La déchirure démocratique

Les violences racistes qui sévissent en Allemagne parlent à notre mémoire. Face au spectacle répugnant de nervis braillant des slogans hitlériens surgissent des questions angoissantes : la peste brune est-elle sur le point de se répandre à nouveau ? Le fascisme est-il inscrit à l’horizon de cette fin de siècle ?
Il est d’autant plus urgent de s’interroger que le phénomène n’est pas purement allemand : partout en Europe, le nationalisme revient en force, avec ses corollaires la xénophobie et le racisme. Partout, la violence se généralise, au point de devenir un substitut à l’expression articulée du mécontentement social. Les mécanismes de la démocratie parlementaire se grippent dans de nombreux pays, au rythme même où des millions d’hommes et de femmes rejettent la politique telle qu’elle se fait traditionnellement. Au même moment, l’extrême droite se renforce et conquiert, avec une assise électorale, une légitimité.
Dès lors, on est en droit de se demander si la Yougoslavie, où la purification ethnique parvient à détruire les relations humaines les plus quotidiennes et les plus fondamentales, n’est pas la matérialisation des risques qu’encourent toutes les nations européennes. Et la mémoire joue à nouveau son rôle ; elle nous rappelle l’entre-deux-guerres où déjà le contraste entre l’opulence de certains et la misère matérielle et morale des chômeurs avait contribué à mettre en position d’exclusion des masses qui ont servi de marchepied à Hitler.
Certes, analogie n’est pas analyse et on ne peut rien bâtir sur une comparaison historique, pour fondée qu’elle soit. Aujourd’hui, tous les pays ne sont pas également atteints par la crise politique et, en dépit du piétinement de son édification, la Communauté européenne conserve un dynamisme certain ; seule une partie des anciens États du “socialisme réel” semble menacé de naufrage. Il ne convient cependant pas de sous-estimer le degré d’homogénéisation qu’a acquis le vieux continent. L’interaction entre les situations nationales est devenue une donnée de fait : les anciens membres du bloc soviétique sont tournés vers l’Ouest dont ils subissent l’influence et qu’en retour ils influencent. La généralisation de l’information – spectacle fait de chacun d’entre nous le témoin impuissant des événements d’Albanie ou du Caucase. Les flux migratoires, bien difficiles à contrôler, viennent concrétiser une interdépendance qui, souvent, est vécue sur le mode fantasmatique.
Ce constat n’autorise l’élaboration d’aucun scénario-catastrophe. Il met seulement en lumière la fragilité de l’équilibre européen. L’expérience montre qu’un certain seuil franchi, le délitement des régimes politiques suit une logique autonome. En s’approfondissant, la crise de la représentation accentue le désarroi et le sentiment d’exclusion d’une partie croissante de la population. C’est un tel contexte qui facilite la tâche des démagogues que le bon ton dénomme populistes mais qui ont plus d’un lien avec le fascisme historique.
La conjoncture européenne légitime donc la réflexion sur le fascisme du XXIe siècle.

Fascisme de rupture et fascisme rampant

Ceux qui récusent la possibilité d’une nouvelle marche sur Rome ou d’une répétition de la très légale arrivée au pouvoir d’Hitler mettent, en général, l’accent sur l’évolution des mentalités survenue depuis la fin de la guerre : l’idée démocratique est désormais fortement enracinée dans la masse de la population. L’argument n’est pas sans valeur car nombreux sont ceux auxquels le traumatisme du conflit mondial a inculqué une peur réelle des aventures totalitaires (de ce point de vue, l’ampleur des manifestations antiracistes qui se sont déroulées en Allemagne, à l’automne 1992, est significative – et riche d’espoirs). Toutefois, on ne doit pas oublier que le consentement au fascisme a, pour la majorité, la forme d’une acceptation passive : face à une crise qui perdure, des citoyens très attachés au parlementarisme se résignent à une situation autoritaire, faute d’autre issue. Et rien ne prouve qu’en dépit de toutes les transformations de l’opinion de tels processus ne puissent se répéter à l’avenir.
En fait, la différence entre les années 1930 et notre fin de siècle naît moins des transformations de l’idéologie de masse – dont on sait l’éventuelle versatilité – que de la nature même des mouvements d’extrême droite. Fascisme et nazisme, pour ne citer que les exemples les plus significatifs, sont devenus des candidats vraisemblables à l’exercice du pouvoir en raison de leur capacité de mobilisation. Ils ont su organiser, faire descendre dans la rue, une partie importante des masses populaires (la petite bourgeoisie, comme on le souligne couramment mais aussi des fractions de la classe ouvrière). Ils étaient des partis de masse, au sens le plus courant du terme.
Ce succès est dû, pour une large part, à la configuration des rapports de force dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. Les résultats du conflit militaire, amplifiés et institutionnalisés par le traité de Versailles, conféraient au nationalisme allemand ou italien une dimension exceptionnelle. Les deux nations étaient placées dans une situation d’infériorité généralisée que ressentait bon nombre de leurs ressortissants. Quiconque tenait le discours de la suprématie nationale, en l’accompagnant de la désignation précise d’ennemis à abattre, avait un maximum de chances de gagner une audience large. En 1993, le nationalisme fait toujours recette ; il se nourrit des méfiances à l’encontre de l’unification européenne mais il est d’une moindre portée mobilisatrice.
Par ailleurs – dans le cas allemand tout particulièrement – la crise économique a eu pour conséquence de briser les liens de millions d’êtres humains avec les institutions de la société, officielles ou syndicales. L’absence de protection sociale ample jetait le commerçant failli ou le salarié licencié hors du monde normal, les rendant disponibles pour une propagande qui annonçait un monde nouveau, enrichi des valeurs de la tradition. Aujourd’hui, le chômage est une dimension fondamentale de la situation sociale et politique des pays développés ; il constitue une base pour le développement de l’extrême droite (on le voit, en France, avec le Front national). Mais, en dépit de son délabrement, actuel, l’État-Providence a laissé des traces, ne serait-ce qu’au niveau des espoirs d’une intervention centrale capable d’améliorer le présent. Les chômeurs ne constituent pas, au même degré qu’il y a soixante ans, l’armée de réserve où le fascisme peut recruter massivement.
Un autre facteur a contribué à la spécificité de l’entre-deux-guerres : le rôle de l’Union soviétique qui, avec l’appui de l’Internationale Communiste, passait pour l’organisatrice de la révolution mondiale. Que rien n’ait été moins évident dès la fin des années 1920 est un autre problème. L’essentiel est que la menace d’une rupture révolutionnaire passait pour actuelle aux yeux de ceux qui la souhaitaient comme de ceux qui la redoutaient. Un espace politique, bâti autour du couple révolution-contre-révolution, constituait le cadre des affrontements majeurs de l’époque. Les mouvements fascistes s’y inscrivaient en se présentant comme contre-feu à la menace “marxiste”. Ils le faisaient en empruntant à leurs adversaires leur style d’apparition publique, leurs images de propagande et, jusqu’à un certain point, une partie de leurs thèmes anticapitalistes. La capacité de mobilisation du nazisme était le reflet inversé de celle du parti communiste allemand.
Il n’est guère besoin d’insister sur les changements survenus depuis : l’effondrement de l’Union soviétique, la crise des partis communistes rendent obsolète la démagogie anticapitaliste et antidémocratique comme facteur de mobilisation de l’extrême droite. Rien de plus significatif à cet égard que le respect des institutions républicaines que professe publiquement Jean-Marie Le Pen ou l’absence dans le “programme” économique du Front national de la moindre critique sérieuse du libéralisme (à laquelle se livrait le fascisme historique). Cette différence révèle moins une évolution idéologique, que la permanence du racisme permet de minimiser, qu’une adaptation à une période différente : après plusieurs décennies de “fordisme”, les liens de l’État et de la société ont changé ; les démagogues eux-mêmes doivent en tenir compte.

On peut, de la modification des capacités de mobilisation de l’extrême droite, tirer une conclusion provisoire : la perspective d’un fascisme arrivant au pouvoir en chevauchant un mouvement de masse – comme l’ont fait Mussolini et Hitler – n’est pas la plus probable, du moins en ce qui concerne l’avenir rapproché.
Ce fait ne signifie pas, pour autant, que la menace de l’extrême droite soit inexistante.

La violence comme parole

-Le danger qui menace nombre de pays européens est moins immédiatement tumultueux ; il n’en est peut-être que plus profond. La force des mouvements para-fascistes contemporains provient d’un processus politique et social fort et durable : la désagrégation progressive des relations constitutives de la société politique, résultant de la décomposition des tissus constitutifs du lien social. Le phénomène ne se limite pas à la crise de la représentation et à l’affaiblissement des partis politiques. Il atteint les rapports mêmes que les individus et les groupes entretiennent avec la société globale. L’individualisme concurrentiel est le maître-mot de la philosophie politique dominante qui accentue ainsi le délitement de toutes les formes d’action collective. Mais l’individu soumis à la concurrence ne trouve pas les voies d’une autonomie véritable ; sa détresse matérielle se double d’un sentiment de dessaisissement face à une hiérarchie sociale opaque et inaccessible. Et la révolte qui, en d’autres circonstances, résulterait de cet état des relations n’aboutit pas à des formes collectives car elle ne trouve pas de moyens d’expression.
– Le déficit démocratique des sociétés développées contribue largement à cette impasse. La mondialisation de la vie sociale est un facteur décisif de l’avenir de l’humanité, en raison des potentialités qu’elle offre à l’action collective. Mais, dans l’immédiat – et pour une assez longue période encore – elle se traduit d’abord par un renforcement des instances supra-nationales, tels les Firmes Multinationales et les regroupements régionaux du type de la CEE. L’éloignement des simples citoyens des lieux où se prennent les décisions essentielles pour l’avenir est accru par l’existence de ce que l’on pourrait appeler des “supra-États” dans la mesure où ces organisations, imbriquées dans le réseau des États-nations, sont, plus encore que ceux-ci, hors d’atteinte de tout contrôle démocratique. Un destin, écrasant parce que corollaire de l’impuissance dans la dépendance, semble être la loi de fonctionnement d’une planète où les peuples sont les objets, et non les sujets, du “nouvel ordre mondial”.
– Reste la communication qui, s’il faut en croire les bons auteurs, a remplacé l’infanterie dans le rôle de reine des batailles. Il se trouve seulement que cette communication est un leurre dans la mesure où elle aboutit pour l’essentiel à déposséder de leur langage. L’argent est, sous une forme hautement symbolique, l’axe des rapports sociaux ; par nature, il a une matérialité qui empêche tout échange humain. Les médias, porteurs d’images, donnent l’impression à chaque citoyen de tout savoir sur tout. Mais la somme de données qu’il doit absorber est soumise à la règle de l’instantané ; la prétendue information est surtout une suite de représentations, qui ne sont pas destinées à être mémorisée pour permettre réflexion et discours cohérent. C’est à l’inconscient qu’est destiné le message inarticulé – venu d’ “en-haut”, là où se prennent les décisions. L’indicible conquiert le social.
-La combinaison du dessaisissement et de la privation de langage explique que la violence devienne une valeur en soi. Violence de l’exclu qui ne peut agir sur les causes de son exclusion. Violence du spectateur qui ne trouve pas, dans le spectacle qui lui est quotidiennement proposé, les moyens de formuler sa demande et d’articuler sa colère. Face au vide de la politique et à la dénaturation de la communication, la “casse” apparaît comme une réaction normale. Mais lorsqu’elle devient un moyen d’expression, sans contrôle individuel ni collectif, la violence conquiert son autonomie, et nul ne peut prévoir jusqu’où elle ira.
– La grande force de l’extrême droite, fasciste ou fascisante par ses références avouées ou inavouées, est que son message est tout entier circonscrit au niveau de la violence latente des rapports sociaux. Le Front national ne dit rien de solide en matière d’économie, de diplomatie, d’institutions. Les succès qu’il a rencontrés proviennent de la vigueur avec laquelle il appelle ses fidèles à donner libre cours aux véhémences refoulées qui les habitent. La désignation de cibles – l’immigré, le délinquant, le sidaïque, le journaliste, etc. – est une première tentative de codification et d’orientation des ressentiments qui habitent “ceux d’en bas”.
– Un tel type d’intervention ne permet peut-être pas de gagner une majorité, du moins permet-il à l’extrême droite de devenir un élément constituant de la vie sociale et politique quotidienne. Les excès sont éventuellement critiqués, en tout cas tolérés. Les idées acquièrent droit de cité, elles sont reprises, en partie du moins, par la droite classique. Et là réside le grand danger. Force d’appoint, aiguillon politique, éventuel partenaire de coalition, la droite extrême contribue à infléchir la vie politique au-delà des limites de la réaction classique. En cas d’approfondissement de la crise des régimes existants, elle aidera à la mise en place de pouvoirs autoritaires, mêlant l’ordre moral à la répression politique. Qui peut prévoir la dérive totalitaire qu’à terme peuvent connaître de tels gouvernements ?

La vraie transition

– L’extension de l’influence de l’extrême droite, jusqu’au point de contribuer à l’instauration de dictatures, est du domaine du possible. Des forces existent qui, potentiellement, peuvent enrayer le processus. Mais, là encore, il serait vain de se livrer à un quelconque pronostic. C’est la caractéristique d’une période de transition, comme celle que traverse le monde d’aujourd’hui, d’être le lieu d’enjeux ouverts.
– L’emploi du mot : transition, qui a une longue tradition chez les marxistes, mérite explication. Selon les canons habituels, le terme désigne un passage du capitalisme au socialisme, antichambre de la société sans classes. Cette période de transformations est marquée par le caractère intermédiaire des rapports sociaux de production, encore marqués par le capitalisme et déjà annonciateurs d’une société autre. Jusqu’ici, on reste dans le domaine du rationnel. Tout change lorsqu’on introduit dans la problématique l’idée de l’inductibilité du socialisme. Chez Marx, qui n’a pas toujours été d’une parfaite clarté sur le sujet, cette notion s’étayait sur le processus historique global. Chez nombre de ses épigones, elle a été ramenée au moyen terme : le socialisme est devenu le débouché nécessaire de la politique de tout État révolutionnaire. Passée à ce tamis strictement déterministe, la transition se mue en un processus éminemment objectif dont on peut fixer les “lois” et quantifier les modalités. Au nom de la transition ainsi conçue, il devient possible de faire à peu près n’importe quoi, puisqu’on est dans le sens d’une histoire au cours prédéterminé.
Est-il besoin de souligner que cette conception a mal vieilli au contact de l’implosion du “socialisme réellement existant” ? Mais ce qui est dépassé, ce n’est pas l’idée de transformation sociale globale – avec ses étapes – c’est l’idée fataliste de passage au socialisme comme processus essentiellement objectif. Le concept de transition conserve son efficacité si on l’utilise pour caractériser la période, relevant de la longue durée, qui marque le passage d’un mode de production à un autre. Si l’on se garde d’une définition trop strictement économique des modes de production, si au contraire on les conçoit comme une totalité dont les éléments constitutifs – économiques mais aussi idéologiques et politiques – sont en interaction permanentes, on arrivera à concevoir la transition comme ouverte : l’agencement précis des éléments constitutifs du mode de production n’est pas prédéterminé. Il dépend de luttes au devenir incertain. Les transformations de travail productif peuvent se poursuivre à l’intérieur de structures sociales et de systèmes politiques très différents. Elles sont l’élément premier du cadre dans lequel se déroule une évolution dont elles ne déterminent pas les modalités concrètes – car celles-ci dépendent de luttes aux résultats aléatoires. La notion de “concordance entre base et superstructure” n’a jamais été un concept opératoire.
Elle l’est moins encore dans une période de transition qui se caractérise par le caractère hybride de ses rapports sociaux : transformés par les mutations technologiques, ceux-ci subissent le poids des traditions, dont la prégnance sociale vient de ce qu’elles sont intériorisées, consciemment et inconsciemment. On pourrait, en forçant le trait, parler d’un conflit entre l’objectif et le subjectif (ce que Marx fait à peu près dans la célèbre préface de 1859). Il semble plus intéressant de souligner que, dans les époques intermédiaires, la dynamique des événements suit des règles particulières, bien éloignées de la simple traduction des lois générales d’une Histoire, majuscule mais intemporelle. Parce qu’elle est en transition, la société est plus que jamais sensible aux conséquences des grands rapports qui naissent des affrontements majeurs entre les classes.
Les exemples abondent de transitions durables entre des modes de production. Retenons-en un seul : entre le XIIe et le XVIIe siècles, l’Europe occidentale connaît l’accumulation primitive du capital. Les sociétés ne sont plus “féodales”, elles ne sont pas encore capitalistes. Le développement économique, la constitution des États, la structuration des classes y revêtent des formes spécifiques. Et si le triomphe des rapports de production capitaliste obéissait à un automatisme certain, les conditions de son triomphe en Angleterre d’abord n’étaient pas marquées du sceau de la nécessité historique. Pourtant, l’enchaînement d’événements majeurs qui a permis l’identification de la révolution industrielle avec la Grande-Bretagne a profondément marqué non seulement la politique mais aussi la structuration du marché mondial.
On peut considérer que la mutation du travail qui est en cours de nos jours est porteuse de transformations d’une portée sans pareil. Les germes d’un nouveau mode de production apparaissent avec l’intellectualisation de l’activité productive et les modifications concomitantes de l’entreprise et de la composition du bloc salarial. Ces questions ont été suffisamment abordées dans Futur antérieur pour qu’il ne soit pas utile de les développer davantage ici. On se bornera à constater que la nouvelle division internationale du travail que rendent obligatoires les transformations en cours dans les pays capitalistes avancés bouleverse une nouvelle fois les rapports entre marché et État, tels qu’ils ont existé, sous des formes différentes, lors des phases précédentes du développement capitaliste. Par là même, elle rend nécessaire de nouvelles formes de lune émancipatrice.
Ces dernières années ont marqué l’apparition d’une dimension nouvelle dans les actions menées par les salariés. Les coordinations, les comités de base… sont les symptômes d’une conception autre de l’auto-organisation. Cela seul justifie l’importance qu’il faut leur accorder. Mais force est de constater qu’il s’agit là de phénomènes récurrents mais passagers qui ne parviennent pas à déboucher à un niveau global. Et la question se pose de savoir si le renouveau qui, timidement, s’annonce ici peut s’avérer suffisant pour contrer tous les développements négatifs que matérialise la montée de l’extrême droite.

En panne de socialisation

En d’autres termes, la nouvelle subjectivité sociale qui naît des bouleversements du système productif ne risque-t-elle pas d’être limitée, sinon étouffée, par l’explosion de subjectivité régressive qui se manifeste par le biais du chauvinisme, du racisme, de la violence gratuite ? II s’agit bien, en effet, d’une régression dans la mesure même où réapparaissent aujourd’hui dans les comportements sociaux des affects et des pulsions que l’on croyait (que l’on souhaitait !) endigués par les progrès de la civilisation en général, par les leçons des expériences douloureuses des années de guerre, par la diffusion des idéaux de liberté et d’égalité, que défendait en particulier le mouvement ouvrier.
Mais le mouvement ouvrier est en crise – et c’est là l’essentiel. Cette remarque ne vise pas tant l’incurie politique de toutes les tendances de la gauche que le dépérissement de la fonction de régulation qu’exerçaient au sein du système politique partis et syndicats bâtis sur le modèle social-démocrate (autrement dit, l’ensemble des organisations de masse, quelles que soient leurs références programmatiques).

Le mouvement ouvrier avait pour charge de traduire les exigences des travailleurs dans le langage du système politique existant. L’exécution de cette tâche s’est accompagnée d’une adaptation aux structures de l’État et, partant, d’une acceptation des valeurs de référence dominant au sein de la société. Défenseur des intérêts immédiats des salariés, porteur d’un espoir de transformation social le parti de masse était aussi un facteur de socialisation des couches marginalistes du peuple.

Son organisation, hiérarchisée parce que fondée sur le même principe de représentation-délégation de pouvoir que le système qu’il prétendait détruire ou conquérir, était un lieu où les agressivités nées de l’exploitation trouvaient une expression maîtrisée. Mais l’éventuelle “contre-société” ainsi constituée avait une partie des caractéristiques du modèle par rapport auquel elle se constituait : comme État qu’elle contestait, elle développait un nationalisme avéré, une religion du travail, une relégation des femmes en position de minorité irresponsable. La force du mouvement ouvrier venait de sa combativité mais aussi de l’ambiguïté de sa position au sein de la société, à mi-chemin entre la contestation et l’intégration.
Aujourd’hui, partis et syndicats connaissent, eux aussi, la grande dépression. S’ils n’ont pas perdu toute influence, ils cessent à peu prés partout d’être le pôle de référence indispensable à l’existence sociale et politique de millions de gens. Ils n’ont plus aucun programme, aucune utopie concrète d’une société autre à proposer. Le résultat de cette inefficacité fondamentale est, au moment où l’ensemble des systèmes politiques se lézarde, un extraordinaire manque à gagner social. Les organisations qui, par-delà leurs vacillations et leurs reniements, fournissaient un support à la réflexion et à l’action collective laissent les salariés dans leur solitude individuelle. Toutes les pulsions jusque-là refoulées par les idéaux affichés dans le mouvement trouvent libre-cours et cela d’autant plus fort que l’éducation diffusée au nom du socialisme mélangeait toujours aux principes d’émancipation, de démocratie et d’autonomie des références aux valeurs conservatrices de l’ordre social. Quand s’évanouissent les principes de liberté, les axiomes réactionnaires gagnent en force.

La subjectivité n’est pas socialement déterminée dans sa totalité, ou, plus exactement, les structures sociales et les conjonctures de leur évolution donnent des formes particulières à l’expression de pulsions qui ont un caractère permanent. Dans les périodes de relative stabilité, lorsqu’existe une pluralité de formes de socialisation, l’agressivité, sans disparaître, est tempérée dans les relations sociales ordinaires. Quand, par contre, le lien social se détériore, toutes les virtualités destructrices ont libre cours.
C’est ce qui se passe aujourd’hui. La conjonction du dessaisissement de tout pouvoir avec la renaissance de la concurrence absolue est à l’origine d’une angoisse fondamentale qui incite au repli et à la compensation. Repli sur les petites communautés qui rassurent parce qu’elles donnent l’impression de la protection contre un monde hostile. Compensation de sa propre misère par l’illusoire sentiment de supériorité sur un autre que l’on peut mépriser sans restriction parce qu’on projette sur lui tout ce qu’on redoute dans le monde et chez soi. Le nationalisme d’un côté, l’exclusion de l’autre et, le plus souvent, leur combinaison, sont les produits d’un retour du refoulé qui s’opère d’autant plus aisément que l’exclusion externe (des étrangers) et interne (des femmes) est constitutive de nos sociétés.
Nationalisme et racisme sont, “par nature”, porteurs de violence. Mais on comprendrait mal la réalité de notre monde contemporain si l’on ne mentionnait pas son voisinage avec la mort. Dans les situations de crise extrême, dont la Yougoslavie nous fournit le prototype, la perte de toute espérance et la clôture de l’horizon incitent à rechercher une solution dans la négation que représente le néant par rapport à la société existante. La cruauté, la violence fanatique sont les conséquences de ce choix – qui peut attirer n’importe qui, n’importe quand.

Les fascistes d’aujourd’hui et de demain tirent leur force de leur voisinage avec tout ce que l’inconscient recèle d’agressivité, de pulsions non liées à une activité créatrice où intervient la raison. Pour stopper leurs efforts et leur succès, il faut être capable d’agir – différemment – au niveau où ils se situent – celui des frustrations qu’engendrent l’exploitation et l’oppression. A l’exploitation de la pulsion de mort et de la violence, il faut répondre par la construction d’une nouvelle subjectivité – qui ne saurait naître du seul développement des formes nouvelles de production. Il faut, pour y parvenir, pallier la carence du mouvement ouvrier réellement existant. On n’y parviendra pas en créant d’autres organisations, similaires aux anciennes par leurs structures, même si elles défendent une orientation différente. Ce sont de nouvelles formes d’action sociale et politique, marquées du sceau de la démocratie, qu’il est indispensable de promouvoir. C’est un autre type de mouvement, entretenant un rapport différent à toutes les formes de pouvoir, qu’il faut impulser.

C’est là, sans doute, la principale leçon du XXe siècle et de ses révolutions, que nous ne désavouons pas mais dont il nous faut tirer toutes les leçons.

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin