lorsqu’elle ne prend pas la forme extrême de la punition physique, elle est vécue quotidiennement sous la forme de la frustration, de la marginalisation, de l’exclusion… Il est donc impossible d’envisager une révolution, une transformation sociale globale, sans violence. Mais il est deux dimensions à la violence : la rupture de la légalité ancienne et l’emploi systématique de la répression. Cette distinction, pour être d’ordre méthodologique, n’en est pas moins décisive. En effet, lorsque, comme ce fut le cas de la Russie de 1917, une société connaît une crise générale, la violence populaire éclate spontanément. L’effondrement des valeurs normatives qui assuraient la stabilité de l’ordre ancien provoque un immense retour du refoulé ; les pulsions jusque là endiguées ou déviées se manifestent avec une brutalité inouïe. Le phénomène est compréhensible, explicable. Il n’en est pas moins dangereux car il se traduit par des actes inadmissibles (N. Werth rappelle qu’à de nombreuses reprises, les révoltes dans les villes et les villages se sont accompagnées de propos et d’actes antisémites). La tâche d’un pouvoir révolutionnaire est d’endiguer ce déferlement. Deux méthodes sont à sa disposition : opposer l’obstacle d’une démocratie aussi vivante que la conjoncture le permet et d’une législation qui fixe les limites à ne pas dépasser[[C’est dire que la question d’une Constitution, publiquement discutée, n’est pas de l’ordre du superflu. Les Bolcheviks l’ont traité avec négligence. ; ou bien, rechercher, par le biais de la terreur d’État, un substitut bureaucratique à la violence populaire.
Lénine, Trotsky, les bolcheviks ont choisi la seconde voie, avec les conséquences que l’on sait. Ils se sont inspirés du mythe de 1793, en oubliant qu’en aucune circonstance la Terreur n’est un moyen de transformation sociale progressive. Elle est au contraire un facteur de sclérose du pouvoir qui y recourt. Et il est parfaitement scandaleux que les dirigeants de la révolution d’Octobre, dont on peut admettre qu’ils aient été bousculés par les circonstances, aient légitimé leur pratique au niveau théorique. De la même façon, l’autonomie d’action accordée à la Tchéka était une aberration : on nourrissait ainsi une logique d’auto-développement de la répression qui, à son tour, entraînait l’isolement d’un pouvoir, obligatoirement de plus en plus bureaucratique. Encore une fois, les bolcheviks ont montré, non pas le sadisme des fous de pouvoir que veulent voir en eux les divers Courtois de service, mais bien les failles de leur réflexion stratégique.

Pour un vrai débat

Revenons en conclusion sur une idée essentielle : marquer la rupture sociale et politique qui sépare le moment Lénine de l’ère Staline ne signifie pas ignorer les contradictions fondamentales qui ont marqué les premières années du bolchevisme au pouvoir. Le parti communiste de 1917 avait une pratique révolutionnaire mais ses erreurs lourdes ont, de toute évidence, préparé et facilité la contre-révolution ultérieure. Qui plus est, la justification de la Terreur a contribué à ce que les partis communistes de part le monde adoptent un modèle d’action plus adapté à la violence latente des masses de leur pays qu’à un projet de transformation révolutionnaire véritable. C’est ce que monte bien J. L. Margolin à propos de la Chine et du Vietnam.
Mais toutes ces questions ne peuvent être envisagées que dans leur contexte politique. En dépit de toutes les faiblesses qu’on peut leur reconnaître, la révolution d’Octobre et l’expérience communiste internationale qu’elle a enclenchée ne peuvent être passées à pertes et profits. Elle ne sauraient constituer l’héritage intangible d’une filiation en droite ligne. Elles doivent être soumises à la critique, pour que les leçons positives ou négatives, qu’on peut en tirer servent pour l’avenir.
De ce point de vue, le Livre Noir est un outil médiocre. Ne l’achetez pas mais lisez-le. Vous y trouverez une masse de documents incontournables. Vous y verrez aussi, dans les libelles de S. Courtois, comment un historien, chantre de la démocratie représentative et, selon ses dires, homme de gauche, peut avancer des arguments que l’on croyait propres à l’extrême-droite.

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin