Etatisation du biologique et lutte contre la mondialisation

Le Monde, 19 mai 2000Le lancement de la revue Multitudes constitue un signe : celui de la survie d’une galaxie intellectuelle qui entend s’inscrire dans la continuité d’un courant philosophique dont les grandes figures s’appelaient Gilles Deleuze, Félix Guattari, Michel Foucault. Fidèles à une certaine radicalité théorique – celle-là même qui fut qualifiée par ses adversaires de « pensée 68 » -, les auteurs de cette publication dirigée par Yann Moulier Boutang, lui-même auteur d’une biographie de Louis Althusser parue chez Grasset en 1992, se placent ici sous l’invocation de Michel Foucault, en consacrant ce premier numéro à l’actualité d’un des thèmes les plus contestés de la pensée du philosophe : les notions de « biopolitique » et de « biopouvoir ».

Dès le milieu des années 70, Michel Foucault, s’intéressant à la montée en puissance du « racisme d’Etat », avait émis l’hypothèse selon laquelle la formation de l’Etat moderne pourrait s’interpréter en termes de processus de « prise de pouvoir sur l’homme en tant qu’être vivant, une sorte d’étatisation du biologique » (Le Monde des livres du 21 février 1997). Conséquence dont s’inquiétèrent en leur temps certains commentateurs : il devenait difficile sinon impossible dans un tel cadre d’établir la moindre différence de nature entre la démocratie libérale ou la sociale-démocratie et un régime comme le nazisme puisque tous ne manifestent à leur manière que les potentialités d’une politique cherchant dans la « race » la définition biologique du peuple.

Pareille posture philosophique pouvait sembler dépassée par un libéralisme triomphant. Il n’en est rien. A lire Multitudes, on constate au contraire que ce courant, qui préfère parler de « vivant » que de sujet de droit, et pour qui la politique se fonde plus sur un jeu de force nietzschéen que sur la revendication des droits de l’homme, se ranime à la flamme de la lutte contre la mondialisation – entendue ici comme une bataille menée contre l’ « Empire » (« les énormes sociétés transnationales et multinationales », selon l’expression utilisée ici par Michel Hardt et Antonio Negri).

Lecture vitaliste du politique

Cette lecture vitaliste du politique, loin d’entraîner une quelconque résignation, donne, pour Multitudes, un sens nouveau aux phénomènes de résistance, comme en témoigne l’intervention de la « sorcière » Starhawk, l’une des figures américaines de la mobilisation anti-OMC à Seattle, et – arrivée au pouvoir du parti de Jörg Haider oblige – celle d’Otto Mühl, un artiste actionniste viennois dont les performances, délibérément obscènes ou violentes, scandalisèrent l’Autriche des années 60 (la deuxième livraison de Multitudes consacre d’ailleurs à l’actionnisme un nouveau dossier).

Cette école française de radicalité a également trouvé des références et des adeptes européens dans l’oeuvre de l’Italien Giorgio Agamben, lequel dit voir dans « Auschwitz » une sorte de paradigme de la « situation contemporaine » ou, en Allemagne, celle du désormais célèbre Peter Sloterdijk. Ce dernier, auteur d’une conférence prononcée au château bavarois d’Elmau, le 17 juillet 1999, a provoqué une tempête, parce que, tout en déclarant mort et enterré l’humanisme classique, il considérait comme un inéluctable chantier philosophique de l’avenir la « réforme génétique des propriétés de l’espèce ». Dans un long entretien avec Eric Alliez, au cours duquel il revient sur l’« affaire » qu’ont déclenchée ses propos, Peter Sloterdijk dit localiser « dans les médias allemands et dans les journaux français, avec des épicentres en Israël et au Brésil (bastions d’un habermassisme mondialisé) », l’origine de la tempête dont il attribue la responsabilité au philosophe Jürgen Habermas. Nouvelles déclarations publiques plutôt propices à relancer la polémique qu’à l’apaiser pour de bon.

Weill Nicolas

Journaliste, rédacteur de la rubrique Idées du journal {Le Monde}.