Espace politique neutralisé et nouvelle représentation

Nous sommes confrontés à une crise profonde de la représentation politique. Les médias la déplorent, la discussion est ouverte – mais extraordinairement confuse. Au moment où l’on proclame très haut que le capitalisme a vaincu, que l’horizon du futur est désormais marqué, de manière décisive, du sceau exclusif du couple « démocratie-marché », cette crise augure mal de la suite des événements. Étant donné que le concept de représentation est consubstantiel à celui de démocratie, et que la notion de démocratie constitutionnelle est inséparable d’un concept de représentation politique tout à fait particulier et très délicat, la crise survient comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. En quoi consiste cette crise’? A quoi renvoie-t-elle du point de vue institutionnel, politique, social ? Si, comme nous le croyons, cette crise est profonde, comment est-il possible de la dépasser et de réarticuler démocratie et marché autour d’un nouveau concept de représentation ?

1. La crise du Welfare state et la crise de la représentation politique

Il faut avant tout mettre fin aux illusions de tous ceux qui croyaient que la crise du Welfarestate, si instamment espérée et qui a fini par se manifester, au cours des vingt dernières années, n’aurait aucune incidence sur le concept de représentation politique. Le fameux rapport de la Trilatérale de 1978 sur les «limites de la démocratie » l’avait déjà souligné. En fait le consensus politique des États capitalistes développés mis en place par le Welfarestate reposait sur une habile conjonction entre fordisme et keynésianisme : salaire indirect croissant, transformation progressive du salaire en revenu. Le capital était devenu réformiste, Bernstein triomphait. Dans cette situation, la confrontation politique avait lieu sur les projets d’administration du Welfare, la représentation politique s’appuyait sur une «loyauté de masse» confirmée envers le système : en conséquence le débat politique et les projets de société autour desquels s’organisait le consensus se référaient à des modèles de société, eux-mêmes fonction des limites et des formes du Welfarestate. Certes, la participation des masses était subordonnée aux grands objectifs de la croissance économique qui étaient qualitativement déterminés par le système, mais cette participation n’en était pas moins effective. Le dialogue social s’insérait dans le contexte d’un consensus assez substantiel. Dans ce cadre, la fonction des syndicats devenait essentielle : le conflit entraînait le développement. Marché, conflit et démocratie pouvaient ainsi parfaitement vivre ensemble. C’est à partir des années 70 qu’il y a eu crise du Welfarestate. Les raisons de la crise ne nous concernent ici que modérément – pression des luttes ouvrières, révolutions victorieuses dans les pays du Tiers-Monde, choc pétrolier, critique de la qualité du développement, etc… Ce qui nous intéresse surtout, ce sont ses effets : prédominance des politiques monétaristes sur les politiques keynésiennes, fin de l’Etat prodigue, crise des planifications nationales, réduction des politiques de planification à des politiques d’intervention sur les infrastructures, évaluation purement économique des objectifs, etc…
C’est dans ce cadre que le type de représentation politique qui s’était institué et cristallisé dans le Welfarestate entre en crise, et ce n’est pas une crise conjoncturelle. Si le Welfare state n’est plus la forme du développement économique, si les éléments du Welfare (qui de toute façon subsistent) sont de plus en plus frappés d’inertie, si l’État apparaît de plus en plus comme un État gestionnaire, si les contraintes monétaristes du marché international sont de plus en plus fortes, la confrontation politique, elle, se trouve très fortement atteinte par ces tendances dominantes. Les contraintes extérieures imposent au pouvoir d’État d’exclure du jeu politique d’une façon ou d’une autre tous ceux qui n’acceptent pas de se plier à ces contraintes. Certes, cette crise n’est pas linéaire, car il y a des variations nationales qui ne sont pas du tout négligeables, et un examen comparatif ne peut que conclure à l’existence d’expériences relativement différenciées. En effet on ne pratique pas partout avec la même vigueur l’orthodoxie monétariste. Le dogme de la réduction, voire de la suppression des déficits budgétaires est très souvent tourné par des pratiques de dé-budgétisation des dépenses publiques. On peut ainsi constater que l’unification allemande donne lieu à une politique keynésienne de grande ampleur (injonction de milliards de DM dans l’économie de la RDA) qui ne veut pas s’avouer et repose pour l’essentiel sur la gestion par des organismes para-étatiques d’emprunts considérables faits sur les marchés financiers. Mais si les choses n’évoluent pas de façon linéaire, la tendance à la remise en question du compromis historique que constituait l’État-Providence ou Welfare State est bien réelle, ce qui bouleverse en profondeur les assises de la vie politique. Le consensus obtenu à partir de politiques sociales en constante progression comme dans les années soixante et soixante-dix est partout remis en question, de façon ouverte ou insidieuse, et le champ de la politique s’en trouve rétréci, ce qui fait que la confrontation politique ne peut plus jouer sur l’ampleur et les conditions de la redistribution sociale. Désormais les gouvernements s’efforcent surtout de désamorcer ou de dévier les revendications sociales et cherchent à produire des effets de consensus à partir de rappels à l’ordre « réalistes » (il faut tenir compte de la concurrence internationale, il faut lutter contre l’inflation etc). La vie politique se trouve par là largement neutralisée, vidée du contenu positif qui pouvait être le sien lors de l’apogée des États-Providence.

2. Crise des partis et recherche de nouvelles identités

Le concept moderne de représentation politique avait été profondément modifié par l’insertion du système des partis dans la vie politique. Ce système s’organisait selon un double mouvement: un mouvement d’enracinement des partis dans la participation de masse et un mouvement s’orientant vers le concours des partis eux-mêmes à la définition de l’orientation politique. La représentation politique et ses fonctions de médiation sociale de masse, de mise sur pied de compromis devenaient le principal travail des partis.
La crise actuelle de la représentation politique est donc immédiatement une crise des partis. Dans l’État de gestion leur capacité de médiation est en grande partie émoussée : en conséquence leur capacité d’enracinement dans les masses est atteinte. Pourquoi tout ceci ? Parce que les partis ont complètement intériorisé la crise du Welfarestate. Dans une situation bloquée, les partis de gauche, socialistes et communistes, n’ont réussi qu’à produire d’invraisemblables programmes d’extension du Welfarestate, qui ne pouvaient être que de pures mystifications, des illusions – vite démystifiées au premier impact avec la pratique. La crise du gouvernement socialiste de 1983 est un exemple criant, tout à fait classique, de cette insuffisance radicale de réflexion et d’imagination politiques. Pour les partis, ceux de la gauche en premier lieu, la crise du Welfarestate devient le signe de leur incapacité structurelle à inventer un nouveau modèle de participation et de représentation. Aujourd’hui, en effet, il est impossible d’imaginer de nouvelles formes de représentation et de gouvernement si l’on n’est pas capable de travailler à un projet de transformation sociale. Si l’on demande: quelles sont les innovations de la société civile qui induisent des changements sociaux positifs et permettent la construction d’un nouvel espace politique’? On ne trouve pas de réponse à gauche. La capacité même à rentrer en contact avec les mouvements sociaux, à développer à leur égard des attitudes de médiation politique, à les représenter en généralisant leurs aspects les plus inventifs, est au niveau zéro. Tous les mouvements sociaux des dernières décennies se sont développés largement en dehors des partis de gauche, donc en dehors de toute forme de médiation institutionnelle dont les partis prétendaient être porteurs. Par conséquent, le caractère à éclipse des mouvements sociaux démontre moins leur discontinuité (qui est évidente) que l’incapacité des partis de les rendre aptes à produire des innovations institutionnelles. Les comportements électoraux, eux aussi, tendent en conséquence à devenir aléatoires, mobiles, voire à glisser vers l’indifférence. A travers ces mouvements ou comportements électoraux, c’est en fait une remise en question rampante des institutions qui est en train de se produire aujourd’hui, – l’absence, la désertion, l’abstention deviennent précisément des comportements clé masse. De temps à autre, un vote protestataire se manifeste à l’encontre de la gauche parlementaire : le vote «vert » exprime souvent cette réaction. Réaction qui exprime une aspiration forte à de nouveaux choix en matière de qualité du développement et une aspiration non moins forte à de nouveaux cadres de participation et de mobilisation de masse. Mais ces aspirations ne peuvent être satisfaites dans le cadre actuel, car elles sont confrontées à des forces politiques complètement prisonnières des méthodes restrictives des pouvoirs en place. Du côté de la droite, les choses ne vont naturellement pas mieux puisqu’elle ne cherche ni à élever le niveau de participation ni à changer les modes d’expression, mais elle est incontestablement plus dangereuse par les involutions qu’elle peut favoriser. Dans ce secteur, en effet, la protestation tend à prendre consistance autour de nouveaux projets identitaires. En l’absence de tout élément positif d’identification, de toute aspiration positive à une transformation de la situation, la protestation tend à se résumer à la recherche d’ennemis. Il n’est pas nécessaire de se référer à l’idéologie national-socialiste, ni d’en découvrir les relents pour comprendre ce qui est en train clé se produire dans les secteurs de la société dominés par les idéologies de droite : la défense exacerbée de l’idée de nation correspond au fait qu’elle est en crise, la revendication d’une solidarité naturelle mythique et agressive à l’égard des autres correspond à la dissolution de cette idée même de solidarité. Dans tous les cas de figuré,’1es.crises d’identité et les réactions qui s’ensuivent sont liées à la crise du Welfare state, à l’incapacité des partis à proposer un nouveau schéma de participation et de représentation correspondant aux mutations sociales qui sont en train de se produire, à leur incapacité aussi à prolonger ces mutations pour leur donner des effets positifs. La superposition de l’« espace politique » à la « société civile » a quelque chose de faux et d’artificiel. Le système des partis ne semble plus en mesure de donner de réponse vraiment adéquate aux nouveaux problèmes qui sont en train de se présenter. Le système représentatif mis en place par le Welfarestate utilisant la médiation, et le compromis institutionnalisé des partis – en d’autres termes «l’État des partis » – est définitivement périmé. C’est une marchandise qu’il faut désormais enrober si on veut la vendre.

3. Représentation dépassée et nouvelle communication

Le dépérissement de l’« espace politique» et la tendance (ô combien avancée) du « marché politique actuel » à s’enliser dans les dures « nécessités » de la gestion exigent des solutions de suppléance, plus exactement de surdétermination et de la simulation de la représentation. La représentation désormais caduque remet son salut entre les mains de la « nouvelle communication » -et avec elle, le salut de l’État représentant des partis. Si la représentation politique fonctionne en l’absence de tout fondement solide dans la société, ce vide doit être couvert par l’hypermédiatisation des luttes de fraction, par la dramatisation d’épisodes et de manifestations contingentes, en substance par une véritable substitution d’un monde fictif aux dynamiques de la société civile. On voit se répéter là un mécanisme bien connu dans la genèse des sociétés démocratiques: le passage de la représentation démocratique de masse à la production de leurs propres électeurs par les représentants. Ce que l’on obtenait dans les premières décennies du siècle dernier lorsqu’on cherchait à s’opposer à la représentation révolutionnaire et aux dynamiques de la démocratisation progressive, par la sélection de l’électorat, par le cens, par le niveau culturel, on cherche à l’obtenir aujourd’hui par la manipulation médiatique de la société civile. Certes, la nouvelle communication n’est pas seulement manipulation – bien au contraire, elle recèle de très fortes potentialités, susceptibles de mettre en évidence comment s’effectue la circulation du pouvoir dans une société complexe. Mais ce sont justement les formes d’apparition et de présentation de cette nouvelle circulation qui se trouvent manipulées pour parvenir en fin de compte à neutraliser le maximum de gens ; et c’est dans ce sens que les manoeuvres constitutionnelles de Sièyes ou de Constant s’apparentent aux opérations systémiques inspirées des Parsons et des Luhmann. Le pouvoir veut préfigurer sa base de représentation : aujourd’hui, aux manoeuvres « spatiales » opérées sur le corps même de la société qui avaient été jusqu’ici mises en oeuvre par le vieux libéralisme, se substituent les opérations « temporelles » du nouveau libéralisme, destinées à maîtriser les dynamiques de la transformation, à simplifier la complexité de ce qui se passe, en aseptisant la réalité sociale. La crise des identités collectives est par là poussée au maximum, l’individualisme prôné comme valeur suprême (dans une société productive qui développe en réalité tout au contraire des niveaux de coopération de plus en plus élevés) et les antagonismes manipulés par des mécanismes de compensation qui font partie de la répression ou de l’occultation de ce qui fait véritablement événement. La société doit danser selon les rythmes du pouvoir et toute dissonance, toute cacophonie doivent être réduites au sein d’une harmonie dont on invente les règles à chaque instant. La passivité dans le consensus devient l’objectif fondamental. Il est donc clair que tous les concepts anciens de représentation politique que nous a permis de connaître la longue histoire de cette pratique constitutionnelle sont désormais désuets: qu’il s’agisse de la représentation des intérêts de classe, à la Montesquieu, ou de la représentation populaire et de sa transfiguration dans la volonté générale, ou encore de la représentation démocratique par les partis, en somme tous les modèles qui donnaient de l’« espace politique » l’image d’un « marché politique ». Aujourd’hui l’« espace politique » réduit est censé produire de l’événement, des dynamiques politiques et, bien sûr, du consensus. C’est tout au moins ce qu’il veut faire croire.

4. Transformations sociales et nouvelle représentation

Or, tous les mouvements de lutte réels surgissent aujourd’hui à l’extérieur de l’« espace politique ». Ils ont tendance à essayer de briser cet « espace » et les règles qui le constituent que ce soit sur le terrain de la contrainte économique et de gestion, ou sur celui de la neutralisation médiatique. Pour tenter d’atteindre ce résultat, ils se replient sur eux-mêmes, en élaborant de nouveaux rythmes et de nouveaux modes d’expression. Il s’agit essentiellement de l’exercice de la démocratie directe un exercice qui, dans les luttes, exalte les pratiques fécondes de la coopération et les idéaux d’égalité. C’est dans ces luttes que se préfigurent le plus souvent les nouveaux projets de société, dans lesquels la composante radical-démocratique a pour tâche de reconstituer la participation. Les rythmes de ces nouveaux mouvements sont marqués par la perception aiguë que la transformation sociale est en train de s’accélérer et qu’il est possible de faire de l’événement démocratique un moment catastrophique pour les machines répressive, systémique et neutralisatrice. C’est cela la puissance des nouveaux mouvements, mais c’est aussi leur faiblesse. Une faiblesse qui réside dans l’incapacité à inventer de nouvelles formes de représentation politique à partir de l’expérience de démocratie directe, de concevoir dans l’exercice de la démocratie de hase la construction de nouveaux instruments de pouvoir. Ce sont ces problèmes qui doivent être mis aujourd’hui en priorité à l’ordre du jour de l’analyse politique. Pourquoi les mouvements des pays de l’Est qui ont réussi si efficacement et avec une telle puissance à mettre en crise la structure du « socialisme réel » n’ont-ils pas immédiatement réussi (dans cette phase révolutionnaire) à présenter et à consolider un nouveau modèle de démocratie sociale et radicale ‘? Parce que les mouvements anticapitalistes en Occident, à partir des années 70. n’ont pas réussi à forger un nouveau modèle de démocratie sociale et radicale, qui constituait pourtant en filigrane l’élément essentiel de la pratique de ces mouvements’? Est-ce parce que dans un cas comme dans l’autre, l’État capitaliste a réussi à opérer une restructuration ou une restauration de son ordre’? La réponse théorique à ces interrogations ne peut éviter de mettre principalement à l’ordre du jour le problème de la définition d’un nouveau concept de représentation institutionnalisée. C’est seulement, en effet, en re-proposant ce thème que le problème de la force politique du mouvement démocratique et social peut être remis en discussion-comme point essentiel et incontournable. La crise du mouvement syndical et des partis politiques emporte avec elle la vieille conception de la représentation. Existe-t-il la possibilité de saisir au sein des nouveaux mouvements des éléments embryonnaires mais opératoires pour développer une nouvelle représentation’? Est-il possible de tirer de ce mélange de puissance et de faiblesse qui les a caractérisés jusqu’ici des symptômes ou des traits annonçant une nouvelle figure de la représentation’? Il est évident que pour répondre à ces problèmes, la plus grande prudence est de rigueur : on ne peut percevoir pour le moment que des fragments de réponse. Le premier concerne le problème de la communication, qu’on ne peut pas ne pas considérer, aujourd’hui, comme essentiel pour la constitution des sujets collectifs de la représentation, le second, le thème de la « contrainte économique » qui est à la base de la représentation du pouvoir, le troisième, la temporalité de la nouvelle représentation.

5. Pour un nouveau modèle de représentation politique

Quand on est confronté au thème de la nouvelle représentation, la véritable difficulté, c’est que l’analyse des mouvements place immédiatement devant des problèmes institutionnels majeurs. Les mouvements se caractérisent, en effet, du point de vue instituant et constituant, par une affirmation – être titulaire de sa souveraineté (même quand il s’agit (le fractions du peuple) ne peut se distinguer de l’exercice de la souveraineté – affirmation qui porte atteinte aux hases mêmes du système actuel. Il est inutile de faire comme si cette difficulté. n’existait pas, seuls l’hypocrisie et un machiavélisme de bas niveau peuvent s’y laisser aller. C’est par ailleurs, précisément en faisant silence sur le contenu radicalement innovateur dont ils sont porteurs, que les mouvements eux-mêmes se réduisent à l’impuissance et deviennent incapables de poser le problème de leur représentation en tant que force. Le concept actuel de représentation se fonde donc sur la distinction entre le fait d’être titulaire du pouvoir et son exercice. Si nous ne voulons pas tomber dans l’utopie d’une démocratie directe, unilatérale, comment peut-on poser le problème de la nouvelle représentation comme force instituante ? En fait de manière à ce qu’elle puisse tout à la fois être représentation (et donc, avoir une possibilité de médiation et de création d’« espace politique») et en même temps instrument de participation et d’enracinement de masse ? Des éléments de réponse à ces questions existent, nous l’avons dit, dans les mouvements. D’abord en ce qui concerne la communication. Celle-ci est devenue un véritable instrument de formation de la subjectivité des individus. Elle a un pouvoir et une importance institutionnels qui sont dissimulés par le mythe de la liberté d’expression, de la presse et de communication. Un premier objectif. implicite pour les mouvements, est d’imposer à ce pouvoir les règles de la démocratie formelle et de la démocratie de hase. Tant que ce problème n’est pas résolu, tant que la presse et les médias n’ont pas été dépouillés de leur monopole sur ce pouvoir et astreints aux simples règles de la démocratie formelle, le thème de la nouvelle représentation n’a pas de véritable portée. Nous nous trouvons là face à un résidu archaïque de l’État de droit, à une liberté qui est devenue un pouvoir sans que l’État en fasse un pouvoir démocratique. Les nouveaux mouvements ont à se poser donc deux objectifs à la fois : celui de la formalisation de la liberté d’expression et celui de faire en sorte que le peuple soit un titulaire réel de ce droit. Le second élément de discussion sur la représentation implicite dans les mouvements sociaux est constitué par le rapport entre démocratie représentative et la mise des « contraintes objectives » hors du lieu de la décision démocratique. Comme nous l’avons vu, ce déplacement est devenu le principal élément de rigidification de la représentation de type ancien et le principal élément responsable du manque de consistance des nouveaux mouvements. Dans le cadre d’une société capitaliste au stade de la maturité, la dynamique des mutations sociales, la mobilité de ses composantes, tout, grâce à la mise sous tutelle des masses populaires, devient partie prenante d’un pouvoir fort. Une théorie de la nouvelle représentation ne peut pas ne pas comporter une exigence de rupture, non pas des nécessités objectives mais de leur mode de gestion, de leur fétichisation et des pratiques de suppression des alternatives qui en résultent. La nouvelle représentation ne peut se situer qu’à l’intérieur d’une dynamique d’évaluation des nécessités et de réouverture permanente du problème de leur compatibilité avec les besoins et la culture des mouvements de masse. Les méthodes et les échéances de cette œuvre d’annihilation d’un pouvoir extérieur et hostile sont eux aussi inscrits, à titre de fragments, dans les nouveaux mouvements. Le pouvoir doit être réduit à une procédure démocratique, au cours de laquelle la représentation pourra vérifier en permanence son propre enracinement populaire, et pourra en conséquence se renouveler en permanence, selon des rythmes et des méthodes qui ne font plus référence aux contraintes objectives mais à l’intelligence et à la participation des masses de citoyens. Il est invraisemblable qu’au moment où les capitalistes convient les travailleurs à des expériences de gestion et de co-participation dans les usines automatisées, le marché politique ne réussisse à produire autre chose que des structures de pouvoir de plus en plus centralisées. Mais cela peut aussi se comprendre, parce que seule une verticalisation extrême du pouvoir peut être capable de résister à des transformations sociales majeures.
Mais c’est précisément sur ces problèmes que les mouvements doivent s’exprimer ouvertement à partir des éléments dont ils disposent. C’est sur ce terrain qu’un nouveau mode de représentation et en conséquence une nouvelle structure institutionnelle peuvent commencer à devenir des formes de référence démocratique.

6. Vers un nouvel espace public

Il ne peut y avoir de nouvelle représentation politique, s’il n’y a pas de mise en question de l’espace politique neutralisé, et simultanément construction d’un espace politique authentiquement public, fondé sur des échanges multiples, variés et en constante évolution. Pour cela il faut que les confrontations politiques cessent de jouer pour l’essentiel sur les thèmes en trompe-l’oeil, comme par exemple l’immigration, c’est-à-dire sur l’utilisation des hantises, des angoisses de secteurs de la société traumatisés par un changement social désordonné et incontrôlé. Au bout de cette voie, il ne peut y avoir en effet que la substitution d’un espace pathologique à l’espace politique atrophié et neutralisé. Il faut au contraire que les échanges politiques portent sur des agencements et des dispositifs réels, et notamment sur le véritable soubassement matériel de la politique, l’organisation et la circulation des pouvoirs dans la société. En d’autres termes, il faut que l’État comme sphère gestionnaire et politico-administrative soit contraint de faire des concessions aux mouvements sociaux, soit contraint en particulier de consentir à de nouvelles répartitions des pouvoirs et de concéder de nouveaux espaces de débat (par exemple le nucléaire, le désarmement, les politiques urbaines, les politiques de formation etc). Pour aller dans ce sens il faut évidemment dépasser le stade de l’absentéisme ou de la désertion et utiliser ouvertement la crise de représentativité des partis de gauche en pesant sur leur vie interne, en faisant intervenir les réactions protestataires dans leurs débats. Cela devrait permettre d’opposer à la représentation-délégation et à des machines électorales une idée de représentation politique appuyée sur des formes multiples de participation et d’association (des comités de quartier aux partis en passant par les initiatives de citoyens). En permanence il faut arracher aux partis dominants et à la sphère politico-administrative des décisions qui les mettent en état de déséquilibre et leur interdisent l’immobilisme ou la simple gestion au service du capital.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger