Histoire des mouvements anti-globalisation en Italie

À Seattle comme à Gênes et à Porto Alegre, la composante italienne du mouvement No-Global est importante. Andrea Fumagalli reconstruit la genèse du mouvement des mouvements en Italie en analysant trois éléments fondamentaux : les centres Sociaux Occupés Autogérés, les revues critiques nées dans les années 1990, le développement de la musique underground. Après Gênes et New York, et face à l’offensive du gouvernement Berlusconi, le mouvement en Italie semble être traversé par une crise profonde, mais la manifestation du 20 juillet 2002, précise clairement la nature de la crise comme un hiatus entre multitudes et représentation-organisation des mouvements antagonistes.

Le 30 novembre 1999, la grande presse internationale découvre que le monde néo-libéral n’est pas aussi pacifié que l’on voudrait le croire. A Seattle, le Millénium Round de l’OMC a été suspendu à la suite des manifestations et des actions directes de plus de 50000 femmes et hommes. Soudain, un mouvement s’impose sur la scène internationale et devient sujet politique. Pour les médias, ce mouvement serait surgi du néant. Nous savons bien qu’il n’en est rien. Depuis des années, en Europe, aux Etats-Unis, dans les pays du Sud, des appels, des mouvements de protestation, des pétitions, des révoltes et des insurrections armées, comme au Chiapas, dénoncent les impacts néfastes de la globalisation capitaliste.
Durant la première moitié des années 1990, plus de 40 insurrections populaires ont secoué les pays de l’Afrique subsaharienne, du Nigeria au Burkina Faso. Ces révoltes étaient dirigées contre le démantèlement des politiques sociales en matière de santé et d’éducation induit par les Plans d’Ajustement Structurel imposés par le FMI et la Banque Mondiale. Au même moment, en Europe et en Italie, se développe une série d’analyses théoriques sur les transformations sociales et du travail, portées par la diffusion du paradigme de l’accumulation flexible (ou post-fordiste), qui se traduisent souvent par des pratiques politiques auto-organisées.
Le fleuve de Seattle s’est fait de la convergence de tous ces ruisseaux qui ont irrigué notre histoire récente, et que seule la servilité conservatrice d’une certaine presse a empêché de voir. Bien creusé, vieille taupe !

Les antécédents

En Italie, après une décennie terrible de répression et de reflux des luttes sociales, s’était produit un réveil du mouvement étudiant, dénommé “Panthère”[[Le nom de ce mouvement ” panthère ” vient du fait que lors de l’occupation de l’Université de Rome ” La sapienza “, une panthère qui s’était échappée du zoo, arrive à tenir en échec la police et les chasseurs des campagnes de Rome, en attirant ainsi la sympathie de beaucoup de personnes.. Il posait la question de la rappropriation du savoir, du revenu et récusait la marchandisation de la connaissance. Il s’ hybrida avec un milieu intellectuel hétérodoxe en phase de formation pour conférer un regain de vigueur aux premières expériences d’auto-organisation sociale, et produire une culture “underground”.

La saison des revues

En 1989 à Rome parait le premier numéro de la revue Luogo Comune: l’analyse des transformations sociales et économiques devient ici le lieu de confrontation culturelle entre différentes disciplines sociales. Dans le collectif de la rédaction, dont font partie aujourd’hui, entre autres, Marco Bascetta, Papi Bronzini, Paolo Virno, commence à se forger un nouveau langage qui dérive de l’expérience philosophique française de Foucault et Deleuze. Les concepts de contrôle social (au lieu de discipline), de biopolitique et de bioéconomie (au lieu de politique et économie), de multitudes (plutôt que peuple) sont porteurs d’une vision des processus sociaux encore in fieri (en devenir) mais nécessitant analyses et approfondissements aussi bien au niveau national qu’international.
En 1991, en réaction à la guerre contre l’Irak, première guerre d’une ampleur mondiale depuis 1945, un groupe d’intellectuels déjà engagés dans la critique hétérodoxe des années 1970, fonde à l’initiative de Sergio Bologna la revue Altreragioni (Autres raisons).
Ces deux revues ont renouvelé l’analyse des transformations sociales en favorisant, bien qu’avec des positions divergentes, le développement d’une ” théorie du postfordisme “.
Parallèlement naît en 1992 Derive e Approdi , une revue qui se situe au sein du mouvement des centres sociaux et joue le rôle de caisse de résonance pour les activités culturelles qui s’y déroulent. Aux articles dans les revues, dont le nombre s’accroît au point qu’on parlera d’une “saison des revues” (Marx 101, Alternative, Infoxoa, la courte expérience de Riff-Raff, Vis-à-Vis, l’édition italienne de Futuro Anteriore[[Toutes ces revues ont des positions très diverses. Très schématiquement on peut dire que Alternative et Vis-à-Vis se situent dans le courant de l’analyse marxiste qui ne voit pas de fortes discontinuités entre fordisme et postfordisme, alors que Riff-Raff et Futuro Anteriore suivent plutôt la tradition de Luogo Comune. Infoxoa, quand à elle, naît de l’expérience de base d’un collectif de Rome qui utilise les nouvelles techniques de la communication informatique. Les thèmes traités sont ceux du revenu d’existence, de la précarité sociale et de la culture underground.) s’ajoutent les publications monographiques qui alimentent une littérature de mouvement et d’essais ” alternatifs “[[Les expériences les plus intéressantes sont, parmi les petits éditeurs, Bfs, Derive Approdi, ManifestoLibri, McEditrice, Ombrecorte et parmi les grands éditeurs, la collection Interzone (maintenant disparue) de Feltrinelli et Bollati Boringhieri..

La résistance et l’offensive des Csoa (Centres sociaux occupés autogérés)

Le sigle Csoa commence à être largement utilisée par la presse en août 1989 lorsque plus de 200 policiers et gendarmes , à l’aide d’un hélicoptère, évacuent de force le centre social Leoncavallo situé dans la banlieue populaire à l’Est de Milan. Le fait véritablement nouveau n’est pas tellement dans la résistance d’environ 40 jeunes qui s’y opposent, mais que des centaines de camarades aient complètement reconstruit le centre social à peine trois mois après que les bâtiments du centre aient été rasés. Le retentissement symbolique de cette action est considérable : il fait connaître le réseau des centres sociaux, expérience unique en Europe, qui se répand alors partout en Italie et constituera la base d’une pratique politique nouvelle, radicale et antagoniste, faite d’auto-organisation et d’auto-production culturelle. Au milieu des années 1990 on compte plus de 120 centre sociaux. Ceux-ci deviennent les lieux de rencontre, de conflit, de symbiose des différentes pratiques alternatives, depuis l’antiprohibitionnisme à l’antifascisme, des lieux de production musicale et théâtral off, de débats et de diffusion des revues auto-gerées, bref de véritables laboratoires d’initiatives politiques.
Ils sont soumis à une dure répression et sont systématiquement rapprochés par les médias au mouvement de l’autonomie ouvrière des années 1970, et considérés comme des vitrines culturelles de nouvelles formes de terrorismes. En septembre 1994, une grande manifestation pour la défense du Leoncavallo, qui avait été à nouveau évacué, affirme provisoirement le droit d’exister de ces expériences, même si c’est au prix d’affrontements durs avec les forces de l’ordre. La mouvance des centres sociaux, sous ces différentes formes, devient l’un des épicentres de la construction du mouvement contre la globalisation néo-libérale : c’est d’ailleurs là que l’expérience des Tute Bianche, puis des Disobbedienti, puise ces origines.

Le développement de l’underground

La renaissance de la culture underground et des pratiques alternatives est consolidée par le développement d’une nouvelle culture antagoniste au sein de ces espaces libres et libérés. En effet, c’est au cœur des centres sociaux que se conjuguent les premières expériences d’auto-production musicale et l’émergence de la culture cyber puis hacker.
L’Italie devient en quelques années un des lieux les plus intéressants de la production de la musique underground au niveau mondial, tel que le ” posse “, mélange d’un rap de dérivation afro-américaine aux paroles – en italien – au fort contenu politico-radical, avec des musiques traditionnelles et populaires. Au début des années 1990, les happening du samedi soir au Centre Social Livello 57 de Bologne marquent le début de cette aventure non achevée, et rassemblent la scène napolitaine avec les 99 Posse, les Bisca, les premiers Almamegretta, puis la scène romaine, avec Onda Rossa Posse, Assalti Frontali, Ak47 liés au C.S. Forte Prenestino, celle de Milan avec les Tequila BoomBoom. S’ajoute par ailleurs au ” posse “, d’un côté, le développement de la musique ska notamment à Turin, de l’autre, la musique électronique avec les sound systems et les DJ alternatifs.

La consolidation : Prague et Nice

Les phénomènes que nous avons esquissés ici s’auto-alimentent de manière exponentielle, ce qui conduit à l’existence à la fin des années 1990 d’un terrain et d’une culture commune à même d’assimiler et d’entretenir le conflit. Les manifestations de Prague contre la réunion du FMI et celle de Nice contre les sommets économiques et sociaux de l’Europe voient ainsi une forte présence italienne. Trois blocs différents commencent à se dessiner..
Le premier groupe se situe dans le processus de renouvellement de l’idée de communisme, autour du Parti de Rifondazione Comunista. Ce parti est né d’une scission du PCI, Parti Communiste Italien[[Devenu le PDS, Parti des démocrates de gauche, puis DS., après le tournant du Congrès de Rimini en 1990, au lendemain de la chute du mur de Berlin. Rifondazione s’achemine vers de nouvelles élaborations de l’idéologie communiste, en rompant avec la tradition léniniste et en se liant aux mouvements sociaux jusqu’à proposer sa dissolution au sein du mouvement No-Global. L’idée de communisme comme objectif de libération de la société et du travail reste centrale mais le processus de transformation sociale et économique change. Il ne s’exerce plus autour de la dichotomie traditionnelle “avant-gardes/peuple”, mais plutôt par une mise en cause continuelle des pratiques politiques, suivant l’enseignement zappatiste ” marcher en questionnant “, au travers de la constitution d’un large spectre de forces de la ” gauche alternative “.

A coté de Rifondazione, la présence d’une minorité de gauche au sein de la CGIL[[Confederazione Generale Italiana del Lavoro est aussi très importante. La CGIL, premier syndicat italien, est traditionnellement lié au PCI puis au DS. Cette minorité de gauche s’est opposée, avec la FIOM-CGIL (le syndicat de la métallurgie) au pacte de concertation avec l’Etat et le patronat de 1992/1993, pacte qui avait amené à l’abandon de l’indexation des salaires sur les prix et à une politique des revenus.

Le deuxième groupe, celui des Tute Bianche et des centres sociaux, opère plutôt sur le plan du territoire que sur celui du travail. Au centre de ses actions, outre les objectifs antiprohibitionnistes et libertaires (no copyright, no OGM, etc.) se situent la lutte et la solidarité avec les immigrés, contre la constitution des Centres de Permanence Temporaires (CPT) – véritables centres de détention pour les sans papiers – et l’action contre la précarité, avec la revendication d’un droit à un revenu détaché du travail.

Le troisième groupe, le syndicalisme de base (les Cobas), se compose de nombreuses mouvances développées pendant les années du pacte de concertation entre État, patronat et syndicats qui ont produit une précarisation croissante du travail et du revenu. Si dans certains secteurs comme l’école, il est devenu majoritaire, il a difficilement accès aux négociations nationales notamment à cause des contraintes juridiques qui lui sont imposées[[L’article 12 du Statut des Travailleurs de 1970, affirme que seuls les syndicats majoritaires peuvent s’asseoir à la table des négociations au niveau national, c’est à dire seulement CGIL, CISL et UIL. Cet article a été abrogé par le referendum national de 1997 mais rien a changé. Il existe donc un sérieux problème de démocratie syndicale non résolu. . Ses actions se focalisent sur les conflits capital / travail, mais comme pour les centres sociaux du réseau de l’ ” autonomie de classe ” (présents surtout à Turin, Milan, Rome et en Toscane), ce conflit est pensé indépendamment des formes spécifiques que prend le rapport capital / travail.. C’est pourquoi il se méfie du débat sur le post-fordisme et sur les transformations du travail, et encore plus de la revendication d’un ” revenu d’existence ”

La croissance et les surprises

En octobre 1999, Massimo D’Alema, alors président du conseil du gouvernement de centre gauche, choisit Gênes comme ville destinée à recevoir la rencontre du G8 pour l’année 2001. Les différentes composantes du mouvement social saisissent immédiatement cette occasion pour ouvrir sur tout le territoire des espaces de discussion autour de l’organisation et du contenu des contestations qui s’exprimeront contre le sommet du G8. Des comités anti-G8 se créent, réunissant en leur sein toutes les composantes sociales critiques. Même les groupes catholiques de base, dissidents vis-à-vis de la hiérarchie catholique, se constituent en réseau en créant le Réseau Lilliput.

Au printemps 2001 on respire un climat nouveau : un mouvement de très grande envergure est en train de naître, à même de sortir de cette ghettoïsation qui avait toujours caractérisé l’opposition sociale et les mouvements, surtout en présence de gouvernements de centre gauche. Une nouvelle génération entre sur la scène politique avec une très forte charge créative et nombreuses sont les initiatives mises à l’œuvre.
Moi-même j’ai participé de manière active à l’organisation des journées de Gênes à Milan, ma ville natale : une ville dure qui a subi une très forte répression policière dans les années 1970 et une très forte marginalisation par l’héroïne qui a pratiquement anéanti toute une génération en lutte. Dans les années 1990, la ville a été le théâtre d’une forte vague répressive qui a amené à de très fortes divisions au sein des mouvements. L’évènement du G8 a été l’occasion pour reprendre un dialogue entre composantes non seulement différentes, mais aussi en lutte entre elles. En passant des catholiques de base aux pacifistes, de Rifondazione Comunista à la composante de gauche de la CGIL, jusqu’aux centres sociaux et aux anarchistes, les différences de perspective, de contenu et de méthodologie d’action étaient importantes. Pourtant, cela n’a pas entraîné de grandes divisions mais plutôt un objectif commun : bloquer le sommet du G8.

Un avertissement non compris : Naples, mars 2001

Nous étions tous bien conscients que les journées de Gênes seraient très dures. Nous avons néanmoins été ingénus. Non pas tellement pour avoir été surpris par les niveaux atteints de la répression (qui n’a pas de comparaisons, ni en Italie, ni en Europe)[[C’est l’opinion aussi d’Amnesty International, qui écrit dans son rapport qu’il y a eu à Gênes ” suspension des droits fondamentaux ” et que la situation de répression dépasse celle du Chili en 1973., mais parce que nous n’avons pas saisi le message menaçant lancé lors du sommet de Naples en mars 2001. Du 14 au 17 mars, s’est tenu le sommet international sur l’informatisation du secteur public, sur les technologies digitales et sur la liberté informatique, organisé par l’OCDE avec le soutien des plus grandes multinationales du secteur. Le réseau No-Gobal de la région Campanie avait organisé un contre sommet qui s’achevait avec une manifestation le 17 mars réunissant 30000 personnes. Lorsque le cortège s’approcha de la ” zone rouge “, la police chargea les manifestants après avoir fermé toute issue de la Place Municipio, la plus grande place de Naples où était prévue la fin de la manifestation. Dans le chaos le plus total, la police a matraqué toute personne présente sur cette place, même étrangère à la manifestation, y compris les femmes et les enfants. 200 personnes ont été arrêtées et amenées dans les casernes où elles ont subi des tortures physiques et psychologiques, et n’ont été libérées que le soir[[Pour une reconstruction des faits et pour les plus de 100 témoignages de tortures et maltraitance voir Zona Rossa, Derive Approdi, Rome, 2001 en très mauvais état. A cette époque le Ministre des Affaires Intérieures était encore Bianco, représentant du gouvernement de centre gauche. La répression féroce des mouvements est donc bien indépendante de la couleur du gouvernement.

Gênes, juillet 2001

Je ne reviendrai pas sur ce qui s’est produit à Gênes le 20 et 21 juillet[[pour une lecture des faits de Gênes, voir Gênes. Multitudes en Marche contre l’Empire, réalisé par le collectif Samizdat.net, 2002 et Multitudes n°7, 2001.. Je voudrais simplement souligner ici trois choses :
– les médias indépendants ont subi une très forte répression, justement parce qu’ils étaient indépendants ;
– la mouvance des black bloc qui regroupait environ 4000 personnes, avec une forte représentation féminine, a opéré suivant des pratiques d’action directe complètement séparées et différentes des autres mouvements participant aux manifestations. Ils n’ont jamais cherché l’affrontement avec la police et se sont désintéressés de la zone rouge. Ils ont visé la destruction systématique des symboles de la propriété privée capitaliste. Sans porter de jugements sur leurs actions, il faut reconnaître que les black bloc constituent une composante à part entière du mouvement ;
– la forte participation (300 000 personnes environ) à la manifestation du 21 juillet, au lendemain de la mort de Carlo Giuliani, est le fait d’une participation individuelle, singulière et non organisée : c’est le premier exemple d’une multitude active et constituante.

La parabole des Social Forum

L’impact émotionnel des journées de Gênes a été très fort. Dans les jours qui ont suivi, presque un million de personnes ont manifesté dans les différentes villes italiennes contre les abus de la police et pour exprimer la solidarité avec les manifestants et leurs idées. Il s’agit d’une multitude aux mille couleurs au sein de laquelle convergent des sentiments et des attentes différentes, qui donneront vie à des nouvelles structures de représentation : les Social Forum locaux et territoriaux. De ce point de vue Gênes représente une rupture avec le passé : toutes les pratiques politiques suivies jusque là ont démontré des signes évidents de faillite. Cela est vrai aussi bien pour le mouvement des Tute Bianche, dont la stratégie de pénétrer symboliquement la zone rouge avec les corps comme seule arme a eu des résultats tragiques et douloureux, que pour les catholiques et pacifistes avec leurs mains blanches levées qui ont néanmoins été chargés et matraqués sauvagement à plusieurs reprises par la police. De même a été perdante la stratégie des composantes antagonistes du mouvement les plus dures et des COBAS, dont la place thématique a été envahie par les black bloc et qui de fait a perdu toute velléité d’une action politique. Paradoxalement seule la stratégie des black bloc a été gagnante : ils ont été les seuls à poursuivre jusqu’au bout leurs objectifs.
Dans ce contexte les Social Forum se donnent deux objectifs : dénoncer les faits de Gênes par un travail de contre information permanente, grâce aux très nombreuses images vidéo réalisées ; développer le contenu des contestations qui avaient été à la base des mobilisations contre le G8. Sur ces bases, une centaine de Social Forum locaux se sont constitués durant l’automne et comptent environ 20000 activistes. Cela explique en partie qu’en Italie le mouvement se soit maintenu après le 11 septembre et que la mobilisation contre la guerre en Afghanistan fut si forte.
Malgré le grand succès des manifestations[[Auxquelles il faut ajouter celle du 15 janvier, organisée par les associations antiracistes et de solidarité avec les immigrés contre la proposition de loi de Bossi-Fini sur les fermetures partielles des frontières et sur les limites imposées aux droits de séjour (en ” légalisant ” ainsi un rapport de travail semi-esclavagiste pour ceux qui viennent des zones hors Europe de Schengen) et qui par ailleurs accroît la militarisation du territoire et des côtes. A cette occasion, plus de 150 000 personnes dont plus de la moitié est immigrée, manifestent à Rome. C’est la plus grande manifestation sur l’immigration en Europe. , la structure des Social Forum rencontre de nombreuses difficultés. Tout d’abord, dans les grandes villes, ils deviennent les lieux de rencontre de représentations consolidées des groupes d’action déjà existants (intergroupes), ce qui implique une participation de plus en plus faible. Par contre dans les villes de province, où les organisations sont moins fortes, les Social Forum remplissent le vide.
Ensuite, les tensions politiques entre les différentes composantes du mouvement deviennent plus aiguës, en particulier, entre les catholiques du Réseau Lilliput et les autres composantes. Les divergences reposent sur l’interprétation des faits de Gênes et sur les pratiques politiques à adopter que le Réseau Lilliput considère trop proches de formes violentes. Les tensions se développent aussi entre Rifondazione Comunista et les Disobbedienti[[Les désobéissants d’un côté, et le mouvement des Cobas et des centres sociaux de l’autre.
Le mouvement des Disobbedienti est né au sein des Tute Bianche à la suite des discussions internes sur Gênes. On y retrouve les centres sociaux du Nord-Est, mais aussi certains de Rome et de Milan, dont Leoncavallo et Bulk. Leur pratique est avant tout celle de l’action directe collective fortement symbolique[[comme la destruction du Centre de Permanence Temporaire pour immigrés de Bologne pendant sa construction en février 2002, la pratique de la désertion… Ce mouvement a tendance à opérer de manière autonome et sa participation aux Social Forum s’affaiblit. Ils sont accusés par les Cobas et les autres centres sociaux d’une excessive prédisposition à la médiatisation et de comportements autoréférentiels mais aussi de ne pas intervenir sur les questions de l’exploitation.
Ces tensions ont ainsi pour conséquence une bureaucratisation des Social Forum, surtout dans les grandes villes.

Le mouvement et le syndicat, la crise du Centre Gauche : les “girotondi ” et le réveil de la CGI

Le printemps 2002 n’a pas été seulement le réveil de la nature mais aussi celui du syndicat et de la base du centre gauche. Face à l’arrogance du gouvernement Berlusconi en matière de droit du travail, la base DS d’abord, puis la CGIL, commencent à réagir. En même temps, à Milan et à Rome se succèdent des encerclements symboliques (les “girotondi”) des palais de justice pour dénoncer l’usage personnalisé de la justice de la part du gouvernement Berlusconi, qui avait voté des lois ad hoc pour favoriser le chef du gouvernement. Même la Rai (chaîne de télévision publique) fait l’objet de fortes contestations du fait du monopole de fait – unique en Europe- détenu par le centre droite par le contrôle à la fois, en tant que force de majorité, des chaînes télévisées publiques et par la propriété directe de Berlusconi des chaînes privés.
Ces manifestations organisées de manière spontanée sont l’indicateur d’une forte crise au sein de l’électorat modéré de gauche. Elles ne rencontrent qu’un faible soutien de la part du mouvement du fait de l’esprit de ” justice ” qui les anime. La blessure et la juste méfiance depuis Gênes est encore trop forte : lors du sommet du G8, après quelques hésitations, les DS avaient décidé d’adhérer seulement à la manifestation du samedi (21 juillet). Cependant après la mort de Carlo Giuliani (20 juillet), ils avaient retiré aussi vite leur adhésion comme pour signifier que les manifestants étaient responsables de la mort de Carlo.

Bien plus important et chargé de significations est le tournant de la CGIL.
Lorsque le gouvernement Berlusconi décide de déléguer au parlement de manière unilatérale l’élaboration d’une reforme du travail qui intègre aussi la dérogation de l’article 18 du Statut des Travailleurs[[Article qui norme et contraint le licenciement individuel et qui met sous tutelle l’activité syndicale., la CGIL appelle les travailleurs et les autres syndicats à s’opposer et à défendre la tutelle des licenciements individuels[[Les licenciements collectifs pour motifs économiques et de restructuration ont été rendus possibles par la loi 223 de 1991, loi approuvée avec l’accord aussi de la CGIL Par ailleurs, entre 1984 et 2001, le marché du travail a été complètement flexibilisé par la création de plus de 30 typologies contractuelles, qui font de l’Italie le pays avec la plus grande liberté de gestion du travail par le patronat. Cela a été possible dans le cadre de la politique de concertation qui a bénéficié du plus grand consensus syndical, y compris de la CGIL . Face à la volonté de négociation de la CILS[[Confederazione Italiana Sindacati Lavoratori et de la UIL[[Unione Italiana del Lavoro, la CGIL décide de rompre l’unité syndicale : elle appelle à une manifestation nationale et à la grève générale. La manifestation du 23 mars 2002 s’avère être la plus grande de l’histoire italienne depuis la seconde guerre mondiale. Grâce aux effets de Gênes, environ trois millions de personnes traversent les rues de Rome. Face à cette nouvelle preuve de force et face à l’arrogance du gouvernement qui refuse la négociation, la CILS et la UIL décident de participer à la grève générale fixée pour le 16 avril, qui sera un grand succès.

Ce réveil social et syndical gène l’opposition institutionnelle et pose également des problèmes au mouvement. La mobilisation de la CGIL, avec sa capacité organisationnelle et avec sa présence diffuse dans toute l’Italie, déplace les instances du mouvement au deuxième plan de la scène politique Les évaluations du tournant de la CGIL sont très contradictoires au sein du mouvement, entre confiance et méfiance absolue. La manifestation du 23 mars s’avère alors être un moment critique : le mouvement se scinde en deux. D’une part, les Disobbedienti et les centres sociaux décident d’y participer avec un cortège relié à celui de la CGIL. De l’autre, le syndicalisme de base (les Cobas) décide de ne pas adhérer. La participation à la grève générale retrouve cette scission : dans toutes les villes sont organisés deux cortèges séparés. Malgré tout, la participation est extrêmement forte[[Déjà le 15 février, le syndicalisme de base avait appelé à une grève générale contre la précarisation du travail et à une manifestation nationale qui avait réuni 150 000 personnes, plus grande manifestation des syndicats de base en Italie. .

Le débat actuel et les nœuds après Gênes 2002

Les mouvements se sont de nouveau rencontrés à Gênes un an après de la mort de Carlo. Un an vécu intensément, pendant lequel les événements internationaux se sont croisés avec les nationaux. Un an pendant lequel la mobilisation permanente a certainement fatigué les camarades. C’est d’ailleurs avec cette fatigue que se prépare la rencontre nationale à Gênes un an après le G8. La rupture avec le réseau Lilliput sur le thème de la violence se creuse, ainsi que celle entre les Disobbedienti et les Social Forum.
Il n’y a pas de consensus autour du projet d’une manifestation nationale le samedi 20 juillet, exactement un an après la mort de Carlo Giuliani. De nombreux Social Forum proposent des solutions diversifiées. La convergence des mouvements se fait autour d’un programme structuré sur trois jours. Le réseau Lilliput se dissocie et organise du 16 au 18 juillet à Gênes trois journées de débats et rencontres séparés.
Le Genova Social Forum, qui organise les trois journées (19/21 juillet), avait prévu la présence de 40 000 personnes. Ils en arrivent 150 000 le 20 juillet. La manifestation est un grand succès. La police reste distante et discrète, preuve que toute manifestation peut se dérouler en toute sérénité, pourvu que la police ne se rapproche pas. L’assemblée du 21 juillet est le reflet de ce nouveau climat d’euphorie.

Cinq grands nœuds sont à l’ordre du jour :
– Le succès de la manifestation met encore plus en évidence la crise de représentativité des organisations qui gèrent les Social Forum et les autres composantes du mouvement. La différence entre le nombre de participant attendu par les organisateurs et la participation réelle (trois fois plus), constitue un indicateur du hiatus entre formes de représentation et multitudes. Le forum thématique du 19 juillet sur le travail en donne un exemple très significatif. Face à une salle pleine, les interventions très longues des représentants syndicaux vident la salle.
– Les multitudes restent néanmoins actives et constituantes. Cela se produit à différents niveaux : celui de la rue, comme moment de visibilité et comme lieu de contre attaque des imaginaires diffusés par les médias, mais aussi au niveau de la discussion et de la confrontation dans de nombreuses réunions informelles, sur différents thèmes, et indépendamment des forums thématiques publics.
– La manifestation du samedi 20 juillet est une catharsis libératoire. Gênes n’est pas seulement libérée et occupée par une multitude créative : le sentiment triste, toujours présent lorsqu’on parlait des manifestations contre le G8, est effacé.
– La multitude du mouvement est donc une puissance créatrice, flexible et spontanée. Autant d’éléments positifs. Mais en même temps, en négatif, les questions de l’organisation par le bas, les tentations hégémoniques de groupes organisés, les difficultés de tisser une lutte radicale en lien avec celle des travailleurs sur le terrain des droits, du revenu, des immigrés, sont autant d’éléments qui restent à construire.
– Sur le terrain du droit du travail et des rapports avec la CGIL et les luttes syndicales, une première synthèse a été tentée lors de l’assemblée du 21 juillet. Le mouvement adhère à la grève générale et participe aux manifestations de manière unitaire mais à la seule condition que figurent clairement dans la plate-forme d’appel à la grève générale deux points intangibles : le refus de la guerre sans condition et le refus de toute pratique de la concertation. Enfin, a été soulignée la nécessité absolue de relier les luttes des immigrés et celles des droits liés au travail afin de constituer un seul et unique front antagoniste.

Les mois qui nous attendent s’annoncent chargés de tensions et d’espoir. L’Italie est le pays qui a peut-être le gouvernement le plus fasciste et corporatif d’Europe. Mais il est aussi le pays où existe un mouvement qui a démontré, encore une fois, sa grande capacité de mobilisation. C’est pourquoi le Forum Social Européen de Florence en novembre prochain sera une grande occasion de vérifier cet état des choses.

Traduit de l’italien par Antonella Corsani

Fumagalli Andrea

Enseigne l’économie politique à l’université de Pavie. Ses recherches portent sur la transformation du capitalisme et l’hypothèse du capitalisme cognitif. Il a compté parmi les premiers à défendre en Italie la proposition d’un revenu garanti. Il participe à l’organisation du réseau EuroMayday. Il a publié récemment : Bioeconomia e capitalismo cognitivo. Verso un nuovo paradigma di accumulazion, (Rome, Carocci, 2007) et, avec Stefano Lucarelli, « Basic Income and Productivity in Cognitive Capitalism » (in Review of Social Economics, vol. 68, n° 1, mars 2008).