Majeure 3. L'Europe et l'Empire

L’Europe, pierre de touche impériale

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Pour une enquête sur le fédéralisme réelDu traité de Rome aux marches européennes de chômeurs, le fédéralisme s’est affirmé et produit dans la construction européenne. Il n’y a plus de politique purement « nationale » en Europe. Pour autant la connexion entre les mouvements sociaux et les avancées institutionnelles récentes reste peu étudiée. Enquêter sur le fédéralisme des multitudes, c’est comprendre les enjeux politiques de l’époque.La nef moderne des Nations fait eau de toutes parts dans son berceau historique, l’Europe. Plusieurs coups de boutoir permettent d’afficher comme à la bataille navale : “touché”. Voyez la peau de chagrin serbe, en attendant l’épilogue monténégrin, la Corse et surtout le brutal débat sur la réforme des institutions de l’Union européenne alors que l’encre des traités de Maastricht et d’Amsterdam est à peine sèche. La question fédérale qui a déjà fait imploser la droite et qui pourrait avoir des effets considérables dans le Parti socialiste à en juger par la dissidence chevénementiste. L’ordre moderne des États-Nations qui avait domestiqué les Cités États avec l’absolutisme et inscrit le Peuple et ses trois Révolutions (l’anglaise, la française, la russe) dans la martingale du pouvoir souverain, est fatigué.

Cela avait commencé depuis longtemps, après le désastre des deux conflits mondiaux. Les nations européennes et les plus orgueilleuses d’entre elles, la France et l’Angleterre avaient perdu le droit de gouverner leur Empire, c’est-à-dire leur portion du monde avec la dernière vague de décolonisation. Les vieux empires portugais, hollandais et espagnols avaient connu le même dessaisissement des affaires du Monde. Puis les velléités allemandes et italiennes aussi avaient été défaites. Sans apparemment que la leçon soit apprise des pays voisins qui s’étaient rués sur leurs dépouilles. Seule une infime minorité d’hommes politiques plutôt libéraux (Aristide Briand, Gustav Stresemann) prit la mesure du désastre entre les deux-guerres. Il fallut le trou noir du nazisme et le dépècement non plus de la Pologne mais de toute la Mittel-Europa pour qu’une un peu plus grande minorité (essentiellement chrétienne-démocrate parce que sans doute la plus proche d’avoir senti l’idée de chrétienté définitivement compromise et éradiquée par le fascisme) comprenne enfin que l’idée de Nation et son contenu prosaïque ne contenaient plus la formule de l’ordre du monde. C’était l’âge d’or des nouveaux Empires l’un, l’américain épousant la frontière et le mécanisme puissant même du capitalisme, l’autre le soviétique, l’accident miraculeux, l’exception qui dure, l’espoir d’une libération par la politique, ressort tout aussi puissant capable de résister aux effarants démentis de la réalité. Les Européens de toute sorte des patrons aux militants révolutionnaires, des hommes politiques aux artistes connurent alors l’humiliation des seconds rôles. Le soleil de l’efficacité, de la démocratie, de la liberté se levait à l’Est ou à l’Ouest. Peu importe, mais il ne se levait plus sur une Angleterre où l’astre ne s’était jamais couché pendant plus d’un siècle, et Paris n’était plus le nombril du monde ou de la culture qui se prend pour le monde. Même les peuples du Sud contestaient la sacro sainte culture européenne que l’Amérique laissaient encore en lot de consolation à ces dangereux vieillards qui avaient mis la planète à feu et à sang, menaçant l’indispensable paix marchande qui peut accepter des désordres locaux, mais non l’incertitude globale sur toutes les transactions d’une guerre sans buts limités et précis.
En France, les gaullistes historiques traités successivement de terroristes, puis de groupuscule de libération par les Américains d’un côté, les avant-gardes communistes européennes réduits au rôle de colonnes supplétives des intérêts de la patrie soviétique de l’autre, commencèrent à nourrir l’espoir d’une résurrection d’une Nation indépendante vis à vis des nouveaux Empires. Ce fut une des bases du compromis historique noué dans le refus de l’atlantisme et le torpillage de la ratification du traité de la Communauté Européenne de Défense. Les démocrates-chrétiens dans les pays qui avaient le plus dévastés par le fascisme et le nazisme, s’appuyant sur la tradition protestante de défense des minorités face à l’État total d’une part et sur la tradition catholique de méfiance à l’égard des nationalisation totale de la religion et de la politique, dotés d’une véritable idéologie européenne non impériale, non moderne, fortement étrangère au capitalisme libéral, commencèrent alors à jeter les bases, le socle de l’étrange hybride que constituèrent dès leur berceau les Communautés Européennes. Le terme même de communauté était déjà en soi un défi au courant dominant de la tradition politique démocratique. Son contenu mélange d’intérêt “national” (la reconstruction du pool charbon-acier), d’intérêts privés ( le patronat ), de préoccupations “sociales”, son idéologie officielle (déjà la recherche d’un grand marché et d’une coordination transnationale) mélange de cartel nationaux, de planification, ses procédures (administrative, on dira plus tard technocratique, évitant autant que faire se pouvait dans ses étapes effectives, les parlements nationaux), son mode de légitimation ( des élites morales et compétentes et consensuelles en appelant à un “plus jamais ça” largement populaire), son mode d’exécution (le compromis, le pointillisme, la stratégie de l’évitement), tout, absolument tout dans ces Communautés tournait subrepticement le dos à la tradition républicaine, rationaliste, universaliste. D’où le mépris où cet embryon fut tenu et paradoxalement, l’absence de blocage de la part des forces politiques lorsque le MRP en France fut réduit à un petit centre. Les Européens les plus convaincus de Schuman, à de Gasperi avaient compris après l’échec de l’Europe politique volontariste de la défense en 1954, qu’entre les purs atlantistes qui ne voulaient déjà pas d’une Europe indépendante, les purs gaullistes, et les communistes qui ne voulaient aucun compromis avec les Américains, la marge était étroite. Le seul espace laissé libre était celui subalterne de l’économique, du “marché”. Les libéraux atlantistes y voyaient un ralliement au modèle anglais de zone de libre-échange ; les gaullistes une pure question “d’intendance” pourvu qu’on ne parlât jamais de supra-nationalité ni de questions militaires[[Cet élément doit conduire à tempérer les analyses sommaires et simplistes qui font de l’Union Européenne un simple vulgaire suppot du libéralisme économique. Si les pères fondateurs europoéens se sont ralliés au modèle de la concurrence pure, c’est parce qu’il constituait un levier fédéraliste à priori non politique. On a assisté au même phénomène aux États-Unis sous la Progressive Era au début du XXe siècle (lutte anti-monopole)..

Pourtant l’histoire écrit, comme le Dieu de Paul Claudel dans le Soulier de satin “por lignas tortas” (en lignes tortueuses). Le pool charbon-acier puis la Communauté Economique européenne (Traité de Rome de 1957), la guerre coloniale accélèrent la crise de gouvernementalité des démocraties européennes. La France, la puissance la plus anti-américaine dans son imaginaire politique, fut la première à abandonner le parlementarisme représentatif pour un étrange compromis présidentialo-parlementaire puis clairement présidentialiste après 1962 (adoption de l’élection du Président de la République au suffrage universel). Le gaullisme, régime le plus hostile à une idéologie supra-nationale et fédéraliste devint après quelques turbulences (la chaise vide) le pilier central de la seule politique véritablement fédéralisée à l’échelle des 6, puis des 9, puis des 12 membres de la Communauté, la politique agricole. De même que le pouvoir charismatique d’un de Gaulle, ancré dans Jeanne d’Arc et “l’immortalité” de la patrie avait facilité la modernisation économique rapide et l’internationalisation du capitalisme français, la réconciliation franco-allemande (à la différence de la première expérience de cordiale entente avec l’éternelle Albion de 1895 à 1940[[En témoigne le projet du dernier gouvernement de la IIIe République dans la débâcle de 1940 d’union impériale Franco-anglaise contre l’Allemagne. Cette expérience malgré les derniers tiraillements (la bataille d’Aboukir, la traditionnelle rivalité maritime) fut fondamentale dans l’échec des nazis à ranimer la rivalité franco-allemande. Mais cette vieille animosité nationaliste fut relayée à partir de 1950 par une divergence stratégique sur le pari politique sur l’Europe, divergence qui dure encore.) jeta les ferments du premier dépassement des Nations. La résistance du noyau dur franco-allemand aux grands événements comme la réunification allemande, à la construction de la monnaie unique, à l’élargissement à l’Est, comme aux vicissitudes de l’alternance politique des deux côtés du Rhin montre a posteriori que le confédéralisme dur gaulliste a pu avoir pour résultat non attendu l’édification du socle véritable d’une constitution matérielle européenne fédérale.
Ajoutons par une ironie supplémentaire que le Conseil des Ministres, le pouvoir législatif de la Communauté puis de l’Union et conçu par beaucoup d’États comme le contrepoids confédéral des Nations au fédéralisme organique de la Commission et au fédéralisme politique du Parlement de Strasbourg, a fini par s’avérer comme le véritable moteur d’un saut dans un fédéralisme “franc et massif” puisque sa taille et la question de la rotation de la Présidence de l’Union avec l’élargissement à 25 membres puis à une 35 “nations” impliquera de trancher dans le vif, c’est-à-dire plus seulement à coup de compromis savants et millimétrés sur le nombre de commissaires pour les petits et les grands pays.
Enfin c’est en France, le pays le plus confédéral, face aux petits pays naturellement fédéralistes (Benelux) ou aux nations déjà fédéralisées comme l’Allemagne et l’Espagne, que l’arrêt Costa de 1965 est venu fonder l’essence fédéraliste et supra-nationale de la construction communautaire puisqu’à l’occasion d’un recours d’un ressortissant communautaire sur ses droits sociaux en France, la Cour de Justice du Luxembourg qui statut sans appel telle une Cour Suprême a affirmé la primauté du droit communautaire sur la droit nationales (non seulement sur les lois, mais aussi sur les constitutions nationales). Avec cet arrêt la souveraineté “nationale” inconditionnelle était révolue[[Sur ce point et sur la construction européenne voir la synthèse impressionnannte de Gérard Soulier, L’Europe, Histoire, civilisation, institutions, Armand Colin, 1994, pp. 333-336 .

Il est vrai qu’entre l’échec de la Communauté Impériale française de 1960 et la décolonisation de l’Algérie (1962), il ne restait plus aucun avenir mondial à une puissance moyenne qui avait sauvé in extremis et péniblement après la guerre une place permanente et un droit de veto au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Tous les présidents de la République française arrivèrent par des voies différentes au même constat. Chirac y compris[[Voir l’abime entre l’Appel de Cochin (de Marie-France Garaud et de Charles Pasqua) et les positions du même Chirac sur la Constitution européenne et son fédéralisme bruyant à propos de l’Autriche défendant le droit pour l’Union d’exercer un pouvoir de sanction sur des membres de l’Union.. La perpétuation de la France, de son rôle passait de plus en plus par sa capacité de participer au processus d’édification politique de l’Europe et d’y imprimer sa marque. D’une façon ou d’une autre, ce modèle d’émulation est devenu la seule matrice effective de la stratégie politique “des Nations”.
Le basculement dans cette prise de conscience est général. Il travaille l’Angleterre en pleine dévolution de ses derniers fragments d’Empire intérieur (l’Irlande du Nord, l’Écosse). La conversion française des fonctionnaires de l’ENA envers Bruxelles surprend, mais elle est bien réelle. Ceux qui craignait une Europe “allemande” (sottise très répandue dans les copies des étudiants de Sciences Po, il y a encore quelques années) en sont pour leur frais. La Banque Centrale Européenne laisse flotter la monnaie par rapport au dollar ce n’est pas la stabilité du Mark qui a fait contagion mais la dévaluation compétitive et glissante à la française ou l’italienne qui se sont imposés[[Pourquoi ? Parce qu’avec le marché intérieur de 372 millions d’habitants qu’elle représente, l’Union Européenne a des marges d’autonomie considérable et en particulier pas de problèmes lancinants de rééquilibrage de la balance des paiements ; parce qu’elle doit rattraper les Etats-Unis sur le plan productif (en particulier dans le domaine de la “nouvelle économie” et last but not least parce que le glissement de la monnaie à l’échelle internationale en régime de stabilité des prix internes (inflation terrassée comme ont dit) doit s’analyser comme la façon de décharger sur le reste du monde les tensions sociales internes. L’autre moyen étant l’inflation des actifs financiers (la fameuse bulle financière) qui permet de distribuer du revenu de façon ultradifférenciée aux salariés.. L’arrivée au pouvoir des communistes (en 1981 en France, dans les années 1990 en Italie) puis des Verts (en France et en Allemagne) faisait craindre un repliement sur une “identité ” sociale. Il n’en a rien été.
Lorsque le Times sacra événement le plus important de la dernière année du XXe siècle l’avènement de l’Euro auquel presque aucun américain ne parvenait à croire[[L’attribution du prix Nobel d’économie au canadien Robert Mundell, a récompensé l’un des rares économistes du Nouveau Monde à avoir défendu l’inéluctabilité de l’Euro. Mundell attaque violemment la taxe Tobin qu’il traite d'”idiotie” parce qu’il prône un retour à un régime de parité fixe des monnaies. Au delà des arguments techniques, il est intéressant que Mundell croie à un retour de parité fixée à nouveau entre de nouveaux ensembles de pouvoir, très loin de la gélatine libérale., il prenait la mesure du renversement en cours. Il y a encore deux ans, la question européenne était confidentielle ; les élites politiques et institutionnelles faisaient l’Europe à condition de n’en parler jamais. Peur du bloc réactionnaire anti-européen, peur tactique et louable donc. Mais peur aussi de l’Europe d’en bas, des mouvements sociaux qui auraient pu se saisir du vecteur amplificateur du fédéralisme. Pendant trente ans, les multitudes culturelles, régionales, les avant-gardes ont été tenues soigneusement à l’écart. L’expression du nombre devait fatalement déboucher sur le désordre. Le Peuple était la chienlit. Eh bien, cette mauvaise prophétie a fini par se réaliser. La multitude démocratique, jeune, pacifique, plurielle, ouverte, s’est vu refuser de devenir le Peuple souverain, et le Peuple républicain s’est transformé en populisme. Le Peuple est devenu sous le regard incrédule de la Gauche institutionnelle, communiste comprise, la populace vieillie, raciste, rancie, repliée, séparatiste et anti-européenne quasi viscéralement[[Des cantons historiques suisses, à la Carinthie, aux Flandres belges et à Chasse Pêche et Tradition en France, la liste est longue et destinée à croître., les skinheads britanniques ou allemands, les supporters des matches de football qui conspuent les blacks et beurs à Strasbourg ou ailleurs[[Il est intéressant de comparer cette réalité désagréable du racisme local et le déferlement métissé et fusionnel qui accompagna la victoire de l’équipe française dans la coupe du Monde., ou bien les Ligues séparatistes drapées dans le fédéralisme.
Depuis un an, avec le pavé dans la mare de Joshka Fischer, la question européenne a saisi enfin le corps politique. Nous voilà enfin sur la scène réelle. La conférence intergouvernementale de Nice sous la présidence française sera une étape. En dramatiser l’enjeu serait une erreur[[Pour un excellent dossier sur l’Europe et un point de vue “dramatique” sur le risque de manquer l’occasion, voir le numéro 90 (été 2000) de la revue Commentaire. Son Directeur J-C. Casanova s’est prononcé en faveur des accords de Matignon sur la Corse.. D’autres événements bien plus lourds ont déjà décidé et jeté le glaive dans la balance d’un saut fédéral. La question de la forme que prendra ce fédéralisme est secondaire par rapport à la nouvelle donne ainsi créée. La guerre du Kosovo a été la première guerre de l’Empire Européen naissant. L’ombrelle américaine, humiliante à souhait a été la forme (y compris dans les arrières pensées sur les minerais et dans la tentative des Américains de ramener à une section régionale de l’Otan, toute organisation européenne de défense et d’intervention en particulier l’UEO comme bras séculier de l’Union) a dissimulé le contenu totalement européen du conflit : la défaite du petit nationalisme serbe comme modèle d’organisation de la MittelEuropa et la levée préalable du verrou balkanique. D’autres signaux qui ne trompent pas, montraient une accélération de l’intégration militaire et diplomatique européenne : le ralliement de la Grande Bretagne lors de la rencontre franco-britannique de Saint-Malo à une industrie européenne de défense, la fin de la rivalité coloniale séculaire en Afrique, et la renaissance d’une diplomatie allemande à l’intérieur d’objectifs totalement européens. En moins d’un an, la situation a profondément évolué. Nombre d’États réticents à un saut fédéral, tiraient leur force inertielle du black-out total sur le débat européen, en sont réduit maintenant à dire qu’ils ne se résigneront pas à être réduits au rang du Texas ou de la Californie au sein de l’Union Européenne. Superbe aveu.

Sur le plan de la grande diplomatie, la construction européenne est la donne radicale. Toni Negri et Michael Hardt pensent que l’Europe est nécessaire, mais n’en voient pas la possibilité tant le processus institutionnel en cours leur paraît relever de la caricature et d’une aventure subalterne dans une des provinces de l’Empire, l’Empire américain, même si c’est l’une des plus riches. Je demeure dubitatif sur cette forzatura (coup de force) logique et empirique. Discuter de la nécessité et de la possibilité de l’Europe politique, m’apparaît décalé pour le moins, car s’interroge-t-on sur la nécessité ou la sur la possibilité de ce qui est déjà là ? Revenons sur ce terrain, à la méthode de la tendance. Posons la tendance à l’unification européenne y compris sur le plan politique comme déjà réalisée et tirons-en toutes les conséquences. Les questions de la nécessité et de la possibilité s’inversent. Si les Nations ne sont déjà plus là, ou plus exactement si elles ne continuent à régir quelque chose que pour autant qu’elles ventriloquent autre chose, comme le contre-type d’un pouvoir en construction, la possibilité d’une Union Fédérale Européenne est déjà donnée et la nécessité de l’intervention théorique, politique, culturelle dans ce processus s’impose.
Cela ne veut pas dire que l’existence de l’Europe politique et non pas simplement sa nécessité ou sa possibilité dans le maillage impérial hégémonique aujourd’hui, ne pose pas de redoutables problèmes de compréhension. En particulier, si nous tenons à une vision matérialiste et constituante des appareils de pouvoir, et si nous adoptons l’hypothèse qu’est en train d’émerger une forme État nouvelle, ni Nation au pluriel, ni l’Empire, avec un article défini au singulier, défini comme l’Empire hyphenate, l’américano-empire, donc un Empire (article indéfini et destiné à se décliner au pluriel) il nous faut reconnaître que nous ne savons pas grand chose in concreto des processus qui poussent depuis quarante ans à réaliser cette unification européenne, dans l’euro-scepticisme, malgré la crise qui aurait dû avoir des effets centrifuges dévastateurs (ce qui a bien été le cas sur l’Empire Soviétique, sur la Fédération yougoslave). La situation est “fonctionnaliste” et bêtement parsonienne. Quel que soit le contenu des mouvements sociaux et politique (leur idéologie, leur revendication), ces derniers poussent à l’Europe : trop de luttes sociales ou de conflits (fussent ceux des petits patrons camionneurs) conduisent à réclamer un traitement européen, mais l’apathie sociale pousse également à la recherche d’un niveau plus à même de recueillir l’expression des nouveaux acteurs sociaux ; le séparatisme régionaliste et minoritaire (catalan, irlandais, écossais, basque, corse, flamand catholique même lorsqu’il dégénère en mini ou micro nationalisme) obtient le même résultat que l’indifférence des grandes métropoles (Grand Londres, Ile de France, Plaine du Pô, Bruxelles, Berlin) au reste du “territoire” : celui d’une crise désormais aiguë de la Nation, y compris de la Grande Nation.
Que derrière la caricature de plus ou moins bon goût tout à la fois des luttes de libération nationale, de la mafia, de la lutte armée, de la République, la question corse soit devenue en quelques mois l’emblème de la crise de la France jacobine[[Selon un sondage (CSA-Télégramme de Brest réalisé auprès de 500 personnes le 4 et 5 septembre) plus d’un quart des Bretons se déclarent favorables à l’indépendance des quatres département historiques de la Bretagne, et ce n’est pas dans le Finistère que le désir de dévolution du pouvoir est le plus fort mais bien dans la Loire Atlantique., est un indice de plus.
L’Europe, les régions, c’est la même question qui apparaît. Quand Jean-Pierre Chevènement à gauche et Charles Pasqua à droite sonnent le tocsin, ils n’ont pas tort contrairement aux dénégations benoîtes de la majorité trans-partidaire : oui la Nation se meurt.
Le différend que nous avons avec ces cassandres réactionnaires, c’est que nous n’attendons aucune résurrection de cette forme du pouvoir, que nous ne pleurerons pas la Grande Nation républicaine et napoléonienne et qu’il n’y aura aucun chant du cygne de ce Léviathan-là. Ce qui nous intéresse, c’est ce nouvel empire qui naît sous nos yeux. Non déplacer la vieille chanson nationaliste un cran plus haut, Les espaces de liberté qu’il pourrait offrir dépendra de nous, de notre capacité de le soumettre à une pression nouvelle par en bas. Les multitudes dans les formes nouvelles de pouvoir impérial, ce n’est pas l’anti-américanisme primaire, ce n’est pas ” chasser l’Amérique de nos têtes “, c’est avoir en tête une autre Amérique (celle de Seattle), c’est aussi et surtout infléchir le processus politique en cours. En appeler à un pouvoir contre un autre, au niveau fédéral contre le niveau national, est un exemple de ce qui se fait déjà. C’est sur ces pratiques européennes, sur le contenu proprement fédéraliste de la politique quotidienne qu’il faut entamer une enquête.