Immigration : Chronique d’une déception annoncée

Il n’aura fallu que quelques semaines pour que sur l’immigration, enjeu pourtant capital de la bataille contre le parti invisible de la xénophobie, aux contours hélas beaucoup plus larges que ceux du Front National, s’étale la médiocrité de l’Etat et de la Gauche administrative que nous ne confondons ni avec la gauche politique – assez muette en la matière -, ni avec la gauche associative, elle active. Médiocre ne veut pas dire nul, ni méchant et encore moins ignoble comme l’était un discours de la droite resurgi des années trente. Médiocre veut dire insuffisant, très en dessous de l’enjeu. La circulaire de régularisation et le projet de loi préparé par le Rapport Patrick Weil se contentent de gérer habilement l’existant, de rationaliser un état de fait, mais guère de préparer l’avenir. Là réside la véritable irresponsabilité. C’est le premier vrai faux pas du gouvernement socialiste.

Que l’on n’aille pas dire que la gauche de l’alternance a l’administration qu’elle mérite, que le mouvement social est bègue ou muet. Remarquable de netteté en effet, le message qui se dégageait à la chute de la droite. De la mobilisation impressionnante contre l’introduction de la délation dans les lois Debré-Pasqua émergeait bel et bien une injonction : la révision totale de la politique d’immigration et d’intégration. L’ensemble des associations présentes dans les manifestations des sans-papiers du printemps 1997, désignait enfin la véritable bastille à faire tomber : les ordonnances de 1945 organisant l’ensemble de l’immigration en France. Cette indication a resurgi avec force lors de la pétition des mille cet automne pour une régularisation sans condition[[Le Monde du 3/X/1997 , l’appel a été relayé dans le Journal du Dimanche par un Appel de 17 personnalités à L. Jospin réclamant le « droit à l’inventaire » et un véritable débat au lieu d’une loi votée à la va-vite. .
Comment, en effet réclamer avec les Collectifs des sans-papiers, des papiers pour tous, et même plus modestement la prise en compte des critères du Collège des Médiateurs (l’insertion familiale ou professionnelle ou résidentielle) sans écrire face à l’incompréhensible langage administratif de la conditionnalité du séjour, le mot d’ordre unificateur, collectif, juste et généreux, de mêmes papiers, mêmes droits pour tous ceux qui vivent et travaillent ici et maintenant ? Donc réclamer l’abrogation de l’ordre d’ancien régime que constitue la réglementation avec ses « cascades » de mépris ou de soupçon[[Voir le texte de la lettre ouverte à Lionel Jospin envoyée le 10 juillet 1997 par Act-up Paris, Droits Devant, le Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale(CEDETIM), la Fédération des associations de solidarité avec les travailleurs immigrés (FASTI), le Groupe d’information et de soutien des immigrés (GISTI) et le Syndicat de la magistrature (SM) publié en éclats de voix du présent numéro de Futur Antérieur.

Au printemps 1997, avant la dissolution, la gauche institutionnelle rénovée, prudente, trop prudente sur le fond, a d’abord laissé faire les nouveaux syndicats du mouvement social que sont désormais les associations et la pétition de masse, cette réponse civique au gouvernement technocratique par sondage. Puis les élections approchant, elle a promis une refonte totale de la politique et l’abrogation des lois Debré-Pasqua.
Au mois de juin, après sa victoire, l’annonce d’une mission de réflexion et de proposition confiée à Patrick Weil, un universitaire qui s’était fait connaître par son hostilité aux lois Debré-Pasqua, et la nomination de Sami Naïr auprès du Ministre de l’Intérieur, laissait espérer un changement de cap total. Il n’a pas fallu longtemps pour déchanter.

La procédure de régularisation d’abord. À l’heure où nous écrivons ces lignes, elle est en cours, mais les témoignages concordants s’accumulent : tous indiquent qu’elle est loin d’être facile. Les sans-papiers s’en aperçoivent quotidiennement. Le « Gros Animal » fait preuve d’une inertie administrative, son arme favorite, inertie que l’élan de 1981 avait largement entamé. Tel n’est pas le cas aujourd’hui. L’alternance se veut technique. Elle risque de se borner à gérer plus astucieusement le statu quo. Pareille « modestie » politique pourrait se payer cher à terme. Là où les immigrés voulaient la justice, l’amnistie pour tous (les anglo-saxons, plus réalistes appellent ainsi une régularisation), on rencontre le tri, les critères byzantins, le pinaillage, le retour à l’arbitraire administratif (le Préfet restant plus que jamais l’arbitre tout puissant). Les associations sont dessaisies, le demandeur doit adresser une lettre et attendre une convocation individuelle. Il peut quand même se faire accompagner. Mais c’était déjà le cas dans les faits.
Les juristes du GISTI, qui font ici un travail qu’on ne saluera jamais assez, disséquant la circulaire, s’aperçoivent que sa rédaction avait été techniquement confiée aux mêmes personnes qui avaient mis en forme le projet de loi de délation sur les certificats d’hébergement. Continuité tocquevillienne de l’administration, quand tu tiens la République ! L’appel des 17 intellectuels qui réclamait le « droit à l’inventaire maintenant »[[Le Journal du Dimanche du 5 octobre 1997 ne soulevait pas un autre problème.

Pourquoi comme en 1981-1982, ou bien comme au Portugal en 1996, ne pas avoir choisi un principe simple et juste : l’inconditionnalité de la régularisation ? Plus de 130 000 personnes sont sorties de l’ombre de l’infra-droit où les maintenait la loi. Mais pas seulement les lois Pasqua Debré comme le posent naïvement le contre-appel des Onze[[Libération et le Figaro du 6 octobre 1997 , mais l’ensemble du dispositif réglementaire qui construit le statut des migrants sur le principe d’exceptionnalité[[Voir Michel Miaille, « Pour une nouvelle législation relative aux étrangers », Causes Communes, n° 16, 20 septembre 1997. Causes Communes est la revue de la CIMADE. . Si l’on ne libéralise pas sérieusement les critères, nombre d’entre elles sont promises à retomber dans la situation dont elles s’étaient arrachées par leur lutte. Il est à prévoir que seule la pression conjuguée des associations, des Collectifs déchargée sur les politiques parviendra à pousser l’administration à plus de compréhension, à moins d’arrogance. Toutefois une opération de régularisation menée de la sorte ne vaudra ni la reconnaissance des sans-papiers, ni l’indulgence des aboyeurs professionnels de la droite qui hurleront au laxisme pour grappiller des voix…

La reculade embarrassée du gouvernement sur l’abrogation des lois Pasqua-Debré (on amende et l’on n’abroge plus) correspond pourtant à une logique imparable que sont venus illustrer le Rapport Weil et le projet de loi discuté cet automne à l’état de projet quand nous écrivons. Pourquoi en effet, ne pas régulariser sans exiger autre chose que le caractère manifeste de l’insertion (insertion définie par la communauté elle-même, par les associations, par la famille avec beaucoup plus de fiabilité que les employeurs qui sont juge et partie dans l’affaire) ? Parce que ce serait abroger non pas seulement les lois Pasqua-Debré, mais les vingt-sept déclinaisons précédentes des Ordonnances de 1945. Ce serait changer totalement de vision de l’immigration, ce serait considérer que le migrant a un droit en tant qu’immigrant. Ce serait en somme avaliser deux principes : 1) un droit à l’installation selon des critères négociées non pas seulement entre les gouvernements des pays d’accueil et d’origine mais avec les migrants et leurs associations de défense ; 2) une limitation du pouvoir de l’État-Nation borné par le respect de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et pourquoi pas d’une Nouvelle Grande Charte de l’Immigration dans l’Union Européenne[[Tant Sami Naïr que Patrick Weil, et à fortiori J.-P. Chevènement, refusent résolument de se plier à cette limitation supra-nationale de l’Etat-Nation par l’Union Européenne, d’une part, par le bloc de constitutionnalité (les droits de l’homme) de l’autre, à partir du moment où il protège tous les résidents en France, donc les immigrés étrangers. Inutile et cruel de relever ce qu’une telle position a de réactionnaire au sens strict du terme par rapport à la construction européenne, mais également par rapport à la compréhension du droit et du judiciaire dans ses rapports avec les pouvoirs exécutif et législatif. La pensée administrative française a la fâcheuse habitude de s’en tenir au raccourci Pasquaïen : la loi, c’est les députés qui la votent et les juges sont des fonctionnaires de pure exécution. Le contrôle de constitutionnalité des lois, en particulier par rapport à l’édifice européen et communautaire, est le cadet de ses soucis..

Sami Naïr, conseiller de J.P. Chevènement, le Ministre de l’Intérieur, répondant à cette demande de refonte totale des ordonnances de 1945, l’a récusée au nom d’un argument qu’on retrouve partout sous diverses formes. Si l’on repousse une politique de ferme maîtrise des entrées (en fait un blocage sauf les familles et le travail le plus qualifié), la conjoncture ne laisserait selon lui que le choix entre deux solutions : le travail noir des sans-papiers, ou bien « la baisse généralisée du prix du travail, la précarité et l’accroissement du chômage »[[Le Monde, du 3/9/1997. Voilà pourquoi il faudrait d’une part maintenir la fermeture des frontières et réprimer l’immigration clandestine. Les gouvernements qui se sont succédé depuis 1974 disaient-ils autre chose, avec le succès qu’on connaît ? C’est le vieil argument de « l’armée de réserve » sur lequel nous reviendrons.

Une chose est claire : c’est à un changement de paradigme, donc à la mise en cause complète des ordonnances de 1945, que s’est refusé le Rapport Weil. La commission chargée de préparer des propositions, n’avait que l’apparence d’une consultation d’experts indépendants. Composée presque exclusivement de magistrats et d’autres fonctionnaires d’exécution dont l’indépendance est comme chacun sait légendaire, elle a accouché de propositions si consensuelles qu’elle s’est attiré l’approbation embarrassante de Debré et des deux parlementaires particulièrement à droite Philibert et Sauvaigot qui avaient rédigé un rapport venimeux et surtout très sot sur le problème de l’immigration clandestine.
Certes, tout n’est pas à jeter au panier dans le Rapport Weil. La place rouverte à une procédure de régularisation récurrente, est moins pernicieuse et moins sévère que le caractère exceptionnel des régularisations depuis la « fermeture » de 1973. Il évite surtout à l’État de se couvrir de ridicule périodiquement et d’avoir à manger son chapeau en régularisant (opération que même Pasqua avait dû faire en catimini et au compte-gouttes). L’assouplissement des critères de visa pour des catégories bloquées précédemment par les mêmes qui se faisaient les chantres de la francophonie, mais refusaient systématiquement les visas à tout africain (étudiant, travailleur très qualifié) corrige la stupidité sans borne des mesures « sécuritaires » précédentes. L’asile territorial étendu aux réfugiés de fait, en butte aux persécutions dans leur pays – persécutions n’émanant pas de l’État mais du reste de la société (Algérie) -, est une autre mesure d’urgence de bon sens. Mais que tout cela reste du ressort du Ministère de l’Intérieur, et précaire (la plupart des titres de séjour seront d’un an et n’ouvriront pas forcément droit au travail) est gros de menaces à l’avenir. On n’a jamais construit le droit sur les humeurs et les circulaires du Ministère de l’Intérieur. Enfin, il faut saluer, à travers le vocabulaire contourné de l’administration, le droit au séjour reconnu en principe, pour motifs familiaux « privés » et pour les retraités. Lisons la pression du fait migratoire lui-même qui se moque du tronçonnage administratif : les familles des migrants ne se limitent pas aux ascendants et descendants directs. Toute migration internationale tend à sécréter son propre libre-espace de circulation. Le système migratoire français en subordonnant étroitement le droit au regroupement familial à la famille restreinte et surtout à des clauses de logement et de travail du chef de famille, fabrique un nombre croissant de personnes en situation irrégulière et très difficilement expulsables sauf à rappeler de très mauvais souvenirs de l’État français sous Vichy à l’heure du procès Papon.

Le rapport Weil se présente donc comme une régularisation des pratiques de l’Administration sous le regard vigilant de la société dans ce qu’elles ont d’humanitaire, comme de celles de l’État dans ce qu’elles ont de pire (la rétention administrative sous prétexte d’efficacité). L’administration rationalise son intervention en se dotant de justifications de droit, des pratiques largement en cours sous la double pression de la lutte des migrants contre le système d’attribution des papiers et du marchandage administratif interne (chevauchement des compétences, arbitrage interministériel). De ce point de vue, Patrick Weil a fait un travail d’honnête fonctionnaire. Mais la bonne conscience républicaine, qui vante les charmes du Front Populaire plus de soixante ans après, ne suffit pas à constituer un brevet de démocratie. La vie politique française est pleine de ces contes cruels : tel qui se croyait à gauche et l’était avant-hier sans conteste, se retrouve au centre-droit aujourd’hui. Que le rapport Weil ait ouvert la voix à une véritable démocratisation de la politique migratoire, seule méthode pour contrer la « question de l’immigration » labellisée Front National, on peut en douter.
Le résultat est que le projet de loi ne présente pas l’unicité d’architecture des grands textes, une véritable pensée de gauche renouvelée. On toilette les textes, on ravaude les dispositifs[[Le texte interne et très instructif « avant avant-projet d’exposé des motifs du 25 août 1997 15h.00 » (sic!) invoque le manque de temps et la priorité de l’action, ajoutant que «rien n’empêchera ultérieurement une codification du droit dfes étrangers » . Ce n’est pas du Jospin tel qu’il se voudrait, mais du Mitterand, sans l’élan populaire de 1981 et sans l’habileté non plus. La raison en est simple : comme Patrick Weil accepte intégralement le cadre des Ordonnances de 1945, il doit chercher des solutions aux problèmes de contrôle de la politique migratoire en demeurant dans ce carcan. Il va même plus loin : il fait carrément de ces Ordonnances une « véritable Constitution pour l’entrée et le séjour »[[Le Monde , le 8 août 1997. La référence est d’autant plus scandaleuse que P. Weil après avoir fait l’éloge des « plus grands résistants » qui ont rédigé ces articles, ajoute qu’on peut se contenter de l’amender. Et de citer… l’amendement de la constitution américaine qui abolit l’esclavage. Nous passons sur l’argument d’autorité qui ne vaut rien : des « grands résistants » ont pu rédiger de mauvaises ordonnances sur l’immigration. En revanche la comparaison de ce véritable Code de l’Immigration avec les garanties constitutionnelles américaines est inexacte et insultante pour la constitution des États-Unis qui, au moins, demeurait silencieuse sur l’esclavage. La bonne comparaison des ordonnances n’est pas avec la Constitution mais avec le Code Noir, la législation de l’engagement ou sur les coolies asiatiques. . On est loin d’une politique d’immigration appuyée sur un droit des étrangers conforme aux droits de l’homme. Et Robert Badinter, Président du Conseil Constutionnel, l’a fait savoir tandis que la Commission Consultative des Droits de l’Homme recalait le projet. En revanche le Haut Conseil à l’intégration, organisme beaucoup trop lié à l’administration d’État, l’approuvait chaudement.

À moins d’un puissant coup de barre lors de la discussion du projet de loi par l’Assemblée Nationale on va, phénomène bien français, vers une accumulation de nouveaux statuts, de compléments de dispositifs, (nouvelles catégories créées sans remise à plat). On revient au fonctionnement des Ordonnances avant la fermeture de 1973, avec le maintien d’une logique de soupçon, un contrôle accru (dont la prolongation de la garde à vue sans contrôle judiciaire) au nom de l’efficacité (clin d’oeil à l’électorat centre-droit). Le Ministère de l’Intérieur garde la haute-main sur cet élément crucial de l’insertion qu’est le régime d’entrée et le statut des migrants au travail.
Que peut-on prévoir tranquillement ? Ceci : les mêmes artifices produiront les mêmes effets fâcheux sur le fond ; le contrôle de l’immigration continuera de reposer sur la machinerie administrative largement d’infra-droit. Là où le mouvement des sans-papiers et celui des Manifestes initiés par les cinéastes, avaient indiqué nettement qu’il fallait parler ouvertement des vrais problèmes (de l’exclusion sociale, des limites désormais avérées des logiques sécuritaires), que l’immigration n’était pas un problème de société – l’État jouant les arbitres-, mais une question constitutionnelle de statut, de déni de liberté et d’égalité, le Rapport Weil et le projet de loi, rédigé le plus vite possible, visent à fermer le débat. On demeure toujours dans cette logique défensive de l’autruche : « il ne faut pas en parler pour ne pas donner prise au Front National[[Ce vieux chantage qui a fait tant de mal au débat et au combat contre le Front National est repris de façon comminatoire par S. Naïr ( dans la tribune au Monde , citée supra) qui enjoint au « Parti des Associations » de rentrer dans le rang : « Aujourd’hui la différence entre les forces républicaines et celles qui ne le sont pas, c’est la volonté de ne pas en rajouter sur la question de l’immigration et la nécessité de trouver un compromis qui respecte la dignité des personnes dans l’intérêt de la République ». ». On a vu apparaître une contre-pétition abritée obligeamment par Marianne et le très populiste républicain Jean-François Kahn, qui avait déjà pourfendu en août le « Parti des Associations », plaçant Lionel Jospin en position d’arbitre entre deux extrémismes, celui du Front National et celui… des « lobbies » de l’immigration[[Mis à part quelques enfantillages sur l’anti-fascisme et son caractère choquant à l’égard des sans-papiers, la pétition tire parti d’une lacune de la position de défense de la libre circulation : le seul mot d’ordre d’abrogation des lois Debré-Pasqua ne précisant pas par quoi remplacer les Ordonnances de 1945, permet à ces contre-pétitionnaires de la « distinction » de taxer les pétitionnaires « d’irresponsables » parce qu’ils seraient contre toute espèce de politique migratoire, ce qui n’est pas en cause. Le cinéaste Pascale Ferran a bien répondu (Libération du 13 octobre 1997) sur la question de la régularisation qui doit être massive et inconditionnelle pour réparer le préjudice subie par les immigrés tant qu’un système plus juste n’a pas été mis en place. . Il est des questions qui sentent la xénophobie, le « bouc émissaire » à plein nez. Nul ne s’y engagera. Mais en revanche, ne pas parler du danger que constitue le statut des migrants dans les démocraties industrielles européennes, rien ne nous empêchera d’en parler. Les Ordonnances de 1945 sont détestables parce qu’elles légalisent un statut d’infériorité de droit pour des travailleurs. Lorsqu’ils soutiennent qu’elles sont un modèle, les chevénementistes effectuent le tour de passe-passe suivant : selon eux les Ordonnances de 1945 garantiraient « une absence de discrimination, en matière de droit du travail ou de protection sociale, dès lors que l’étranger réside régulièrement sur notre sol »[[Avant-avant projet d’exposé des motifs de la future loi d’immigration du 25/8/1997.. Cela paraît impeccablement républicain. L’ennui, c’est que l’étranger en situation régulière, bénéficie des mêmes droits à la réserve énorme près que la régularité de son séjour est précaire et qu’il est soumis à autorisation de travail. C’est aussi que le sans-papiers est purement et simplement hors droit du travail tout court. Voilà ce qui motive la lutte pour l’égalité. Nous savons que tant que perdurera ce statut de « travailleurs spéciaux », perdureront certaines formes de xénophobie, de méfiance, particulièrement en période de chômage. Les Ordonnances de 1945, ne sont pas intouchables, elle devraient disparaître au profit d’une véritable constitution de l’immigration.

C’est pourtant sur cette voie que P. Weil persistait et signait dans sa confrontation avec Danièle Lochak, la Présidente du GISTI, dans les colonnes du Monde en septembre. Deux affirmations montraient le chemin qui reste à parcourir à l’administration d’État dans sa quête d’une politique de gauche. D’un côté la réaffirmation du caractère intangible de la souveraineté de l’État-Nation. À l’heure de l’Union Européenne, de l’Euro, du repliement des industries de guerre et de la mondialisation, l’immigration resterait-elle le hochet idéologique accordé en compensation aux nostalgiques de l’indépendance nationale ? Même pas puisque Maastricht inclut l’immigration au rang des questions d’intérêt communautaire[[Voir Y. Moulier Boutang, Futur Antérieur, n° 37, 1996, pp. 129-144.. La deuxième affirmation est encore plus saugrenue et inadmissible. Comment peut-on soutenir que les travailleurs qualifiés sont bienvenus, mais que pour les non-qualifiés la porte demeure fermée en raison du chômage ? Ce traitement discriminatoire rappelle fâcheusement la distinction entre les « inutiles au monde » (les pauvres) et les producteurs (les riches). Il devrait théoriquement être inadmissible dans un discours « républicain ». Mais il faut rappeler aussi son caractère faux sur le plan de l’économie. Pour deux raisons : les immigrés entrés depuis la fermeture comprennent de plus en plus de travailleurs souvent scolarisés et qualifiés. Nier le rôle productif du travail faiblement qualifié constitue la plus traditionnelle et réactionnaire des ficelles de l’exclusion politique. C’est au nom de cela que l’on a exclu les salariés du droit de vote pendant des siècles. Aujourd’hui, ce n’est pas parce que l’économie française entend les retenir dans les basses qualifications industrielles ou la plonge des restaurants par le biais des systèmes de cartes de séjour-travail, qu’ils sont des fardeaux productifs comme le laisse entendre maladroitement P. Weil. La deuxième raison est que les immigrés ne jouent pas le rôle d’une armée de réserve capitaliste, aujourd’hui pas plus qu’hier. Cet argument demeure derrière toutes les argumentations en faveur de la « fermeture » des frontières. Il n’est ni prouvé historiquement, ni analytiquement[[Nous renvoyons le lecteur à D. Fassin, A. Morice et A. Quiminal et alii, Les lois de l’inhospitalité, La Découverte , 1997, chapitre 8, où nous détaillons cette argumentation..
Que répondre à l’idée, base de l’argumentation des partisans de la fermeture des frontières, selon laquelle l’immigration « libre » entraînerait une concurrence et une dégradation des salaires et du niveau de vie des « nationaux » ? L’enjeu n’est pas mince. Si l’on répond qu’il y a concurrence entre les nationaux et les immigrés, ou entre les immigrés réguliers et les immigrés sans papiers, on est facilement amené à défendre : a) la fermeture des frontières tant qu’il y a du chômage ; b) la lutte contre l’immigration clandestine à tout prix, y compris au prix d’une limitation des libertés fondamentales. Les non citoyens s’en trouveraient exclus.
Dans un régime marqué par la segmentation et la hiérarchisation du marché du travail, il n’y a pas de concurrence réelle entre les nationaux, les immigrés légaux, les immigrés « illégaux » et désormais les pays à bas salaires. La peur que suscitent dans les catégories supérieures de la population active dépendante, les couches placées en dessous d’elles, existe pourtant bel et bien. En fait, à la racine de cette appréhension, il y a deux postulats : le premier, culturaliste, imagine que les «gens d’en bas» ont un niveau d’aspiration économique plus faible ou une moindre maturité politique et donc ralentiraient la mobilité sociale. Il n’est en rien démontré par l’histoire. Le second est que la suppression du système des cartes de séjour et de travail et le plein accès à la citoyenneté politique laisseraient intact le fonctionnement de toutes les autres composantes du marché du travail ainsi réunifié. Autrement dit, on ne retient de la suppression des barrières segmentaires dans le marché du travail que l’augmentation du nombre de postulants à un emploi, en oubliant le poids contractuel ainsi gagné par les salariés. Pour les immigrants, la lutte pour la conquête de la liberté formelle et des droits civiques est une condition vitale pour pouvoir améliorer leurs salaires et leurs conditions de vie mais également pour ne pas être pas perçus par les salariés libres comme des « jaunes » objectifs ou des facteurs d’affaiblissement du pouvoir contractuel des syndicats. Les garanties juridiques et politiques de l’égalité et de la liberté (en particulier, le droit de quitter son employeur sans être retenu par divers artifices dont le système des cartes de travail et de séjour est le plus bel exemple), corrélât indispensable de la démocratie, n’ont pas entraîné la guerre de tous contre tous parmi les salariés, au contraire ; elles ont permis la conquête de la protection sociale et la construction de l’État-Providence, bref des institutions modernes du rapport salarial. Rien n’est plus parlant que l’attitude des syndicats américains à l’égard des migrations. Ils se sont d’abord laissés tenter par l’ostracisme soit en condamnant l’immigration en tant que telle comme pur résultat de l’exploitation et de l’impérialisme sans reconnaître le désir de libération qu’elle contient en Europe, soit en excluant de leurs rangs les immigrés non wasp (anglo-saxons, protestants et blancs), les non-Blancs, aux États-Unis. Il en est résulté dans ce dernier pays ou en Australie, un échec face à l’internationalisation croissante de la force de travail, ou bien quelques lois racistes contre l’immigration asiatique, les bases de l’organisation mafieuse de certains syndicats, ainsi qu’un banc d’essai pour la discrimination durable des Noirs. L’autre voie qui s’imposa face à l’impasse de l’intolérance, des émeutes et des meurtres fut la liquidation de l’immigration sous contrat (1885) et l’aménagement du système migratoire sur une base quasi constitutionnelle où l’ouverture était la règle garantie par des quotas très importants jusqu’en 1922 et où le migrant, une fois entré, était libre comme n’importe quel autre salarié américain. Il n’y eut aucun effet dépressif sur les salaires ouvriers de ce libre accès. En revanche, le système de Jim Crow qui se mit en place à partir de 1880 (on appelle ainsi aux États-Unis les lois de ségrégation, la déchéance des Noirs de leurs droits civiques qu’ils ne retrouveront qu’en 1965) ouvrit la voie à une infériorisation durable des salaires, des conditions de vie et d’éducation des descendants des anciens esclaves transformés en minorités ethniques. L’Europe, après un siècle d’immigration, en est là. Elle doit choisir la bonne voie. Celle du nationalisme, du protectionnisme et de la limitation cynique des droits de l’homme pour certaines catégories de populations résidentes nous mène droit dans le mur.

Nourrir la moindre ambiguïté sur la question de « l’armée de réserve », le tout au nom d’un économisme de pacotille (qui encombre si fortement l’imaginaire de la gauche traditionnelle), c’est faire le lit du racisme populiste dont les exemples abondent dans l’histoire américaine, australienne, pays de vieille immigration. Ce numéro de Futur Antérieur illustre d’exemples historiques les effets détestables d’une telle démarcation. Les travailleurs « non qualifiés » ne sont-ils pas les « pauvres », les nouveaux « inutiles au monde » et à la mondialisation » ?
À quoi servirait après une telle entrée en matière, de multiplier les protestations de bonnes intentions sur l’intégration des secondes générations et sur une reconquête de la ville et de l’emploi ?

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).