L’Art contemporain expliqué par les Enfants

– Un art qui ravit nos enfants ne peut être tout à fait mauvais…

– Vous admettez donc que le musée du XXIe siècle – ainsi qu’a pu le faire valoir le philosophe Yves Michaud dans un Grand Journal du Soir – sera un « parc d’attractions, un lieu d’animation culturelle, un lieu de divertissement multimedia… » Quelque chose entre la Cité des Sciences, le Palais de la Découverte et Disneyland… Un fournisseur de services culturels à l’âge du Barnum électronique, une sorte de Grand Magasin des biens immatériels…

– Cette rhétorique professorale ne fait que constater la perte d’aura et la perte de mystère du musée-temple. Je vous accorde que le musée post-pompidolien ne protège plus contre les séductions du réel et peine à maintenir la fiction humaniste de la culture comme « échange symbolique restreint », ce service public d’initiation à la vérité par le biais de la beauté dont la dernière incarnation – comme chacun sait – est la peinture-comme-peinture…

– Vous pensez sans doute à Daniel Buren, et à ces rayures qui veulent célébrer de la perte de contrôle d’une institution muséale dont il aura, très dialectiquement, été l’un des principaux bénéficiaires…

– Non, je ne pensais pas à Buren – soit dit en passant : sur ce plan muséologique, à mon sens, plus lucide que bien d’autres -, mais à Benjamin annonçant dans un texte célèbre la liquidation générale de l’aura, et, sous le signe de l’image (car « le temps de l’image est venu »), la consécutive substitution de l’immanence du politique à l’autonomie transcendante du rituel. Voyez plutôt : comme par un fait exprès, je sors, nous sortons de l’exposition Lebt und Arbeitet in Wien (Vis et travaille à Vienne, Kunsthalle Wien, 2000) réunissant les œuvres de 26 jeunes artistes dans cet art container dont l’ouverture, en 1992, n’avait pas été sans violentes controverses dans la toute consensuelle Proporz-Austria d’alors (on eût préféré un Tempel der Gegenwart Kunst). Une Histoire plus récente (mais non sans liens avec la précédente, déjà très nationale-libérale) a placé l’exposition sous le signe Widerstand – et plus précisément sous le signal de ralliement des artistes à la mobilisation anti-Haider (pour faire court) qu’ils ont largement animé : « Die Kunst der Stunde ist Widerstand » (l’art au présent est résistance). Or, par toutes sortes de jeux audio-visuels, ces stratégies de la résistance (Strategien des Widerstands) réinventent bel et bien un espace public dans une « Vienne » programmée, à l’instar de toutes les capitales de l’Europe Postmoderne, comme un Parc-à-thèmes « ne différant de Disney World que dans la mesure où l’entrée est gratuite »… « Event City Vienna – from History to Tourism and Future » – c’est le titre de l’article de Dietmar M. Steiner dans le catalogue-guide. Ce qui me fait penser à l’installation de Paul McCarthy juxtaposant de façon pour le moins troublante des images de Disneyland à d’autres images, surgies d’une Allemagne hitlérienne mass-médiatique en diable… Vous l’aurez vu à Beaubourg, ce Centre Pompidou plus shopping mall que jamais…

– À vous suivre, ce serait donc moins l’Art contemporain que la Ville post-moderne qui fusionnerait les « moyens de loisir » et les « arts commerciaux » (pour parler comme Harold Rosenberg dans La dé-définition de l’art)… Mais le résultat n’est-il pas le même, l’un avançant avec l’autre au nom de la « production culturelle » dans une osmose très pop qui n’est pas que de marketing… Quant au Centre d’Art Contemporain que vous mentionnez, veuillez croire que le CAC Pompidou est trop heureux d’héberger des provocations dont seul le goût douteux manifeste le caractère d’intervention « artistique » ! L’effet Beaubourg, c’est la ventilation artificielle d’une contre-culture réduite à l’effet spécial.

– Évidemment, s’il s’agit de souligner que l’art en tant que contemporain vit dans le monde de la marchandise (ce que le Pop Art s’est chargé de nous rappeler), à l’âge de l’architainment (tel que Norman Klein l’a défini) et en interaction constante avec l’hypertexte du « marché » (qui n’a épargné ni le Grand Art, ni l’Art pur), qu’il s’expose dans/à un monde où la forme-spectacle du consensus culturel est partie prenante de la réduction du politique à la culture du consensus, et qu’il ne suffit pas d’intituler une exposition Au-delà du spectacle pour y être… Mais justement : le télescopage de valeurs produit par McCarthy dans ce cadre court-circuite tout spécialement les valeurs du consensus pour en délivrer un très spectaculaire Au-delà. Voyez alors l’usage a contrario à laquelle se prête votre remarque : toute action artistique qui se borne à faire résonner esthétiquement le Village Global des consommateurs-touristes en reproduisant le standard d’une image générique est par définition « sans intérêt » parce que sans principe d’existence alternatif. (Une définition dernière de l’Art ?) Ce qui, au niveau muséal que vous m’aviez d’abord opposé, rend d’autant plus « intéressant » les cas où ça se déglingue (l’effet-Beaubourg), où ça résiste. Ce qui nous ramène à l’art containerde la Kunsthalle – dont on ne sait encore trop bien si elle sera démolie ou réduite à de plus modestes proportions après transfert de certaines de ses activités dans un quartier luxueusement « réhabilité » -, et aux enfants…

– Ah oui, nous avons perdu de vue les enfants…

– Pas du tout. Car les enfants ont adoré l’installation de Werner Reiterer reliant le Container à la Ville, au Ciel de la Ville, par un long conduit de plastique transparent : chaque visiteur était invité à y enfiler des ballons de toutes les couleurs (non sans les avoir auparavant gonflé à l’aide d’une bonbonne d’oxygène) pour manifester au-dehors sa résistante et volatile présence – respiration en ce lieu menacé. Et puis, il y avait les invraisemblables peintures photographiques de Gregor Zivic – surtout celle avec le tableau de chasse des animaux en peluche et l’artiste, travesti en belle dame blonde, qui nous fait de l’œil dans une salle où le kitsch rivalise dangereusement avec Mondrian (l’intérieur est très années 70) tandis que les peluches, elles, s’en sortent très bien… Ils ont aussi (longuement) apprécié l’installation-vidéo des One Minute Sculptures d’Erwin Wurm. Celles-ci, je crois, pour être plus physiquement dada que les performing sculptures de Gilbert and George. N’exigeant aucun matériel, tout à fait « minimale », la plus simple était la plus difficile (plus difficile que le jeu de rôles de Be a dog during one minute) : cela s’appelle Hold your breath and think of Spinoza. « Spinoza is a breathing machine », « Spinoza is an event », c’est-à-dire une certaine QUANTITE D’EXISTENCE – précise l’artiste, ici plus philosophe que maints historiens (de la philosophie). Ce qui ne peut que réjouir les enfants (et Deleuze).

– Cela se laisse entendre autrement : ce qui ne peut réjouir que les enfants (et Deleuze)…

– Jouons donc au jeu de la vérité. Vous aurez sans doute lu – ou feuilleté, et vraiment peu importe – deux ouvrages récents sur la même « période », deux livres que les hasards du Ciel ont voulu voir publiés chez le même éditeur (Gallimard) et dans la même collection (Folio-Essais) : Qu’est-ce que l’art moderne ? de Denys Riout et Un siècle de philosophie (1900-2000), collectif publié à l’en-tête du Centre Pompidou avec un très beau « barbouillage vertical » d’Arnulf Rainer en couverture (Übermalte Vertikalegestaltung). Cela ne s’invente pas. Eh bien, au risque de tout confondre, je risquerai ce diagnostic : empruntant à Georges Didi-Huberman qui a écrit un très utile « D’un ressentiment en mal d’esthétique », le sous-titre de l’un (qui n’engage pas exactement, vérité oblige, tous les articles – et surtout pas la charge jubilatoire d’Alain de Libera) pourrait être D’un ressentiment en mal de philosophie : pour ne pas laisser tout à fait sans réponse l’idée, au final peu argumentée, selon laquelle la « philosophie continentale » serait ce mal radical assimilé par l’un des auteurs à « des galimatias gaulois [… symptômes d’une maladie si l’on envisage la philosophie comme entreprise théorique » ; tandis que l’autre ouvrage, d’art, balisant très pédagogiquement les Zones de sensibilité im-matérielles de ce siècle, enchaînant art moderne et art contemporain, est un fantastique roman d’aventures. Pour celui-ci, je proposerai, au choix, deux surtitres également whiteheadiens : Idées d’aventures ou Aventures d’Idées.

– Va pour l’un…

-…Et l’autre ! C’était déjà le constat de Deleuze, alors qu’il n’hésitait pas à prendre en exemple le collage, en appelant à un temps où l’on ne pourrait plus écrire de la philosophie comme avant. Mais il est vrai que, depuis, la terreur d’une Contre-Réforme sans invention nous donne même la nostalgie de cet avant…

– Seriez-vous en train de nous dire par en dessous que la philosophie ne peut plus être sauvée que par une manière d’art conceptuel ? Bonjour les pastiches…

– Mais, ne vous en déplaise, la philosophie n’a-t-elle pas toujours été, dans ses grands moments, une manière d’art conceptuel (à commencer par lesdits « présocratiques »…) ? Est-ce suffisant en ces temps où c’est en son propre sein que la philosophie rencontre des Rivaux de plus en en plus « impudents et niais » (selon une page d’anthologie de Qu’est-ce que la philosophie ?) ? Pour ma part, et pour voir, je suggère d’ajouter à la proposition que vous me prêtez : et par un dessin d’enfant. Deleuze et Guattari disent : non-philosophie. C’est pour le philosophe l’anti- ou le non-art des artistes.

– Des philosophes « continentaux » aux artistes « contemporains »…

– Vous ne croyez pas si bien dire. Le temps du contemporain est la non-philosophie des uns, le non-art des autres. Ce qui fait (ou pas) de chaque œuvre (aussi « savante » soit-elle) un événement. Or, si toute vérité s’origine d’un événement, tout événement (philosophique ou artistique) s’origine dans l’expérience de ce non- comme possibilité de l’expérience, ce non- sans lequel on ne saurait plus être activement, critiquement contemporain de quoi ou de qui que ce soit. Réinjectée dans le champ de forces de la Modernité pour en saisir les flux et les coupures, c’est cette univocité du Contemporain qui – non sans raison – fait rugir les uns (contre la « philosophie continentale »), et mugir les autres (contre « l’art contemporain »). Pensez maintenant à l’affirmation de Rauschenberg : « La peinture est en relation avec l’art et avec la vie. Aucune de ces deux relations ne peut être réalisée. J’espère agir dans cet écart entre les deux… »

– Rauschenberg, le peintre de la « célèbre » Dirt painting aux moisissures du plus bel effet pictural… ainsi que l’écrit sans défaillir le Professeur des Universités Denys Riout ! Vous venez de me convaincre du bien-fondé de la proposition la plus inquiétante et la moins démocratique de vos bons Maîtres D&G : avec vous, le dialogue est proprement inconcevable ! Ce ne sont plus les affinités électives, mais les multitudes sélectives… du n’importe quoi !

– Belle définition de l’enfance par l’enfance de l’art ! Ou du moins, par ce que vous jugez tel, et qui, à mon sens, ne fait justice ni à l’enfance, ni à l’art… Je garde toujours en mémoire la petite phrase de Dubuffet : « L’enfant passe de plain-pied et continûment de la perception au visionnement, du réel à l’imaginaire, du concret et du matériel au conceptuel. »

– Dubuffet après Rauschenberg, c’était bien inévitable…

– C’est que, si, comme vous, je ne pense pas que le MOT ART soit le mot de la Fin de l’Art (Duchamp mal lu par Jean-Philippe Domecq et consorts), à votre différence, je ne pense pas que l’ART soit le fin mot de l’art (contre Greenberg bien vu par Gérard Wajcman)… Ce qu’ici ou là on a pu avancer avec les enfants… Ça m’est venu avec les enfants…

– Vertiges et prodiges de l’analogie…

– Rien du tout. « Les enfants », cela veut dire que la puissance esthétique de sentir n’est pas un aimable pléonasme réservé à l’espace du musée et à « l’art semblable à l’art ». Les enfants (sans guillemets aucun) sont cette puissance, puissance qui, de toute évidence, et de mille façons, est l’enjeu majeur de l’« art contemporain » : il n’est pas pour rien de plus en plus « semblable à la vie », de moins en moins définissable par le « goût ». Et c’est ici que tout se renverse, en direction d’un nouveau paradigme esthétique, ou même proto-esthétique au sens d’une libération de la vie sur de nouvelles lignes d’expérience, d’une extension du domaine de la vie hors des limites de la subjectivité territorialisée, disciplinarisée. Hors l’art institutionnel, déjà sérieusement ébranlé dans sa muséale verticalité par l’irruption des matières d’expression de la vie la plus « concrète » (Combine-paintings de Rauschenberg, Texturologies de Dubuffet, etc.). Félix Guattari peut ainsi évoquer les implications éthico-politiques « transversalistes » et « processuelles » de cet art de la vie s’instaurant partout où il y a production de disparité, praxis génératrices d’hétérogénéité et de complexité, bifurcations sensibles inscrites dans des manières d’être, résistance de la créativité sociale aux espaces-temps scénarisés de la vie… Là où je dis « enfance », vous pouvez énoncer avec Guattari « dimension de création à l’état naissant, perpétuellement en amont d’elle-même, puissance d’émergence… » Chaosmose…

– Vous pensez si je m’en garderai ! Tout ceci me fait l’effet des derniers vestiges de ces batailles livrées et perdues pour sauver l’idée d’avant-garde. La radicale sécularisation que vous proposez décharge l’art de toute valeur, excepté de ce pseudo-concept de Vie, qui devient, comme jamais, de l’art par défaut. Je reconnais cependant à votre rhétorique un mérite : celui de rendre l’art d’aujourd’hui, cet art de récupération et de recyclage revendiqués, contemporain du défaut d’art… Maintenant, si vous voulez dire « non-art » pour l’associer à une toute verbale bio-esthétique…

– J’ai dû bien mal m’exprimer. Mais que voulez-vous, c’est aussi le propre de ces petites discussions… Nous accorderons-nous au moins pour laisser le dernier mot à un esthéticien peu suspect de ces deux maladies infantiles que sont le « duchampisme » à outrance et l’« anti-universalisme » primaire ?

– Au point où nous sommes… Et puisque vous êtes décidé à ne pas me laisser le mot de la fin, qui me revient… Triste privilège pourtant que le mien ! Car la Culture est tout le contraire de vos non-arts contemporains : c’est le lieu du secret et de l’initiation. De la contemplation, de la séduction et de ses mises en œuvres, certainement pas du désœuvrement travesti en zapping libéral-libertaire…

– Il est vrai qu’avec les enfants, je préfère les protocoles d’expérience aux séances d’initiation… Mais voici donc ce qu’écrivait, il y a quelques années déjà, Marc Jimenez, vous savez, le traducteur de La Théorie esthétiqued’Adorno… Je le cite : « La haine prend fréquemment un aspect globalisant que ne possède pas la prédilection, plus sélective. C’est cette forme totalisante qui surprend actuellement dans les attaques virulentes contre l’art contemporain… »

– Attendez, attendez, c’est trop facile ! Et l’intégrisme du Tout-Contemporain, il est pas globalisant peut-être ? Ce sera donc citation contre citation : « La forme nouvelle de laminage culturel dont nous fûmes témoin est l’homothétique de la forme qu’a prise le totalitarisme à visée progressiste durant le siècle »…

– Je crois deviner quel est l’auteur de ce Livre noir de l’art contemporain…

– De grâce, arrêtons-là cette représentation !

– C’est en effet le concept-clé.

– La Représentation ?

– La fin de la représentation…

– J’entends : la fin de l’art.

– Plus inquiétant de votre point de vue : ce n’est qu’une représentation, ce n’est que cette représentation de l’art et de la fin de l’art qui touche à sa fin. Alors, si l’expression art contemporain devait avoir une seule qualité, nous resterions avec celle-là. Pour être la plus historique, ce n’est pas la moins ontologique des propositions.

– Misère de l’art…

Alliez Eric

Philosophe. Senior Research Fellow à l'université de Middlesex (Londres). A notamment publié : Les Temps capitaux (préface de G. Deleuze), T.I, Récits de la conquête du temps ; T. II, La Capitale du temps, Vol. 1 : L'État des choses, Cerf, 1991/1999 ; La Signature du monde, ou Qu'est-ce que la philosophie de Deleuze et Guattari ?, Cerf, 1993 ; De l'impossibilité de la phénoménologie. Sur la philosophie française contemporaine, Vrin, 1995 ; (dir.) Gilles Deleuze. Une vie philosophique, Synthélabo, 1998 ; Chroma Drama et Biografie der Organlosen Körpers (dir., en collaboration avec E. Samsonow), Vienne, Turia + Kant, 2002/2003 et (avec Jean-Claude Bonne) de La Pensée-Matisse, Le Passage, 2005. Co-auteur (avec Jean-Clet Martin) de L'Œil-Cerveau. Nouvelles Histoires de la peinture, Vrin, 2007. Membre du comité de rédaction de Multitudes.