Hors du salariat, point de salut?

Le numéro 8 de la revue Multitudes propose de garantir sans conditions un revenu d’existence pour chacun.

L’Humanité, 21 mars 2002C’est dans cet esprit que la livraison de mars-avril de la revue Multitudes[[Multitudes N° 8, mars-avril 2002. 15,25 euros. (2, rue du Regard, 75006 Paris.) consacre un dossier d’une centaine de pages à la proposition d’un revenu d’existence, inconditionnel, individuel et substantiel, s’inscrivant dans le cadre d’une globalisation évidemment tout à fait différente de la conception ultralibérale de la mondialisation. Le sociologue Maurizio Lazzarato s’étonne du consensus réalisé par la pensée unique de gauche autour du mot d’ordre : ” hors du salariat, point de salut “. Lui et quelques-uns des auteurs qui ont participé à ce dossier pensent au contraire que, ” depuis 68, s’est ouverte une nouvelle phase politique comparable à la sortie de l’esclavage : la possibilité de fonder la production et la reproduction de l’humanité sur autre chose que le travail salarié “. Un nouveau slogan est né : que ceux qui restent fidèles au défi politique de l’abolition du salariat s’unissent !

Yann Moulier-Boutang, directeur de la revue, a rencontré Philippe Van Parijs. Ce chercheur en sciences sociales s’est d’abord préoccupé des questions de la justice et de l’écologie. Puis il a dirigé à l’université de Louvain en Belgique avec le philosophe Jean Ladrière un recueil d’études sur le penseur américain John Rawls (Fondements d’une théorie de la justice). Van Parijs est le premier à avoir réfléchi sur l’allocation universelle et inconditionnelle pour en faire un élément propre à renforcer le caractère juste de la société et n’exigeant plus la moindre contrepartie en termes de travail au versement de prestations sociales. Dès 1984, il a lancé l’idée que l’allocation universelle pourrait servir de base à une politique sociale dans l’Union européenne. C’est dire que l’idée vient de loin. D’ailleurs, Van Parijs se réfère lui-même au théoricien américain Thomas Paine qui, dans Agrarian Justice, en 1796, a le premier proposé une dotation inconditionnelle pour tout jeune accédant à l’âge adulte.

Suite à cet entretien, Yann Moulier-Boutang montre que le revenu d’existence ne vise pas tant à ” soulager les pauvres qu’à élargir les espaces de liberté dont ont besoin les multitudes de salariés, reconnus comme tels ou non, de producteurs d’intelligence et de savoir “. Et Bernard Guibert, économiste, place la revendication d’un revenu d’existence inconditionnel et universel au ” cour du projet de l’écologie politique “. Sa manière de faire illustre le bien-fondé de la thèse de Toni Negri suivant laquelle ” la résistance de la multitude ” est première par rapport à la coercition du pouvoir politique et économique. Deux jeunes chercheurs en science politique, Laurent Geffroy et Daniel Mouchard, passent en revue les motivations essentiellement politiques qui les ont amenés à s’intéresser au revenu garanti, sous le titre ” La mobilisation des hétérogènes “. Puis c’est au tour de Jean-Marie Monnier, économiste, d’être questionné sur une réforme de la fiscalité devant permettre le financement d’un revenu social garanti.

Le revenu d’existence fait l’objet de débats dans la gauche allemande, soigneusement recensés par un chercheur en sciences sociales dont le pseudonyme est ” Youri Gagarine ” ! Viennent, pour clore ce dossier, des réflexions d’Act Up Paris sur l’allocation adultes handicapés, d’un collectif de Bruxelles sur le droit aux transports sans ticket, etc. ” Il y a bien un socle commun à toutes ces propositions, explique l’économiste Marc Heim : ce revenu doit être inconditionnel, accordé de la naissance à la mort, et entièrement cumulable avec toutes les autres rémunérations – en particulier celle du travail. Cela représente donc une rupture avec toutes les formes d’allocations conditionnelles que nous connaissons, ainsi qu’avec la conception de l’impôt négatif. ” On pourra évidemment regretter que l’activité de production et de reproduction de la société soit de plus en plus déconnectée du travail sous la forme d’un emploi à vie et à temps complet. Il en résulte une méfiance compréhensible de la part de ceux qui militent pour la résorption du chômage par la formation et la création d’emplois.

Dans un entretien avec le philosophe et sociologue Robert Castel, Yann Moulier-Boutang fait ressortir que la question du redéploiement du droit social est concomitante à celle de l’attribution d’un revenu universel. Enfin, Laurent Guilloteau, militant d’Agir contre le chômage, sous le titre ” Il faut mater le précariat ! “, passe en revue les innombrables critiques de gauche d’un revenu garanti. Le dossier se clôt sur la place de l’allocation universelle dans les programmes électoraux en Belgique. L’ensemble du dossier présenté par Multitudes constitue une stimulante invitation à réfléchir autrement que dans le seul cadre du salariat.