La folie, la théorie, la politique

Enfin, le silence ! Les autobiographies de Louis Althusser ont cessé d’être la pâture des médias[[Louis Althusser, L’Avenir dure longtemps, suivie de Les Faits. Autobiographies (Paris, Stock-Imcc, 1992, IX-356 p.). Etablie par Olivier Corpet et Yann Moulier Boutang, l’édition comporte deux textes d’inégale longueur. Le plus important, qui donne son titre à l’ouvrage, date de 1985, l’autre, de 1976.. Le voyeurisme, qu’excitaient chez beaucoup de lecteurs la folie et le meurtre, a trouvé à s’épancher ailleurs. Enfin, il est devenu possible de chercher à comprendre ce que le philosophe a voulu dire.
La tâche n’a rien d’aisé. L’Avenir dure longtemps est, à bien des égards, un texte inclassable. Certains, se fondant sur le déroulement chronologique du récit comme sur son souci des bonheurs d’expression, ont voulu y voir le pendant des Confessions de Rousseau. D’autres l’ont pris pour un testament : voué au silence de la tombe avant même d’être mort, Althusser s’adresserait à la postérité. Ces interprétations – et d’autres encore qu’il ne vaut guère la peine d’évoquer – ne tiennent pas compte d’un aspect essentiel de l’oeuvre l’auteur s’y adresse à des juges.
Deux sortes de juges. En premier lieu, ceux qui peuplent l’appareil des tribunaux et qui ont refusé de l’entendre, en le déclarant irresponsable au moment du meurtre d’Hélène, sa compagne. Mais la responsabilité n’est pas qu’affaire de droit. Elle est au centre de toute réflexion philosophique ; elle constitue une des trames de la vie et de l’activité d’Althusser. Celui-ci ne peut donc qu’élargir le cercle de ceux qui ont à se prononcer sur son « cas ». Les juges ne sont pas seulement ceux que désigne leur rapport à l’Etat ; ils se recruteront dans la masse de qui a partagé les préoccupations théoriques et les engagements politiques d’Althusser, de qui, plus simplement, bougera à la lecture de ce récit de vie.
Althusser fait juge son lecteur. Et son témoignage sur lui-même est différent d’un plaidoyer, rationnellement organisé autour de la démonstration d’une innocence (ou d’une culpabilité). Le lecteur est amené sur le terrain choisi par l’auteur, à force d’exposés sans fard des moments d’une existence publique et privée, à force d’auto-analyses difficilement vérifiables. Pris à témoin, celui ou celle qui entre dans l’autobiographie conserve la liberté de juger. Mais il ne peut le faire qu’à partir des termes choisis par Althusser qui, ainsi, conserve le dernier mot[[« Et maintenant que je confie au public ce livre très personnel, c’est encore, mais par ce biais paradoxal, pour entrer définitivement dans l’anonymat, non pas de la pierre tombale du non-lieu, niais (le la publication de tout ce qu’on peut savoir de moi, qui aurait ainsi à jamais la paix avec les demandes d’indiscrétion. Car cette fois tous les journalistes et autres gens de médias seront comblés, mais vous verrez qu’ils n’en seront pas forcément contents. D’abord parce qu’ils n’y auront été pour rien et ensuite parce que que peuvent-ils ajouter à ce que j’écris ? Un commentaire ? Mais c’est moimême qui le fais » (L. Althusser, L’avenir…), op. cit., p. 202-203..
« Ainsi, candide et maître du possible
Tu seras tout, tu seras invincible[[Goethe, Elégie de Marienbad et autres poèmes, (Paris, Gallimard, 1993, 113 p.), p. 67.. »

L’inconscient des autres

Toute autobiographie porte l’empreinte du narcissisme. A cette règle, Althusser échappe d’autant moins que l’exposé des grandes et petites actions de sa vie est une pièce maîtresse de sa stratégie d’écriture. On peut, à bon droit, en être parfois embarrassé ou agacé. Mais il est impossible de rester extérieur au récit qui nous est donné.
Certains l’ont tenté, en se muant en interprètes des pulsions d’Althusser. Ce dernier se prête d’ailleurs au jeu. L’inconscient est présent au détour de chaque ligne : dans les interprétations qui constamment nous sont proposées des événements d’une existence, dans la présence incessante et discrète de Freud, dans les rapports avec les analystes (Lacan n’étant pas le moindre). Comment, dès lors, résister à la tentation de s’asseoir au chevet du divan qui nous est symboliquement présenté ? Comment s’abstenir de formuler une « théorie » du comportement d’Althusser, en fonction de ce que lui-même nous dit ?
Il faut pourtant renoncer sans appel à cette facilité. Le lecteur de L’Avenir dure longtemps n’a aucun moyen de vérifier le bien-fondé de ce qui lui est dit, aucun moyen de dépasser le stade des impressions invérifiables. Il lui manque l’effet de connaissance qui se dégage seulement du travail de l’analyse. Il lui fait défaut la neutralité suffisante pour ne pas se raconter d’histoires à propos de l’histoire qui lui est confiée. Certaines données paraissent évidentes : l’importance du rapport à une mère qui a donné à son fils le prénom du mort qu’elle a aimé, le rôle symbolique du « Parti » jusque dans les rapports entre Hélène et Louis, etc. A partir de là, chacun peut former des hypothèses — qu’il sera à jamais impossible d’assembler en une explication d’Althusser.
La paix, donc, pour l’inconscient d’Althusser ! Vouloir se l’approprier, au prix d’analyses sauvages, est une entreprise lourde[[« Lire dans le marc de café, notait Lacan, n’est pas déchiffrer les hiéroglyphes et c’était bien sûr pour souligner à quel point la méthode freudienne relevait d’une lecture littérale, d’un véritable déchiffrement du cas en sa textualité » (Jean Allouch, Louis Althusser, récit divan, Paris, 1992, p. 55)..

Femmes, présence, absence

Faut-il pour autant renoncer à utiliser le riche document que constitue L’Avenir dure longtemps ? Doit-on ne retenir d’Althusser que l’oeuvre officiellement considérée comme théorique ? Evidemment non ! L’autobiographie a une dimension philosophique évidente : combat pour la responsabilité, elle tente entre l’élaboration conceptuelle et les contradictions individuelles une difficile jonction, qui est sans doute un des efforts les plus significatifs auxquels est appelée aujourd’hui toute pensée créatrice.
Mais, pour être en prise avec ce travail, il faut refuser toute position d’extériorité artificielle[[En dehors de l’extériorité pseudo-analytique, pratiquée par les chevaliers et l’inconscient des autres, peut exister une extériorisation d’ordre politique, souvent pratiquée dans l’extrême gauche d’obédience trotskyste : les critiques, souvent fondées, à l’encontre des positions politiques ou des interprétations théoriques d’Althusser, sont le prétexte à un rejet absolu, qui refuse tout intérêt et toute dynamique à la démarche de l’auteur. C’est que celui-ci ne répond pas aux critères du savoir certifié absolu, avec lequel la critique vit en concubinage.. En parlant de lui, Althusser parle peu ou prou de nous qui, à des degrés divers, avons partagé une similaire volonté de révolution et un même désir de rigueur théorique. Impossible, en conséquence, pour le lecteur, d’aborder son livre sans se situer dans le champ qui est ouvert devant lui, sans faire intervenir ouvertement sa propre subjectivité. C’est là le seul moyen de démêler cc qui, dans la trajectoire du philosophe, relève de la singularité et ce qui concerne, pour le moins, le rapport de nombre d’entre nous avec le politique. Au terme de cet effort, on ne pourra certainement pas élucider les conditions du meurtre d’Hélène Légotien, mais on aura peut-être compris un peu plus de la société telle qu’elle est[[Un tel résultat ne peut être atteint que parce que dans L’Avenir dure longtemps (de même que dans la biographie de Yann Moulier Boutang, Louis Althusser. Une biographie, tome I. La formation du mythe (1918-1956). Paris, Grasset, 1992, 509 p.) la barrière entre public et privé est constamment franchie avec méthode. C’est un effort du même type que doit fournir le lecteur..
Plusieurs lectures sont donc possibles de L’Avenir dure longtemps. J’en retiendrai deux, parmi celles qui permettent d’apprécier au mieux la portée générale du livre. De la première, je dirai qu’elle est une lecture masculine. La présence des femmes est essentielle dans la vie d’Althusser – lui-même le dit clairement. Lucienne, la mère, puis Hélène mais aussi Georgette, la soeur sont celles au nom desquelles le livre est écrit. Mais les lectrices ont pu faire remarquer que cette omniprésence est fallacieuse[[Annie Leclerc (« Ces vérités enfouies dans les mains d’Hélène », in Le Magazine Littéraire (n° 304, novembre 1992) souligne qu’Hélène est un simple support à l’autocomplaisance d’Althusser. Patricia Osganian (Althusser et l’Avenir d’une illusion, M, n° 59, janvier-février 1993 ; Vérité et savoir, M, n° 60, avril 1993) insiste sur les rapports de Louis à sa mère (Les deux articles de Patricia Osganian méritent, par ailleurs, une attention particulière car ils tentent une étude du texte des deux autobiographies). : ces femmes, dont l’importance est évidente, n’ont pas d’existence autonome dans le récit qui nous est fait.
Hélène, jusque dans sa mort violente, est d’abord l’objet d’une réflexion d’Althusser sur lui-même ; les éloges qui lui sont faits sont comme les fleurs que la tradition pose aux côtés du visage pétrifié par la photographie de celui ou celle qui a disparu. Hélène a été active, elle a accumulé une longue expérience, elle avait une pensée propre : on nous le dit sur le mode élégiaque sans nous communiquer directement les contenus de ses actions et de ses réflexions. De même, Lucienne, victime s’il en fut, est montrée avant tout dans ses comportements castrateurs, qui ont durablement inhibé son fils.
Il ne s’agit pas de mettre en doute la part qu’ont prise ces deux femmes dans le malheur de Louis. Mais cette part ne peut être ni isolée, ni décrite de l’extérieur : elle ne peut être perçue et comprise que comme un moment des rapports entre hommes et femmes, tels qu’ils se nouent dans nos sociétés et tels qu’en conséquence ils se déroulent dans les existences singulières de chacun d’entre nous. A défaut d’y parvenir, à défaut de considérer que la part de responsabilité est l’expression d’un partenariat, les femmes, perçues par les hommes dans leur extériorité, perdent tout contour propre pour se fondre dans l’inquiétante altérité de la Femme.
Il s’agit là d’un processus général, constitutif du lien social dans nos sociétés. Ne pas le percevoir, c’est demeurer à l’écart d’une approche globale de l’histoire. Althusser semble bien être resté en deçà de cette frontière. Ce qu’il nous dit sur son besoin d’avoir en permanence une « réserve » de femmes est significatif ; cette « accumulation primitive » d’amies, auxquelles l’on peut faire appel à l’encontre de la compagne aimée et redoutée, doit être prise au pied de la lettre : on ne met en réserve que des objets qui peuvent éventuellement servir – ou des populations dont la culture est autre.
Ce n’est pas le « cas Althusser » qui est en cause ici[[Cette affirmation signifie qu’il n’y a pas à porter de jugement sur Althusser, ni à mettre en doute la qualité des rapports qu’il a entretenus avec des femmes. Les difficultés, qu’il expose dans l’autobiographie avec une franchise rare, permettent seulement de voir en quoi son existence est un symptôme de ce que sont les rapports sociaux de sexe. Et si je parle de lecture « masculine », c’est d’un double point de vue : parce que le récit d’Althusser montre d’abord aux hommes ce qu’ils sont et parce que, par voie de conséquence, il incite lecteurs et lectrices à une réflexion d’ensemble.. Il faut le répéter, par delà les formes particulières qu’il prend dans chaque individu, le problème a une dimension sociale globale. La difficulté de faire exister un rapport égalitaire fondé sur une mixité qui respecte l’égalité dans la différence pose une question de méthode : sa dimension existentielle se prolonge dans l’analyse théorique de la réalité sociale.

Notre folie

Il est une autre lecture de L’Avenir dure longtemps : la lecture de la folie. Quelles que soient les nosographies proposées pour le classifier, Althusser a constamment cohabité avec la folie ; il a été submergé par elle en ce jour de 1980 où il a étranglé Hélène. Mais ce long compagnonnage n’a jamais totalement fait obstacle à une réflexion théorique dont on peut rejeter certaines conclusions sans en mettre en doute la rigueur même après le drame, il a continué à écrire[[En témoignent la rédaction de la seconde autobiographie, mais aussi toute une série de lettres et de textes destinés à être publiés dans les temps qui viennent (voir les textes inédits publiés dans ce recueil).. La vie a été un engagement constant dans des actions politiques que venaient à interrompre et ponctuer les dures régressions de la dépression.
Cette position instable peut inciter le lecteur à se penser différent, parce qu’il n’a pas (pas encore ?) franchi les limites qu’a transgressées Althusser. Du haut de cette superbe, on en arrive aisément à une coupure radicale entre le « penseur » et le « malade » et il ne reste plus qu’à imaginer entre l’un et l’autre des passerelles qui permettent, en toute subjectivité, de faire le tri entre l’acceptable et l’inadmissible dans ce qui nous est transmis de la vie d’Althusser.
L’inacceptable, l’inadmissible, toutefois, se situent ailleurs, dans le refus arbitraire de concevoir l’unité de la vie d’Althusser. Le professeur exemplaire, l’auteur d’ouvrages importants à leur époque, le militant soucieux de cohérence dans la pratique politique, le chercheur qui a influencé des centaines de personnes dans le monde entier ne sont pas niés par le pensionnaire des « maisons de repos » ni par le meurtrier d’Hélène. L’incessant tourment de son existence est, par ses excès mêmes, le révélateur de la crise de l’individualité dans nos sociétés où triomphe un libéralisme, censé apporter le bien-être collectif par l’épanouissement de chacun. Parce qu’elle est un cas limite, la folie d’Althusser nous révèle notre folie ordinaire.
Mais Althusser n’était pas un citoyen comme un autre, un universitaire uniquement confit en dévotion scientifique. Dès l’adolescence, il a choisi l’engagement : dans l’Eglise d’abord, puis dans le Parti communiste français. Les contradictions qu’il a vécues sont celles du militantisme tel qu’il s’est pratiqué à l’heure des grandes organisations-appareils[[La nature du catholicisme français, de même que le stalinisme qui imprégnait jusqu’à la moelle le PCF, posaient à ceux qui y adhéraient des difficultés particulières. Mais les problèmes généraux qu’ils rencontraient sont bien ceux que soulève toute action collective sous le capitalisme.. En particulier, le choix de participer à la lutte pour une transformation sociale globale implique le refus des nonnes et des valeurs dominantes. Cela ne va pas sans un risque de déséquilibre, qui a sa part dans l’adhésion à un parti, quel qu’il soit. Et l’intégration dans un collectif d’action est source de névroses nouvelles : les relations de pouvoir qui structurent la société ne sont pas absentes du groupe qui veut les subvertir ; il faut les prendre en considération car la clôture de la collectivité sur un code privé est la condition du maintien de son identité face à un environnement hostile.
Il en résulte une tension permanente entre le désir de sécurité qu’assure l’intégration au groupe, la tentation d’élaborer une théorie-vérité capable de rationaliser les données éclatées du vécu personnel et du militantisme, et la recherche de l’autonomie personnelle. Le trajet d’Althusser a été ce parcours semé d’obstacles. Il faut le comprendre dans sa signification première, qui est celle de tout militantisme[[Il pose évidemment le problème du meurtre. Ce passage à l’acte dépend d’abord de l’être concret qu’était Althusser. Pour les raisons déjà évoquées, le lecteur honnête n’a pas d’explication à proposer sur ce drame. Il est, par contre, concerné par l’aspect le plus général du désir de mort, présent à presque toutes les pages de l’autobiographie. Un tel désir, jusque dans ses formes les plus agressives, est présent chez chacun. Ici encore, le cas limite qu’incarne Althusser nous informe sur nous-mêmes. : un combat, permanent et incertain, entre la folie, la théorie et la politique. Lire l’autobiographie d’Althusser, relire ses contributions antérieures dans cette perspective, c’est tenter, en cette époque d’interrogations et de régressions, de réfléchir sur le statut de l’action politique, dans ses rapports avec l’individu et la théorie.

Un débat fructueux

Il faut partir de l’oeuvre d’Althusser pour essayer de déterminer en quoi et comment les aléas individuels, en tant qu’ils sont symptomatiques d’un rapport général de l’individu à l’action politique collective, ont influé sur la théorie et ses prolongations pratiques.
Cette démarche exige de considérer la production d’Althusser comme un ensemble[[Chacune des notions (ou des concepts) élaborées par Althusser mérite une discussion particulière, qu’il s’agisse de la « coupure épistémologique » ou de la « pratique théorique ». Mais aucune ne peut être comprise en dehors de la logique qui découle des positions de départ de celui qui les formule ; et cette logique s’exprime dans l’interaction des différentes notions qui constituent la démarche Althusser., soumis à une évolution qui modifie ses effets[[On peut distinguer plusieurs moments dans l’élaboration d’Althusser qui remet en cause certains de ses présupposés (cf. infra). Mais il importe de comprendre les éléments de continuité dans les ruptures car il n’est pas d’autre moyen d’apprécier les changements réellement intervenus..
Les transformations que connaissent les positions d’Althusser obéissent à une double logique : tout d’abord, la logique de recherche qui découle des présupposés ; ensuite, la logique qu’imposent les conjonctures successives au sein desquelles il s’exprime[[Althusser a accordé une grande importance au concept de conjoncture. Le terme est ici employé dans un sens sans doute différent du sien : la conjoncture renvoie à un état du rapport des forces entre les classes – et donc aux potentialités offertes à la lutte – mais aussi à une situation des organisations du mouvement ouvrier dans ses relations avec la base sociale qu’il représente ou entend représenter – et à la perception qu’ont de ces relations ceux qui, par l’écrit et par l’acte, entendent répondre aux problèmes posés par la situation.. Cette dernière est probablement la plus importante pour jauger l’évolution d’un chercheur qui, se réclamant du marxisme, a placé le concept d’unité de la théorie et de la pratique au centre de son élaboration. Par ailleurs, l’intention d’Althusser est toujours d’influer sur la politique dès la préface de Pour Marx, la donne est clairement annoncée : « J’écris ces lignes en mon nom, et en communiste, qui ne cherche dans notre passé que de quoi éclairer notre présent, puis éclairer notre avenir[[Louis Althusser, Pour Marx, Paris, Maspero, 1965, 258 p., p. 13. ».
La conjoncture des années 1960 est marquée, en France, par l’éclatement de la crise du marxisme dominant ou, plus exactement, de sa caricature stalinienne. Ce sont les événements sociaux et politiques survenus dans les dits pays socialistes qui ont rendu possible l’énonciation de la pétrification de la doctrine officielle du mouvement communiste : de la révolte de Berlin-Est à l’écrasement de l’insurrection hongroise, en passant par les demi-révélations de Khrouchtchev lors du XX- Congrès du PCS, il est apparu que l’Union Soviétique ne correspondait pas à l’image qu’elle donnait d’elle-même.
Cette révélation douloureuse s’opère au moment où, dans le monde, les guerres de libération nationale atteignent leur paroxysme (Algérie, Vietnam). En même temps, en France, le régime gaulliste, porté par 80 % de votants lors du référendum sur la constitution de 1958, ne semble plus hors d’atteinte de la contestation. L’idée de révolution revient à l’ordre du jour et le morcellement commencé de la forteresse stalinienne donne libre cours à la recherche indépendante. Celle-ci aura une dimension politique, non dépourvue de gauchisme à l’occasion, et une ambition théorique : il faut (re)définir les méthodes d’analyse susceptibles de donner un fondement à la lutte politique.
Toujours provinciale, la France participe à sa manière à cet effort de renouveau. Alors qu’en Italie, où existe une tradition marxiste absente dans l’hexagone[[Ce que constate Althusser lorsqu’il évoque : « … l’absence, tenace, profonde d’une réelle culture théorique dans l’histoire du mouvement ouvrier français » (Pour Marx, op. cit., p. 13)., le débat porte sur les problèmes concrets du mode de production capitaliste et de l’évolution de la masse ouvrière, il prend, de l’autre côté des Alpes, un aspect principalement philosophique[[Font exception des chercheurs indépendants, comme Naville, Serge Mallet, d’autres encore qui mènent des recherches concrètes. Mais leur écho est relativement limité, faute sans doute de reconnaissance mondaine..
Dans la discussion ainsi limitée aux questions de méthode, les propositions partent dans tous les sens, de l’existentialisme rénové du Sartre de la Critique de la raison dialectique[[Au demeurant foisonnant d’aperçus stimulants. à l’humanisme fatigué de Garaudy. Louis Althusser, qui parle lui aussi de méthode, apporte, dans ce tohu-bohu, une contribution qui a le mérite de la rigueur : il s’agit pour lui de faire de l’oeuvre de Marx un objet d’étude qui permette d’étayer les concepts fondamentaux nécessaires à la compréhension du processus historique. Sa tentative fait écho, sans toujours le dire, à celles de Coletti et de Della Volpe en Italie. Elle ne leur est pas inférieure : comme elles, elle pose des questions qui méritent d’être débattues, elles délimitent le champ d’un possible débat sur le marxisme.
L’influence que, rapidement, Althusser conquiert en France mais aussi en Amérique Latine, en Grande-Bretagne et ailleurs encore, n’est pas due seulement au moment où il écrit et au lieu d’où il parle (« le mouvement communiste international » encore prédominant, sinon hégémonique à l’époque).
La qualité de sa démarche y est pour beaucoup, pour l’essentiel peut-être. Cette qualité peut être appréciée par ceux-là mêmes qui s’écartent, totalement ou partiellement, des conclusions d’Althusser. Elle permet de penser que la publication de ses travaux — et de ceux de ses proches collaborateurs – a marqué un tournant dans les rapports de l’intelligentsia française avec le marxisme.
Pour le démontrer, il faudrait revenir aux textes mêmes de Pour Marx, de Lire le Capital[[Lire le Capital (Paris, Maspero, 1965, 2 volumes). La première édition de cet ouvrage réunit des contributions d’Althusser, Jacques Rancière, Pierre Macherey, Etienne Balibar, Roger Establet. et d’autres publications qui ont suivi. Ce travail n’a pas lieu d’être ici. Mais il est possible de montrer rapidement quelles nouveautés Althusser a apportées dans le traitement du legs marxien et accessoirement marxiste, tout d’abord, la volonté de traiter l’œuvre de Marx comme un objet de recherche rigoureuse, scientifique si l’on veut. C’est dans ce sens qu’il faut interpréter la lecture symptomale, proposée dans Lire le Capital[[Voir, à ce propos, les articles de Jean-Marie Vincent, dans le présent recueil.. L’érudition – qui n’est pas la préoccupation première d’Althusser – est moins en cause que la nécessité de prendre une oeuvre dans ses affirmations mais aussi dans ses non-dits et ses manques. La jonction se fait ainsi avec les exigences de la recherche contemporaine, dans des disciplines que le marxisme canonique a glorieusement méprisées (épistémologie, ethnologie, psychanalyse, etc.).
Un des résultats principaux de cette position de départ est de sortir du magma de la pseudo-dialectique, si génialement mise en forme par Staline dans l’inoubliable « Matérialisme dialectique et matérialisme historique ». Althusser tente de poser autrement la question de la dette de Marx envers Hegel. Il attaque férocement l’essentialisme humaniste de la production marxienne des années 1843-1844 (les « années feuerbachiennes »). Il contribue ainsi à tuer le discours informe qui faisait de l’appel à la « contradiction » le recours suprême face aux impasses du raisonnement.
Il n’est pas jusqu’à la célèbre « coupure épistémologique », si utilisée, si discutable, qui n’ait une fonction positive. Quels que soient ses a priori, cette notion[[Et non ce concept : Althusser lui-même a contribué à relativiser la « coupure », en soulignant qu’elle ne se résumait pas à un moment mais était toujours à l’oeuvre dans le travail de Marx. Etienne Balibar a étudié le problème. entraîne le lecteur au doute sur les visions traditionnelles de la trajectoire marxienne qui, désormais, ne peut plus apparaître comme une continuité absolue dans un développement harmonieux, ni comme une suite de discontinuités. Marx peut être replacé dans le courant général de la pensée critique, ce qui permet d’apprécier la spécificité de son apport[[Gregory Elliott, dans un article (in Histoire interminable, M, n° 43, janvier 1991) qui est la traduction partielle de la conclusion du livre Althusser, The Detour of theory, London, New York, Verso 1987) écrit : « Provocation ou stimulant, la périodisation d’Althusser a incontestablement incité au débat et à la recherche sur le matérialisme historique – sa genèse et son développement – à un degré virtuellement usurpassé ». On peut ajouter qu’Althusser n’est pas le premier à avoir soulevé ces problèmes : pour ne citer que deux exemples, Auguste Cornu et Roman Rosdolsky ont fait oeuvre créatrice dans la recherche sur Marx. Althusser a eu le mérite d’intégrer des hypothèses sur la formation de la pensée marxienne à une problématique théorique générale. Et il a eu l’avantage de le faire à un moment où se formait un public pour ce genre d’élaboration..
Plus importante encore et plus neuve aussi est la relation que noue Althusser avec la théorie de l’histoire. Bien qu’il soit demeuré longtemps attaché au schéma des rapports entre « infrastructure » et « superstructure » tracé par le Marx de la Préface à la contribution à la critique de l’économie politique (1859), il a tout fait pour ébranler le déterminisme monocausal et mécanique qui était devenu obscurément hégémonique dans le marxisme. Tous ses efforts ont tendu à fonder l’autonomie de politique, son action en retour sur l’économique (les rapports de production ne sont déterminants qu’en « dernière instance »). A partir de là, il est parvenu à une définition de l’idéologie très éloignée de toute idée de «fausse conscience », reflet immédiat de la structuration de la société en classes. Pour lui, l’idéologie est un ensemble de représentations qui a la même permanence que l’inconscient freudien, auquel il fait référence. Ainsi conçue, l’idéologie relève de l’imaginaire et n’a pas d’histoire, seulement des histoires particulières.
Pour traduire ce qui est en fait une rupture avec le marxisme des successeurs de Marx (mais aussi avec un des Marx présent dans les oeuvres de la maturité), Althusser est amené à élaborer des notions inédites. Je n’en retiendrai qu’une, celle de « surdétermination » qui a fait couler un maximum d’encre. Empruntée au vocabulaire de la psychanalyse, elle a pour but d’introduire l’idée que toute réalité sociale (j’ajouterai tout événement historique) est le produit d’une pluralité de déterminations. La brèche ouverte dans le déterminisme économique devient béante. On peut regretter qu’Althusser ait tardé à faire la théorie de l’écart qu’il marquait avec bien des aspects de la pensée marxienne. On peut se demander si le terme de surdétermination convenait bien à l’élaboration des concepts nécessaires à une lecture autre de l’histoire. Mais, comme Althusser lui-même, le rappelle dans son autobiographie, il faut souvent utiliser les mots anciens pour exprimer les réalités nouvelles, impensées ?
Althusser a bouleversé nombre d’idées reçues. Il a ouvert un débat dans lequel il fallait, il faut encore entrer. Comment l’ignorer, même si l’actualité fait surgir d’autres questions.

Althusser et althussérisme

Il y a l’oeuvre d’Althusser et il y a la manière dont elle a été reçue et transformée. Il y a Althusser et il y a l’althussérisme. Il s’agit là d’un phénomène intellectuel, politique, voire social qu’on ne saurait passer sous silence. Réduites à l’état de squelette, les idées althussériennes sont devenues l’idéologie grâce à laquelle un groupe aux frontières sinueuses a créé son identité et fixé son rapport avec le monde tel qu’il s’en voyait entouré.
C’est du côté des étudiants qu’il faut chercher la composante principale du groupe en question. Les années 1960 marquent l’entrée massive dans l’action – et pour beaucoup dans l’action politique – de ceux qui fréquentent les universités. L’action de l’UNEF, la participation aux divers Comités Vietnam marquent des étapes de cette évolution. Mai 68 transforme la situation : cette mise en cause collective des rapports de domination – au scinde l’Etat en particulier. Toutefois, en raison principalement de l’aberrante politique du PCF aussi bien que de la difficulté de faire marcher au même rythme révolte étudiante et grève des salariés, les leçons du mouvement ne sont pas vraiment tirées. Une conscience ambiguë prend forme dans les milieux étudiants (et intellectuels) : d’un côté, la certitude inavouée de constituer une nouvelle avant-garde, de l’autre, le sentiment d’un isolement par rapport à la classe ouvrière, conçue comme l’agent divin de la révolution. De là surgit une faiblesse qui empêchera la prolongation durable et la compréhension profonde de ce qui s’est passé en mai. Pou à peu, la majorité du groupe social retrouvera les voies de l’intégration routinière, où lui seront utiles les savoir-agir appris dans la lutte. Une minorité significative se vouera à la constitution de groupes politiques, destinés à créer la jonction entre intellectuels et prolétaires.
Pour mener à bien une tâche, si difficile parce que fort mal conçue, des certitudes sont indispensables. L’activité minoritaire au sein de la constellation complexe que représente le mouvement ouvrier peut rarement se fonder sur des succès immédiatement probants. Il lui faut donc avoir la garantie de l’Histoire qui n’est accordée qu’à ceux qui ont su percer les arcanes de son arrière-boutique. La théorie majuscule, autrement dit la détention de la vérité, devient une nécessité. Du côté de ceux qu’a séduit ou tenté le maoïsme, mais aussi chez nombre d’adhérents du PCF, la pensée Althusser a rempli ce rôle indispensable[[Le rapprochement entre « maos » et « revisos » peut paraître arbitraire. Il l’est moins quand on remarque que, de part et d’autre de discours divergents dans la polémique, un certain nombre de mythes étaient communs aux deux camps : celui du Parti – créé ou à créer – comme incarnation de la classe ouvrière par exemple. Il faut d’ailleurs noter que le rapport fidéiste à la théorie révélée a fait aussi quelques ravages cher les trotskystcs..
Les hypothèses de travail se sont muées en certitudes, les concepts en robots ménagers, susceptibles de broyer toute réalité. C’est ainsi que la tentative d’élaborer une épistémologie scientifique est devenue un discours sur la science et la scientificité dont les retombées aboutissaient à justifier péremptoirement la moindre prise de position conjoncturelle. Cette prétention était justifiée par une interprétation sans nuances de la « coupure épistémologique » : en rédigeant l’Idéologie allemande, Marx était entré en science. Du même coup, ses successeurs bénéficiaient du même passeport. Et cette idée d’un commencement absolu, à partir duquel se dissipaient les ténèbres anciennes, avait la valeur d’une initiation sublime à des lendemains de victoire.
Le pire, pourtant, arriva, toujours au nom de la scientificité, aux théorisations d’Althusser sur le matérialisme historique. Pour faire face aux difficultés qui surgissent du choc entre infrastructure et superstructures, le philosophe avait pris soin de distinguer les instances, les régions autonomes du politique et de l’idéologique. Cette tentative aboutit à une cartographie schématique de la société d’où étaient absents tout dynamisme et toute interaction. Ainsi s’explique le « structuralisme » que, contre son gré, on a souvent attribué à Althusser : même relativisé à l’extrême, le découpage de la réalité sociale en zones d’influence aboutit à privilégier la synchronie aux dépens de la diachronie, pour le plus grand dommage de l’histoire telle qu’elle se fait.
Certes, la lutte des classes venait donner quelque vie à cet ensemble parfaitement figé pour correspondre à ce qu’aucuns estimaient être des concepts. Mais la lutte des classes, processus sans sujet ni fin, demeurait désincarnée. Althusser avait employé la formule pour souligner que la lutte entre les classes est première et universelle par rapport à ses formes historiques concrètes et, plus encore, par rapport à la façon dont la perçoivent ceux qui en sont les agents. Sa définition, singulièrement abstraite, n’avait guère à voir avec la métaphysique statique de tant de ses « disciples » autoproclamés, incapables de penser l’événement qui n’avait pas de place dans la vision systématique qu’ils se faisaient du monde.
Bref, une grille de lecture du social s’impose au nom de la science. La critique révolutionnaire qui, s’il faut en croire ses propres déclarations, donnait sens à la démarche de Marx se mue en une connaissance vraie. Le Capital, au fur et à mesure qu’il est déchiffré comme un livre saint, devient un manuel d’économie politique positive, au plus grand dam de la vocation qu’exprime son sous-titre[[Faut-il le rappeler ? Critique de l’économie politique..
Ce tableau relève de l’outrance ? Voire ! Il a surtout l’inconvénient de résumer rapidement quelques-unes des tendances présentes, totalement ou partiellement, ouvertement ou sur le mode de la latence, chez ceux qui vont faire d’Althusser un maître, un chef d’école – ce que lui-même ne souhaitait pas, redoutait même à en croire les passages les plus convaincants de l’autobiographie. Il suffit de relire le catéchisme que Marta Harnecker, dans le rôle de la fidèle disciple, a consacré aux Concepts fondamentaux du matérialisme historique[[La deuxième édition française a été publiée à Bruxelles (Ed. Contradictions, 1974, 258 p.). Althusser avait préfacé la deuxième édition mexicaine de ce livre (cf. Marxisme et lutte de classe in Positions. Ed. Sociales, 1976, 172 p.). D’après L’Avenir dure longtemps, il n’en pensait pas grand bien., pour mesurer la réalité et les dangers de l’althussérisme.

Limites

Louis Althusser, pas plus que ses proches[[Pour éviter de citer des noms, disons ceux qui travaillent avec lui à l’Ecole normale supérieure et dont beaucoup publieront dans la collection Théorie, dirigée par Althusser aux éditions Maspero., ne peut être confondus, avec ceux qui jouent avec les concepts qu’il a élaborés. Pourtant, sa responsabilité est engagée dans l’affaire, à plusieurs niveaux.
Notons d’abord l’extrême abstraction des analyses que propose Althusser. A coup sûr, cette singularité s’explique en fonction même des objectifs qui sont recherchés : donner un fondement épistémologique rigoureux, « scientifique », à la méthode marxiste et combler ainsi une lacune par laquelle se sont introduites tant de déformations. Mais il s’agit justement de Marx, qui plus est du Capital dont l’élaboration conceptuelle est fondée sur une étude extrêmement minutieuse de la réalité sociale et de l’histoire. Comment (re)fonder théoriquement cette méthode au XXe siècle sans mettre au centre de la recherche une analyse concrète du capitalisme.
Comment, en particulier, approcher les luttes des classes sans tenter de définir, à partir d’une connaissance des manifestations de l’action des classes, les critères de l’existence des classes dans une formation sociale déterminée ?
Althusser ne répond pas vraiment à ces interrogations. Et ce manque est suffisant pour donner libre cours à un discours qui, chez certains, se limite à un enchaînement de mots qui, de moins en moins, ont une portée conceptuelle car ils perdent leur rapport au réel. Il faut ajouter à cela qu’Althusser traite curieusement en fait avec désinvolture – l’histoire du marxisme. Certes, le marxisme est d’abord la production de Marx. Mais on ne peut ignorer les aléas et les mutations qu’il a connus en liaison avec les avancées, les piétinements et les reculs du mouvement ouvrier. Il est acceptable d’employer le terme, au demeurant approximatif, d’ « économisme » pour décrire la doctrine de la IIe Internationale, qu’a bien des égards conserve le mouvement communiste. Mais derrière ce constat surgissent mille questions : le rôle d’Engels dans la canonisation du marxisme, les limites de la rupture de Lénine avec l’orthodoxie[[L’Anti-Dühring et les extraits qui en ont été popularisés sous le nom de Socialisme utopique et socialisme scientifique ont contribué à donner du marxisme une version dogmatique contre laquelle Engels lui-même réagit, sur le mode autocritique, dans ses lettres des années 1890. Althusser emprunte à cette correspondance tardive le terme de « détermination en dernière instance » mais, jusqu’à la fin (les années 1970, ne semble guère s’interroger sur les conséquences de la transformation antérieure du « matérialisme historique » en science close (Etienne Balibar le fait en partie dans Cinq études du matérialisme historique, Paris, Maspero, 1974, 295 p.). De mime, la contradiction entre la pratique politique de Lénine et ses références théoriques (Kautsky, Plekhanov, etc.) n’est pas envisagée : elle est pourtant essentielle pour situer le médiocre Matérialisme et empiriocriticisme., etc. Elles ne sont pas posées et tout se passe comme si le marxisme était un processus en voie d’approfondissement constant, seulement perturbé par quelques déviations théoriques – dont évidemment celle de Staline.
Avec une désinvolture certaine, Althusser ignore les débats qui ont marqué la vie des marxismes. Plus encore, il dédaigne le fait que ces controverses, souvent limitées parce qu’étouffées par les officiels du mouvement ouvrier, n’étaient pas sans rapport avec la pratique. Classer, d’un seul mouvement de plume, Lukacs et Korsh dans le « gauchisme théorique » n’a que peu de sens. Ces deux auteurs ne disent pas les mêmes choses et ce qu’ils disent ne peut être compris que dans le contexte politique d’une époque où ils menaient des combats militants. Quant aux contemporains, Lefebvre, Navilley, Goldmann, l’équipe de Socialisme ou Barbarie, etc., ils n’ont pas droit de cité. Pourtant, leurs conceptions, qu’on les approuve ou les critique, font partie d’un héritage qu’il faut passer au crible si l’on veut savoir quoi faire de Marx et du marxisme.
Cette attitude d’Althusser à l’égard de ce qui, bon an mal an, avait constitué de par sa diversité un marxisme vivant contraste avec les références constantes et heureuses de son ouvre à la tradition philosophique et politique (Machiavel, Spinoza, Montesquieu…) et à l’épistémologie contemporaine (Bachelard, Canguilhem, etc.). D’un côté l’ouverture, de l’autre le refus par l’ignorance. A ce stade, il faut faire un retour à la politique : dans les années 1960, le discours d’Althusser est un discours d’orthodoxe.
On peut le vérifier de plusieurs façons. Tout d’abord, l’énonciation des positions est close sur elle-même. Ce sont immanquablement les mêmes citations et les mêmes références qui, d’un article à un autre, se répètent, comme si quelques formules, d’autant plus frappantes que répétées, exprimaient la quintessence de la « science marxiste »[[Cette remarque vaut surtout pour des textes comme Lénine et la philosophie (Paris, Maspero, 1969) ou la Réponse à John Lewis (Paris, Maspéro, 1973) mais la même tendance à la monotonie référentielle se manifeste déjà, à un degré moindre, dans Pour Marx et Lire le Capital.. De même, les concepts nouveaux qui sont présentés doivent obéir à une formulation unique dont le retour littéral risque de faire obstacle à leur vérification. Paradoxe : la recherche d’Althusser, dont l’ouverture est évidente, s’exprime sous une forme qui évoque le dogmatisme.
Mais là n’est pas l’essentiel. L’élaboration d’Althusser et de ses proches s’effectue dans le cadre des catégories préétablies dont il aurait fallu au préalable vérifier le bien-fondé[[C’est ici que l’étude des débats entre marxistes avait son utilité : ils avaient largement porté sur les concepts (ou pseudo-concepts) du marxisme tel qu’il prend forme à la fin du XIXe siècle. Le retour critique sur les catégories dominantes de cc marxisme-là permettait aussi d’apprécier dans quelle mesure elles tiraient leur origine de Marx lui-même.. L’idée selon laquelle le matérialisme historique a, tel qu’il nous a été légué, un caractère scientifique, la distinction entre matérialisme dialectique et matérialisme historique, la viabilité de la théorie du reflet telle que la développe Lénine, toutes ces notions – et bien d’autres encore doivent être prises comme des hypothèses, dans la formulation qui nous a été transmise. Elles ne sont pas nécessairement présentes chez Marx. Et, s’il est légitime d’élaborer des concepts (lui ne sont qu’à l’état latent chez Marx, il convient de vérifier que cette élaboration ne contredit pas l’essentiel, à savoir la dimension révolutionnaire critique de la production marxienne.
En fait, Louis Althusser respecte un code, celui des partis communistes façonnés par le stalinisme. Il tic s’agit pas ici du code politique qu’expriment un certain nombre de mots-clé masses, parti de la classe ouvrière, unité, etc., mais d’un code idéologique qui détermine le précédent. Les appareils dominants, le mouvement communiste n’ont pu maintenir leur unité et ne peuvent espérer la reconquérir à l’époque d’éclatement où publie Althusser, qu’en s’octroyant un rapport privilégié avec la réalité. La connaissance du mouvement des sociétés et de la nature, acquise grâce à une science répertoriée en quelques articles, garantit une intimité avec l’histoire. Elle permet ainsi de relativiser les échecs subis qui sont réduits à de simples moments d’une évolution dont la fin est assurée. La science ainsi conçue est une maîtrise symbolique du temps. Elle est un moyen de domination sans pareil. C’est pourquoi la rigidité de ses formules ne peut être mise en doute[[Cette sombre dialectique entre connaissance réifiée, code et domination est propre à toutes les organisations de type bureaucratique. Elle a connu son apogée avec le stalinisme..
Le sens des recherches menées par Althusser contredit le dogmatisme absolu de la bureaucratie stalinienne. Pourtant, l’auteur de Pour Marx ne rompt pas avec le code. Est-ce par tactique politique ? Pour une part, sans doute. Mais c’est surtout, semble-t-il, en raison de ce que l’on pourrait appeler un complexe d’appartenance. Les liens qui résultent de l’adhésion au PCF ont une dimension intellectuelle (accord avec les objectifs et l’essentiel de la pratique du parti) mais plus encore pulsionnelle : la vie et la mort ne peuvent être envisagées que dans la participation à la collectivité militante. Et l’aspect conscient du choix politique n’exprime que partiellement toutes les motivations, pour une large part inconscientes, qui, en régissant les modalités de l’appartenance, imposent le respect des normes de la communauté.

Théorie des « cocons »

Intellectuel et communiste[[J’emprunte cette formule à Pierre Naville (cf L’intellectuel communiste in La Révolution et les intellectuels, Paris, Gallimard, 1976)., Louis Althusser est pris dans une contradiction qui oppose, pourrait-on dire en paraphrasant Max Weber, le « savant » et le « politique ». Plus précisément, la logique de l’approche de la vérité, inhérente à toute recherche sérieuse, est en décalage avec la logique de l’organisation dont il est membre. Cette situation ne lui est pas particulière : jusqu’à une date assez récente, elle a été celle de tous les intellectuels confrontés au stalinisme, à sa « science prolétarienne » et à ses monstruosités diverses. Plus généralement, elle est commune à tous les individus que leur engagement a menés à une adhésion. C’est du statut des organisations politiques, en tant que moyens de lutte et lieux de rapports de pouvoir, qu’il est question ici. Et L’Avenir dure longtemps nous fournit des données qui, par delà la singularité d’un parcours individuel, ont une portée générale.
Louis Althusser nous dit que son enfance l’a amené, toute sa vie durant, à rechercher des « cocons » susceptibles de le protéger du contact avec les difficultés de l’existence. Les principaux de ces cocons ont été l’Eglise catholique, le camp de prisonniers, l’Ecole normale supérieure, le Parti. Le rapport à l’Eglise semble avoir été décisif, marqué qu’il a été par l’influence de maîtres, tels Jean Guitton, Joseph Hours, Jean Lacroix, avec lesquels il conservera des relations en dépit des désaccords ultérieurs. Althusser participa, aux côtés du révérend père Montuclard, au mouvement Jeunesse de l’Eglise, qui, au tournant des années 1950, anticipa la future « théologie de la libération ». Et Yann Moulier Boutang nous apprend[[Yann Moulier Boutang, Louis Althusser, op. cit. que ses rapports avec ce groupe durèrent au moins quatre ans après son adhésion au PCF (en 1952, il participe à un voyage à Rome).
Comme le souligne son biographe, Althusser, après avoir tenté de rénover l’Eglise de l’intérieur, mènera un long combat pour « redresser » le PCF, avec lequel il ne rompra jamais totalement les liens[[Dans L’Avenir…. il se définit comme un « communiste sans carte ».. Ce parallélisme de démarches difficiles, à première vue vouées à l’échec, pose une question fondamentale, celle de l’investissement personnel dans ces organisations, aussi antidémocratiques l’une que l’autre. Il semble qu’Althusser, comme tant d’autres, y trouve l’autorité légitimée par une Foi fondée sur la communauté. La dissidence est une forme de rapport à celui, à ceux qui sont en haut de la hiérarchie et qui, jusque dans les mesures répressives qu’ils prennent, sont amenés à reconnaître ceux qui s’opposent. Dans cc dialogue jamais vraiment ouvert réside une forme particulière de liberté : la liberté d’une auto-restriction qui trouve sa justification dans le fait que l’appartenance à la communauté est garante d’un rapport particulier au réel. La foi fait des membres du groupe des élus ; l’ouverture à ceux que la science désigne comme les agents de la transformation sociale (les prolétaires) a les mêmes effets. Toutes deux permettent à la contrainte du monde de s’exercer sous la forme d’une ouverture vers la vérité.
Dans une lettre à Jean Lacroix, écrite entre décembre 1949 et janvier 1950, Althusser écrit : « Mon expérience – bien courte – dans le parti m’a découvert l’extraordinaire richesse de ce monde et l’extraordinaire liberté qui y règne… J’ajoute qu’outre l’extraordinaire richesse de réflexion qui nous est offerte et son extraordinaire fécondité, nous pouvons en sentir la raison, en voir la raison : ici parce que, grâce au parti, aux conditions mêmes de son action, de son maintien, de sa survie (le parti est forcé de ne ruser ni avec les hommes, ni avec les problèmes, ni avec la réalité, sinon il disparaîtrait…) nous sommes en contact avec la réalité authentique des hommes, avec la vie réelle, ses problèmes réels, sa prodigieuse imagination qui chaque instant pose des problèmes nouveaux, invente des situations nouvelles qui ont un sens et portent en elles… les éléments de leur solution… Le parti est condamné à la vérité (parce qu’il a contre lui toutes les forces exploiteuses et l’asservissement de la classe ouvrière, il ne peut survivre qu’en se tournant vers la réalité… les communistes (sont) condamnés à la vérité ou à la mort[[Cité par Yann Moulier Boutang, op. cit., p. 418-419…. »
Les commentaires sont inutiles[[On se bornera à un rapprochement paradoxal. En février 1956, JeanPaul Sartre écrit dans Les Temps Modernes : « Porté par l’histoire, le PC manifeste une extraordinaire intelligence objective ; il est rare qu’il se trompe, il fait ce qu’il faut » (Le Réformiste et les fétiches, reproduit in Situations, VII, Paris, Gallimard, 1965). Les divergences théoriques n’empêchent pas deux intellectuels de doter le PC d’un rapport spécial à la réalité « objective » pour esquiver les problèmes que pose, du point de vue de l’éthique, de la théorie et de la politique, le stalinisme.. On remarquera seulement que cette apologie est fondée sur une référence à Jdanov et à ses propos sur la philosophie en tant que science, sur le caractère absolument opératoire de l’opposition entre matérialisme et idéalisme, etc. Le code d’entrée à la communauté militante hiérarchisée est accepté et intégré. Il demeurera présent jusqu’au début des années 1970 (« J’ai trouvé en Jdanov, en des formules beaucoup plus fortes et solides, l’essentiel de mes conclusions et bien plus. Quelle extraordinaire présence à nos problèmes, même les plus ” techniques “, même les plus philosophiques ” ! )[[Lettre à Jean Lacroix, citée par Yann Moulier Boutang, op. cit., p. 419.. »
Plus tard, le langage d’Althusser perdra sa dimension quasi-métaphysique. Mais demeurera enracinée la croyance en l’exceptionnalité du PCF. Dans L’Avenir dure longtemps, écrit, rappelons-le, en 1985, après qu’il aient affirmé que les masses priment sur les organisations, Althusser justifie son attachement à un travail d’opposition interne au Parti « … le séjour au parti était alors exceptionnel, pourvu qu’on n’y occupât aucune fonction de cadre permanent complètement coupé du monde extérieur, pour procurer aux militants une expérience et mieux une formation politique incomparable »[[L’Avenir, op. cit., p. 229.. Et encore : « … on pouvait acquérir aussi une connaissance concrète de la complexité de la classe ouvrière organisée dans le Parti et la CGT »[[Ibid., p. 230.. Et la démonstration se termine par le constat de l’impuissance des individus isolés auxquels manque le « contact organique… avec la population active organisée ou hors de toute organisation de lutte… »[[Ibid., p. 231..
Ces phrases rendent bien compte de ce qu’était le PCF jusqu’à la fin des années 1960 : une organisation regroupant un échantillon significatif des couches populaires et exerçant une hégémonie pesante sur le mouvement ouvrier. Mais elles mystifient complètement ce que l’on apprenait et ce que l’on pouvait faire dans le parti. Etudiants et intellectuels, en particulier, étaient délibérément isolés des travailleurs de base qu’au mieux ils croisaient dans des conférences de section où les débats étaient feutrés par un commun respect de la parole du centre. La reconnaissance de la complexité de la classe ouvrière était faible, sinon nulle, car elle se résumait à une intériorisation du discours de la direction sur le prolétariat tel qu’il devait être. Quant à l’apprentissage de la politique que l’on pouvait effectuer dans le parti de Maurice Thorez, il se résumait le plus souvent à une inculcation de la tactique : pour faire entendre un quart d’idée, il fallait d’abord formuler son adhésion à la « ligne générale »[[On pouvait encore intervenir dans les lisières de l’orthodoxie, là où la direction ne jugeait pas bon d’imposer son diktat. Althusser, qui avait décidé de se battre dans le domaine de la philosophie, occupait une position ambiguë : d’un côté, il s’attaquait à des problèmes fondamentaux, de l’autre, il évitait de s’opposer publiquement aux officiels, auxquels il ne contestait pas le monopole de l’élaboration politique..
Il y avait beaucoup à apprendre dans l’organisation de masse qu’était alors le PCF, à condition d’avoir une pleine conscience de sa structure bureaucratique (qui ne se limitait pas au corps des permanents). Sinon, la politique que l’on y apprenait avait peu à voir avec la politique révolutionnaire, dont le fondement est un rapport critique avec la société et toutes ses institutions. La volonté que manifestait Althusser de mener un combat interne au PCF pouvait se justifier mais certainement pas par les arguments qu’il avance dans l’autobiographie et qui tendent à conférer au Parti une nature particulière.
Le Parti était un cocon auquel il fallait s’adapter pour ne pas en rompre le tissu protecteur. En tant que tel, il répondait à un besoin d’Althusser et de tous ceux qui, par-delà les différences existentielles, choisissent l’identification à l’organisation. Le seul malheur est que ce besoin, lorsqu’il n’est pas clairement élucidé, se traduit par des formations de compromis, qui ne sont pas sans conséquences sur les modalités de la réflexion théorique.

Normale et supérieure

Il ne fait guère de doute que ce rapport complexe au Parti est le résultat d’un mal-être qui constitue la trame même de l’autobiographie. Il est certain que les aléas du militantisme ont fragilisé encore plus Althusser. Cette simple remarque aide à mieux comprendre le rôle qu’a pu jouer pour lui cet autre cocon qu’a été l’Ecole normale supérieure – Ulm.
Louis Althusser est inséparable d’Ulm. Il a passé là plus de trente ans de sa vie. Sa réflexion s’y est épanouie au contact de collègues et surtout d’étudiants dont nombre sont devenus des proches, des collaborateurs. La renommée mondiale de l’Ecole, greffée sur l’engagement politique de celui qui en était une des chevilles ouvrières, n’a pas peu contribué à la diffusion des positions althussériennes. La logique même du fonctionnement des études impliquait, par ailleurs, une familiarité constamment renouvelée avec les philosophes du passé aussi bien qu’avec les chercheurs les plus contemporains. En ce lieu étaient réunies les conditions d’une élaboration dont la possible sérénité contrastait avec les batailles difficiles qu’il fallait livrer dans le domaine politique.
Bref, un bilan des plus positifs, qu’il importe cependant d’examiner de plus près. L’Ecole normale supérieure, au cours des années Althusser, est d’abord une communauté masculine dont le ciment est assuré par cette sorte particulière de suspension du temps social que représentaient alors les études supérieures : sortis de l’enfance, les jeunes hommes demeuraient quelques années au seuil de la vie active, chargés seulement d’acquérir un savoir qui, pour beaucoup, d’entre eux, se traduirait par un pouvoir dans la hiérarchie sociétale. Sur cc fonds commun se développaient des courants idéologiques, écho de ceux qui traversaient le monde extérieur. Le climat général poussait à ce que se constituent, à partir de là, des phratries.
La dimension homosexuelle des relations entre les « petits camarades »[[C’est ainsi que s’entredésignaient les « ulrnards » à l’époque de Sartre, Nizan, Aron. est évidente. Mais, plutôt que de la considérer en soi, il peut être bon de la rattacher au système de formation des élèves dans nos sociétés partiellement évoluées. En dépit de toutes les évolutions qu’a connues le XXe siècle, l’exercice des responsabilités est demeuré un apanage masculin. Ce n’est donc pas un hasard – et ce n’est donc pas sans conséquences diverses – que, jusqu’à une date récente, les institutions où étaient formés les cadres futurs de la nation aient été majoritairement des lieux d’enfermement d’hommes. Ceux-ci y apprenaient, dans un isolement, socialement relatif mais culturellement presque absolu, une des règles d’or du fonctionnement de l’Etat : seule une minorité est apte à diriger ; elle ne peut être qu’essentiellement masculine.
On ne saurait oublier, en effet, sous l’impression causée par la croissance tentaculaire de l’énarchie, que, pendant plus d’un siècle, la rue d’Ulm a été un instrument de promotion aux plus hautes fonctions politiques. Le débouché principal était d’abord l’enseignement. Mais, à une époque où les professeurs jouaient un rôle essentiel dans la République, la proximité avec le pouvoir était évidente. Et nombre de normaliens ont exercé les plus hautes responsabilités, Jaurès et Herriot n’étant que les exemples les plus fréquemment cités. L’étude de la pépinière qu’a été la rue d’Ulm permet de dire que ce lieu a été pour le moins une voie d’initiation au pouvoir symbolique, qui demeure une des formes premières de la domination dans nos sociétés.
L’Ecole normale supérieure a formé des hommes compétents, dont le savoir-faire intellectuel pouvait être sans égal. Mais ni cette compétence ni cc savoir n’étaient neutres : ils étaient l’archétype de l’instrumentalisation du savoir par le pouvoir. Même chez ceux qui refusèrent les carrières dorées subsistait l’attitude élitiste de détenteur de la connaissance vraie. Eux seuls savaient ce qu’il fallait lire pour pouvoir dire ce qu’il fallait dire. Propriétaires et diffuseurs patentés du savoir, ils entretenaient avec le reste du monde un rapport paternaliste, qui répétait au niveau culturel les relations hiérarchiques prédominantes[[Il ne s’agit pas là d’un portrait du normalien niais de la description de tendances plus ou moins présentes chez les membres de ce collectif..
Le processus de crise qui culminera en 1968 ne pouvait qu’atteindre la rue d’Ulm. L’influence du parti communiste, déjà sensible au cours de la décennie précédente, se renforce d’autant plus qu’elle trouve une expression théorique avec Althusser. En même temps, ce qui deviendra l’extrême gauche maoïste conquiert droit de cité à l’Ecole – également en référence à Althusser. Jusqu’à un certain point, cette évolution marque une rupture : beaucoup de normaliens, conscients des problèmes qui perturbent le fonctionnement de la société, n’envisagent plus l’avenir sous la forme d’une entrée dans la carrière, plus ou moins temporairement ; ils ne le voient que dans une perspective révolutionnaire.
Cette situation nouvelle ne modifie pas totalement les rapports des normaliens au savoir et au pouvoir. Ce qu’ils trouvent chez Mao Tsé-Toung, leurs aînés l’ont trouvé chez Comte une explication du monde dont ils maîtrisent les arcanes, qu’ils répandent, qu’ils détaillent, qu’ils approfondissent. Il n’est pas sûr qu’ils reconsidèrent pour autant leur conception de la science comme un objet dont la détention garantit l’accès à la domination. Le témoignage d’Yves Duroux, qui a vécu cette période dans la proximité d’Althusser, est intéressant. « On construisait un contre-discours général à programmatique et principal sur tous les savoirs enseignés à l’université… C’est une des origines intellectuelles de Mai 68… Nous étions jeunes et éprouvions une véritable ivresse théorique sans que la théorie construite soit elle-même sérieuse »[[Yves Duroux, entretien avec François Ewald, Le Magazine Littéraire, op. cit..
Il ne s’agit pas de prendre à la lettre des extraits d’un entretien, encore moins de nier la valeur des recherches dans le cadre de la rue d’Ulm (cf. Les cahiers pour l’analyse). Mais force est de constater que l’appartenance à une collectivité fermée, lorsqu’elle est vécue comme une protection contre le monde, est contraignante : les règles du groupe sont autant de limites à la pensée critique. Ce que révèlent les propos de Duroux, c’est, tout autant que le désir de subvertir le savoir dominant, la volonté de mettre en place un contre-savoir, qui joue le même rôle.
Aux alentours de 1968, Althusser est pris entre son désir politique de mener un combat théorique, son respect obligé du code jdanovien encore en vigueur dans le PCF et le type de rapport au savoir qu’implique la logique particulière de la rue d’Ulm. Dans une large mesure, cette position, rendue nécessaire par des motivations personnelles, est intenable. On ne peut y échapper que sur un mode fantasmatique. Althusser nous fournit ainsi une étonnante description des intellectuels communistes : « Ce sont de véritables savants, armés de la culture scientifique et théorique la plus authentique, instruits de la réalité écrasante et des mécanismes de toutes les formes de l’idéologie dominante, constamment en éveil contre elles, et capables d’emprunter, dans leur pratique théorique – à contre-courant de toutes les ” vérités officielles ” – les voies fécondes ouvertes par Marx et barrées par tous les préjugés régnants. Une entreprise de cette nature et de cette rigueur est impensable sans une confiance invincible et lucide dans la classe ouvrière, et sans une participation directe à son combat[[Louis Althusser, Pour Marx, op. cit., p. 14, note 1.. »
C’est une nouvelle chevalerie qui nous est décrite, tout entière fondée sur l’amour-service de cet être de pureté qu’est la classe ouvrière, appelée à un rôle essentiel bien que d’arrièreplan. Cette projection ne peut, à terme, que se heurter à la réalité d’un prolétariat qui ne correspond pas à son parti et d’une science qui ne peut obéir aux exigences de classement du savoir officiel.

Mutation

Au cours des années soixante et des premiers temps de la décennie suivante, la recherche d’Althusser semble entravée par le jeu des appartenances – dont au demeurant il a un besoin vital. A partir de 1976 environ, sa pensée connaît une mutation : Althusser dit le contraire de ce qu’il a affirmé jusque-là ; le socle conceptuel de son élaboration est ébranlé par celui-là même qui l’a mis en place. Il suffit, faute de connaître encore les écrits inédits de lire deux textes de la période pour se convaincre de cette auto-dénégation[[Louis Althusser, Enfin la crise du marxisme in Il Manifesto, Pouvoir et Opposition dans les sociétés post-révolutionnaires (Paris, Seuil, 1978, compte rendu d’un colloque tenu à Venise en novembre 1977). Le Marxisme aujourd’hui (M, n° 41, janvier 1991, paru en italien dans l’Enciclopedia Garganti en 1978)..
Le caractère scientifique du marxisme n’est plus posé comme point de départ de la réflexion. Au contraire, la pensée de Marx reste, jusque dans Le Capital, marquée d’idéalisme et d’évolutionnisme. Certains « malheureux textes » d’Engels[[Le Marxisme aujourd’hui, op. cit., p 10., repris dans des formules de Lénine considérant le marxisme comme « vrai », ont surdéterminé un étouffement dogmatique qui a connu son accomplissement avec Staline. « C’est dans les années trente que le marxisme, qui auparavant était encore vivant dans ses contradictions mêmes, a été bloqué et fixé dans des formules ” théoriques “, dans une ligne et des pratiques politiques imposées aux organisations ouvrières par la direction historique du stalinisme[[Enfin la crise du marxisme, op. cit., p. 246 (C’est une des premières fois qu’Althusser reprend à son compte le terme « stalinisme » qu’il jugeait auparavant inacceptable).. »
Ces écrits marquent en définitive la prise de conscience de la mort d’un mouvement communiste qui constituait jusque-là, par delà les divergences affirmées ou latentes, la référence de l’élaboration althussérienne. Le Parti incarnation (du prolétariat et donc de la vérité) joue un rôle nocif. Les « déformations » de la théorie et de la politique ont une origine sociale (esquissée plus que démontrée) : Lénine, reproduisant Kautsky, a assigné aux « intellectuels bourgeois » la mission d’introduire, de l’extérieur, la « science » dans les rangs du prolétariat : « Derrière cette vue… se profile… toute une conception des rapports du parti au mouvement des masses et des dirigeants du parti aux simples militants qui reproduit la forme bourgeoise du savoir et du pouvoir dans leur séparation[[Le marxisme aujourd’hui, op. cit., p. 7 (notons que, dans ses écrits antérieurs, Althusser s’est référé de façon positive à cette vision de Lénine.. »
Et, s’il n’est pas question d’établir, comme le font « les nouveaux philosophes » du moment où écrit Althusser, une filiation directe entre Marx et le goulag, il n’en est pas moins certain que la tragédie du stalinisme interpelle la théorie marxiste, dans ses approximations et dans ses manques : « Il suffit à un marxiste de prendre au sérieux la théorie du primat de la pratique sur la théorie pour reconnaître que la théorie marxiste est bel et bien engagée dans la pratique politique qu’elle inspire ou qui se réclame d’elle[[Enfin, la crise du Marxisme, op. cit., p. 244-295. » A partir de là, le marxisme perd tout caractère de connaissance positive, codifiable dans les catégories de la science traditionnelle, pour assumer une dimension fondamentalement critique : « La théorie marxiste peut et doit aujourd’hui reprendre à son compte, pour ne plus l’abandonner, le vieux mot de Marx nous devons régler son compte à notre conscience philosophique antérieure. Et d’abord à celle de Marx[[Le marxisme aujourd’hui, op. cit., p. 11.. »
Il faudrait multiplier les citations. Toutes aboutiraient au même constat : la dernière période d’Althusser est celle d’un retournement théorique qui voit le militant l’emporter sur le philosophe, auquel il donne un nouveau souffle. Les canons jdanoviens s’éclipsent au profit de conceptions qui s’intègrent dans une autre conception que celle de la Troisième Internationale : les conceptions de Marx qui, dans la Première Internationale, a montré qu’il accordait plus d’importance au mouvement réel des travailleurs qu’à la construction du Parti absolu, les conceptions de Rosa Luxemburg, du Lénine concerné par les soviets de tous ceux qui, avec plus ou moins de bonheur théorique et de succès pratique, ont cerné le danger bureaucratique. La théorie qui peut être élaborée à partir de ces conceptions pratiques a peu à voir avec le « marxisme » orthodoxe, même dans ses versions les plus subtiles.
Comment Althusser en est-il venu là ? En posant cette question, nous retrouvons la folie dans ses rapports avec la théorie et la politique. En effet, à partir de la fin des années 1970, s’ouvre la noire période d’Althusser. Si l’on se réfère à l’autobiographie, les dépressions gagnent en gravité, les rapports avec Hélène se tendent jusqu’à la violence du meurtre ; ensuite, viennent les dures années de survie[[Dans l’article publié dans le présent recueil, Toni Negri souligne justement que cette période est celle où Althusser s’identifie à Machiavel « politique, philosophe, homme solitaire ». Voir aussi Solitude de Machiavel de Louis Althusser (Futur antérieur, n° 1, printemps 1990).. Certains ont été tentés d’expliquer la mutation de la réflexion par l’extension de la maladie. Explication d’autant plus commode qu’elle n’explique rien, tout en permettant les variations pseudo-analytiques les plus séduisantes.
En effet, qui peut dire si la détérioration de l’état d’Althusser a provoqué l’inflexion de sa pensée ou si les ruptures, symboliques et réelles, qu’a occasionnées le mouvement de la théorie ont perturbé l’équilibre de l’homme ? Si l’on veut bien partir de ce qui est accessible à la réflexion sérieuse[[Compte tenu de ce que nous savons d’Althusser et de son rapport à la politique, les éléments indiscutables qui sont mis à notre disposition sont, bien plus que les données personnelles fournies par l’autobiographie, le recensement des écrits et des actions du philosophe., on est amené à formuler quelques hypothèses qui peuvent permettre de sortir du cercle infernal dans lequel le psychologisme bon marché enferme la solution du problème.
Ces hypothèses sont les suivantes : la mutation d’Althusser a été déterminée par la prise de conscience de phénomènes politiques nouveaux, qui mettaient à mal nombre de présupposés de l’élaboration antérieure. Les conceptions qu’Althusser s’était fait de l’idéologie et de son « autonomie relative » ont facilité la lecture nouvelle du mouvement social, car elles étaient, dès le départ, en contradiction avec le rigide classicisme du matérialisme historique qu’il défendait, tout en l’assouplissant à l’extrême.
Enfin, le bouleversement qui en a résulté s’est traduit nécessairement[[Nécessairement parce que le rapport entre théorie et pratique, entre idéologie et politique, formulé théoriquement par Althusser, exprimait aussi son insertion personnelle dans la société, à un degré que sa « folie » rendait extrême. par une remise en cause des appartenances qui fondaient son existence. La rupture avec le PCF n’est pas formalisée tout de suite. Elle n’en est pas moins essentielle car la fin de la confiance qui la fondait déclenche un processus d’isolement qui doit s’accompagner d’un travail de deuil car la mort est présente dans ce type de fracture avec un passé, d’autant plus présent qu’il avait été vécu au rythme de l’aliénation.

Le poids du réel

La cassure avec la direction du Parti communiste français constitue un moment essentiel de l’évolution d’Althusser. Pour la première fois, la bataille qu’il mène prend un caractère directement politique. Lors du XXII Congrès du parti, il mène, non sans quelques circonlocutions, une bataille de fond : il essaie de montrer les conséquences de l’abandon sans discussion du concept de « dictature du prolétariat »[[XXIIe Congrès (Paris, Maspero, 1977). Il s’agit du texte d’une conférence prononcée le 16 décembre 1976, devant le cercle de philosophie de l’Union des étudiants communistes (Sorbonne)..
En 1978, le combat est mené de front : à partir d’une critique impitoyable du manque de démocratie dans le Parti, c’est l’ensemble de l’orientation qui est en cause[[Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste (Paris, Maspero, 1978). L’essentiel de cette brochure avait été publié dans quatre articles du Monde, en avril 1978.. Georges Marchais ne s’y est pas trompé qui, avec la finesse culturelle qui est sienne, chercha à déconsidérer Althusser, en parlant à son propos des « professeurs assis derrière leur bureau ». Au moment de la rupture de l’union de la gauche, quand le déclin du PCF devenait perceptible à tous, il fallait moins que jamais tolérer une opposition solidement argumentée.
Toutefois cette rupture, dont on ne saurait sous-estimer la signification, est un aboutissement plutôt qu’un point de départ. Elle sera exprimée, dans toute son ampleur théorique, par les articles déjà cités (dans Le Marxisme aujourd’hui tout particulièrement). Elle traduit la primauté accordée par Althusser aux mouvements des masses sur les partis. Ne sont pas en cause seulement les erreurs commises par le PCF ou toute autre organisation : c’est la forme-parti, telle qu’elle s’est constituée de la fin du XIXe siècle à nos jours, qui doit être repensée. Car tout parti est organisé sur le modèle hiérarchique de l’Etat de classe dont il adopte, en conséquence, les critères de professionnalisation de la politique. Tout parti se développe autour d’un appareil, par définition coupé de la réalité[[« Les dirigeants marxistes.., ne sont pas avisés que toute organisation de lutte sécrète une idéologie spécifique destinée à défendre et assurer son idéologie propre ». L. AI thusser, Le marxisme aujourd’hui, op. cit. p. 10. « … la division entre l’appareil et les militants peut reproduire la division bourgeoise du pouvoir et poser de redoutables problèmes pouvant finir en tragédie », ibid, p. 9-10..
Il faut noter que cette réflexion s’est déroulée parallèlement à une première tentative d’analyse marxiste de la « formation sociale soviétique »[[Histoire terminée, histoire interminable, préface à Dominique Lecourt, Lyssenko – Histoire d’une « science prolétarienne » (Paris, Maspero, 1976, p. 16).. L’action de Staline n’est plus pensée comme une déviation théorique (comme c’était le cas dans la Réponse à John Lewis) mais comme le produit de rapports sociaux spécifiques, marqué notamment par la « domination sur les masses populaires ». Les critiques chinoises de l’URSS ont, très certainement, contribué au développement de l’élaboration althussérienne. Mais lui ne se borne pas à caractériser pour le dénoncer le « nouvel impérialisme ». Du constat de l’enlisement de la société qui se voulait émancipatrice de l’humanité tout entière, il tire des leçons générales. En fait, les conditions mêmes de l’action politique engendrent en permanence les risques d’un délaissement des masses par les appareils. C’est ainsi qu’on interprétera la phrase de conclusion de sa préface au livre de D. Lecourt : « L’histoire de Lyssenko est terminée. L’histoire des causes du Lyssenkisme continue[[Ibid., p. 16.. »
On jugera peut-être cette critique du stalinisme bien tardive et rapide. Elle a pourtant le mérite de donner une portée générale – et donc théorique – à ce que beaucoup considèrent comme un accident de l’histoire : la constitution d’une « nouvelle classe » qui, pour maintenir sa domination, impose policièrement sa « vision du monde » est une possibilité ouverte par la nature même des rapports de classes et par la force de l’idéologie dominante. Le pessimisme de la conception est évident, tout autant qu’il est réaliste. L’appel au mouvement des masses, au-delà des organisations, apparaît comme le seul contrepoids possible aux dangers de la politique bourgeoise, telle qu’elle se reproduit jusqu’au coeur du mouvement ouvrier. Il s’agit en fait d’une reformulation de la théorie des luttes de classes, qui ne contredit pas mais affine en les concrétisant les définitions antérieures.
Il y a dans cette dialectique un mouvement propre de la pensée. Mais il y a aussi une intuition et une compréhension des grands mouvements sociaux de la fin des années 1960. Le « dernier Althusser » ne s’explique pas sans 1968, non seulement le « mai » français mais, au moins autant, l’ « automne chaud » italien et ses suites. Althusser a des contacts directs avec les communistes italiens aussi bien qu’avec les courants les plus sérieux de l’extrême gauche. Cette connaissance de la révolte étudiante[[Qu’il étudie dans La Pensée (juin 1969)., de la grève française « la plus importante de l’histoire nationale » en dépit des limites de la mobilisation ouvrière et des actions dans et hors l’entreprise qui se déroulent en Italie, le convainquent de « … la puissance et des capacités historiques du mouvement des masses »[[Enfin la crise du marxisme, op. cit., p. 247. du « … gigantesque développement de la lutte de la classe ouvrière et populaire dans le monde et dans notre pays, de ses virtualités sans précédent… »[[Le marxisme aujourd’hui, op. cit., p. 11..
Par delà un lyrisme qui n’est pas de commande, on saisit chez Althusser une appréhension des caractères qui ont fait de ces années, en apparence lointaines, une première expérience de ce que peut être un mouvement révolutionnaire sous le capitalisme tardif. Les actions permises par 1968 n’ont pas été la répétition des ruptures révolutionnaires antérieures. Nées d’une crise générale des rapports de domination – de l’école à l’entreprise -, elles ne débouchaient pas sur un processus de conquête immédiate du pouvoir central. Elles montraient que la transformation de la société commence par une mise en cause des relations de pouvoir dans le quotidien et se prolonge par une désarticulation des mécanismes de centralisation étatique. Elles prouvaient la possibilité de l’auto-organisation contre l’oppression tout autant que contre l’exploitation[[Dans l’autobiographie comme dans les écrits de la fin des années 1970, Althusser se réfère aussi à l’expérience de la révolution culturelle chinoise. Cette expérience a été à l’époque l’objet d’une élaboration projective de la part de nombreux militants français, qui se refusaient à voir les manipulations des masses qui ont caractérisé ce mouvement. L’aspect libertaire de la révolution culturelle est une invention européenne. Althusser partage cette erreur d’appréciation. Mais une telle lecture – puisque lecture il y a – révèle la vision de ceux qui s’y livrent et qui cherchaient confirmation à Shanghaï ou à Pékin de ce qu’ils vivaient ou souhaitaient vivre à Paris..
Mille neuf cent soixante-huit a modifié les données du jeu politique, sur un mode qui a été vite atténué. Ce n’est pas un mince mérite pour Althusser que d’avoir su percevoir les virtualités de ce mouvement, au prix d’une rupture avec la pensée officielle de son parti, qui jusque là avait marqué sa propre pensée.

Idéologie, imaginaire, société

Réviser la vision théorique autour de laquelle on a bâti son existence exige beaucoup de courage. Ce n’est pas sous-estimer celui d’Althusser que de montrer comment une part importante de ses réflexions antérieures le préparait aux conceptions qui dominent la dernière période de sa vie. Althusser, en effet, a toujours accordé un statut particulier à l’idéologie. Pour lui, l’idéologie est une donnée irréductible aux idéologies dont on peut faire l’histoire. Elle est en quelque sorte une dimension permanente du rapport des êtres humains à leurs conditions d’existence. Pas plus que l’inconscient freudien, elle n’a d’histoire[[La comparaison est le fait d’Althusser..
« L’idéologie concerne donc le rapport vécu des hommes à leur monde. Ce rapport qui n’apparaît ” conscient ” qu’à la condition d’être ” inconscient ” semble de la même manière n’être simple qu’à condition d’être complexe, de ne pas être un rapport simple, mais un rapport de rapports, un rapport au second degré… Dans l’idéologie, le rapport réel est indéniablement investi dans le rapport imaginaire : rapport qui exprime plus une volonté (conservatrice, conformiste, réformiste ou révolutionnaire) voire une expérience ou une nostalgie qu’il ne décrit une réalité[[Louis Althusser, Pour Marx, op. cit., p. 240.. »
Cette insistance sur le rôle de l’idéologie par laquelle les êtres humains prennent conscience de leur place dans le réel est cohérente avec tout ce qu’Althusser a mis en avant pour rompre avec une conception déterministe économiste de l’histoire surdétermination, articulation des instances, effet de structure, etc. Cependant on a, à la lecture de certains de ses textes, l’impression d’une dualité, imparfaitement élucidée, entre l’imaginaire (l’idéologie) et le matériel (la production). Et, immanquablement, on est amené à se demander jusqu’à quel point cette opposition est compatible avec ce qu’Althusser a appelé la « topique » de Marx, autrement dit la coupe de la société en infrastructure et superstructure, telle qu’elle est opérée dans la Préface de 1859.
Cette image s’est imposée à tous ceux qui ont débattu de Marx et du marxisme ultérieur. C’est dire qu’elle a agi comme une sorte de « concept inconscient » qui « surdéterminait » les analyses les plus fines (dont celles d’Althusser) en délimitant un champ de réflexion où jouait forcément le déterminisme des forces productives et des rapports de production. Or, avec le recul, grâce à l’apport des recherches effectuées depuis plus d’un siècle, on est en droit de se demander si la dialectique des forces productives et des rapports de production telle que Marx l’expose en 1859 n’est pas réductrice. La métaphore d’une fondation de la société dans la production est fondamentale pour combattre les philosophies de l’histoire traditionnelles (et encore vivantes). Mais, à la considérer comme définitive parce que suffisamment efficace, on passe à côté de ce qui constitue la trame du tissu social.
Les rapports de production ont pour condition d’existence les rapports sociaux de sexe autour desquels se structure la famille. La formation de l’individualité humaine est marquée dès le départ par l’inégalité entre hommes et femmes que viennent structurer et exprimer la religion, le monde, les idéologies. Les rapports de communication, dont le langage est l’outil principal, sont eux aussi une force constitutive de la « conscience » humaine dans la mesure où celle-ci dépend d’abord de l’inconscient. Autrement dit, l’essentiel n’est pas de bâtir un édifice illusoire où, comme dans la pyramide de Chéops, se succèdent les étages au-dessus de la chambre royale mais de fonder toute analyse de la société sur une élucidation des formes concrètes sous lesquelles se nouent les interactions entre ces trois manifestations primordiales de l’existence des sociétés humaines dans leur rapport à la nature.
Si on la définit comme le fait Althusser, l’idéologie est le produit de l’enchevêtrement de ces moments différents de l’action humaine qu’elle oriente en la faisant accéder au symbolique. Pour saisir sa logique propre, par delà le concret apparent de ses manifestations courantes, il est indispensable de produire une conceptualisation spécifique de chacun des rapports distincts qui constituent le lien social – rapports sociaux de sexe, rapports de production, rapports de communication. A défaut de le faire, il faut se résoudre à de simples jeux de langage qui facilitent l’approche des phénomènes sans permettre de comprendre la dynamique de leur transformation. En dépit de la valeur heuristique qu’elle a eue lorsqu’elle a été formulée, malgré les accommodements qu’en a fait Engels, la métaphore de l’infrastructure se range dans la catégorie de ces jeux. Marx, en introduisant le matériel dans la théorie de l’histoire a ouvert une piste – qui reste à compléter pour poursuivre la « révolution copernicienne » qu’il a entreprise.
L’importance de la prise en compte des rapports sociaux de sexe est fondamentale pour analyser les rapports de domination en tant que relations spécifiques, autonomes par rapport aux rapports d’exploitation. Tout ce qui se déroule dans le monde actuel, la réalité de la bureaucratisation[[En des ternies différents, Althusser la prend en compte dans son analyse des appareils de parti. montre que le pouvoir, dans ses acceptions positives et négatives, constitue une dimension irréductible des relations sociales. Althusser (qui ne se retrouverait pas dans les développements précédents) en a tenté une approche dans son article sur les « appareils idéologiques d’Etat »[[Idéologie et appareils idéologiques d’Etat, notes pour une recherche (in Position, Ed. Sociales, 1976).. Ce travail parcellaire, daté de 1970 mais commencé plus tôt, est passionnant jusque dans ses limites. Il se déroule entièrement dans la sphère de l’idéologie dont la matérialité est démontrée par rapport à la réalité de la machine d’Etat. Sa définition du rôle de l’Etat dans la reproduction des rapports de production, dans la production et la diffusion d’une idéologie dominante est solidement fondée.
L’avancée la plus fondamentale est sans doute la délimitation d’un champ étatique où viennent s’inscrire toutes les relations par lesquelles se réalise l’assujettissement des individus et des groupes sociaux : l’Ecole, les Eglises, les Partis et les Syndicats répètent les formes hiérarchiques qui fondent le pouvoir politique central. Et à la base se trouve la famille[[« … Le terrible… je dis bien le terrible…, l’épouvantable et (le) plus effroyable des AIE (Appareils Idéologiques d’Etat) qu’est, dans une nation où bien entendu l’Etat existe, la famille » (L’Avenir dure longtemps, op. cit., p. 96).. Cette liaison entre pouvoir quotidien et pouvoir de l’Etat est essentielle. On lui reprochera cependant d’être assez mécaniquement décrite : les divers appareils idéologiques sont conçus dans un rapport de dépendance à l’Etat, ce qui ne correspond qu’à une part de leur réalité. On ne voit pas assez, dans la démonstration d’Althusser, le conditionnement réciproque des diverses formes idéologiques. Il n’est pas exact de dire, par exemple, que tous les partis sont avant tout des relais de l’idéologie dominante : un parti communiste comme le PCF est idéologiquement intégré au système politique dans la mesure où il en reproduit les structures centralisatrices ; il a été longtemps le relais d’un Etat bourgeois sans bourgeoisie – l’Union Soviétique – mais il était aussi l’expression limitée, déformée des aspirations de secteurs entiers de la classe ouvrière, situation dont il faut évaluer les contradictions pour comprendre ce qu’est ce parti – et ce qu’est le pouvoir en France.
Il en va de même de tous les autres « appareils » qu’étudie Althusser. On peut faire l’hypothèse que l’approche de l’idéologie à laquelle il se livre est limitée par son rapport, demeuré trop étroit en dépit des mutations de la dernière période, avec une « conscience philosophique » encore trop marquée par une orthodoxie marxiste plus que marxienne. Comme nous tous, Althusser n’a pas pu vraiment contribuerà la théorie des rapports entre Marx et Freud[[Malgré les remarques intéressantes contenues dans son article Freud et Lacan (in Positions, op. cit.).. Il achoppe devant une réflexion approfondiesur le pouvoir dans ses rapports avec l’inconscient. Mais, en même temps, sa sensibilité aux problèmes de l’idéologie lui a permis d’appréhender ce qui, dans le monde, rendait caduque une large part des traditions héritées de la Révolution d’Octobre, du moins telles que le Staline d’avant les massacres les avait exprimées dans Les Principes du léninisme, ce bréviaire qu’avait longtemps fait sien Althusser, comme tant d’autres.

Aujourd’hui encore

Il est d’usage de conclure un article, même lorsque son déroulement porte en lui-même sa signification. Je me bornerai donc à quelques remarques, à titre de résumé et de complément à ce qui est aussi une « histoire sans fin ».
L’Avenir dure longtemps est une oeuvre pathétique et indispensable. Pathétique parce que, tentative de donner au meurtre de la femme aimée une explication qui en annule la cruauté, elle est un échec. Pouvait-il en être autrement ? L’inaccomplissement du désir de comprendre et d’être compris, l’enlisement fréquent dans des complaisances et des ruses nous renvoient à la difficulté d’être homme, militant, théoricien dans un monde qui vide les rapports humains de tout contenu non monnayable.
Et c’est en celà que le livre est indispensable. Parce qu’il est actuel. La problématique d’Althusser, tout particulièrement celle des années conquérantes, peut sembler étrangère aux préoccupations de cette fin de siècle. Elle l’est dans une large mesure. Mais dans la trajectoire d’Althusser deux données restent parlantes : l’unité de l’existence et la rupture effectuée à la fin des années 1970.
Revenons d’abord sur la rupture. Je crois à la profondeur de la mutation qui se traduit, entre autres, dans Le Marxisme aujourd’hui. Etienne Balibar en donne une explication qui ne convainc pas[[Etienne Balibar Tais-toi encore Althusser in Ecrits pour Althusser, op. cit., p. 68-69.. « … ce qu’Althusser avait à dire (du marxisme et de sa crise, et plus généralement de la politique, de la philosophie et de l’idéologie – donc de l’imaginaire et du réel, donc du sujet) ne pouvait l’être que sous la forme d’une dénégation, d’un discours assorti après coup de son annulation. Il lui fallait, en somme, mettre en pratique ce que Heidegger et Derrida ont théoriquement décrit : l’unité contradictoire, dans les temps, des mots et de leur ” nature ” : mais nature sous laquelle les mots restent perceptibles, pour dire leur non-vérité – qui est pourtant le seul accès dont nous disposions à la vérité qu’ils peuvent communiquer… »
Il n’y a rien à redire sur l’unité contradictoire du discours d’Althusser. Mais le lecteur à l’esprit simple ne peut que se demander si l’expression de thèses contradictoires par Althusser peut s’expliquer uniquement par un jeu de mots. Sous les ratures de 1978 peuvent être déchiffrés non seulement les mots anciens mais aussi des propos nouveaux, dont il faut apprécier le sens. La critique du marxisme, l’apologie du mouvement des masses ne sont pas seulement des antithèses des écrits antérieurs ; elles ont un contenu propre. N’est-ce pas l’escamoter que de ne pas s’interroger sur les conditions de production des théories anciennes, sur leurs limites, sur l’éventuelle lucidité qu’implique le renouvellement radical de la problématique ? Pour ma part, je pense que l’Althusser de la « dernière période » a su, au prix sans doute des pires tourments, prendre en compte un aspect du réel, que jusque-là il censurait, en raison de son rapport, personnel et politique, à l’organisation mythifiée. A partir de là, une réflexion théorique nouvelle, chez lui inachevée, est devenue possible.
Reste l’unité de l’existence d’Althusser. C’est spontanément que, dans cet article, j’ai zigzagué de l’autobiographie aux écrits théoriques et aux engagements militants. L’Avenir dure longtemps nous montre une quête constante de la vérité, toujours interrompue par les mystifications de la vie personnelle et des croyances compensatrices. La folie Althusser ne se limite pas au trajet individuel qui l’a conduit au meurtre. Je répéterai ce que j’ai dit en commençant : sa folie est la nôtre, à nous tous qui, à un moment quelconque de l’existence, avons confondu l’indispensable désir de révolution avec le destin codifié d’une appartenance à des organisations où, tout autant que la lutte politique, se déroulaient des luttes pour le pouvoir symbolique.
Le malheur et l’échec d’Althusser n’incitent pas à l’abstention, au refus du combat. Ils sont, explicitement ou a contrario, un appel à réfléchir davantage aux voies et aux formes de l’émancipation.

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin