La grève dans tous ses états

Il apparaît évident, dès aujourd’hui, que le mouvement gréviste de novembre-décembre 1995, entamé sur le terrain de revendi­cations syndicales et suspendu sur le compte des reculs et des résistances de l’Etat, est pourtant beaucoup plus qu’un “mouvement social”. Il est un jalon majeur de la crise contemporaine de la politique, et, premier jalon populaire de recomposition des pratiques et de la culture suivant une longue phase de décomposition dominante, il peut devenir, un événement fondateur.
Pour en apprécier la portée, il est nécessaire de comprendre, de prendre en compte et peut-être tout simplement de connaître ce qui a été sa réalité, au-delà de ce qu’à été, à son sujet, l’agitation de l’espace public. On sait bien à quel point à travers le théâtre en trompe l’œil des médias audiovisuels, qui ont traité de la grève comme de la guerre du Golfe, ou les débats intellectuels qu’a accueillis la presse écrite, c’est la parole de la grève et de la rue qui a bousculé le champ symbolique. Parole de cheminot, parole d’électricien, des phrases qui tombent, lourdes comme la vie. On y parle de dignité, on y parle de mépris, quelques mots souvent, une image qui frappe, cette volonté tenace de vivre “normalement” qui dit toute l’anormalité d’une société qui opprime, qui méprise le travail des hommes, qui confond les personnes avec des “facteurs économiques”. Cette parole transperce les arguments les mieux rodés, les arguties les plus technocratiques. La retraite, évidemment, la sécu, désespérément, et le flot qui lui donne son sens, le flot de la vie. La grève a parlé aux non grévistes : cette colère était la leur et la perturbation qu’elle a entraîné dans la vie quotidienne fut aussi une perturbation du travail contraint, des horaires sacrés et de l’isolement routinier des transports collectifs. La grève parle justement par ce qu’elle perturbe, ce qu’elle dérange. Ce mouve­ment, dans la diversité de ses objectifs, l’unité de sa mobilisation et l’ampleur du soutien dont il a bénéficié, porte en lui la contestation de l’ordre établi et d’un pouvoir qui a perdu sa légitimité. Le silence politique, au regard de cette rumeur montante, fut assourdissant.
Cette parole s’est incarnée dans des actes, une pratique de la grève et de la mobilisation qui a cristallisé des aspirations montan­tes, les germes d’un nouveau que l’on pouvait soupçonné, et lui a donné corps. C’est cette pratique, cette expérience, cette nouvelle activité militante de masse que de premiers entretiens avec des acteurs nous permettent de profiler à grands traits[[Les premiers entretiens ont été réalisés avec : le secrétaire de la FSU dans le département du Gard, le secrétaire du syndicat des cheminots de St-Denis, un cheminot syndiqué du dépôt des Joncherolles, une employée communale gréviste, une responsable syndicale du ministère des affaires sociales, dem ouvriers de la RATP (dépôts de Pleyel et Gonesse), un ingénieur du Gaz da France, un syndicaliste des impôt, responsable d’une Union locale C.G.T. parisienne.. Il s’agit ici d’une première ébauche.

Grève massive, grève à la carte

Si la grève dans les transports publics a été le fer de lance du mouvement, symbolisé par la place des grévistes SNCF et RATP dans les manifestations, le mouvement gréviste a largement débordé mais de façon inégale, dans les grandes administrations. De sources syndicales, on peut donner aujourd’hui les indications suivantes[[Avec nos remerciements pour Patrick Vassallo, responsable de la C.G.T. impôts qui nous a fourni l’essentiel des informations. :
1.- Dans les postes et télécommunication, les situations sont contrastées. Il semble qu’il y ait eu une forte mobilisation dans les temps forts(38 % de grévistes le 29/ 11 d’après la direction à France télécom). Plusieurs centres de France télécom ont été majoritai­rement en grève pendant deux semaines. Le 8/12, SUD-PTT annonce 15% de grévistes sur la France, 30% dans le sud-ouest. A la poste, la grève a surtout touché les centres de tri (121 sur 144) dont un sur deux a été bloqué.
2. A EDF-GDF, on peut estimer à 40% le noyau dur du mouvement gréviste. Dans les temps forts, le 7 et 12 décembre, moins de 20% étaient au travail. Les assemblées générales ont été massives. Une dizaine de centrales nucléaires auraient subi des baisses de production.
3. Dans l’Education nationale, c’est le primaire qui a été le plus mobilisé dans la grève reconductible, anticipant souvent sur les mots d’ordre syndicaux, comme l’explique un responsable de la
FSU en province : ” Le mercredi ou le jeudi on a eu un débat à la FSU et on a sorti un tract “la grève en débat” pour la mettre en question à l’ordre du jour des AG. Les choses allaient très vite, à 24 heures près. Les collègues du SNUIPP ont fait des AG le Vendredi 300 collègues, ce qui est énorme pour le département. Ils ont décidé d’appeler à la grève dès le lundi 4. Par ailleurs, au centre de tri, il y a eu grève. Nous, il a fallu gérer l’implication du premer degré et les difficultés dans le second. On avait programmé une réunion le lundi 4 au soir. On envisageait d’appeler à la grève plus fortement. Sauf que le vendredi soir la grève était commencée. Au sortir d’une réunion qu’on avait à la bourse, on s’est dit si on attend lundi, on avait des bruits sur le SE FEN et on pouvait être dans la situation paradoxale où le SE FEN appelait à la grève avant nous. Samedi matin on a battu le rappel au téléphone. On a décidé d’un appel à la grève dès le lundi. C’est pas simple car c’est aussi des syndicats nationaux, et les collègues les suivent plus que les structures départementales. Mais cela nous semblait nécessaire de ne pas laisser partir les copains comme ça. On s’est vu le samedi après midi, avec notamment le SNES. On a fait un communiqué s’appuyant sur les AG et disant que la seule réponse par rapport ai plan Juppé, c’était la grève reconductible, tout en disant que c’était aux AG de décider. On l’a tiré à 6000 le dimanche, dispatché en urgence, pour qu’il soit dans toutes les écoles le lundi. Les autres AG se sont donc tenues le lundi et on appelé à être en grève le mardi. Ca a permis de mettre la quasi totalité des écoles dans le coup le 5″.
4. Dans le secteur de la santé, plus de 110 établissements étaient en grève dans la première quinzaine de décembre, 221 le 15.
5. Dans l’administration des finances (Impôts, Trésor et Douanes), la moitié de l’effectif était en grève les 24 et 28 novembre. Le 11 décembre, au Trésor, 41 départements étaient en grève reconductible. La grève a touché une quinzaine de directions des douanes. Aux impôts, 57 directions étaient en grève le 12, et un agent sur trois était dans la rue dans certains sites. Dans le sud ouest, on peut évaluer à plus de 50% les fonctionnaires des impôts en grève les 5,7, et 12 décembre.
6. La grève des personnels communaux est aujourd’hui difficile à évaluer. On a des exemples de grève précoce et dure (comme à Alès ou les grilles de la mairie ont été soudées) ou de grève minoritaires touchant d’abord les cadres (comme à St-Denis).
7. Dans les administrations centrales parisiennes ont peut noter la grève dans les services du premier ministre dès le 24 novembre (avec la création d’une section syndicale). Le 28 le mouvement s’étend à l’équipement, les Finances et les Transports. Mais des secteurs traditionnellement combatifs comme la Caisse des dépôts sont restés à la marge. Aux Affaires sociales, la grève n’a jamais été reconductible, mais toujours importante au moment des temps forts.
L’ensemble donne l’impression d’une participation à la grève “à la carte”, y compris sur un même site, allant de la grève reconductible aux arrêts de travail de 59 minutes et passant par la suspension de la grève du vendredi au lundi ou la mobilisation à l’occasion des seuls temps forts. Chacun a géré sa grève, sans préjudice quant à la participation au collectif car les AG réunissaient tout le monde.

L’Assemblée générale décide de tout

« Vers 8 heures moins le quart, on se réunissaient à quelques-uns, syndiqués et non syndiqués pour préparer l’AG de 8 heures 30. Il fallait surtout passer des coups de fils et réunir le plus possible d’informations, car les gars voulaient décider en connaissance de cause. Toutes les décisions ont été prises en AG, à la majorité, et ces décisions ont été suivies. Quand le 18 décembre, il y en a eu 15 pour voter la reprise, ils étaient au piquet de grève le lendemain. Et quand le 19 le vote a donné un résultat serré en faveur de la reprise, c’est tous ensemble qu’on a repris le lendemain, tous les bus ensemble, en cortège, avec les klaxons. Celui qui était le plus pour la poursuite du mouvement est sorti comme les autres, avec son drapeau rouge. Ces AG ont été des moments forts de débat et d’échange. Elles duraient parfois deux heures, avec une expression très diverse, et les réflexions les plus
politiques, sur Maastricht notamment, sont d’abord venues de collègues, pas des leaders syndicaux. C’est aussi par l’AG, et celles des autres qu’on avait des nouvelles des autres boites d’autres venaient chez nous et nous envoyions des gars dans d’autres AG : chez les enseignants à St-Ouen, dans d’autres dépôts RATP, chez les cheminots, à la Fac de St-Denis… Des contacts interprofessionnels extrêmement riches ont été noués de cette façon, directement d’entreprise à entreprise, et on en savait parfois plus que notre syndicat ou que l’UL. Cette grève a été gérée à la base, par les AG. Le syndicat n’était pas rejeté, mais il servait de logistique au suivi et à la réalisation de décisions collectives. C’est une grande leçon pour l’avenir. Il faut maintenant pendre pleinement en compte que les gens ne veulent plus être des exécutants chacun compte pour un et personne ne veut que quelqu’un s’exprime à sa place. » (Ouvrier RATP)
Les Assemblées générales ont été la forme générale d’organi­sation du mouvement. Là où elles ne sont pas tenues de façon souveraines, là où les syndicats ont localement reproduit des pratiques anciennes, le mouvement gréviste ne s’est pas développé avec la même ampleur. L’AG est d’abord le lieu de décision à la majorité, de la poursuite ou de la fin du mouvement, anticipant souvent sur les mots d’ordre syndicaux, au départ comme à l’arrivée. Cette décision est prise en fonction des informations apportées par les organisations syndicales ou par les délégations venant d’autres assemblées générales, d’autres corporations voisines géographiquement. Car l’AG est un lieu ouvert. A Nîmes, tout au long de la grève, toutes les assemblées ont été affichées en Bourse du travail pour permettre à chacun de programmer ses propres rencontres interprofessionnelles : les cheminots chez les enseignants, les enseignants aux PTT. Une organisation en réseaux spontanés, hors des structures syndicales mais pas contres elles, s’est mise en place. L’AG est un lieu de débat et d’élaboration. La figure du meeting, significativement absente du mouvement, ou marginalisée, s’est inversée. Tout au plus des regroupement de départ collectifs de plusieurs sites vers une manifestation, pouvaient donné lieu à de courte prises de parole de responsables. Mais c’était plus l’occasion de vérifier la présence de chacun et la réalité du Tous ensemble qu’autre chose. Le meeting c’est l’AG. La parole politique c’est la base, avec une volonté farouche de ne pas se laisser dessaisir. L’élaboration aussi. Tel ou tel responsable syndical a pu se faire renvoyer gentiment une analyse toute faite par des grévistes réclamant le document brut du plan Juppé pour procéder à une analyse autonome à fin de tract. Ce sont des heures de travail collectifs qui ont été ainsi mobilisées.

La manifestation

Les manifestations ont été innombrables, moments les plus forts de l’action collective. On sait que ce sont les rendez vous nationaux unitaires qui ont ponctués la respiration du mouvement. Mais ces manifestations locales (jusqu’à 250 répertoriées en un seul jour), n’ont pas été les seules Même en région parisienne, les autres jours, les localités, voire les villages ont été le théâtre d’innombrables défilés unitaires, souvent conséquents eu égard à la population locale, notamment en province. Des petites villes comme Ganges (Hérault), Le Vigan, Uzès dans le Gard, voire des localités plus modestes encore, ont connus des défilés. La localité de Bagnols s’octroie deux manifestations en un jour : une le midi (1500) pour les grévistes, une le soir (1500) pour les non grévistes notamment ceux du privé. A Alès, dans le bassin minier, une manifestation a eu lieu le dimanche, associant des salariés du privé et même des commerçants sous la banderole “salariés sans argent = commerçants sans clients”. Le village de la Calmette au nord de Nîmes connaît une mini manifestation à l’initiative des enseignants qui, allant distribuer des tracts devant Super U, sont aidés spontané­ment par des clients grévistes.
La manifestation est tout à la fois le mode d’expression collective privilégié et le moment de la mise en scène de l’unité : intersyndicale, interprofessionnelle, géographique. C’est de la mani­festation qu’à émergé le Tous ensemble, fil rouge de la mobilisation.

L’identité collective entre l’entreprise et le local

Deux pôles identitaires ont rassemblé les individus dans l’action en concurrence avec ceux de la branche (resté fort chez les cheminots et les grévistes des transports en général) et de l’identité fédérale ou confédérale (sauf, dans une certaine mesure chez les nouvelles centrales syndicales qui se sont affirmées dans le conflit comme SUD ou la FSU). IL s’agit de l’identité du site (de l’entreprise) et de l’identité locale, communale ou départementale.
Ces pôles identitaires se sont particulièrement affirmés dans les manifestations et dans les assemblées générales.
Les manifestants se sont organisés et identifiés majoritairement par leur entreprise ou leur lieu d’origine. Les cortèges syndicaux n’ont pas eu cours et seuls les transports ou l’enseignement ont, dans certains cas, affirmé leur différence. Cette nouvelle figure du collectif n’était pas jouée au départ.
A la manif de Nîmes du 7, une initiative au départ de FO qui avait imaginé un rassemblement devant la préfecture. C’était le jour le plus fort de l’EN. On avait un rassemblement devant l’inspection académique à 14 heures . On pensait que c’était important d’être tous ensemble, chacun à partir de son originalité. On part de chez nous pour rejoindre tout le monde. On avait proposé aux autres de passer prendre la C.G.T. à la Bourse pour rejoindre FO et aller ensemble à la préfecture. On a réglé ça le matin au téléphone. Et le 7 a été aussi fort que la manif du 5. On était 2000 à 17A, on a attendu devant la Bourse la C.G.T., on est descendu. FO attendait devant le palais de justice. Ils nous ont regardé passer. Ils ont pris le cortège. A la préfecture il y avait 5000 personnes qui attendaient. Quand la manif est partie de la préfecture, le Chu en grève nous attendait sur les boulevard. Il y avait la volonté d’être ensemble à partir de son lieu de travail et ses préoccupations.
Le 12, la manif est partie de trois endroits différents en fonction de l’origine des délégations. Les gens étaient regroupés par région. Les trois cortèges se sont retrouvés à l’angle des Arènes. Les enseignants étaient avec les mecs des PTT, tout le monde était ensemble à partir de son lieu d’habitation ou de travail. Sauf les cheminots en tête. Le Vigan avait une banderole “tous ensemble, collectif du pays viganais”. Il n’y avait pas de banderole syndicale. Même dans le cortège FSU il y avait beaucoup de banderoles localisées et non syndicales.[[responsable FSL1, Gand
La grève dans le pays Viganais, enclavé dans les Cévennes, a été géré par un collectif unitaire à l’initiative de nombreuses actions, dont une pétition locale. Cette solidarité micro-géographique a permis d’élargir l’éventail de la mobilisation : aux commerçants (par la pétition), au privé même dans la grève en ce qui concerne les petites entreprises textiles de la vallée.
« En pays viganais le mouvement est parti de la base. Au début il y avait des grèves isolées, puis à la suite d’une réunion en mairie, début décembre, où se trouvaient 300 personnes, nous avons décidé de combattre le plan Juppé tous ensemble. Une première manif a réuni plus de 100 personnes. Les salariés de la Cogetex[[usine fabriquant les collants Wells qui sortait d’une grève de 15 jours ne se sont pas mis en grève, mais ils ont débrayé à chaque fois que cela a été nécessaire pour manifester avec nous. En dehors des manifestations – certaines ont regroupé plus de 400 personnes – nous avons organisé avec les camions EDF et des Ponts et Chaussées, le blocage des routes alentours et des opérations escargot[[Daniel Thiébault, postier, Le Vigan. »
A Alès, une assemblée générale interprofessionnelle se tient tout les jours sur le perron de la Mairie (dont les communaux en grève avaient dans un premier temps soudé les grilles). A Uzès, de la même façon un rendez-vous interentreprises en grève se tient quotidiennement.
L’identité liée au site s’est renforcée par la création de nouvelles relations entre services, voire entre niveaux hiérarchiques. Au dépôt RATP Pleyel, où il existe deux sections syndicales C.G.T., ouvriers de maintenance et machinistes se réunissent d’abord en assemblées générales séparées, puis, au bout de quelque jours, en assemblée unique. Il en résultent des relations de travail nouvelles qui perdurent au delà du mouvement. Plus : une équipe de nuit qui s’était constituée sur la base du volontariat contre l’avis de la section syndicale et en froid avec l’ensemble du service, a été réintégrée dans le compagnonnage militant.
« Les rapports qu’on a eu dans notre entreprise :il n’y a pas eu d’opposition avec les cadres. C’était presque “allez-y les gars”. Ils venaient, ils abondaient dans notre sens en écoutant et en regardant. J’ai jamais connu ces relations entre les représentants de la direction et les grévistes. Je n’ai pas entendu “c’est les suppôts du patronal”. On avait 45% de grévistes dans la maîtrise. (…) Il y a un collègue que j’ai découvert pendant le mouvement, je le connaissait pas avant. C’est un roulant que je côtoie depuis bon nombre d’années sans le connaître (…) Le regard que j’ai maintenant sur cette équipe (de nuit) est complètement différent. Nous on les avait rejeté. Il y a un lien qui est en train de se reformer. Les plus hostiles à cette équipe n’étaient pas dans le mouvement, on les voyait jamais[[ouvrier RATP C.G.T.. »

Le sens de la revendication

« On avait des copains pour qui la question de la retraite, c’était loin. Et donc le recul du pouvoir sur ce point était secondaire. Personne n’a dit :”on reprend le travail parce qu’on a obtenu gain de cause sur la retraite”. La FEN l’a dit mais ses militants ont continué la grève avec nous. Mais il a fallu qu’on s’explique sur le principe : c’est la première fois qu’un recul n’est pas fatal, et les 37,5 ans redeviennent une référence sur le privé. C’est aussi que l’aspect revendicatif a souvent disparu au profit de la mobilisation sur le sens du métier, l’avenir des jeunes avec lesquels on travaille. C’était pas catégoriel mais “à quoi on sert aujourd’hui et qu’est-ce qu’on fait”. La retraite c’était “si je pars plus tard c’est un jeune en moins qui peut travailler”. Même sur le salaire, . la question économique globale apparaît. L’aspect enjeu de société qui parcourait tout le mouvement devenait l’objectif qu’on devait atteindre. C’est compliqué pour un syndicaliste. Si le bout du bout c’est la révolution, on n’en est pas sorti[[responsable de la FSU, Gard. »
« Ça a été ma grande inquiétude, comment on va en sortir. C’est angoissant quelque part quand tu vois que tu es au top, que l’objectif à atteindre, c’est le Plan Juppé à mettre par terre, que tu sais quand les enseignants se sont mis dans le mouvement que l’enflamment était à son maximum, je savais alors que c’était foutu pour le Plan Juppé. Il est clair que s’il n’y avait pas d’autres éléments qui arrivaient, on allait avoir que des bribes. Paradoxalement dans les AG on continuait à se battre contre le Plan Juppé et uniquement contre le Plan Juppé. Je me suis demandé comment on allait en sortir. La sortie n’a pas été trop malheureuse dans la mesure où on a dit on est toujours contre le Plan Juppé, mais voilà, on n’a plus les forces nécessaires. Ca été bien compris. Heureusement sinon on allait s’enliser et se prendre un revers syndical[[ouvrier RATP, C.G.T. »
Grève corporatiste ? Ceux qui défendent encore cette thèse n’ont pas voulu voir et pas voulu entendre[[Pemneau (P.), Wieviorka (M.), “De la nature du mouvement social”, Le
Monde, 20 décembre 1995.. Certes les revendications pouvaient être ancrées dans les réalités de l’entreprise (le contrat de plan SNCF, les questions de statut chez les cheminots de Marseille, voire des revendications locales plus spécifiques encore et souvent négociées localement dans les derniers jours). Mais ce qui frappe dans l’expression orale ou écrite de ces revendications, c’est un rapport original de la mobilisation particulière à la mobilisation générale. Disons que le général n’apparaît pas comme l’addition ou la synthèse de revendications particulières, mais que, à l’inverse, c’est le général qui prime et le particulier qui se présente comme une façon de décliner, dans la spécificité de chaque situation, une certain idée de la solidarité sociale. Le Tous ensemble est fort car il permet à chacun de se sentir plus encore soi, il n’est ni le résultat d’un compromis ni un cartel. Chaque revendication particulière est renvoyée à l’intérêt général. En ce sens, le mouvement a été politique non seulement parce qu’il s’adressait et s’opposait à l’Etat, mais parce qu’il était porteur, de façon subjectivement forte, de l’idée d’une autre organisation sociale possible où l’utilité sociale de chacun serait prise en compte. De ce point de vue, toute chose égale par ailleurs, il est normal qu’il ait pris au dépourvu le monde poli­tique et posé quelques problèmes à sa gestion purement syndicale.
« Il y a tout un tas de valeurs qui sont sorties, depuis les acquis des anciens, ça été une part d’héritage : “c’est la seule chose qu’on peut léguer à nos enfants”, “c’est ce que nous ont légués nos parents”. Cette héritage social, les gens de l’entreprise y sont très attachés. (…) Quand au trois ou quatrième jour, avec l’autre leader, de bus, on se disait, est­ ce qu’on attaque ou pas le champ politique, on était déjà doublé par des gens qui n’étaient ni politisés, encartés, ni syndiqués… C’était des jeunes pour la plupart, des jeunes de 24-25 ans, qui abordaient ces sujets d’une manière très vive et très pointue[[ouvrier RATP, C.G.T. »
Cette grève fut une grève pour une autre vie, une autre normalité (concept fort dans les paroles des grévistes), horizon d’une portée bien plus générale que la gestion institutionnelle de la politique en terme de programmes ou de ou de rapports de forces électoraux. Il n’y a pas un mouvement social qui réclamerait une “traduction politique”, qui d’ailleurs n’a pas eu lieu, mais un mouvement populaire réclamant une autre façon de poser l’équation politique, en-dehors du carcan nécrosant de l’Etat, tel que celui où s’est enfermé la gauche depuis quelques années, que ce soit dans le cadre de la “culture de gouvernement” (le P.S.) ou la position d’extériorité impuissante par crainte de l’engrenage (le P.C.F., dont un dirigeant a significativement déclaré qu’il “n’était pas près ” pour une résolution électorale du conflit[[J.C. Gayssot, rapport au Comité National..
La gestion syndicale des revendications a amoindri la portée de la grève. Même dans sa version maximaliste, le “retrait du plan Juppé” est loin de pouvoir répondre à des aspirations aussi générales. Le reproche peut difficilement en être fait aux principales centrales syndicales qui ont dû faire face à la situation en restant dans le champ qui était le leur et accompagner le conflit jusqu’à son dénouement provisoire. Cette nécessité faisait redescendre d’un cran le sens de la revendication, mais en même temps interdisait de renvoyer à un autre niveau (politique) la solution réelle des problèmes. C’est la raison pour laquelle nombre de grévistes parlent d’un mouvement suspendu et non achever, qu’il n’est question ni de victoire ni de défaite mais avant tout de continuité du combat dont on espère qu’elle sera assurée par le mouvement lui-même et non par une organisation hétéronome. Quand le mouvement s’arrête sur le constat d’un manque, ce manque n’est pas renvoyé à une altérité de type politique opposée à la mobilisation syndicale; mais à une insuffisance du mouvement lui même, une insuffisance du Tous ensemble dans lequel on espère, un jour accueillir les salariés du privé.

De nouvelles pratiques d’organisation

« Je pensais pas que ça allait durer trois semaines. Le 23, les agents du service intérieur, ça faisait des mois qu’ils réclamaient des choses, et tout d’un coup ils en ont eu marre et ils ont déposé le sac le matin et ils m’ont appelé. A 9 heures du matin, je suis allé là-bas avec eux. Eux ils ont commencé la grève le 23. C’était pour des choses qu’ils demandaient pour le boulot. Ils en ont eu marre.[[Cheminot C.G.T., dépôt des Joncherolles, Seine-St-Denis »
Stupeur du syndicaliste, “convoqué” par une base unanime qui n’attend pas ses mots d’ordre pour “partir”… Stupeur renforcée par l’ampleur et la détermination d’un mouvement qui semble se renforcer à hauteur de la modestie des militants. Non rejetés, loin de là, les militants syndicaux sont assignés à une place précise, celle de leur utilité pour le collectif, celle de la logistique. Cette dynamique n’a pas fonctionné partout, et l’examen des contre exemples est éclairant à cet égard. Au dépôt RATP de Gonesse, par exemple, contrairement à celui de Pleyel, une soixantaine de grévistes (sur 700 salariés) décident le lundi 27, de fermer le dépôt. Un action “à l’ancienne” qui va peser sur tout le déroulement de la grève, limitant la participation à 70% (contre 98% à Pleyel), cristallisant un débat sur les non grévistes, empêchant le mouvement de s’ouvrir sur les entreprises voisines avec autant de dynamisme qu’ailleurs et, surtout, déresponsabilisant les grévistes eux-mêmes qui se trouvent nettement moins présents aux AG du matin…. L’archaïsme des pratiques du syndicat C.G.T. des communaux de St-Denis a joué un rôle notable dans la limitation de la mobilisation au sein du personnel, contrairement à d’autres villes.
Il n’en reste pas moins que dans l’ensemble, les militants syndicaux ont su rester en phase avec le mouvement, réorganisant leur activité, découvrant avec surprise que des non syndiqués pouvaient s’investir et faire des analyses “en ne disant pas que des bêtises”[[cheminot C.G.T., dépôt des Joncherolles. La démarche traditionnelle qui veut que le conflit, dans une sorte de “prise de conscience” fasse découvrir le militantisme syndical aux non syndiqués, s’est presque substituée la démarche inverse : les militants découvrent leurs collègues…
L’activité logistique sollicitée par la grève a valorisé les réseaux d’information et les structures horizontales des organisations. La grève, qui vit aussi à l’heure du Fax et d’Internet, a favorisé, comme en 1968[[Bertho (A.), Ceux du Val de Marne, 25 ans de luttes sociales, Messidor., le renforcement des structures territoriales les plus traditionnelles du syndicalisme français : l’union locale, l’union départementale, les Bourses du travail. C’est dans ce cadre, au-delà du site d’activité, que se noue l’unité syndicale et les rapports interprofessionnels.

Conclusion

Le débat sur le sens de la grève et de la mobilisation populaire de décembre 1995 est ouvert. Comme d’autres débats de ce type, iln’estpasprès de se refermer : Le sens des mouvements populaires qui ont été les moteurs de la révolution française alimente encore les polémiques… Le regard que l’on porte sur lui dépend beaucoup de ce que l’on en attend et de la conception que l’on se fait de la société actuelle et de son avenir.
Tous ceux, politiques, chercheurs ou autres, qui considèrent que modernisation rime avec marché mondial et qui considèrent le travail humain comme un coût et non une richesse, continuent et continueront d’affirmer que la mobilisation fut d’abord conservatrice de “droits acquis”, corporatiste, rétrograde, repliée sur le cadre national.
Ceux qui, au contraire, continuent à penser qu’une société est humaine avant d’être comptable, que la solidarité vaut le marché, ont tendance à voir ce qui dans le mouvement, est une fenêtre sur l’avenir. On s’accorde ici en général pour déplorer ou constater le déficit politique qui a pesé sur lui. Mais la nature même de ce déficit fait aussi débat.
Le consensus fut assez large dans les milieux politiquement autorisés pour refuser à cette mobilisation le caractère d’une grève politique. Le déficit ne serait qu’un déficit de “débouché”, de perspective. Le chantier ouvert serait alors celui dont seuls les partis et les forces organisées, telles qu’elles sont, sont les artisans. On peut, au contraire, en prenant en compte la radicalité et la globalité de l’expression du mouvement dans ses voies les plus individuelles et les plus spontanées, considérer que le peuple français, dans la grève et dans la solidarité, a fait, seul et consciemment, de la politique, débordant l’espace public, et sans attendre grand chose de lui. Une telle hypothèse, si elle s’avère juste, loin de simplifier la tâche des militants et des responsables, la rend singulièrement plus complexe. Car il faut avoir alors l’ambition de mobiliser, dans des formes politiques nouvelles, la capacité formidable d’initiative, de responsabilité et de réflexion qui s’est révélée dans l’action.
Le mouvement gréviste de novembre-décembre 1995 n’est pas qu’un mouvement social. Il apparaît comme un jalon historique majeur de la crise contemporaine de la politique et un jalon possible de sa refondation. Ce mouvement porte une émergence populaire de la politique comme polémique sociale et normativité collective, qui déborde l’espace public institutionnel et contribue à le redéfinir, invalidant dans le même temps des pratiques et des stratégies qui s’y étaient enfermées depuis de nombreuses années, notamment à gauche, de la social-démocratie à la galaxie éclatée de la gauche alternative.
Il est marqué par l’émergence d’un acteur social collectif qui abolit les taxinomies sociales statutaires en cours depuis plusieurs années (inclus/exclus, français/immigrés). Autour des notions de solidarité publique et d’intérêt général, il recentre la polémique sociale sur une opposition entres des logiques de classe : l’homme contre l’argent, la valeur d’usage contre la valeur d’échange. C’est la question de l’utilité sociale des activités individuelles qui est posée.
Il a ainsi mobilisé, de façon massive, dans l’action collective, un nouveau rapport de l’individu au collectif qui a inversé les modes traditionnels de mobilisation et d’élaboration. L’identité de l’entreprise comme lieu de travail et de solidarité et celle du territoire ont largement concurrencé les identifications de branche ou d’organisation, articulant sans médiatisation, l’identité au travail et la solidarité sociale.
Le mouvement contribue ainsi à refonder la politique en indiquant avec force que celle-ci ne se résume pas à la gestion rationnelle de l’Etat. Mais cette nouvelle consistance sociale du neuf qui contrecarre les tendance lourdes de décomposition, n’est pas en soi l’événement fondateur d’une nouvelle culture politique. Elle met d’abord en valeur la crise des formes organisées actuelles, qu’elles soient enfermées dans des modes anciens de mobilisation et d’élaboration ou dans la logique institutionnelle de leur rapport à l’État. Le silence des forces de gauche sur l’enjeu réel du mouvement pendant son développement n’avait d’égal que l’indifférence générale dans laquelle ce silence a été accueilli. Sorties de leur torpeur, leurs initiatives du début de l’année 1996 semblent montrer qu’aucune d’entre elles n’a pris la mesure de l’événement.

Bertho Alain

Maître de Conférences en Anthropologie à l'Université-Paris 8. Il est l'auteur de Contre l'Etat, la politique (La Dispute, 1999). Banlieue, banlieue, banlieue ( La Dispute, 1997). La crise de la politique :du désarroi militant à la politique de la ville (L'Harmattan, 1996). Membre de la présidence du Conseil national du PCF. Membre du comité de rédaction de Regards. "Refondateur communiste" de la première heure Il est l'un des initiateurs de l'appel , "il doit se passer quelque chose au parti communiste" en avril 2002 .