L’épuisement de la forme parti

Entretien avec Maurizio LazzaratoLe 21 Avril marque la fin d’un cycle politique ou la gauche s’ identifiait au mouvement ouvrier. Il y a épuisement du communisme et de la forme parti qui devient un rouage de l’état. Le fossé s’est accru entre les nouveaux mouvements sociaux et les secteurs traditionnels de la classe ouvrière. Le parti ne peut plus ramener à lui une multiplicité de politisations. La crise de la représentation vient de ce que l’on ignore les nouvelles manières de construire le commun. Il faut reprendre la constitution politique du peuple qui corresponde aux nouvelles subjectivités. La refondation du communisme exige à la fois la définition d’un projet spécifique et politique d’union.

Multitudes. Quel bilan de la gauche plurielle et de ses rapports avec les mouvements sociaux et le mouvement ouvrier ?

A.B. Le 21 avril et ses suites marquent la fin d’un cycle à gauche dont la gauche plurielle a été l’ultime avatar. C’est la fin d’une gauche identifiée dans ses deux principales composantes (communiste et social démocrate) au « mouvement ouvrier » ou à ce qu’il en reste. La politique partisane comme expression du social dans l’espace de l’État ne fonctionne plus. Voici vingt ans que la figure ouvrière a été évacuée de la scène publique et que la catégorie politique de classe ne fonctionne plus. Voici vingt ans que la crise de la politique caractérisée par la montée de l’abstention, la montée et la consolidation du Front National, la montée des votes protestataires, la réduction du champ d’influence électorale des partis de gouvernement, se développe. Elle a cette fois ci touché le cœur de l’édifice, l’élection présidentielle.

Cette crise, qui se donne d’abord comme une fracture de plus en plus grave entre les forces politiques instituées et le pays, est aussi une crise institutionnelle : celle de la V° République. Olivier Duhamel avait autrefois bien montré comment les institutions de 1958 révisées en 1962 avaient commencé à marquer de leur empreinte le fonctionnement et les stratégies des partis, notamment à Gauche. De la candidature Mitterrand en 1965 aux formes successives prises par l’union des partis de gauche (du programme commun à la gauche plurielle), ces stratégies se sont adossées à un cadre institutionnel particulièrement contraignant. La fonction de représentation a été remplacée par une fonction de gestion ; le prix politique à payer pour la fameuse « culture de gouvernement » est considérable : les partis apparaissent massivement comme des appendices de l’appareil d’État et la politique des gens se cherche des espaces ailleurs. Les rencontres possibles entre les deux, lors des scrutins, s’avèrent ainsi de plus en plus problématiques.

C’est que la crise est à deux étages. La première tient au poids de la logique institutionnelle sur les partis. L’autre aux dérapages des institutions elles-mêmes. Les cohabitations successives ont mis à mal le bel édifice construit par De Gaulle, brouillant l’identité d’un exécutif devenu bicéphale, affaiblissant la logique de bipolarisation induite par la Constitution. Le rapprochement progressif des choix politiques de chacun des deux camps sur des questions essentielles comme la sécurité, les privatisations, les sans-papiers, la politique de la ville, les licenciements, entre autres, a fait le reste : il ne reste au bout du compte que l’image d’une « classe politique » réunie par sa soumission aux « contraintes de gestion » de plus en plus internationales, coupée du peuple, sourde aux souffrances et aux aspirations, obsédée par des enjeux de pouvoirs qui deviennent une fin en soi.

De Gaulle voulait mettre fin au « régime des partis ». La V° République a sorti la politique des partis, ouvrant la porte au populisme. Et les partis exsangues ont mis en retour en danger le dispositif en ouvrant la voie à une légitimation présidentielle du Front National. La boucle est bouclée. Le présidentialisme a achevé son œuvre et implose au moment même où le quinquennat était censé le couronner et le moderniser. Les Français, dans leurs deux votes successifs du 21 avril et du 5 mai, par un usage « hors norme » de l’institution présidentielle, ont à leur façon congédié cette V° République.

Dans ce contexte, la gauche plurielle a eu historiquement tout faux, inscrivant l’action du gouvernement dans l’ambition présidentielle, accentuant le caractère institutionnel de son action par ailleurs non négligeable en termes de réformes. Elle s’est coupée des mobilisations sociales et politiques qui l’avaient pourtant portée au pouvoir : les sans papiers ont été trahis, les jeunes plus stigmatisés encore dans une dérive sécuritaire qui commence dès 1997, les salariés laissés seuls face aux licenciements (de Vilvorde à LU, en passant par Moulinex), à la précarité et à la flexibilité que la loi des 35 heures a confortées. La fin de non recevoir du Premier ministre au mouvement des chômeurs a couronné le tout. La volonté affichée du PCF d’être un relais des mobilisations ne s’est pas réalisé : ni la manifestation pour l’emploi ni la mobilisation de Calais n’ont fondamentalement changé la donne. Cette logique mortifère a également pesé sur le mouvement social dont la méfiance vis-à-vis des partis n’a fait que croître, y compris dans le mouvement syndical. Bref le bilan est à l’image du score du 21 avril : désastreux

M. Plus généralement la forme parti est-elle encore adéquate pour organiser la nouvelle subjectivité ? Et les concepts de classe et de démocratie ?

A.B. L’épuisement du communisme du XX° siècle et celui de la forme parti sont intimement liés. Le parti comme conscience politique de la classe et instrument de cette dernière dans la sphère de l’État n’est plus. Il a eu, au cours du XX° siècle, un grand rôle dans la politisation populaire. Mais la classe n’est plus une figure opérante de la subjectivité politique et la politique populaire, telle qu’elle se déploie depuis plusieurs années à travers ce qu’on nomme très mal le « mouvement social », entretient d’autres rapports avec l’État. En d’autres termes la question de la prise du pouvoir n’est plus la pierre de touche de l’action politique et de la politisation de l’expérience sociale. Dans ces conditions, l’organisation maintenue n’a plus de rôle politique au sens de rôle de critique subversive de l’existant et de vecteur d’un pouvoir constituant. Elle tend à n’être plus qu’un rouage de l’État, comme le furent la plupart des partis de droite : parti de notables, d’élus et de hauts fonctionnaires. Le seul parti qui fonctionne encore sur le modèle du siècle passé est le Front national. Que cette forme continue à convenir au projet politique le plus régressif et le plus anti-démocratique n’est pas anodin.

Entendons-nous bien : la forme parti-rouage de l’État n’est pas dépassée : elle se reconstitue très bien à droite avec l’UMP et se cherche du côté d’un PS pivot d une alternance possible. C’est le parti comme sujet politique populaire qui est à réinventer. Je sais bien que l’idée circule que les mobilisations de ces dernières années donnent à voir une « intervention citoyenne » qui pourrait peut-être se passer de parti. C’est un scénario possible qui ne pourrait à terme que stériliser la contestation de l’ordre établi et conforter l’abstention. Il y a bien une forme politique à inventer qui ne se donne plus comme finalité d’être la conscience du mouvement et l’agent de la prise du pouvoir, mais le lieu de la mise en travail et de la construction du projet commun de la diversité des politisations déjà à l’œuvre. Ce nouvel intellectuel collectif doit d’abord être un espace de délibération permanente, le creuset d’une culture commune, un interlocuteur permanent des pouvoirs constitués, quelle que soit leur orientation politique. Le parti moderne doit être l’agent de cette démocratie permanente dont l’exigence monte avec force, et que l’expression de « démocratie participative » ne désigne que très imparfaitement. Le terme a le mérite d’exister. Il est bien faible au regard des besoins qui s’expriment pour obtenir que celles et ceux qui sont en charge des affaires publiques «gouvernent en obéissant » (« mandar obedeciendo »Front Zapatiste, 1 janvier 1996).

M. Nous pensons, à l’encontre de ce qu’affirme Badiou, que les problèmes de la gauche ne viennent pas d’un manque de « fidélité de classe » mais de sa trop grande fidélité aux catégories et aux traditions du mouvement ouvrier. Je sais que nous ne sommes pas d’accord sur ce point.

A.B. Un ancien dispositif politique se défait. Les partis emportés par la logique institutionnelle ont perdu la capacité de porter une politisation populaire de plus en plus exigeante depuis une trentaine d’année déjà, tant sur les nouveaux champs de la politique que sur les formes contemporaines de l’action collective. Les années 70 ont vu l’affirmation des mouvements féministes ou écologistes et la montée de la thématique de l’autogestion. Les années 80 ont été celles de la question urbaine et des coordinations dans le champ des luttes sociales (cheminots, infirmières). Les années 90 celles du mouvement de décembre 1995, des sans papiers, du mouvement des chômeurs, de Seattle et de Porto Alegre, d’Act-up, du DAL, et de la démocratie participative.
Mais cette visibilité de « l’extension du domaine de la lutte » a laissé en friche deux questions épineuses. D’abord l’apparition de nouveaux acteurs n’a pas occupé la place laissée vide par la disparition symbolique et politique d’un ancien acteur qui fut en son temps pensé comme central : la classe ouvrière. Là n’est pas la moindre des origines de l’oubli politique des couches populaires et de leur division symbolique dans le discours public entre les jeunes, les banlieues, les exclus, les immigrés et les autres. La dynamique de ressentiment qui en est résulté, de part et d’autre, conduit à des positionnements électoraux plus ou moins fluctuants de mise à l’écart qui vont de l’abstention au vote Front national en passant par le vote Lutte ouvrière. Et il est illusoire de penser que ce fossé pourra se combler par la résurrection volontariste d’une thématique de classe à l’ancienne.

D’autre part, l’élargissement des espaces de mobilisation et de politisation, s’il a été plus ou moins pris en compte par le discours partisan, n’a pas été pris en compte dans une de ses dimensions essentielles : celle d’une remise en cause des conceptions traditionnelles de la politique dont la forme parti est un véritable condensé. De l’autogestion des années 70 à la démocratie participative d’aujourd’hui, en passant par le succès des notions de contre-pouvoir, ou par les pratiques de lobbying de certaines associations pourtant fort « politiques » dans leurs analyses, a-t-on pris la mesure du décentrage profond et large de la politique telle qu’elle se vit par rapport aux enjeux de pouvoir centraux ? On a parlé à ce propos de crise de la représentation ou de remise en cause de la délégation de pouvoir. A-t-on assez vu qu’à une nouvelle façon de construire du commun à partir de l’engagement individuel correspondait une nouvelle articulation du particulier et du général ? Que dans cette nouvelle culture en gestation, il est difficilement pensable de mettre les seuls enjeux institutionnels et gouvernementaux comme opérateurs centraux de la mise en cohérence ? L’allongement du catalogue programmatique, de ce point de vue est d’un effet limité.

Autrement dit la « forme parti » n’est plus adéquate parce que le parti tel qu’il a été conçu au XX°siècle ne peut plus ramener à lui la multiplicité des politisations. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a plus besoin de moment politique généraliste et donc d’organisation spécifiquement politique. Cela veut dire que, les partis existant ne pouvant plus jouer ce rôle et la place étant laissée libre, la question de la médiation nécessaire entre la politique populaire et l’État est laissée en déshérence.

Mais la crise, ou si l’on veut la combinaison de ces deux crises, ne se manifeste pas uniquement par une déconstruction de l’ancien. Certes, l’abstention des oubliés de la politique se combine avec celle de l’extériorité institutionnelle. Mais de part et d’autre se construisent aussi de nouvelles pratiques pour tenter de continuer de peser sur les choix collectifs malgré obstacles et ruptures. Le succès des populismes s’y enracine incontestablement. D’un autre côté on a vu s’exprimer aussi, dans la conjoncture courte, une pratique de masse, et finalement assez élaborée, d’instrumentalisation de la politique institutionnelle, qui va du vote du 21 avril au succès du PS au premier tour des législatives en passant par le vote Chirac du 5 mai. Il peut y avoir une tentation de la part du Parti socialiste d’intégrer cette coupure du peuple avec l’espace institutionnel, et l’instrumentalisation qui en découle, dans une stratégie de refondation à gauche, et de miser plus sur une gauche d’alternance que sur une gauche de transformation. Il est vrai que l’alternative est plus difficile. À un moment où le mot de refondation est à la mode comme jamais, il nous faut prendre la mesure du point où nous en sommes : c’est toute la question de la constitution politique du « peuple » qui est à reprendre.

M. Quel rôle pensez-vous pouvoir jouer dans la crise de la gauche et de sa refondation ?

A.B. Tout est à reconstruire : les partis, la gauche, les principes et les pratiques d’un fonctionnement démocratique de notre pays. Mais la reconstruction doit prendre en compte les deux étages de la crise. Rien ne serait pire qu’une fuite en avant, dont tout indique pourtant qu’elle sera la pente dominante. L’idée d’un grand parti du président d’un côté, et parallèlement les souhaits exprimés par François Hollande d’une gauche moins plurielle et plus unifiée, dessine les contours d’une possible bi-polarisation plus organique, confortant pour un temps, peut-être, des institutions chancelantes.
Mais une telle perspective laisserait en l’état l’autre problème : il nous faut sauver la politique, faute de quoi l’alternative policière et guerrière que sont les formes modernes de fascisme (en France mais aussi ailleurs dans le monde) gagnera très vite le terrain qui lui manque encore pour s’imposer. N’oublions jamais, comme le rappelait Michel Foucault que «finalement, l’ordre civil est un ordre de bataille. Donc : la politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. »

Il y a donc urgence à constituer cet espace politique populaire, qu’on le relie à la radicalité ou au « mouvement social », à lui donner une identité, une force, sur des champs et des enjeux beaucoup plus larges que les terrains traditionnels encore réduits par le seul horizon institutionnel et électoral.

Cette subjectivité s’est exprimée ou s’exprime dans la grève de décembre 1995, le mouvement des sans papiers, le mouvement pour une autre mondialisation, le mouvement des chômeurs, les mouvements contre le SIDA, le mouvement féministe, les mobilisations culturelles. Il est d’usage de dire que se pose prioritairement la question de son rapport à la politique. La question est peut-être plus profonde. Pour que s’exprime et se vive de façon consciente toute la subjectivité politique déjà présente dans ces mobilisations, c’est bien une autre figure de la politique qu’il s’agit de faire émerger, d autres pratiques qu’il faut consolider, d’autres formes d’organisation qu’il faut inventer, une autre conception de la démocratie et des institutions qu’il faut porter.

Il a donc pour nous (je parle ici des initiateurs d’Il doit se passer quelque chose au parti communiste) trois chantiers qui sont liés mais qu’on ne peut pas confondre : le chantier de la reconstruction de la gauche, qui ne peut se limiter à la seule gauche plurielle ni aux seules organisations politiques ; le chantier, au sein de cette reconstruction, d’un pôle d’alternative radicale, convergence souple de toutes les forces les plus déterminées au changement (politiques, syndicales, associatives, culturelles, professionnelles), permettant de donner à toute la gauche une détermination plus grande de transformation et une plus grande capacité de résistance au social-libéralisme ; le chantier enfin de la refondation d’un communisme politique capable d’être un acteur de cette reconstruction d’ensemble. Comme le fait souvent remarquer Roger Martelli, le communisme français a longtemps assis son influence sur sa double capacité à porter un projet singulier et à porter une conception de l’union politique nécessaire. Le communisme ne se refondera que sur son aptitude à dessiner une visée originale et à œuvrer au rassemblement, dans les conditions d’aujourd’hui, des forces de transformation sociale et politique.

Bertho Alain

Maître de Conférences en Anthropologie à l'Université-Paris 8. Il est l'auteur de Contre l'Etat, la politique (La Dispute, 1999). Banlieue, banlieue, banlieue ( La Dispute, 1997). La crise de la politique :du désarroi militant à la politique de la ville (L'Harmattan, 1996). Membre de la présidence du Conseil national du PCF. Membre du comité de rédaction de Regards. "Refondateur communiste" de la première heure Il est l'un des initiateurs de l'appel , "il doit se passer quelque chose au parti communiste" en avril 2002 .