La fin de la pensée cuirassée

La crise généralisée du « socialisme réel » est, on le sait maintenant, irrémédiable et elle marquera d’une empreinte indélébile les dernières années du XXe siècle. On peut, bien sûr, admettre qu’il pourrait se produire dans un pays ou dans l’autre des coups d’arrêt sanglants comme en Chine en juin 89, mais le retour en arrière vers le brejnevisme, le maoïsme ou toute autre variante du post-stalinisme est, à la lumière des événements de 1989, fort improbable, pour ne pas dire impossible.
Il faut en effet se rendre compte que la crise présente affecte les équilibres les plus essentiels du « socialisme réel ». Il y a d’abord la faillite du « marxisme-léninisme » sur le terrain où il pensait pouvoir manifester sa supériorité : l’interprétation de l’histoire et des grandes évolutions du monde contemporain. Qui peut encore croire aujourd’hui que les idéologues « marxistes-léninistes » sont en mesure de déchiffrer un sens quelconque dans l’histoire et qu’ils sont justifiés de prévoir que le « socialisme réel » dépassera le capitalisme du point de vue de l’essor des forces productives et pourra aboutir à une société communiste auto-administrée ! De façon très significative, pour les penseurs « marxistes-léninistes », les événements deviennent depuis une décennie des éléments de perturbation et l’avenir de la société est au fond vu à travers le lit de Procuste du présent. L’immobilisme devient la règle sur le plan idéologique et par ce fait même les thèmes officiels ne peuvent que désorienter de plus en plus les masses qu’ils sont censés orienter et guider. Derrière une façade d’assurance crispée, c’est peu à peu la confusion, le désarroi qui s’installent, suscitant graduellement des rejets massifs de pans entiers de la culture « dominante ». Le « marxisme-léninisme » devient une coquille vide ou un grand corps sans vie qui, aux yeux de beaucoup, finit par symboliser le mensonge du « socialisme réel ».
Cette crise idéologico-culturelle est d’autant plus grave qu’elle est sous-tendue et alimentée en permanence par une crise sociale d’une très grande ampleur, affectant en profondeur les formes de la socialité propres au « socialisme réel ». A l’origine, c’est-à-dire à l’époque de l’URSS stalinienne, celles-ci étaient essentiellement des formes de mobilisation étatico-politiques permettant de liquider les socialités traditionnelles en particulier les différentes formes de propriétés foncières, et des formes bourgeoises encore mal établies. Après la première déstalinisation, elles deviennent des formes de relations sociales plus stables, médiatisées par l’État, c’est-à-dire des mises en relation des individus et des groupes par l’intermédiaire d’institutions étatiques ou para-étatiques qui entravent ou encadrent tout ce qui peut venir de la base de la société. Le système se caractérise fondamentalement par la tendance à réduire au maximum tant la spontanéité sociale que le champ des initiatives individuelles ou des interactions entre individus. La mobilité sociale est, elle aussi, largement soustraite à l’activité propre des groupes et des individus pour être confiée à des mécanismes de sélection bureaucratiques. La reproduction des groupes et des classes se fait par conséquent largement en fonction d’impératifs étatiques, c’est-à-dire en fonction d’impératifs de la reproduction élargie des institutions et des appareils de contrôle social. Les intérêts économiques et sociaux, à part ceux de la « Nomenklatura », ne peuvent ni s’articuler collectivement, ni s’organiser en fonction d’échanges entre les individus et les groupes, c’est-à-dire s’agréger autour de véritables stratégies et tactiques de classes. Les classes et les groupes sociaux sont par conséquent amorphes, dépossédés pour l’essentiel des armes de la conflictualité dans la mesure où la vie associative est monopolisée par les appareils d’État. Paradoxalement, les sociétés du « socialisme réel » sont à la fois sur-organisées par en haut et désorganisées par en bas, et pour cette raison largement incapables de jouer sur des effets de rétroaction pour affronter les changements sociaux.
Daps un tel cadre, la socialité est vécue comme une sorte de lutte contradictoire où il faut d’un côté tenter de desserrer l’emprise de l’État sur la quotidienneté et les relations interindividuelles, et de l’autre côté chercher à obtenir les faveurs des institutions et des appareils en place pour survivre dans les meilleures conditions. La vie collective ainsi expropriée par des formes étatiques tentaculaires se fait menaçante et corruptrice, frustration et démoralisation, exaspération et renoncement, conduisant peu à peu à une sorte de délitement du lien social. Dans l’ordre hyper-hiérarchisé du « socialisme réel », on ne connaît, certes, pas la concurrence capitaliste, mais une compétition sourde, pratiquement sans règles qui ne favorise pas les éléments les plus lucides et les plus critiques. Bien au contraire, comme l’a très bien montré Alexandre Zinoviev, le « socialisme réel » favorise à presque tous les échelons de la vie sociale la médiocrité satisfaite, le refus du changement, le conservatisme bureaucratique et, bien sûr, le repli sur une sphère privée dégradée.
Sur de tels fondements, il est impossible, évidemment que l’économie se développe de façon satisfaisante. A peu près toutes les économies des pays du « socialisme réel » ont été incapables de passer du stade de l’économie extensive (croissance quantitative sur une base technique étroite) au stade de l’économie intensive (croissance quantitative et qualitative sur une base technique complexe et sans cesse renouvelée). Les pays qui, comme la RDA et la Tchécoslovaquie, avaient déjà atteint le stade du développement intensif avant leur transformation « socialiste réelle » à la fin des années quarante, ont depuis le milieu des années quatre-vingt largement perdu pied dans la concurrence internationale et accusent un retard technologique croissant (surtout la Tchécoslovaquie). Cette incapacité à aller au-delà de la planification et de la réalisation de certains objectifs quantitatifs (en volume) se manifeste parce que nombre d’économistes appellent le cycle des investissements dans le « socialisme réel », c’est-à-dire la tendance au surinvestissement dans une première phase, suivie dans une phase ultérieure par une chute des investissements pour permettre les réajustements nécessaires : en effet, les entreprises qui craignent de se voir attribuer des objectifs de production trop élevés cherchent à se doter de sur-capacités tout en procédant aux investissements les plus simples pour elles (du point de vue des méthodes et des techniques). De leur côté les organes de planification et de direction de l’économie pour justifier leur propre rôle entendent réaliser des programmes ambitieux. A la limite, chaque sous-empire du pouvoir économique, chaque ministère essaye d’obtenir les résultats les plus spectaculaires au besoin, au détriment du voisin. La planification bureaucratique multiplie par là les déséquilibres, déséquilibres entre la production et la consommation, entre les secteurs de la production et produisant et reproduisant sans cesse des pénuries, et des goulots d’étranglement.
A ce passif déjà lourd, il faut ajouter l’incapacité des planifications nationales à coordonner entre elles au sein du CAEM (Comecon) et à promouvoir une véritable division internationale du travail. Les économies « socialistes réelles », ont fini en conséquence par accumuler beaucoup de retards et sont à la fin des années quatre-vingt complètement dépassées par la révolution informatique. A l’heure actuelle, il semble bien que la planification ne soit plus guère qu’une suite de marchandages plus ou moins anarchiques entre le centre et ses périphéries.
Mais c’est peut-être sur le plan politique que la faillite du « socialisme réel » est la plus éclatante, parce que derrière les apparences de la surpolitisation, il se manifeste surtout comme négation en actes des échanges politiques. La politique dans les pays du « socialisme réel » depuis l’ère brejnevienne ne se présente plus comme une sorte de mobilisation militaire pour des objectifs « socialistes » ou « communistes », elle se réduit pour l’essentiel à des jeux de scènes qui miment la démocratie et instituent un rituel de l’acclamation. La politique en représentation (de type théâtral) est censée gommer ou conjurer les problèmes économiques et sociaux qui hantent le quotidien du « socialisme réel », elle est censée aussi démontrer l’unité sans failles qui caractérise les rapports des masses et des pouvoirs en place. Mais précisément, parce qu’elle est négation des conflits réels, transmutation des débats affleurant dans la société en discussions lénifiantes et ritualisées, elle fait de plus en plus ressortir la nudité et le conservatisme des pouvoirs en place. Elle est au plus haut point art de l’esquive par rapport aux affrontements entre les groupes sociaux et la « Nomenklatura ». La politique confisquée est par suite une politique fiction qui ne peut plus servir d’indicateur ou d’avertisseur face à la montée des mécontentements. Elle doit donc être complétée par un système d’intimidation policière destiné à prévenir les comportements hostiles ou non conformistes. Il ne s’agit pas de faire régner la terreur comme à l’époque stalinienne, mais de faire suffisamment peur par une répression sélective et préventive pour que l’édifice de la politique de la fiction démocratique ne soit pas purement et simplement rendue dérisoire et sans effet par des expressions différentes. Tout le monde sait que l’« unité du peuple derrière le parti et l’État » est une façade, mais il ne faut surtout pas que cela puisse être dit et que certains aient la possibilité d’en tirer des conséquences.
Quand des crises d’origine sociale se produisent (RDA 1953, Pologne 1970-1976, etc.) les régimes « socialistes réels » sont prêts à faire des concessions et à reconnaître certaines erreurs (dues à la défaillance présumée de certains responsables), mais pour revenir le plus tôt possible à la normalité de la pseudo-démocratie. La crise n’est en fait considérée que comme un élément de régulation, de rajeunissement du système et non comme l’annonce d’autres relations sociales.
Aujourd’hui ce n’est, évidemment, plus possible, parce que les insuccès du « socialisme réel » sont trop patents, et surtout parce que la maturation sociale et politique des différentes couches de la société a trop progressé par rapport à l’immobilité des structures en place. La socialité est, certes une socialité mutilée, fragmentée par les interventions étatiques et bureaucratiques dans les pays du « socialisme réel », mais elle est aussi une socialité en pleine mutation qui cherche à se libérer des tutelles qui l’étouffent. Elle est surtout avide d’échanges, de mobilité, parce qu’il lui est difficile de supporter plus longtemps un cadre statique qui ignore la variété, la diversité des échanges matériels, sociaux, symboliques d’une société qui se complexifie.
De ce point de vue, il est significatif que beaucoup de frictions et d’affrontements soient venus se fixer sur la question hautement symbolique de la liberté de voyager et de circuler. Un peu partout dans les pays de l’Est, l’autarcie culturelle bureaucratisée est en train de voler en éclats. Cela n’exclut sans doute pas des retours en arrière, des réactions nationalistes ou fondamentalistes, tournées vers le passé religieux, mais il apparaît bien que c’est la multiplication des contacts avec d’autres et avec le monde qui intéresse le plus ceux qui veulent aller au-delà du « socialisme réel ».
Il est vrai qu’on ne se débarrasse pas si facilement que cela des régimes qui ont derrière eux plusieurs décennies de fonctionnement hégémonique et despotique. Il ne suffit pas de rompre avec le « socialisme réel » pour se retrouver déjà ailleurs ou autre part, il faut être capable d’explorer de nouvelles voies et d’expérimenter de nouvelles solutions. Les sociétés de l’Est sont loin d’être des sociétés arriérées qui auraient essentiellement besoin de piqûres de modernisation. Elles ont certes connu une entrée chaotique, souvent traumatisante et meurtrière dans la modernité, certaines parcourant en quelques décennies ce que d’autres en Occident ont mis des siècles à parcourir, mais elles n’en ont pas moins été profondément transformées, comme jetées hors d’elles-mêmes. Malgré des successions de crise, des évolutions en dents de scie, les sociétés du « socialisme réel » ne sont en fait pas en deçà des sociétés occidentales pour ce qui concerne la mise en question des relations familiales traditionnelles, des rôles masculins et féminins, de l’autoritarisme hiérarchique. Sans doute, constate-t-on que la réappropriation d’un passé occulté, déformé ou nié est un enjeu essentiel dans la lutte pour liquider le stalinisme et que, dans ce cadre, le passé pré-révolutionnaire peut être plus ou moins transfiguré, mais on remarque aussi que l’imaginaire social des jeunes générations est tourné vers l’avenir, qu’il cherche à s’exprimer à travers des formes artistiques nouvelles (pop rock, par exemple) et qu’il n’est pas en reste avec ce que l’on peut observer dans les pays occidentaux. Il y a dans les pays de l’Est européens, par exemple, des aspirations à une socialité non oppressive, centrée sur des relations sociales qui se produiraient et se reproduiraient dans des échanges et des communications libres. Dans ce contexte, il peut, bien sûr, y avoir influence du capitalisme occidental et de sa force de séduction par l’intermédiaire de la marchandise et les différentes formes de la consommation qu’elle permet, mais ce qui est recherché par beaucoup de critiques du « socialisme réel » va bien au-delà d’une simple fixation sur le monde des « objets » sociaux. Ce qu’ils voudraient voir apparaître, c’est une société à la socialité délibérée, construite collectivement par les échanges interindividuels et les confrontations entre les groupes sociaux, faisant face à ses problèmes par des regroupements et des ententes qui se nouent autour de formulations stratégiques et tactiques.
Il est vrai, la décomposition actuelle du « socialisme réel » est très loin de donner satisfaction à ce type d’aspirations. Jusqu’à ces derniers temps, 4a sortie du « socialisme réel » se présente surtout comme rapprochement avec le modèle occidental, comme recherche apparemment effrénée de la privatisation de l’économies comme tentative pour introduire massivement des mécanismes de marché, y compris des mécanismes de marché du travail. Si l’on se réfère à ce qui se passe en Pologne et en Hongrie, il semble même que la médiation par le marché et par la propriété privée soit perçue comme le meilleur moyen de reconstruire la société. La Pologne, en particulier, est prise à la gorge par une terrible crise économique qui sème la panique chez la plupart des responsables. Mais tous ceux qui préconisent le recours rapide à la privatisation et au marché au sens fort du terme (marché des capitaux et marché du travail) oublient ou ne veulent pas voir que les conditions nécessaires à des économies de marché développées sont loin d’être réunies. On voit d’ailleurs bien que les capitalistes occidentaux ne se bousculent pas aux portes des pays d’Europe de l’Est : ils savent très bien que les choses sont loin d’être claires pour le moment. Les tentatives pour instaurer des économies de type capitaliste vont vraisemblablement susciter des luttes sociales qui vont encore un peu plus déstabiliser des sociétés déjà déstabilisées. La plupart des salariés ne vont pas vouloir faire les frais d’une adaptation brutale à la division internationale du travail comportant notamment le démantèlement de certains services sociaux et de certaines consommations publiques. Les privatisations, hormis celles qui auront lieu dans l’artisanat, le commerce, la petite industrie, ne peuvent non plus se passer simplement (qui aura le droit de s’approprier la propriété d’État ?). Il n’est donc pas interdit de penser que l’Europe de l’Est va connaître une période d’expérimentations sociales majeure, d’allées et venues dans le domaine économique et social, et par contre-coup dans le domaine politique. Il ne va pas être si simple que cela de copier l’Occident et dans beaucoup de cas, des bricolages de fortune pourront s’avérer porteurs de solutions nouvelles au-delà de ce que l’on croyait inévitable. La créativité n’est pas encore tellement à l’ordre du jour dans les pays de l’Est du point de vue des formes d’organisation et des orientations, mais rien ne permet d’affirmer qu’il n’y aura pas de brusques mutations dans ce domaine, et cela dans un avenir rapproché. Dans les pays européens du « socialisme réel », on observe un peu partout dans les comportements une forte charge anti-hiérarchique, ce qui ne peut pas ne pas influer sur la façon dont se fera « la remise au travail » et la réorganisation d’économies délabrées. Pour éviter que l’imitation de l’Occident ne conduise à la réinstallation de hiérarchies dures, beaucoup chercheront à explorer des voies nouvelles pour trouver des façons de travailler efficientes, mais qui minimisent les moments de subordination et majorent les moments d’autonomie.
On peut même constater qu’en RDA beaucoup des opposants au SED déclarent vouloir un véritable socialisme ou une société autre, c’est-à-dire qui ne soit ni capitaliste, ni « socialiste réelle ». Les réformateurs du SED vont dans le même sens et se trouvent placés dans une dynamique où il leur faut réviser leurs certitudes et se prêter à des remises en question radicales. Les grandes manifestations de la fin de 1989, la libération de la parole dans les médias et dans les institutions ont en effet créé un contexte de multiplication des échanges politiques qui bouscule les routines, les idées reçues en soulevant de nouveaux problèmes, en faisant apparaître de nouveaux points de vue.
Au moins pour un certain temps, on s’éloigne aussi bien de la politique rigidifiée du « socialisme réel » que de la politique spectacle de l’Europe occidentale et, l’on se trouve en présence d’un authentique espace public où la politique ne signifie pas régulation des rapports de valorisation, de rapports marchands entre les groupes, les classes et les individus, mais confrontation et recherche des meilleures conditions pour la vie en commun. Il est très intéressant de constater que vient en premier plan en RDA une organisation comme « Neues Forum », sorte de confédération de comités de citoyens qui récuse, bien entendu, toute idée de se constituer en force dirigeante de la société (comme le SED à sa belle époque) et en même temps se refuse à devenir une représentation d’intérêts au sens classique du terme.
La dislocation progressive de la socialité hiérarchisée et cloisonnée du « socialisme réel », l’apparition de béances et de failles dans le tissu social, favorise effectivement la recherche de nouvelles relations sociales et d’une socialité ouverte au changement. L’ordre et le rangement de groupes sociaux rendus amorphes par le carcan fixé par la Nomenklatura laissent la place à un nouvel activisme social. Les rapports de pouvoir ne sont pas seulement ébranlés au sommet de la société, ils le sont à presque tous les niveaux. Dans les entreprises, dans les administrations, dans les Universités, on ne fait pas que discuter, on aménage les rapports existants, on prend des initiatives pour faire face à ce que l’on ressent comme des urgences.
En un mot, on fait circuler le pouvoir, on procède à des mobilisations sectorielles des forcis pour peser sur la marche des événements. Certes, il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une situation classique de double pouvoir – d’un côté un pouvoir central affaibli, de l’autre côté un système organisé de contre-pouvoirs, car les choses sont plus diffuses et relativement mouvantes. Mais il se produit une poussée démocratique en profondeur qui ne peut qu’imprégner toute la société. On ne peut évidemment pas exclure que la contrainte économique (rétablir le caractère concurrentiel de l’économie à l’échelle internationale) empiète peu à peu sur les nouveaux agencements de pouvoir et finisse par les réduire, mais l’expérience de toute façon aura eu lieu et laissera beaucoup de traces. Il ne faut pas non plus oublier que les transformations en cours dans la RDA peuvent se conjuguer avec celles qui s’opèrent en Tchécoslovaquie. La contrainte économique, elle-même, peut faire sentir ses effets différemment, si des alliances économiques entre les pays de l’Est s’effectuent sur les débris du CAEM et permettent de nouvelles insertions dans la division internationale du travail.
Le triomphe du capitalisme occidental est apparemment total aujourd’hui, mais on voit bien que les bouleversements révolutionnaires en Europe de l’Est le mettent dans un profond embarras. La dynamique de crise qui se développe à l’Est, ne s’intègre pas très facilement dans sa propre dynamique de développement, ni ne convient aux méthodes de contrôle social qui lui sont familières. L’ampleur même de la crise du « socialisme réel » et les « dérives » qu’elle peut susciter a donc quelque chose de déroutant pour la plupart des gouvernants d’Europe occidentale. Beaucoup se demandent même si l’Europe de l’Ouest prospère d’aujourd’hui ne court pas le risque d’être déstabilisée.
En d’autres termes, les classes dirigeantes européennes craignent qu’une confrontation prolongée avec les problèmes de l’Europe de l’Est ne serve de révélateur à la labilité latente de l’ordre social, et cela pour une période indéterminée. Tant l’organisation de l’économie que les rapports de travail, tant les institutions que la création de nouvelles procédures démocratiques, tant la vie quotidienne que la culture dans une partie de l’Europe, ne peuvent pas ne pas avoir de répercussions sur l’autre partie. C’est d’autant plus vrai qu’en Europe de l’Ouest, les politiques d’inspiration thatchérienne commencent à faire long feu. On sait bien maintenant qu’on ne peut revenir sur l’essentiel de l’Etat-Providence, on sait aussi que l’utilisation massive du chômage, des différentes formes du travail précaire pour discipliner la force de travail ont eu des résultats mitigés.
Apparemment, il y a moins de formes extrêmes de refus du travail salarié qu’au cours de la période de 1968, mais le désinvestissement par rapport au travail, la prise de distance par rapport à ses contraintes se manifestent dans des couches de plus en plus nombreuses de salariés. Les formes post-tayloriennes et post-fordiennes d’organisation de la production que l’on vante dans les entreprises doivent tenir compte de cette résistance de plus en plus nette des travailleurs à l’autoritarisme et se donnent en conséquence pour des formes ouvertes au dialogue et à la participation. Mais en même temps elles doivent permettre la reproduction du rapport salarial et des rapports de subordination – soumission dans l’entreprise. Aussi bien sont-elles perçues comme ambiguës et entretiennent-elles un malaise diffus dans le monde du travail. On observe également que la croissance des inégalités au cours des années quatre-vingt est assez mal supportée dans les pays prospères d’Europe de l’Ouest où le mécontentement social apparaît souvent comme la seule menace sérieuse pour les gouvernements.
Dans une phase où les processus de travail et de participation à la production sociale sont marqués par une interdépendance croissante, où la part de chacun est de plus en plus difficile à mesurer, le maintien de dissymétries sociales fondamentales apparaît effectivement comme fortement entaché d’arbitraire. Sans doute a-t-on recours aux différences de niveau culturel et de mérite pour justifier les inégalités, les connaissances étant de plus en plus nécessaires pour rendre la production performante. Mais la « méritocratie » est elle-même sujette à caution, parce que la scientisation de la production doit être en elle-même portée par une généralisation des connaissances et une complexification des savoir-faire. Il faut donc que la « méritocratie » soit soutenue par la reproduction d’inégalités dans les systèmes d’enseignement et de formation, ce qui ne va pas de soi, si l’on tient compte des poussées qui se font jour périodiquement en faveur de la démocratisation et des affrontements qui se produisent dans ces systèmes (par exemple les grèves étudiantes de ces dernières années en France et en Allemagne). D’une certaine façon, les mécanismes de valorisation, antagonistes des individus les uns par rapport aux autres, de concurrence sur les marchés du travail, sont ainsi mis en jeu et révèlent leur décalage par rapport aux réalités incontournables de la coopération et de la communication. Il b est pas jusqu’à la politique qui ne soit marquée par des signes d’érosion, c’est-à-dire par un relatif détachement de la grande masse des citoyens par rapport au fonctionnement des institutions et par rapport aux grands partis qui apparaissent comme des formations oligopolitiques sur le marché des échanges politiques inégalitaires.
Cette labilité propre aux relations de classes et à la vie interne des sociétés d’Europe de l’Ouest est complétée par une véritable mise en mouvement des relations internationales.
Les équilibres Est-Ouest gelés depuis des décennies (ce qu’on appelle inexactement l’Europe de Yalta) sont largement mis en question. Plus précisément la crise du CAEM comme du Pacte de Varsovie transmettent des poussées déstabilisatrices à la communauté économique européenne et au pacte atlantique. Le concurrent ou l’adversaire changeant de visage et d’identité, les institutions communautaires ou les organismes de défense ne sont plus aussi assurés de leurs orientations ou se sentent moins justifiés dans leur existence. La CEE est confrontée aux délicats problèmes de l’aide économique à apporter aux pays de l’Est et de l’attitude à prendre face à la question allemande, et on constate que sur ces points les contradictions entre les Etats et à l’intérieur des Etats ne sont pas minces.
Certains voudraient exercer la pression maximale sur les régions en crise de l’Europe de l’Est pour les forcer à se conformer le plus vite possible à un modèle néo-libéral sur le plan économique et parlementaire modéré, sur le plan politique. La droite activiste (voir par exemple la CSU bavaroise) voudrait même imposer le plus rapidement possible la réunification de l’Allemagne sous l’égide de la République fédérale, afin de couper court à l’exploration de voies nouvelles dans l’Europe centrale. Au contraire, ceux qui mesurent que la précipitation dans ces domaines peut avoir des conséquences négatives, voire catastrophiques en rendant les processus actuels encore plus incontrôlables, se prononcent, à l’instar de F. Mitterrand pour une politique de négociations et de compromis étalée sur une assez longue période afin d’éviter des dérapages majeurs. Il est, désormais, on ne peut plus clair que les deux parties de l’Europe sont liées l’une à l’autre par des liens beaucoup plus directs qu’auparavant. L’accélération de la circulation des biens, des personnes et des idées sape à la base les autarcies idéologiques et culturelles tout autant que les autarcies sociales et économiques.
Entre l’Est et l’Ouest, il y a toujours compétition, mais elle n’est plus une compétition entre des blocs antagonistes. Elle est potentiellement, et elle sera vraisemblablement, une lutte autour des formes sociales à venir, de la culture à naître au XXIe siècle et des institutions à promouvoir, à partir de regroupements qui transcenderont les frontières. Le rôle des Etats nationaux et des regroupements régionaux en sera forcément affecté. On peut d’ailleurs s’attendre à ce que les systèmes politiques et sociaux, ayant plus facilement des communications les unes avec les autres, entrent dans un jeu beaucoup plus complexe de conditionnements réciproques. Beaucoup de certitudes vont être mises en question, beaucoup de nouvelles interrogations vont se faire jour contre les scléroses et les routines sociales.
Il ne faut pas avoir peur de le dire, la pensée cuirassée, bardée d’interdits qui domine largement dans le monde depuis la guerre froide, vient de subir une grande défaite au cours de l’automne 1989. L’écroulement d’un certain nombre de lignes Maginot symboliques font de plus en plus ressortir sa nature paranoïaque-acritique et dichotomique, qu’elle soit maniée par les croisés de l’anti-communisme ou les grands prêtres du stalinisme. Il va ainsi être possible de la combattre plus facilement, entre autres, parce que l’un des protagonistes, l’idéologue néo-stalinien armé d’une conception policière de l’histoire, est en train de quitter la scène. Celui qui reste, privé de son vieil adversaire-complice, va être obligé de livrer beaucoup plus clairement ses présupposés et ses préjugés conservateurs, son hostilité au changement social. On va vite s’apercevoir que, pour saisir le monde d’aujourd’hui, le problème n’est pas de sortir du communisme et d’extirper de la mémoire la révolution d’Octobre comme un moment d’aberration historique, mais de revenir sur les révolutions et contre-révolutions du x-,` siècle pour comprendre leur singularité, en particulier pourquoi elles ont limité l’horizon et le champ du changement social, pourquoi elles ont eu pour effets des poussées nouvelles vers la barbarie. Les réponses ne sont pas simples, mais, à la lumière de l’expérience, et particulièrement des événements récents en Europe de l’Est, il est permis de se demander si les révolutions du XXe siècle n’ont pas été pour une grande part des révolutions passives, au sens de Gramsci, c’est-à-dire des révolutions rompant imparfaitement avec les formes politiques autoritaires et autocratiques du passé, et ne permettant pas à la grande majorité des exploités et des opprimés de s’exprimer. Ces révolutions, outre qu’elles suscitaient des contre-révolutions, étaient elles-mêmes porteuses de réactions contre-révolutionnaires. Il est permis de penser qu’avec les révolutions tranquilles en Europe de l’Est, il en sera autrement à l’avenir.

Novembre 1989

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger