« Féminismes, queer, multitudes / Devenir-femme du travail et de la politique »

Paru dans les cahiers du genre N° 36 Avec ce numéro de Multitudes, pour la première fois en France, les féminismes « queer » ont obtenu dans une revue académique une « chambre à soi », pour reprendre le titre introductif d’Antonella Corsani. Les perspectives queer, introduites sous cette appellation par Teresa de Lauretis dans la revue féministe américaine Differences en 1990, désignent un ensemble de théories et de pratiques dénonçant certaines dérives normalisantes des « gender » et « gay and lesbian studies ». Ayant investi les cercles académiques et gagné une légitimité rapide Outre-Atlantique au cours des années quatre-vingt-dix, les théories queer sont encore mal connues en France, et sonnent encore bizarres, étranges, menaçantes – autant de significations initiales du terme anglais « queer ». Attirant les suspicions généralement adressées aux concepts « américains », le queer semble rencontrer des résistances accrues dans les espaces féministes en France, notamment à l’université . Réciproquement, les quelques introductrices du queer en France, comme Marie-Hélène Bourcier, se qualifient volontiers de « post-féministes », marquant leur distance avec l’héritage du féminisme de la seconde vague. Sur fond d’incompréhensions et de méfiances réciproques, ce numéro de Multitude offre un échantillon des liens, dialogues, fusions et imbrications des perspectives « queer » (et) « féministes » en Europe. Le numéro rassemble des contributions diverses, hétéroclites, croisant perspectives théoriques et militantes, portées par les voix de « femmes, lesbiennes, gouines, transgenre » issues de diverses générations, traditions académiques et nationalités. On rechercherait en vain un tableau cohérent, mettant en scène l’unité d’un courant. Il s’agit plutôt d’une « multitude » d’usages « queer » du féminisme et de féminismes « queer ». Faute d’en attendre un apaisement des controverses sur le « queer », on peut espérer que ce numéro désamorce les méfiances que l’étrangeté du mot suscitait jusqu’à lors.
D’abord, des idées fausses sur les théories queer tombent à la lecture. Elles ne consistent pas à faire l’apologie de la libération sexuelle en oubliant les rapports de pouvoir. Elles n’ont ainsi rien en commun avec les positions libérales, bien que masquées par un vernis « libertaire », célébrées notamment par Marcela Iacub (Qu’avez-vous fait de la révolution sexuelle ?, 2003) ou Elisabeth Badinter (Fausse route, 2003). Comme l’écrit Béatriz Preciado, « la multitude » queer n’est en aucun cas une « accumulation d’individus souverains et égaux devant la loi, sexuellement irréductibles, propriétaires de leur corps et revendiquant leurs droits au plaisir inaliénable ».
En outre, les perspectives queer présentées dans ce numéro développent une critique stimulante de certains schèmes de pensée issus de la seconde vague du féminisme, et en particulier la rhétorique du « patriarcat » et d’une de ses formulations plus récentes, la « domination masculine ». Plusieurs contributions soulignent que ces paradigmes font de l’oppression des hommes dominants sur les femmes dominées l’axe principal des rapports de pouvoir, et renforcent ainsi la binarité du genre. La différence de sexe, même si elle repose sur des prémisses constructivistes dans les théories radicales matérialistes, y est, selon Marie-Hélène Bourcier « renaturalisée ». La catégorie « femme » tend ainsi à être construite comme le « sujet pur » du féminisme, effaçant les multiples axes de domination qui la traversent (selon la couleur, la sexualité, etc.) et excluant les « transgenre », ceux-(et)-celles qui échappent à la partition binaire (comme les « trans », « butch », « dragkings », etc.) Au total, comme l’écrit Anne Querrien, la production post-féministe queer « remet en cause (…) ‘La’ femme, sujet du féminisme historique ». Lorsque Judith Butler a émis le même type de critique dans Gender Trouble, en 1990, elle a été l’objet de multiples attaques de la part des porte-parole du féminisme américain, qui l’accusaient de saper les bases mêmes de l’action collective en déconstruisant son référent. Au nom de quoi se battre s’il n’y a plus de sujet femme ? Contrairement à une idée répandue, les perspectives queer ne conduisent par à nier les identités et l’action politique. Comme l’écrit Preciado, « queeriser » les féminismes conduit à des « stratégies à la fois hyper-identitaires et post-identitaires ». Héritières de Foucault, les perspectives queer considèrent que le pouvoir est partout, mais aussi que dans toute relation de pouvoir se trouvent des points de résistance. Loin de l’utopie universaliste du renversement de la domination masculine, dont l’horizon est souvent le dépassement des catégories de genre, il s’agit d’investir – et de subvertir – les différences comme sites de l’action politique. Mais pas n’importe lesquelles : les « politiques de la particularité » consistent à s’approprier, retourner les identités « négatives » et « performer le mauvais élève » (Preciado). Partir toujours de la marge pour défier tout ce qu’il y a de normalisant dans les identités constituées, qu’elles soient « hétéro », « blanches », « homo », « bourgeoises », etc. C’est ce que racontent les militantes féministes d’Act Up interviewées dans le numéro, qui conçoivent leur mouvement comme un « laboratoire des devenirs minoritaires ».
En parcourant ce numéro, il est frappant qu’outre les critiques épistémologiques et politiques adressées à certaines perspectives féministes, les queer s’inscrivent à de nombreux égards dans l’héritage des mouvements féministes, qu’elles réinterprètent et s’approprient dans un nouvel environnement militant, reconstruisant ainsi d’autres subjectivités féministes. Nombre de contributrices prennent pour point de départ les ruptures épistémologiques et politiques issues de la seconde vague du féminisme, comme la critique des partitions public/privé et savant/militant. Réaffirmant « le personnel est politique », elles prônent une « politique particularisée » (Christina Vega), ou encore défendent la « politique à la première personne » (Corsani) La critique de l’opposition hiérarchisée entre général et particulier conduit à un refus des « modalités discursives d’un sujet passant pour universel » (Rosi Braidotti) comme la notion d’« intérêt général » ou encore de « citoyen comme catégorie générale » (Noortje Marres). On ne peut manquer de remarquer une certaine continuité avec les postures des militantes féministes radicales qui, dans les années soixante-dix, contestaient la légitimité de l’« organisation » et de la « délégation » comme modes d’expression politiques. Par ailleurs, plusieurs contributions dans ce numéro reformulent la question du rapport entre théorie et pratique. S’inspirant des théories de la « connaissance située » (standpoint theories) développée notamment par Sandra Harding ou Donna Haraway, les auteures revendiquent des théories féministes « positionnées » (Maria Puig), à l’envers des exigences normatives et universalisantes de « l’épistémologie scientiste », seul moyen selon elles de maintenir un lien entre savoirs et politique. Leurs réflexions témoignent d’une nouvelle étape dans l’institutionnalisation des études féministes en Europe, portée par une « génération d’étudiantes dont le voyage en féminisme [a commencé par une formation universitaire en Etudes Féministes » (Rutvica Andrijasevic et Sarah Bracke, membres du Réseau d’étudiantes féministes « NextGENDERation »).
Finalement, au-delà d’une présentation des perspectives queer, la lecture de ce numéro donne à voir la complexité des rapports entre queer et féminisme de la seconde vague, rapport de continuité, de critique et de ré-appropriation, plus que de concurrence ou de dépassement. On ne peut manquer de remarquer à quel point ces espaces féministes queer, en ré-agençant des héritages théoriques divers, et en expérimentant des nouvelles pratiques militantes, témoignent d’une imagination politique foisonnante – ranimant la tradition des mouvements radicaux des années soixante-dix. Devant la profusion d’idées et de concepts nouveaux, exprimés dans une langue liée à la tradition philosophique « postmoderne », et devant la tendance accrue à l’abstraction théorique qui caractérisent ce numéro, on est certes tentée de se demander sur quoi ces ruptures si prometteuses vont déboucher en terme de recherche. S’il investit les couloirs feutrés de l’université, le queer ne va-t-il pas perdre son enracinement à la marge, sa vocation à « performer l’abject », et devenir le langage d’une certaine bienséance académique, comme d’aucuns le craignent aux Etats-Unis ? Le queer ne menace-t-il pas de « ringardiser » les discours matérialistes, jouant le rôle de nouvelle marge légitime ? En termes politiques, le queer ne risque-t-il pas de servir à la fois un fétichisme de la prolifération identitaire – sans problématiser les rapports de pouvoir, et les discours anti-communautaristes – en travaillant à l’éclatement des identités ? Pour échapper aux procès d’intention qui nourrissent parfois ce genre de prophétie catastrophiste, il faut faire sienne une des intuitions les plus convaincantes des perspectives féministes (et) queer telles qu’elles sont définies ici : penser le champ des études féministes comme un « champ de divergences solidaires », où les multiples points de vue ne prétendent pas dépasser et renverser les autres, mais réaffirmer constamment une vigilance critique face à toute théorie englobante et normative.