L’idée d’excellence

La distinction[[Cet article est la traduction du chapitre 2 du livre de Bill READINGS, professeur associé de Littérature comparée à l’Université de Montréal, The University in Ruins (Harward University Press, Cambridge Massachusetts et Londres, 1996). Pour des raisons de place, nous n’avons pu traduire les notes de bas de page. Les sous-titres sont de la rédaction de Futur Antérieur. que l’on peut opérer entre l’Université moderne, arme idéologique de l’État-nation et l’Université contemporaine, entreprise bureaucratique, est significative car elle permet d’étudier un phénomène important. L'” excellence ” est en train de devenir le maître mot de l’Université ; et, pour comprendre l’institution contemporaine qu’est l’Université, il est nécessaire de réfléchir quelque peu sur ce que peut, ou ne peut pas, vouloir dire cette invocation de l’excellence.
Quelques mois après ma première conférence sur la signification du concept d’excellence, Maclean’s, le principal magazine hebdomadaire du Canada, fit paraître, pour la troisième fois, un numéro spécial annuel sur les Universités canadiennes, en utilisant un mode de classement mode de celui de US news and World Report. Le numéro du 13 novembre 1993 de Maclean’s, qui avait l’ambition de classer toutes les universités du Canada selon divers critères, était intitulé, à ma grande surprise, ” Mesure de l’excellence “. Aujourd’hui ce titre me donne à penser que l’excellence n’est pas l’équivalent pur et simple de la ” gestion optimale ” (en anglais : TQM). Ce n’est pas seulement une notion importée au sein de l’Université depuis le monde de ses affaires, afin que l’Université soit dirigée comme si elle était une affaire. Pareille importation suppose, après tout, que l’Université n’est pas réellement une affaire, qu’elle en a seulement certains traits.
Lorsque Ford Motors passe un accord de ” partenariat ” avec l’Université de l’État de l’Ohio pour promouvoir la ” gestion optimale dans tous les secteurs de la vie du campus”, ce partenariat est fondé sur l’hypothèse que ” les missions de l’Université et de l’entreprise ne sont pas si différentes que cela “, comme l’indique Janet Pichette, vice-présidente de l’État d’Ohio pour les affaires et l’administration. Pas si différentes que cela, mais pas identiques non plus. L’Université est sur la voie de se transformer en entreprise mais doit encore appliquer la gestion optimale à tous les aspects de son expérience. Toutefois, la capacité d’E. Gordonbee à parler de ” l’Université et ses clients ” montre que l’État d’Ohio, dont il est le président, est bien engagé dans cette voie. L’évocation de la ” qualité ” est l’expression de cette transformation, puisque le label ” qualité ” peut être appliqué indifféremment à tous ” les secteurs de la vie du campus “, qu’il intègre à une échelle d’évaluation unique. Comme le rapporte le journal du campus, l’Ohio State Lantern, ” La qualité est le problème fondamental de l’Université et de ses clients, a dit Gee, qui se référait par là à la faculté, aux étudiants et à leurs parents, aux alumni (anciens élèves) “. Le besoin ressenti par l’auteur de l’article de clarifier les propos du président concernant les ” clients ” de l’Université est le signe émouvant d’une vision presque archaïque de l’éducation : comme si la confusion pouvait encore exister dans ce domaine !
À partir de ces remarques, nous pouvons suggérer une clarification au président Gee : la qualité n’est pas l’ultime question ; l’excellence, par contre, le sera bientôt car elle est la reconnaissance du fait que l’Université n’est pas semblable à une entreprise ; elle est une entreprise. Les étudiants de l’Université de l’Excellence ne sont pas semblables à des clients ; ce sont des clients. Car l’excellence implique un bond qualitatif : la notion d’excellence se développe à l’intérieur de l’Université, où elle devient l’idée centrale de l’Université qui, grâce à elle, devient accessible au monde extérieur (représenté dans le cas de Macleans par les classes moyennes et supérieures).

Qualité et excellence

Le plus souvent, nous pouvons recueillir, de la part des administrations de l’Université, un flot de paroles sur l’excellence, car celle-ci est devenue le principe unificateur de l’Université contemporaine. Le livre de C.P. Snow, Les Deux cultures s’est mué en Deux excellences, ” l’humaniste et la scientifique “. En tant que principe intégrateur, l’excellence a l’avantage exceptionnel de n’avoir strictement aucune signification ou, pour être plus précis, de ne se référer à rien. Un bon exemple de la façon dont l’excellence sape toute signification linguistique nous est donné par une lettre qu’un doyen du département d’ingénierie (William Sirignano) a envoyé à son département et à la direction pour se plaindre d’avoir été renvoyé par le recteur de l’Université de Californie, à Irvin (Laurel Wilkening). L’affaire a été relatée dans le journal du campus.
” Le Bureau de la Présidence et l’administration centrale de l’UCI sont trop plongés dans la gestion de la crise, l’auto-préservation et les controverses pour être d’une grande aide à l’excellence des programmes universitaires ” écrivait Sirignano dans son mémoire du 22 mars. Il encourageait le nouveau doyen, les titulaires de chaires et la faculté ” à exercer des pressions en vue d’obtenir l’excellence de l’école ” … La transition dans la direction ” posera un défi à la poursuite de l’excellence et de la progression vers le haut de l’Ecole d’Ingénérie ” ajoutait-il ” Il ne sera pas facile de recruter un excellent doyen en ce temps de crise fiscale “.
Dans une situation d’extrême tension, dans l’intention de s’opposer au Président de l’Université, le doyen fait appel au langage de l’excellence avec une régularité d’autant plus remarquable qu’elle n’a pas été remarquée par l’auteur du compte-rendu. En effet, ce dernier a sélectionné les phrases qui contenaient le mot ” excellence ” comme constituant le résumé le plus précis du contenu de la lettre. L’excellence apparaît ici comme un fondement incontestable, comme l’argument rhétorique le plus à même d’emporter un assentiment général. Si l’on en revient à l’exemple du partenariat Ford-État d’Ohio, on peut, me semble-t-il, faire le pari qu’un nombre significatif d’universitaires comprendraient ce qu’implique l’imposition par l’extérieur de la ” gestion optimale “, résisteraient à l’idéologie implicite que charrie la notion de qualité et plaideraient contre l’idée que l’Université est, comme Ford l’affirme, analogue à une affaire. Mais Sirignano est un universitaire qui écrit à un universitaire pour se faire entendre d’une audience d’universitaires. Et son appel à l’excellence n’est ni limité ni mitigé ; il n’exige aucune explication. Tout au contraire. La nécessité de l’excellence est notre point d’accord à tous. Et si nous sommes ainsi d’accord, c’est parce qu’il ne s’agit pas d’une idéologie, dans la mesure même où elle n’a ni référence externe, ni contenu interne.
Aujourd’hui, tous les départements de l’Université peuvent être exhortés à combattre pour l’excellence, puisque cette notion peut être dans la stricte mesure où elle est vide de sens. Ainsi, par exemple le Bureau de Recherches et d’Études universitaires de l’Université d’Indiana, à Bloomington, explique que dans son Programme de cours d’été ” L’excellence de la formation proposée est le critère majeur employé dans la procédure d’évaluation “. Cette affirmation est, de toute évidence, totalement dépourvue de sens, : elle est fondée sur l’idée que l’invocation de l’excellence l’emporte sur l’appréciation de la valeur de chaque discipline puisque l’excellence est le dénominateur commun de la bonne recherche dans tous les domaines. Même s’il en était ainsi, l’excellence ne pourrait être invoquée à titre de ” critère ” puisqu’elle n’est pas une norme de jugement fixe mais un qualificatif dont la signification est liée à quelque chose d’extérieur. Un excellent bateau n’est pas excellent en fonction des mêmes critères qu’un excellent avion. Aussi bien, dire que l’excellence est un critère ne veut rien dire d’autre que le comité ne révélera pas ses critères d’appréciation des demandes.
À l’Université, l’emploi du terme ” excellence ” ne se limite pas aux disciplines académiques. C’est ainsi que Jonathan Culler m’a appris que les Services du Parking de l’Université Cornell ont reçu récemment une récompense pour leur ” excellence dans le parking “. Cela voulait dire qu’ils avaient atteint un remarquable niveau d’efficacité dans la limitation de l’accès des voitures. Comme le faisait remarquer Culler, l’excellence aurait pu tout autant consister à rendre la vie des gens plus facile en augmentant le nombre des parkings à l’Université. Le problème n’est pas d’apprécier les mérites de l’une ou l’autre option, mais de constater que l’excellence peut parfaitement jouer le rôle de critère d’évaluation dans un cas comme dans l’autre de ce qui constitue ” l’excellence dans le parking ” : elle n’a en effet aucun contenu propre. Faut-il augmenter le nombre de voitures sur le campus dans l’intérêt de l’efficacité des employés (moins de minutes perdues à marcher ?) Faut-il au contraire diminuer le nombre de véhicules (dans l’intérêt de l’environnement ?) La réponse est indifférente. Les efforts des responsables du parking peuvent être décrits en termes d’excellence dans les deux hypothèses. Son absence même de référence permet à l’excellence de fonctionner comme un principe de traduction entre idiomes radicalement différents : les services du parking et les crédits de recherche peuvent tous deux être excellents et leur excellence ne dépend ni de leurs qualités spécifiques ni des effets qu’ils ont en commun.
C’est clairement le cas en ce qui concerne l’article du Maclean’s : l’excellence y est la monnaie commune du classement. Des catégories aussi diverses que la composition du corps étudiant, la taille des cours, les finances et l’aménagement des bibliothèques peuvent être rassemblés sur une seule échelle d’excellence. Ces classements ne sont pas effectués à l’aveuglette ou cavalièrement. Avec un soin scrupuleux dont la communauté académique peut être fière, le magazine consacre deux pages à expliciter ses méthodes d’évaluations. Ainsi, le collectif étudiant est-il mesuré selon la graduation des résultats (les plus élevés sont les meilleurs), le nombre d’étudiants ” hors normes ” (plus il y en a, mieux c’est) et le taux d’obtention des diplômes dans une limite de temps standard (respecter cette norme est une bonne chose). La taille et la qualité des cours sont évalués en fonction du rapport étudiants-enseignants (qui doit être faible) et du rapport entre enseignants en poste, chargés de cours et assistants diplômés (qui doit être élevé). Les facultés ou départements sont appréciés à partir du nombre de Ph. D (doctorats), du nombre de prix obtenus, du nombre et du volume des aides fédérales octroyées – tous ces facteurs étant pris comme signes du mérite. La rubrique ” finances ” juge de la santé fiscale de l’Université à partir de la proportion de l’exercice budgétaire consacrée aux dépenses courantes, aux services destinés aux étudiants et aux bourses. L’aménagement des bibliothèques est évalué en fonction du nombre de volumes par étudiants, au pourcentage du budget de l’Université alloué à la bibliothèque et du pourcentage du budget de la bibliothèque consacré aux nouvelles acquisitions. Une rubrique finale, ” réputation “, combine le nombre d’anciens élèves qui font des dons à l’Université avec les résultats d’une ” enquête auprès des plus hauts dirigeants de l’Université et les directeurs en exercice des principales entreprises du Canada “. Le résultat est une ” mesure de l’excellence “, obtenue en combinant les chiffres selon les pourcentages suivants : 20 % pour les étudiants, 18 % pour la taille des cours, 20 % pour le département, 10 % pour les finances, 12 % pour les bibliothèques et 20 % pour la ” réputation “.
Plusieurs constations s’imposent à la lecture de cet exercice : les plus immédiatement évidentes ont trait au caractère arbitraire des facteurs de classement et à l’incertitude de tels indicateurs quantitatifs de qualité. À la mise en doute du poids relatif accordé à chacune des catégories, nous pouvons adjoindre bon nombre de questions fondamentales à propos de ce qui constitue la ” qualité ” de l’éducation. Les notes sont-elles la seule mesure de la réussite étudiante ? Pourquoi privilégier l’efficacité au point de prétendre qu’obtenir le diplôme ” dans les temps ” est une bonne chose ? Combien de temps faut-il pour être ” éduqué ” ? L’enquête présume que le meilleur enseignant est celui qui possède les titres universitaires les plus élevés et les subventions les plus importantes – autrement dit celui qui incarne la reproduction la plus fidèle du système. Mais qu’est-ce qu’un bon professeur ? La meilleure Université est-elle obligatoirement la plus riche ? Quel rapport au savoir implique l’accent mis sur la bibliothèque comme lieu de stockage de la connaissance ? La quantité de livres est-elle la plus significative des qualités de la bibliothèque ? Le savoir doit-il être seulement reproduit à partir de là où il est entreposé ou est-il un produit de l’enseignement ? Pourquoi les dignitaires de l’Université et les PDG des principales sociétés seraient-ils les meilleurs juges de la ” réputation ” ? Qu’ont-ils en commun et ce rassemblement en une seule catégorie n’est-il pas gênant ? La catégorie ” réputation ” ne transforme-t-elle pas le préjugé en indicateur de valeur ? Comment ont été choisies les personnes interrogées ?
La plupart de ces questions relèvent de la philosophie, dans la mesure où elles sont systématiquement incapables d’engendrer la moindre certitude cognitive, la moindre réponse définitive. Elles donneront le large à des débats ultérieurs car elles sont en conflit radical avec la logique de la quantification. La critique des catégories utilisées (et de façon dont elles ont été retenues) a été faite à l’encontre de Maclean’s, comme elle l’avait été lors de l’enquête similaire de US News and World Report. C’est pour cette raison sans doute que Maclean’s publie un autre article, de trois pages, intitulé : ” Bataille pour les faits “. On y décrit la lutte héroïque des journalistes pour découvrir la vérité en dépit des tentatives auxquelles certaines universités se livraient pour la masquer. Le texte fait également état des réserves exprimées par nombre d’universités ; par exemple, le président de l’Université Brandon, au Manitoba, se plaint de ce que ” Bien des caractères propres qui font la force des Universités ne sont pas pris en compte dans le classement de Maclean’s “. Ici encore, le président ne discute que de critères particuliers, sans s’en prendre à la logique de l’excellence et au classement qu’elle permet. Et lorsque les auteurs de l’article remarquent : ” Le débat projette une lumière crue sur le profond malaise que soulève l’estimation chiffrée “, ils ne font pas allusion à une critique de la logique de cette estimation. Bien loin de là. Toute mise en question de ce genre d’indicateurs de réussite est présentée comme une résistance à la comptabilité publique, comme un refus d’être questionné selon la logique du capitalisme contemporain qui exige ” des instruments de mesure clairs pour déterminer les performances des Universités “.

Le même langage

Compte tenu de la situation, il est nécessaire de mettre en cause les critères ; toutefois, il importe, plus globalement, de faire ressortir la complaisance générale des universités à l’égard de la logique comptable. L’Université et Maclean’s parlent visiblement le même langage, à savoir : le langage de l’excellence. Cependant, au Canada, se demander ce que signifie ” parler le même langage ” est une question délicate. L’enquête a porté sur un pays qui a deux langues, où, littéralement parlant, les universités utilisent des langues différentes. Et, par delà le fait que les critères sont lourdement biaisés au profit des institutions anglophones, on découvre une hypothèse fondamentale, selon laquelle existe un modèle unique, une mesure de l’excellence, qui permet de juger toutes les universités. Et c’est l’excellence qui autorise à rassembler sur une seule échelle des facteurs aussi radicalement hétérogènes que les finances et la composition du collectif étudiant. On peut mesurer la flexibilité de l’excellence à ce qu’elle permet d’inclure la réputation comme une catégorie parmi les autres dans un classement qui sert, de fait, à établir la réputation. La ” metalepsis ” qui permet à la réputation de compter pour 20 % d’elle-même n’est possible qu’en raison de l’intense flexibilité de l’excellence ; elle permet à une fausse catégorie de se déguiser en objectivité scientifique.
Et surtout, l’excellence sert d’étalon monétaire en circuit fermé. L’enquête permet d’exclure a priori tous les problèmes en suspens, c’est à dire toute interrogation à propos de ce que peut être l’excellence à l’Université, de ce que peut signifier ce terme. L’excellence – l’enquête est tout à fait explicite sur ce point – est le moyen d’un classement relationnel des éléments d’un système entièrement clos. ” Aux universités, l’enquête offre, en tout état de cause, l’occasion de clarifier la vision qu’elles ont d’elles-mêmes – et de se mesurer à leurs pairs “. L’excellence est de toute évidence une unité de valeur purement interne qui met dans le même sac toutes les questions de références et de fonctions et crée ainsi un marché fermé. Dorénavant, la question de l’Université n’est plus que la question de sa valeur relative par rapport à l’argent, question posée à un étudiant entièrement conçu comme consommateur et non plus comme une personne qui veut penser.
Des étudiants butinant dans des catalogues, le monde tout entier devant eux, venus là pour faire un choix : cette image, remarquablement répandue, a fait l’objet de peu de commentaires. Je ne veux pas refuser aux étudiants la possibilité de faire un choix, cependant je pense fortement qu’il vaut la peine de réfléchir sur les implications de cette image. Très évidemment, elle présuppose la capacité de payer. L’accès à l’enseignement supérieur y est associé. L’enseignement supérieur est simplement perçu comme un bien de consommation durable, comme les autres si bien que la crédibilité financière ou la valeur par rapport à l’argent deviennent des catégories qui, comme les autres, influencent le choix individuel. Pensez aux reportages des magazines pour consommateurs sur la voiture qu’il faut acheter. Le prix est un facteur parmi d’autres et l’effet de l’introduction de catégories hétérogènes dans un ” quotient d’excellence ” unique apparaît clairement. Choisir une université plutôt qu’une autre diffère peu de l’estimation, à une période donnée, des coûts et avantages de la Honda livrée par rapport à la Lincoln Continental.
Dans son numéro du 3 octobre 1994, US News and World Report tire même profit du parallèle potentiel entre l’industrie automobile et l’Université. Un article, intitulé en toute franchise ” Comment payer le Collège “, est accompagné d’une série de tableaux qui évaluent ” les écoles les plus efficaces ” et les ” valeurs sûres “, en comparant les ” prix affichés ” (les frais de scolarité annoncés) et les ” frais discount ” (les frais effectifs, inclus bourses et prêts). Les consommateurs, parents et élèves, se voient ainsi rappeler que, de même que lors de l’achat d’une voiture (particulièrement à une époque où les industriels américains de l’automobile se bousculent pour gagner la clientèle), le premier prix annoncé n’est pas celui qu’ils doivent s’attendre à payer. US News and World Report rappelle à ses lecteurs qu’existent de semblables rabais dans l’éducation universitaire. Aussi bien, les consommateurs avisés (qui occupent maintenant toute l’échelle des revenus – car la logique du ” consumérisme ” n’influence plus seulement les ” moins à l’aise ” – doivent prêter attention à la valeur argent. L’efficacité du carburant, qu’on la calcule en nombre de litres au kilomètre ou en somme dépensée par étudiant, devient la préoccupation croissante de toute mesure de l’excellence.
Une telle vision peut nous paniquer, beaucoup d’entre nous peuvent penser qu’il est possible de résister à la logique du ” consumérisme ” lorsqu’elle atteint l’enseignement supérieur : pourtant, tout le monde semble continuer à être favorable à l’excellence. Cette dernière ne fonctionne pas seulement comme modèle des évaluations extérieures à l’Université ; elle est aussi l’unité de valeur qui détermine les termes dans lesquels l’Université se décrit à elle-même, les termes dans lesquels l’Université parvient à la conscience de soi, supposée garantir l’autonomie intellectuelle dans le cadre de la modernité. Dans ces conditions, qui pourrait être contre l’excellence ? C’est ainsi que, par exemple, la Faculté des Études Supérieures de l’Université de Montréal se décrit elle-même :
– ” Crée en 1972, la Faculté des Études Supérieures a été chargée de la mission de maintenir et de promouvoir les critères d’excellence au niveau de la maîtrise et du doctorat, de coordonner l’enseignement et la normalisation des programmes des études supérieures ; de stimuler le développement et la coordination de la recherche en collaboration avec les départements de recherche de l’Université ; de favoriser la création de programmes interdisciplinaires ou multidisciplinaires. “
On notera le croisement de l’excellence avec ” l’intégration et la normalisation “, ainsi que l’appel à l'” interdisciplinarité “. Le mot ” normalisation ” a une forte signification en Français – surtout pour les familiers de l’œuvre de Michel Foucault. Quoi d’étonnant à ce que les entreprises ressemblent aux Universités, aux hôpitaux et aux organisations internationales qui ressemblent tous aux entreprises. Celui-ci, dans Surveiller et Punir, explore la réorganisation des mécanismes du pouvoir d’État, aux dix-huitième et dix-neuvième siècles ; il s’intéresse particulièrement au système judiciaire, à propos du remplacement des punitions exemplaires qu’étaient la torture et l’exécution par la surveillance et la normalisation des délinquants. On traite les criminels plus qu’on ne les détruit. Mais cette libéralisation apparente est un mode de domination encore plus terrible car elle ne laisse place à aucune forme de transgression. Le crime n’est plus un acte de liberté, un reliquat que la société ne peut maîtriser et doit donc rejeter. Le crime en vient plutôt à être pris pour une déviation pathologique des normes sociales – qui doit être soignée. Le chapitre de Foucault sur le ” panoptisme ” se termine sur de retentissantes interrogations rhétoriques :
– ” La mise en ” observation ” prolonge naturellement une justice envahie par les méthodes disciplinaires et les procédures d’examen. Que la prison cellulaire, avec ses chronologies scandées, son travail obligatoire, ses instances de surveillance et de notation, avec ses maîtres en normalité, qui relaient et multiplient les fonctions du juge, soit devenue l’instrument moderne de la pénalité, quoi d’étonnant ? Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ? “[[Michel FOUCAULT, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, pp 228-229.

Institution et bureaucratie

La notion d’excellence, dont la fonction est moins de permettre une vision d’ensemble qu’un comptage approfondi, contribue à enserrer l’Université dans un réseau d’institutions bureaucratiques. L'” excellence “, autrement dit, a pour fonction de permettre à l’Université de se percevoir dans les termes exclusifs d’une structure administrative d’entreprise. C’est ainsi qu’Alfonso Bonero Cabal, auteur du rapport de l’UNESCO sur ” L’Université, institution d’aujourd’hui “, organise consciemment sa vision en termes administratifs : ” La première partie – l’Introduction – traite de l’administration du point de vue de l’organisation institutionnelle interne et de l’idée de service externe ou destiné à l’extérieur .. La deuxième partie traite du premier aspect de l’administration : l’organisation ou le fonctionnement interne de l’Université .. La troisième partie traite de la dimension extérieure de l’administration : le service de la société “. Cette approche essentiellement administrative a un fondement explicite : la nécessité pour l’Université de ” tenir son rang sur la scène internationale “. La globalisation exige que ” la plus grande attention soit portée à l’administration ” afin de permettre l’intégration au marché de la connaissance, lui-même directement lié, selon Bonero Cabal, à l’exigence du ” développement “. Depuis, la fin de la Guerre Froide, comme le fait remarquer Marco Antonio Rodrigues Dias dans sa préface, ” le problème principal posé au monde est celui du ” sous-développement “. Ce qui signifie en fait que le langage qu’il convient d’adopter dans les discussions globales n’est pas le langage du conflit culturel mais celui de la gestion économique. C’est ce langage-là qui structure l’analyse que fait Bonero Cabal des universités à travers le globe. Il affirme, par exemple ” Planification, exécution, évaluation : telles sont les actions naturelles des responsables et des institutions. Elles constituent les trois étapes importantes qui permettent l’accomplissement du cycle du processus administratif. En bonne logique, la planification précède l’exécution et l’évaluation mais toute planification a son point de départ dans l’évaluation “.
L’idée selon laquelle les processus successif de la gestion constituent les ” actions naturelles ” de ” responsables ” est susceptible de surprendre certains d’entre-nous. De quel genre de ” responsabilité ” s’agit-il ? Evidemment pas celle d’un parent à l’égard de son enfant, pour prendre cet exemple. La seule responsabilité dont il est question ici consiste à adopter les méthodes comptables des grandes entreprises. On s’en rend plus clairement compte lorsque Bonnero Cabal entreprend d’étoffer sa conception de la planification. ” puisque la ” planification stratégique “, .. la ” gestion par objectifs ” .. et les systèmes de ” qualité totale ” font l’objet de fréquents débats, il est normal d’adopter ces méthodes de planification, aussi vieilles que l’humanité bien qu’elles n’aient pas été formalisées avant la fin du XVIIIe siècle “.
Une fois de plus, on se réfère au ” naturel “. Bonero Cabal cite une série d’autorités pour donner à entendre que les chasseurs-collecteurs des premiers temps de l’humanité étaient, en fait, plongés dans une réflexion sur la gestion optimale. Son argumentation fait resurgir une des plus belles et des plus méprisantes paroles de Marx aux dépens de Ricardo :
” Ricardo lui-même a sa robinsonnade. Le chasseur et le pêcheur primitifs sont pour lui des marchands qui échangent le poisson et le gibier en raison de la durée du travail réalisé dans leurs valeurs. À cette occasion, il commet ce singulier anachronisme que le chasseur et le pêcheur consultant, pour évoluer leurs instruments de travail, les tableaux annuités en usage à la bourse de Londres en 1817 “[[Karl MARX, Le Capital, Livre I, 1ère section, chapitre premier in K. MARX, Œuvres, Economie I, Paris, Gallimard, 1965, page 610, note de bas de page..
Si Bonero Cabal a recours à l’anachronisme, c’est, bien sûr, parce qu’il souhaite que le règne exclusif de la gestion n’apparaisse pas en rupture avec le rôle antérieur de l’Université. Il admet que les critères économiques et le développement culturel sont incompatibles ; mais il se borne à enregistrer le fait et passe outre pour ébaucher davantage encore l’analogie entre la gestion de l’Université et celle d’une grande firme. Il admet ainsi qu’il a omis ” l’ingrédient absolument essentiel qu’est la culture ” de son analyse de la relation entre ” l’Université et le monde du travail “. Et il ajoute : ” La conséquence en est que les critères économiques sont souvent perçus comme prenant le pas sur le développement culturel des peuples et des nations. Le travail professionnel en est réduit à des objectifs quantitatifs : la profession n’est pas conçue comme ” l’élévation morale et culturelle des peuples et des nations ” (Garcia Corrido, 1992) ; elle est réduite à ce qui est nécessaire mais non suffisant – des rendements tangibles et des revenus par tête “.
Ayant ainsi admis le conflit entre une rationalité purement économique et la mission culturelle traditionnelle, Bonero Cabal n’en persiste pas moins dans une description strictement économique – en termes de coûts et profits – du fonctionnement de l’Université. Il fait à propos de la culture des remarques occasionnelles, à ne pas oublier, mais ne semble pas très sûr de la place qu’il conviendrait de leur accorder. Aussi, ce qui ne saurait surprendre, est-il plus à l’aise dans l’évocation de l’excellence. Il cite avec approbation le Directeur Général de l’UNESCO : ” Frederico Mayor, en 1991, emploie les termes probants que voici : il est impossible de garantir la qualité de l’éducation sans maintenir le cap de l’excellence dans les domaines de la recherche, de l’enseignement, de la préparation, de formation (…) La quête de l’excellence confirme sa pertinence qui la lie étroitement à la qualité “. L’objectif de l’excellence sert à synthétiser recherche, enseignement, préparation et formation, soit toutes les activités de l’Université, si nous y ajoutons l’administration (une des rares recommandations concrètes de Bonero Cabal consiste à consacrer un programme d’étude à l’administration). Le plus remarquable est la façon dont Bonero Cabal suggère qu’il s’agit là de ” notions qualificatrices ” permettant de comprendre ce que peut être la ” qualité institutionnelle ” de l’Université. On fait appel à l’excellence pour, comme toujours, ne rien dire du tout, on détourne ainsi l’attention d’une série de questions : que peuvent signifier la qualité et la pertinence ? Qui sont réellement les juges qui décident qu’une Université est adaptée ou bonne ? Quelle autorité les a faits juger ?
Ce que Bonero Cabal suggère à l’Université, c’est un processus ininterrompu d’auto-évaluation, à partir d'” indicateurs de performance “, permettant de juger de la ” qualité, (de) l’excellence, (de) l’efficacité et (de) la pertinence “. Tous ces termes, reconnaît-il, sont ” empruntés au jargon économique ” ; ils permettent de faire de l’auto-évaluation, effectuée par l’Université, un exercice comptable, interne aussi bien qu’externe. En bref, pour Bonero Cabal, la responsabilité dépend strictement de la comptabilité : ” Pour résumer, le concept de responsabilité est admis dans le lexique académique ; il équivaut à la capacité de l’Université de faire, par rapport à elle-même, le bilan de ses rôles, missions et fonctions et de montrer à la société comme ils se traduisent en services efficaces “. Notons l’usage de ” traduire ” dans ce passage : bien que la comptabilité ne se borne pas à la tenue des livres de compte puisqu’elle ne se limite pas à l’argent, c’est le principe des coûts et profits qui sert à la traduction. L’analyse en termes de coûts et profits ne structure pas seulement la gestion interne de l’Université ; elle s’applique aussi à ses performances académiques (conçues en termes de réalisation d’objectifs) et à ses relations sociales avec l’Université en général. La responsabilité sociale de l’Université n’est qu’un problème de services rendus en échange d’honoraires. Dans le ” lexique académique “, responsabilité est synonyme de comptabilité.
Dans ce contexte, l’excellence répond très bien à la nécessité, pour le capitalisme technologique, de produire et de faire circuler l’information ; elle permet, en effet, l’intégration croissante de toutes les activités dans un marché généralisé, tout en accordant un large degré de flexibilité et d’innovation au niveau local. L’excellence est ainsi le principe intégrateur qui tolère la ” diversité ” (autre mot d’ordre des prospectus universitaires) sans menacer l’unité du système.
Le problème est que personne ne sait ce qu’est l’excellence mais que chacun ou chacune a son idée personnelle sur la question. Et, à partir du moment où l’excellence a été généralement admise comme principe organisateur, il n’est plus nécessaire de discuter des définitions divergentes du mot. Tout le monde est excellent, à sa façon, et il importe davantage à chacun d’être excellent dans son coin que d’intervenir dans le processus administratif. Le parallèle est évident avec le statut du sujet politique dans le capitalisme contemporain. L’excellence se borne à tracer une frontière : la frontière qui protège le pouvoir sans limites de la bureaucratie. Et si le type d’excellence qu’assure un département ne parvient pas à être conforme aux normes, c’est le département qui est éliminé, sans risque apparent pour le système. Ce fut, par exemple, le destin de beaucoup de départements d’études classiques. Cela commence à concerner la philosophie.

Études classiques : le déclin

Bien entendu, les raisons du déclin des études classiques sont complexes. Il me semble pourtant qu’elles ont un rapport avec le fait que l’étude des classiques présuppose un thème culturel : le thème qui relie les Grecs à l’Allemagne du XIXe siècle et légitime l’État-nation comme la reconstruction, moderne et rationnelle, de la communauté communicationnelle transparente de l’ancienne polis. La fiction de la transparence communicationnelle résulte des hypothèses erronées des historiens du XIXe siècle (et elle subsiste dans les représentations culturelles de masse). Selon eux, la Grèce ancienne était un monde d’une blancheur totale (les éblouissants édifices de marbre, les statues et les gens), une origine pure et transparente. Ce thème a cessé d’avoir une fonction idéologique pertinente, et c’est là un symptôme essentiel du déclin de la culture comme régulatrice de l’idée d’État-nation. Dorénavant, on continuera lire les textes classiques mais les hypothèses n’ont plus cours, qui fondaient la nécessité d’un département d’études classiques (la nécessité de prouver que Péricles et Bismarck étaient le même type d’hommes). Il n’est donc plus utile d’entretenir un appareil administratif massif, destiné à transformer les anciens grecs en étudiants idéaux d’Eton ou en Jeunes Américains avant la lettre[[En français dans le texte (NdT).
Le tournant disciplinaire est très évident aux États-Unis, où l’Université a toujours eu des rapports ambigus avec l’État. En effet, la société civile américaine est structurée par le trope de la promesse ou du contrat beaucoup plus que par la référence à une appartenance nationale et ethnique unique. Aussi, là où le projet d’Université énoncé par Fichte se propose de réliser l’essence d’un Volk en révélant, par le biais de l’État-nation, sa nature cachée, l’Université Américaine se propose d’accomplir la promesse d’une société civile rationnelle ainsi qu’il est dit dans la conclusion visionnaire du discours de T. H. Huxley lors de l’inauguration de l’Université John Hopkins. Il vaut la peine de citer un peu longuement l’opposition marquée entre passé et avenir, entre essence et promesse qui caractérise de tableau dressé par Huxley de la spécificité de la société et de l’Université américaines. On verra ainsi avec précision comment, lors même du centenaire de la Déclaration d’Indépendance, il peut parler de l’Amérique comme d’une promesse encore inaccomplie.
” J’entends constamment des Américains parler du charme qu’a pour eux notre vieille mère patrie … Mais l’anticipation n’a pas moins de charmes que le regard rétrospectif ; et, pour un Anglais qui débarque pour la première fois sur vos côtes, qui parcourt des centaines de miles à travers le réseau de villes grandes et bien aménagées, qui constate votre potentiel réel, énorme et presqu’infini, l’abondance de biens, l’énergie et les capacités qui transforment l’abondance en réalisations, il y a du sublime dans la perspective d’avenir. Ne croyez pas que je me laisse aller à ce qu’on appelle communément l’orgueil national … La taille n’est pas la grandeur et le territoire ne fait pas une nation. Le grand problème, auquel sont attachées une vraie sublimité et la terreur d’un destin fourvoyé, est : qu’allez-vous faire de tout cela ? Quel sera la fin dont tout cela doit être le moyen ! Vous êtes en train de faire une nouvelle expérience politique, sur la plus grande échelle que le monde ait connue “.
En sa qualité de recteur de l’Université d’Aberdeen, Huxley a personnellement joué un rôle important dans le développement de l’Université Ecossaise à la fin du XXe siècle. L’indépendance par rapport au modèle Oxbridge[[Oxbridge : mot formé à partir d’Oxford et Cambridge ; caractérise la tradition académique dominant l’Université anglaise. se concrétise par l’acceptation des sciences naturelles et de la médecine comme disciplines universitaires aussi bien que par l’absence de contrôle de l’Église anglicane. Ces deux caractéristiques rendent l’Université Ecossaise plus ouvertement ” moderne “, c’est à dire plus proche du modèle américain. Et le discours d’Huxley fait ressortir le trait décisif qui va définir la modernité de John Hopkins : en tant que nation, les États-Unis n’ont pas de contenu culturel intrinsèque. Cela revient à dire que l’idée nationale américaine, telle que la comprend Huxley, est une promesse, une expérience scientifique. Et le rôle de l’Université américaine n’est pas de mettre en lumière le contenu de sa culture, de concrétiser un sens national : il s’agit plutôt de réaliser une promesse, un contrat. Cette structure particulière[[En anglais : promissory, littéralement ” promissoire “, déterminé par une promesse. fait du débat sur le modèle un phénomène spécifiquement américain ; en effet, la mise en forme d’un contenu culturel n’est pas la concrétisation d’une essence culturelle immanente mais un acte de volonté républicaine : le choix contractuel paradoxal d’une tradition. La forme de l’idée culturelle européenne est préservée dans l’enseignement supérieur des États-Unis, mais cette forme cultuelle n’a pas de contenu inhérent. Le contenu du modèle est fondé dans le moment d’un contrat social plutôt que dans la continuité d’une tradition ; il est donc toujours susceptible de révision.
Cette vision contractuelle de la société autorise Harvard à se mettre ” au service de la nation ” et l’Université de New-York à se désigner comme ” Université privée au service du public “. La signification d’un tel service n’est pas spécifiquement déterminée par un centre culturel unitaire. L’idée de nation demeure toujours une abstraction en Amérique ; elle repose sur une promesse plus que sur une tradition. L’excellence peut ainsi gagner du terrain aux États-Unis ; elle est plus ouverte que la ” culture ” à l’idée d’une promesse à réaliser dans l’avenir et, comme le note Ronda Judy, la question du contenu culturel a déjà été mise entre parenthèses par l’Université Américaine à la fin du XIXe siècle. L’avènement contemporain de l’excellence peut donc être interprété comme l’abandon des vestiges de toute référence à la forme de la culture, conçue comme mode d’auto-accomplissement des républicains-citoyens d’un État-nation. C’est aussi la mise au rebut du rôle de l’Université comme modèle de lien social contractuel, au profit de la structure d’un corps bureaucratique autonome.
Du même point de vue, on peut comprendre la ” globalisation ” comme une forme d'” américanisation “. Aujourd’hui (au contraire de la période de la guerre froide et des guerres de Corée et du Vietnam), l'” américanisation ” globale n’implique plus la prédominance nationale américaine ; elle se borne à la mise en pratique globale de l’idée nationale américaine, dépourvue de contenu et aussi vide que l’excellence. En dépit de l’énorme énergie dépensée pour isoler et définir une ” américanité ” dans les programmes d’Études Américaines, il est loisible de déchiffrer derrière ces efforts une simple tentative de masquer une anxiété fondamentale : l’idée même qu’être américain, d’un certain point de vue, ne signifie rien, la conscience de ce que, de plus en plus, la culture américaine devient un oxymore structurel. Je trouve révélateur, à ce propos, qu’une université aussi prestigieuse, aussi décisive pour l’idée de culture américaine, que l’Université de Pennsylvania ait décidé récemment de renoncer à son programme d’Études Américaines. Il n’est guère surprenant que les Universités des États-Unis aient été les plus promptes à abandonner les signes extérieurs de justification que leur apportait la référence à la culture nationale : leur nation se définit, en effet, par la méfiance à l’encontre de l’intervention de l’État dans la vie symbolique, telle que l’exprime la séparation de l’Eglise et de l’État.

Un mouvement général

Les États-Unis, cependant, ne sont absolument pas les seuls à s’être engagés dans ce mouvement. Le tournant britannique vers les ” indicateurs de performance ” doit, lui aussi, être interprété comme un pas vers le discours d’excellence qui, dans l’Université nord-américaine remplace l’appel à la culture. L’indicateur de performance est, bien évidemment, une mesure de l’excellence puisqu’il s’agit d’un modèle forgé de toutes pièces, qui se veut capable de classer tous les départements de toutes les Universités britanniques sur une échelle à cinq barreaux. Le classement peut dès lors utilisé pour déterminer la quantité de crédits alloués par le gouvernement à chaque département. Dans la mesure où ce procédé est conçu pour introduire la concurrence de marché dans le monde universitaire, l’investissement dépend du succès et l’intervention gouvernementale accentue les différences de qualité, au lieu de les réduire. On donne ainsi plus d’argent aux départements qui ont les meilleurs résultats, tandis que les plus pauvres, au lieu de recevoir une aide au développement, sont condamnés à la disette de crédits (sous le régime Thatcher, cette pratique équivalait bien entendu à un encouragement à se débrouiller tout seul). La tendance à long terme est de permettre la concentration des ressources dans des centres hautement performants, tout en facilitant la disparition des départements voire des Universités, jugés comme ” plus faibles “.
C’est ainsi, par exemple, que l’Université d’Oxford a été amenée à envisager la construction d’un Centre de Recherches Littéraires, alors qu’existe une tradition locale de méfiance à l’égard de la notion même de projet de recherche, que seuls des Allemands ou des Américains pourraient songer à appliquer aux lettres. On dit que Benjamin Jovett a déclaré à propos de cette recherche ” il n’y aura rien de pareil à ça dans mon collège “. Les conservateurs saluent ce genre de changements comme ” une exposition aux forces du marché “, alors qu’il s’agit en fait de la création, hautement artificielle, d’un marché fictif, présupposant un contrôle exclusif des fonds par le gouvernement. Toutefois, l’artificialité même du processus, version mimée du marché financier, met en relief la nécessité préliminaire d’un mécanisme comptable effectif et unifié. Celle-ci est coupable avec l’introduction de la menace de crise dans le fonctionnement de l’institution. Il n’en résulte rien moins que la double logique de l’excellence, à l’œuvre dans son meilleur jour.

Allègre réforme

En fait, la crise de l’Université semble bien être un trait caractéristique de l'” Occident “. En témoignent le mouvement des étudiants italiens en 1993, aussi bien que les tentatives répétées de la France de procéder à une ” modernisation “. À coup sûr, c’est le plan de modernisation de l’Université, présenté par Edgar Faure, qui est à l’origine des évènements de 1968 en France. Mais les tentatives se sont poursuivies après lui. Et l’argumentation du livre de Claude Allègre, L’Âge des Savoirs : Pour une renaissance de l’Université[[Paris, Gallimard 1993, cf., page 232 (citations retraduites de l’anglais) s’avère en stricte consonance avec ce que nous avons remarqué aux États-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne. C. Allègre fut, de 1988 à 1992, conseiller spécial de Lionel Jospin au Ministère de l’Éducation Nationale. Pour l’essentiel, son livre est l’exposé des arguments présidant à la réforme de l’Université Française, perçue comme un lieu de stagnation et de résistance au changement (ce que bien peu contesteront). Il affirme – ce qui ne manque pas d’intérêt – que cette orientation vers la réforme est ” avant tout une résurgence des aspirations de 68 .. mais une résurgence discrète et calme “. À quelles aspirations il se réfère, il ne le précise jamais ; mais il ressort de ses dires que ce que 1968 visait avant tout, c’était l’ouverture. Et les caractéristiques jumelles de la nouvelle ouverture sont, le lecteur n’en sera guère surpris, l’intégration et l’excellence.
” Nous avons essayé de promouvoir (des réformes) en ouvrant une Université qui était repliée sur elle-même et en la rapprochant de la Cité. Ouvrir l’Université à la Cité : c’est l’adapter aux nécessités professionnelles. Ouvrir l’Université au savoir : c’est l’effort pour renouveler la recherche et pour reconnaître l’excellence[[Souligné par moi (Bill Readings).
L’intégration de l’Université dans sa ville : c’est mettre l’Université 2000 au cœur de la planification urbaine, c’est mener une politique de partenariat avec les groupes locaux. L’intégration de l’Université Française dans l’ensemble européen : tel est le sens de l’évaluation européenne “.
La politique intérieure de l’Université doit être accomplie en France par l’appel à l’excellence, terme qui permet de regrouper et d’intégrer toutes les activités relatives au savoir. À partir de là devient possible une plus large intégration de l’Université, corps bureaucratique parmi d’autres, dans la cité comme dans l’Union Européenne. La cité, ce n’est plus la ” rue “, ni même une vision de la vie civique (telle la cité-état de la Renaissance à laquelle le titre du livre d’Allègre pourrait nous faire songer). Il s’agit plutôt d’un aggloméré d’entreprises capitalistes, professionnelles et bureaucratiques qui ont besoin avant tout de l’apport d’une chasse technico-gestionnaire. La cité donne à l’Université sa forme d’expression commerciale. Et l’Union Européenne devient, aux dépens de l’État-nation, l’entité qui fournit à l’Université sa forme d’expression politique, expressément liée à la question de l’évaluation. L’Université produira l’excellence en matière de savoir et se liera ainsi sans difficulté aux circuits du capitalisme global et de la politique transnationale. C’est parce qu’il n’y a aucun contenu culturel à la notion d’excellence, rien, par exemple, de spécifiquement ” français “, sauf dans la mesure où la ” francitude ” est une marchandise ayant cours sur le marché global.
L’excellence soumet les traditions pré-modernes de l’Université à la puissance du marché. Les barrières s’opposant au libre échange sont balayées. Un exemple intéressant nous est fourni par le gouvernement britannique qui a décidé d’autoriser les Instituts Polytechniques à se rebaptiser universités. L’Institut Polytechnique d’Oxford est devenu l’Université Brookes et ainsi de suite. Cette manœuvre classiquement libérale cautionne l’idée que le seul critère d’excellence est la capacité concurrentielle dans un marché en expansion. Ce serait toutefois une erreur de croire qu’il s’agissait là d’une initiative idéologique de la part du gouvernement conservateur. La décision n’eut pas pour motif premier le souci du contenu de l’enseignement dans les Universités ou les instituts polytechniques. Certes, la tendance des instituts polytechniques à nouer des liens avec le monde des affaires, en vue d’intégrer la formation pratique dans les cursus, alimente le courant d’anti-intellectualisme petit-bourgeois au sens du Parti Conservateur ; mais il est vrai aussi que c’est dans ces instituts qu’a eu son plus grand impact le travail de l’École d’Études Culturelles de Birmingham. Ausi bien vaut-il mieux interpréter la subite renomination des instituts polytechniques en universités comme une décision administrative : la destruction d’une entrave à la circulation et à l’expansion du marché, analogue à l’abrogation des lois somptuaires qui permis la formation du capital dans le textile, aux premiers temps de l’Angleterre moderne.
Une des formes de cette expansion du marché s’exprime dans le développement de programmes interdisciplinaires, cet aspect de la réforme de l’Université à propos desquels conservateurs et radicaux semblent souvent pouvoir se mettre d’accord. C’est dû en partie à ce que l’interdisciplinarité n’implique aucune orientation politique propre, comme le montre l’exemple de l’École de Chicago. C’est aussi parce que la flexibilité croissante qu’elle propose est attirante pour les administrateurs car elle leur permet d’avoir raison des pratiques de démarcation les mieux consolidées, les privilèges anciens et des fiefs à l’intérieur des structures universitaires. Les avantages de l’ouverture interdisciplinaire, sont nombreux (travaillant dans un département interdisciplinaire, je suis particulièrement bien placé pour le savoir). Mais ils ne doivent pas nous rendre aveugles sur les enjeux institutionnels impliqués. Aujourd’hui, les programmes interdisciplinaires tendent à compléter les disciplines existantes. Le temps est proche où on les créera pour remplacer des groupes entiers de discipline.
Il y a donc quelque motif à considérer avec prudence la demande d’interdisciplinarité formulée par les Études Culturelles, qui entendent de resituer le classement traditionnel des disciplines littéraires dans un champ plus vaste, combinant histoire, histoire de l’art, littérature, étude des médias, sociologie, etc. Par cette affirmation, je me joins à Rey Chow pour mettre en cause, en tout sympathie, l’acceptation non-réfléchie de l’activité interdisciplinaire aussi bien que des Études Culturelles, très fréquente chez les universitaires radicaux. On peut être interdisciplinaire au nom de l’excellence, car celle-ci maintient les anciennes frontières des disciplines dans la mesure où elles ne portent pas d’atteinte sérieuse au système dans son entier et ne font pas obstacle à sa croissance et à son intégration.
Pour dire les choses autrement, l’appel à l’excellence marque qu’il n’y a plus désormais de conception de l’Université, ou plutôt que cette conception a aujourd’hui perdu tout contenu. Unité de valeur purement interne au système et dépourvue de référentiel, l’excellence n’indique rien d’autre que le moment d’auto-réflexion de la technologie. Tout ce que requiert le système, c’est que l’activité se déroule et la notion vide d’excellence ne renvoie à rien d’autre qu’à la ratio imput/output en matière d’information. C’est peut être là un rôle moins héroïque que celui que nous avions l’habitude d’exiger de l’Université. Du moins résout-il le problème du parasitisme. À ce jour, l’Université n’est plus une fuite parasite de ressources, pas plus que la Bourse ou les compagnies d’assurances ne sont une fuite pour la production industrielle. Au même titre que la Bourse, l’Université est le lieu où le capital prend conscience de lui-même, où il juge de sa capacité à ne pas se limiter à la gestion du risque ou de la diversité mais à extraire de la survaleur de cette gestion. Dans le cas de l’Université, l’extraction en question résulte de la spéculation sur les différentiels d’information.
Ce glissement fonctionnel implique que l’analyse de l’Université en termes d’Appareil idéologique d’État, selon la formule d’Althusser, n’est plus adéquate : l’Université n’est plus fondamentalement le bras idéologique de l’État-nation ; elle est une entreprise bureaucratique autonome. Pour prendre un autre exemple, de moindre poids peut-être, l’Université peut être comparée à l’Association Nationale du Basket-ball. L’une comme l’autre sont des systèmes bureaucratiques régnant sur des aires d’activité dont le fonctionnement systémique et les effets externes ne dépendant d’aucune référence externe. Le basket-ball a ses propres règles ; elles laissent place à des différences qui deviennent objet de spéculation. Les victoires de l’équipe de Philadelphie ont des conséquences sur ses ” fans ” et les fans influent sur les victoires de l’équipe (en tant que ” supporters ” et que financiers). Mais ni victoires ni défaites n’ont de rapports directs avec la signification essentielle de la ville de Philadelphie. Les résultats ont un sens qu’ils tiennent du système propre au basket-ball plutôt que d’aucun référent extérieur.

Un changement majeur

Se transformer en un tel système implique, pour l’Université, un changement majeur de la capacité qu’on lui attribuait de produire un sens institutionnel. Schiller faisait de l’Université de la Culture, une quasi-église, adaptée à l’État rationnel ; il affirmait que l’Université rendrait les mêmes services que avait rendus l’Eglise à la monarchie féodale ou absolutiste. Mais l’Université d’Excellence de l’époque contemporaine doit être comprise comme un système bureaucratique dont la régulation interne est totalement auto-centrée, sans considération aucune pour de vastes impératifs idéologiques. De même, le marché des actions recherche une volatilité maximum pour augmenter les profits liés au flux de capitaux au lieu d’une stabilité des échanges qui pourrait protéger les intérêts strictement nationaux.

Tout cela a un corollaire : il nous faut analyser l’Université comme un système bureaucratique et non comme l’appareil idéologique que la gauche a toujours envisagé. Système autonome plutôt qu’instrument idéologique, l’Université ne peut plus être perçue comme un outil que la gauche sera en mesure d’utiliser à d’autres fins que l’État capitaliste. On peut expliquer ainsi la facilité avec laquelle les anciens Allemands de l’Ouest ont pu coloniser, depuis la réunification, les Universités de ce qui fut la République Démocratique Allemande (RDA). Les Universités de l’ex-RDA ont été purgées de ceux qui passaient pour des apparatchiks politiques du régime Honecker. Aucune purge parallèle ne s’est déroulée dans les Universités de l’ex-RFA, bien que la réunification n’était pas censée signifier la conquête de l’Est par l’Ouest. Le conflit ne fut pas présenté comme résultant d’une lutte entre deux idéologies (il aurait alors fallu procéder à des purges des deux côtés) mais comme un conflit entre l’Est, où l’Université se trouvait sous contrôle idéologique, et l’Ouest, où l’Université était supposée sans idéologie.
Bien entendu, les Universités de l’Ouest ont dû joué un rôle idéologique massif pendant la guerre froide, et il y aurait beaucoup d’exemples à citer. Mais ce qui frappe, par dessus tout, c’est la discrétion et la rapidité de cette substitution ; c’est aussi le fait qu’aucun des contre-arguments qui pourraient être formulés en faveur du projet intellectuel de l’ancienne Allemagne de l’Est ne peut plus être entendu. La chute du Mur signifie que l’Université n’est plus essentiellement une institution idéologique ; aussi, ceux qui viennent de l’Ouest sont-ils mieux placés pour remplir les nouveaux rôles qu’exige la situation. Si les postes des victimes des purges ont, dans bien des cas, été attribués à de jeunes universitaires issus de l’Ouest, ce n’est pas parce que ceux-ci étaient des agents essentiels de la lutte idéologique : c’est pour des raisons d’efficacité bureaucratique. Les jeunes venus de l’ancienne Allemagne de l’Ouest ne sont pas nécessairement plus intelligents ou mieux formés que ceux qu’ils remplacent ; ils sont seulement plus ” nets ” – autrement dit, moins identifiables en tant qu’agents idéologiques de leur État. C’est là un symptôme fondamental du déclin de l’État-nation, co-signataire du contrat par lequel l’Université moderne, l’Université de la Culture, a été fondée. Ainsi que je l’ai déjà noté à propos de l’invocation, par Claude Allègre, de l’Union Européenne, l’émergence de l’Université d’excellence à la place de l’Université de la Culture ne peut être comprise que sur la toile de fond du déclin de l’État-nation.
L’exigence des ” mains propres “, qu’il s’agisse des Universités allemandes ou de la politique italienne, peut être interprétée comme un désir de renouveau de l’appareil d’État. Je pense plutôt qu’elle doit être comprise comme le produit d’une incertitude concernant le rôle de l’État, comme un appel en forme de ” Bas les pattes “. Complexe et souvent contradictoire, ce genre de désir peut, comme en Italie, aboutir à des alliances aussi paradoxales que celle qui a uni les fascistes en voie d’intégration (le MSI) et les séparatistes de la Ligue du Nord. Très clairement, cette alliance s’est conclue sous le parapluie protecteur de Forza Italia, l’organisation bizarrement transparente de Berlusconi – organisation dont le nationalisme se ramène à un slogan de football et dont la volonté de gouverner est fondée sur l’affirmation douteuse du ” succès en affaires “. Si je puis me permettre de formuler un diagnostic quelque peu étrange sur ce paradoxe apparent, je dirai que la dite alliance rassemble ceux qui veulent que la question de la communauté italienne ne soit plus posée : ou bien, le Duce reviendra apporter une réponse à ce qu’est ” être Italien ” et il l’imposera brutalement (la Ligue dira au peuple d'” être régional “) ; ou bien Berlusconi se fera rassurant en nous disant que ce n’est pas un problème, que la réponse est aussi évidente et transparente que la lueur d’un bleu léger émanant d’un écran de télévision ou que le maillot bleu clair d’un joueur de football. Berlusconi ne nous propose pas un nationalisme renouvelé (comme pouvait le faire craindre son alliance avec le MSI) mais une nostalgie nationaliste pasteurisée – qui masque et annule toute question sur la nature de la communauté.
À la place de la communauté, question posée jadis dans et contre les termes du nationalisme, on nous offre un nationalisme généralisé mais dépourvu de sens, qui écarte toute interrogation. La question nationale, peut-on dire, est acceptée tout simplement comme matière de base à une nostalgie – à l’égard des maux du fascisme (Fini, l’actuel dirigeant du MSI, n’est pas un Duce, même lorsqu’il rêve) ou bien des couleurs bleu léger de la maison royale de Savoie. Et le gouvernement peut persévérer dans la gestion de l’État comme une affaire.
La nation se perçoit comme sa propre réserve thématique et résoud ainsi la question de ce que signifie vivre en Italie : c’est avoir été Italien à un moment quelconque. Pendant ce temps, l’État se réduit à une grande entreprise qui donne confiance aux hommes d’affaires, une entreprise qui sert de bonne-à-tout-faire de la pénétration du capital transnational. La structure gouvernementale de l’État-nation n’est plus le centre organisateur de la vie commune des peuples de la planète. Et l’Université d’Excellence ne sert personne d’autre qu’elle-même, une entreprise parmi d’autres dans un monde soumis aux échanges transnationaux du capital.