Étudiants : contre l’austérité, la grève

Entretien avec Laurent GuilloteauLaurent Guilloteau : Peux tu rappeler les motifs initiaux du mouvement de grève estudiantine qui a débuté en octobre dans des universités mal dotées de villes moyennes ?

Mikaël Laclau : Ce mouvement est parti sur des mots d’ordre dépolitisés à l’origine, notamment des revendications matérielles relatives au manque de moyens qui se traduisaient par des sureffectifs dans toutes les universités. A titre d’exemple, l’université du Mirail à Toulouse devait initialement accueillir entre 10 000 et 12 000 étudiants. Elle en compte plus de 26 000 à l’heure actuelle. On doit alors mener les travaux dirigés à 40 ou 50 personnes. L’autre problème crucial souligné a été le sous encadrement administratif et bien sûr professoral. Le sous encadrement administratif a des conséquences dramatiques: les profs accomplissent aujourd’hui un tiers des tâches administratives. Sur le versant politiques qu’a pris ensuite le mouvement, on peut parler d’évolution progressive. Une donnée doit être prise en compte pour comprendre ce mouvement, il n’est pas parti sur des bases politiques.

L. G. : Les problèmes posés par la grève ont-ils été résolus par les reculades successives de François Bayrou ?

M. L. : Il est difficile de parler de reculade de la part d’un ministère qui a refusé de négocier avec les étudiants et n’a fait qu’appliquer une stratégie très simple. D’une part, éviter les provocations policières et les dérapages qu’elles entraînent. Celles qui avaient pu être observées en 86 et en 94 au moment du CIP. Cela revenait à adopter une tactique qui misait sur un essoufflement, une baisse d’intensité de la mobilisation. Cette tactique repose essentiellement sur les médias par l’imposition d’un black out total sur les revendications, les différentes phases par lesquelles est passée la coordination nationale étudiante, les attaques dont elle a été l’objet, et les actions et les réflexions menées au sein de l’université au moment de la grève. Bien des étudiants ont pris conscience du rôle des médias, ce qui aura un impact notable, je pense, dans leur relation à ce qui est devenu un moyen d’action politique du gouvernement: les chaînes télévisées. Après un retour au travail des catégories professionnelles en lutte qui occupaient le devant de la scène médiatique, on a pu se rendre compte de la faiblesse du mouvement étudiant.
La grande différence de ce mouvement d’avec les précédents est que, pour l’instant, il n’a rien obtenu. En effet, les mesures annoncées par Bayrou en grandes pompes sont très largement truquées. Elles regroupent des moyens, des postes, dont la création était déjà prévue sur le budget précédent. Elles détournent les professeurs agrégés, qui ne font aucune recherche et enseignent dans le secondaire, vers les universités. En ce qui concerne les moyens financiers, les 2 milliards de crédits annoncés intègrent les 2 milliards et demi d’augmentation normale du budget de l’Enseignement Supérieur prévu par le budget 95, ce qui est très en deçà des revendications étudiantes. Ce montage financier n’a été dénoncé ni par les journalistes, trop complaisants, ni par la Conférence des Présidents d’Universités qui a salué “l’effort”, tout comme le président de l’Unef ID l’a fait, au mépris de l’avis des étudiants et de ses propres militants. En clair, on ne peut parler de véritables avancées pour le monde étudiant à l’issu de ce mouvement, si ce n’est dans les consciences. Il y a donc fort à parier qu’il devrait repartir au plus tôt à la rentrée 96.

L. G. : Quels ont été selon toi les vecteurs principaux (Syndicats ? groupes politiques? coordination ? moyens de communication ?) de la généralisation du conflit aux autres universités ?

M. L. : Ce qui est à remarquer c’est le rôle initial des professeurs et des administrations. Ils ont pris conscience d’être touchés par le même problème de pénurie que les étudiants. Leur rôle a été capital. Leur feu vert institutionnel a ainsi été parfois à l’origine de la prise de conscience des étudiants et, par là, du mouvement même. Dès les premières semaines néanmoins, les administrations et les professeurs ont été débordés et dépassés par le mouvement. À partir de là, les militants syndicaux étudiants, engagés dès les premiers instants, ont eu un rôle beaucoup plus important. Nombre de ces syndicalistes sont marqués à l’extrême gauche et sont très politisés. Mais cette politisation dérange de moins en moins les étudiants et cela s’est vérifié tout au long du mouvement, selon l’habilité de meneurs à lier les problèmes de l’université à ceux de la société en général, à présenter une argumentation cohérente. Cela s’est ressenti dans les mots d’ordre.
Pour ce qui est de la propagation du mouvement, dans un premier temps la télévision a pu jouer un rôle. Surtout lors de l’exemple réussi de Rouen, largement couvert par les médias, il a été ressenti par les autres universités comme un encouragement aux luttes. Mais dès que la télé a semblé préférer les travailleurs en lutte aux étudiants, le mouvement n’a du compter que sur ses propres moyens : réseaux syndicaux, fonds propres collectés lors d’interventions en centre ville ou en AG, moyens de communication “empruntés” dans les locaux occupés. Au-delà de la conscientisation, nombre d’étudiants ont expérimenté une auto organisation des luttes, même si c’est de manière marginale. Il faut espérer que cette auto organisation saura être développée dans les mouvements à venir.

L. G. : Le mouvement étudiant de 1986 s’était caractérisé par l’émergence de représentants politiques, certes contestés, mais néanmoins clairement identifiés en raison de leur poids médiatique. En quoi le mouvement de 1995 se différencie-t-il de cette conjoncture passée de la représentation ? Comment se sont jouées les questions de direction politique ?

M. L. : Sur Toulouse, la question de la direction est restée subsidiaire. Si les meneurs étaient connus et identifiés, une rotation a été organisée malgré tout et ceux qui ont profité de la personnalisation sans accomplir un travail de base ni apporter la réflexion de fond, nécessaires pour exercer un rôle de Pygmalion ou d’égérie, ont été marginalisés. Les militants syndicaux et politiques, ce sont souvent les mêmes, ont joué la carte de la transparence, ce qui leur a profité. Mais un problème est demeuré présent pendant tout le mouvement et ce sur toutes les lacs : la quasi totalité des responsabilités de représentation ont été exercées par ce type d’acteurs. Les autres étudiants, bien plus nombreux, n’ont joué qu’un rôle minoritaire dans le processus réflexif interne au mouvement. C’est sans doute un point d’ombre auquel nous n’avons pu pallier convenablement.

L. G.: L’expérience du mouvement de mars 1994 contre l’instauration du CIP, premier mouvement de scolarisés sur la question du salaire, a été vécu par bon nombre de protagonistes de cette grève. En quoi a-t-elle pu jouer un rôle?

M. L. : Le mouvement récent du CIP a permis à de nombreux étudiants et lycéens de se frotter à la dure réalité des luttes sociales. Les jeunes, nombreux aux manifestations, ont expérimenté deux choses capitales : d’une part un mouvement couronné de succès, et d’autres part les provocations policières. L’appréhension de ces dernières étaient très présente.
Quand au premier aspect, l’expérience d’un bras de fer victorieux avec le gouvernement nous a peut-être handicapé puisque lorsque François Bayrou a fermé la porte à toutes discussions, nous n’avons pas su, à Toulouse, changer d’interlocuteur, et profiter de l’inertie du mouvement afin d’imposer à l’administration de chaque faculté des revendications locales. C’est probablement cette occasion manquée qui laisse le plus de regrets aux gens qui ont participé aux différentes mobilisations.

L. G. : Les précédentes mobilisation au sein du système de formation (1986, 1990, 1994) avaient pour point de départ le refus de réformes de caractère libéral. L’originalité du récent mouvement tient, pour partie, à ce qu’il s’est d’abord déterminé de manière affirmative, grosso-modo à partir de l’exigence d’une amélioration des conditions de travail à la fac. Cela signifie-t-il qu’aucune provocation gouvernementale n’est plus nécessaire désormais à l’éclosion de mouvements de scolarisés ?

M. L. : Je ne pense pas, il faut bien voir que les mots d’ordre de départ étaient bassement matériels. Le travail de fond, incomplet mais toujours très important, qui a été effectué par les militants politiques et syndicaux a permis par la suite de dépasser les revendications relatives aux diverses carences du milieu universitaire actuel. Ceci devrait laisser des traces visibles dans les années à venir. Par ailleurs, la part dans le budget national des moyens alloués à l’enseignement supérieur, au regard de la mission, non critiquable, qui lui est dévolue, constitue en soi une provocation permanente. Le cas de la fac Pasqua, fort dénoncée médiatiquement, pouvant constituer l’étincelle qui mit le feu aux poudres, à juste titre.

L. G. : Le mouvement de grève de secteurs de la fonction publique contre le plan Juppé a relégué au second plan la grève étudiante. Cette situation a-t-elle fourni à des étudiants en lutte l’occasion de tisser des liens horizontaux avec d’autres forces con testatrices ? Que reste-t-il de cette ouverture ?

M. L. : Hormis d’excellents et émouvants moments de fraternisation, comme l’organisation commune entre étudiants et cheminots d’un concert de solidarité à la gare Toulouse Matabiau, il ne reste hélas pas grand-chose des rencontres entre contestataires étudiants et travailleurs en lutte. De nombreux cadres de rencontre auraient du être organisés, des cours sauvages à l’aide de professeurs sympathisant, en direction des étudiants assoiffés de pédagogie alternative, et des travailleurs en lutte. Toute tentative de réinvention de notre société passe par un dialogue entre catégories sociales recherchant une émancipation : étudiants, travailleurs, jeunes des quartiers, précaires etc.. Dans cette perspective je pense que ces quelques contacts, aussi épisodiques furent-ils (tenue de piquets de grève communs, défilés, forum..) constituent un début encourageant.

L. G.: L’élargissement de la grève et la durée du mouvement semblent avoir permis un approfondissement, une radicalisation, des thèmes de la lutte. Avec les revendications relatives au refus de la discrimination vis-à-vis des étudiants étrangers et des immigrés en général (À Paris, le slogan : “Étrangers ne nous laissez pas seuls avec les français” fut largement repris) ou l’exigence d’un “revenu garanti décent pour tous” ( cf. la Plate-forme de Paris VIII qui a recueilli un tiers des votes en coordination nationale), un dépassement des conceptions corporatives du mouvement s’est opéré. Mais ce constat de radicalisation paraît contredit par de multiples aspects tel, par exemple, la non remise en cause des contenus de l’enseignement, de l’organisation du savoir, des fonctions du système de formation, comment peut-on comprendre cette bienveillante neutralité ?

M. L.: En effet, le cortège traditionnel des revendications autogestionnaires a été fort peu évoqué. Peut-être est-ce lié au fait que les syndicalistes aient été très présents au sein des comité de lutte, leur formation n’est guère en adéquation avec ce type de revendications, très “gauchistes”. Néanmoins une sensibilisation s’est établie qui ne devrait pas rester sans suite dans un contexte de domination politique d’une droite dure prévue pour les sept ans qui viennent.
Quant à l’éclosion de thématiques revendicatives très diverses, étendues en direction des problèmes des travailleurs précaires, des chômeurs, des jeunes des quartiers en difficulté, elle est intéressante à plusieurs titres. Il s’agit du meilleur exemple d’un début d’extension de la réflexion des étudiants, l’un des résultats de la mobilisation de l’automne 1995. En outre, la durée du mouvement a permis lors de forums, notamment à l’université de Toulouse Le Mirail, place forte de la lutte la plus conscientisée, d’avoir une réflexion qui tente d’embrasser les problèmes rencontrés par les jeunes issus du quartier cernant la faculté. Si cette réflexion est restée embryonnaire, ce n’est pas par manque de volonté des étudiants, mais par manque d’expérience de ce type de contacts. Point capital, ce débordement de la contestation étudiante, marque le début d’une réorganisation des forces porteuses d’espoir et de lutte. Si des précaires et des sans domiciles ont été associés aux diverses occupations de locaux, des travailleurs applaudis en AG étudiantes, si on se tourne vers les quartiers, alors demain peut-être tous ceux là apprendront-ils à marcher tous ensemble dans la rue. Car ils incarnent les perdants du système, laissés pour compte de l’aide sociale, de l’éducation, relégués au rôle de simples courroies de transmission du système de production, instrumentalisés dans le cadre du marché du travail afin de tirer les salaires vers le bas, etc… La nouvelle classe des aliénés apprend à se connaître elle-même. Pour une nouvelle classe, une nouvelle conscience, voilà le devenir de ces luttes.
Il faut néanmoins relativiser une prise de conscience qui demeure limitée, notamment parmi les plus privilégiés de ceux qui viennent de lutter, les étudiants. Ce raisonnement, d’autres, malveillants à notre égard, le feront aussi, et mesurant l’enjeu, feront tout pour briser le jeune mouvement. Dans une dynamique spectaculaire, il ne faudra pas s’étonner de voir fleurir les attentats commis par des poseurs de bombes manipulés, les faux événements internationaux suscités, les provocations et les surenchères médiatiques… Tout sera bon pour contourner les véritables problèmes sociaux, à nous de prendre garde: vigilance, conscience et patience…