La lutte de classe dans le capitalisme postmoderne

Presque toutes les thématiques analysées pendant les quatre ans de notre séminaire[[Le texte a été présenté le 18 décembre 1985 au séminaire “Travail” de l’Université Européenne de Recherche, Université Paris VIII. (nouvelle nature du travail/nouvelles formes d’exploitation, crise du Welfare State / nouveaux assujettissements, production de subjectivité / machines, crise de la représentation politique / formes autonomes, rhyzomatiques d’organisation) ont vécu à l’intérieur du mouvement de grève avec une telle intensité et une telle socialisation qu’elles doivent être requestionnées. Les mouvements ont déplacé, enrichi et clarifié ces questions au delà de tout espoir.

1. La chose qui m’a le plus frappé, c’est la vitesse avec laquelle le mouvement est passé des revendications catégorielles aux “revendications” générales. Cette généralisation ne s’est pas produite de façon abstraitement politique, en passant de l’économique au politique (comme le veut la tradition du mouvement ouvrier), mais selon une généralisation et une globalisation qui tend à la constitution d’un corps social, d’un “corps supérieur”. On a vu, sous nos yeux, une collectivité et une multiplicité poser, au fur et à mesure de sa constitution, la “vie” et le “temps” de ce corps social, contre la “vie” et le “temps” du capital.
Une première définition, très générale, de ces mouvements pourrait être celle d’un renversement de la définition foucaldienne du bio-pouvoir[[” Le second ( le bio-pouvoir n.d.r.) qui s’est formé un peu plus tard, vers le milieu du XVIIIéme siècle, est centré sur le corps-espèce, sur le corps traversé par la mécanique du vivant et servant de support aux processus biologiques la prolifération, les naissances et la mortalité, le niveau de santé, la durée de vie, la longévité avec toutes les conditions qui peuvent la faire varier ; leur prise en charge s’opère par toute une série d’interventions et de contrôles regulateurs : une biopolitique de la population.” Michel Foucault, La volonté de Savoir, Gallimard, 1976, p. 183.. Sauf qu’à l’encontre de ce qu’énonce Foucault, le problème du “bios” ici est posé par le bas, de façon radicalement démocratique, et non simplement comme gestion étatique.
Au sein de ce processus très avancé de constitution du corps social, il faut, peut-être, lire les différentes revendications (salaire, retraite, formation, sécu) comme autant d’articulation du problème de la vie, de la mort, de la santé, de la souffrance, du savoir et de la subjectivité dans cette conjoncture spécifique de l’initiative capitaliste.
Le refus de voir la “vie” soumise aux formes d’assujettissement du libéralisme s’est exprimé dans la paroles des grévistes, plutôt qu’à travers les représentations syndicales, avec une clarté étonnante quant aux enjeux et aux défis qu’il faut relever.
Le problème de la retraite est posé en même temps que l”‘avenir des enfants” car “pour eux il n’y a ni travail ni retraite”. Le problème du “travail” est posé en même temps que celui du “social” et des générations plus jeunes. Les étudiants sont obligés de poser le savoir par rapport au marché du travail, aux relations de pouvoir et à la vie de la société. L’opposition au Plan Juppé vise non seulement à bloquer la hausse des prélèvements, mais elle sollicite et ouvre l’espace à des formes d’organisation alternatives de gestion du corps, de la maladie, de la souffrance (à propos de laquelle les infirmières auraient beaucoup de choses à dire) et de la subjectivité en général.
La lutte “économique” tend à assumer cette dimension globale et vise la totalité, non plus seulement du rapport politique, mais de la dimension sociale et collective de ce qui est défini, par défaut, comme prolétariat. L’imbrication des thématiques économiques, sociales, et des thématiques de production de subjectivité est la caractéristique qui semble se dégager de ces grèves. On mesure ainsi la distance qui sépare ces grèves des luttes “ouvrières” classiques où chacun de ces passages demandait l’intervention de l’organisation, celle-ci ayant comme ennemi l’État qui représentait l’intérêt général et non, comme aujourd’hui, l’État, organisateur du bio-pouvoir.
De ce point de vue, ces mouvements intègrent de façon spécifique l’expérience et les thématiques du mouvements des femmes car le problème du “salaire” n’est pas envisagé dans son rapport au “temps de travail” (comme dans les luttes traditionnelles du mouvement ouvrier), mais du point de vue de la totalité de la “vie” (du point de vue de la “reproduction” selon un langage plus marxiste). C’est le mouvement des femmes qui le premier a renversé la logique du Bio-pouvoir, d’où l’importance des luttes des infirmières et des mobilisation des femmes dans le post-fordisme.
La solidarité qui se dégage de ces mouvements trouve dans l’affirmation de ce point de vue global sa force matérielle. Même celui qui n’était pas engagé directement dans l’organisation de la grève s’est senti solidaire car l’enjeu des “formes de vie” l’impliquait singulièrement. La “solidarité” qui s’est exprimé dans ces semaines est profondément différente de la solidarité qui entourait les grèves ouvrières classiques.
Ce point de vue “global” doit désormais être assumé préalablement à toute analyse et toute proposition : le débat très vif sur la réduction de la durée de travail et sur le revenu garanti se trouve redéfini par la façon dont le problème du temps de travail a été posé : comme temps de la vie. A savoir d’un point de vue qui échappe aux classiques figures ouvrières. Ce qui nous a toujours gêné n’était pas la réduction du temps de travail, mais sa réalisation à travers le modèle du temps de travail de la classe ouvrière ; une organisation du temps et de la production qui ne représente plus la “tendance” du développement du capitalisme et des subjectivités.
A l’encontre de ce que pensait tout le beau monde intellectuel, politique et médiatique, le conflit ne disparaît pas dans le capitalisme post-moderne, mais, comme nous l’avons toujours affirmé – souvent au plus grand étonnement de nos interlocuteurs – assume une intensité qui couvre immédiatement l’étendue de la société et met face à face le corps plein du socius et le corps vide (mais puissant dans son pouvoir arbitraire) de la monnaie.

2. Bio-politiques, ces luttes le sont d’un autre point de vue : elles s’opposent à la psychiatrisation du social, à l’intériorisation psychique de la crise comme souffrance, angoisse, culpabilité.
Nietzsche construit sa généalogie de la morale, contre les théories fondées sur 1″‘échange” (et ante litteram contre les théories du “don”), sur la dette matérielle que l’on contracte auprès d’un créancier. En allemand dette et faute sont désignées par le même mot : Schuld. Pour Nietzsche, la mauvaise conscience, la culpabilité et l’homme du ressentiment trouvent ici leur origine. Aujourd’hui, politiques et médias nous le rappellent, nous sommes endettés individuellement et collectivement auprès du système bancaire mondial pour les sept prochaines générations. Culpabilité, mauvaise conscience et ressentiment seront notre malheur si la dette n’est pas résorbée.
Aujourd’hui la dette ne s’inscrit plus dans la chair, mais directement dans notre subjectivité (et dans nos comptes bancaires comme dans ceux de la nation).
Un cheminot de 35 ans rappelait que depuis qu’il a l’âge de raison il n’a connu que la crise et les sacrifices nécessaires pour en sortir. Mais crise et dette ne font que se creuser et la croissance n’est qu’un leurre. Ça suffit ! s’exclamait-t-il donc.
Les luttes ont massivement refusé la réinvention du péché originel (sans croyance, ni foi) par le capitalisme post-moderne. Dans ce mouvement la conscience que la crise n’est pas un état transitoire est très profondément enracinée et qu’avec la dette, la crise est un mode de gouvernement de l’économie et de psychiatrisation de la subjectivité.
Loin d’être ce “sombre désespoir” que décrivent tous les prêtres laïques -journalistes, intellectuels, homme politiques – vrais organisateurs des passions tristes et cathodiques, ce sont bien du désir et de la joie qui se dégagent de ces luttes.
La sécurité sociale devrait rembourser les grévistes pour tout ce qu’elle va épargner en antidépresseurs, psychologues, psychiatres, assistants sociaux et gestion de la “souffrance”.
A la décomposition de la subjectivité et à sa recomposition autour de processus d’assujettissement que l’on pourrait définir en général “intégristes” (faut-il rappeler que la politique étatique d'” intégration” joue aussi avec la tentation communautaire), ces journées des luttes ont opposés l’ouverture d’une multiplicité des foyers de subjectivation. Au delà de l’hétérogénéité, de la pluralité et de l’ambiguïté” des subjectivités qui se sont exprimés, il s’agit bien d’une expérimentation de masse du refus des formes d’assujettissement et d’asservissement du post-fordisme (chômeur, chômeur de longue durée, travailleur du service public, du privé, précaire, étudiant, client, communicateur-consommateur, femme au foyer etc.) et la première amorce de processus de subjectivation autonomes et indépendants. Le rabattement de processus de subjectivation sur la modulation infinie des “sujets” de la nouvelle économie a été vécu comme autoritaire et ennemie.
Une dernière remarque concerne le racisme qui a accompagné les restructurations comme forme renouvelé du ressentiment. En trois semaines les luttes ont jeté les bases d’un déplacement du débat sur l’immigration. Ce que S.O.S. Racisme, avec son idéologie des “droits de l’homme”, l’appui de l’État socialiste et des médias, n’avait pas réussi à faire.

3. Il est proprement ignoble d’opposer la “sécurité” et les “privilèges” de fonctionnaires à la précarité des travailleurs du privé et des chômeurs. Car les “services” ne sont pas, comme disent les intellectuels du pouvoir (voir Touraine), ce qui n’est pas encore entré dans l’économie mondiale, mais la forme moderne du rapport de production et d’exploitation, auquel même ce que l’on appelle “industrie” doit se conformer.
Les “services publics” sont des lieux stratégiques de la nouvelle organisation de la production post-fordiste. Les transports assurent la flexibilité et la mobilité des marchandises et de la force de travail. Les télécoms sont déjà l’épicentre de l’économie de l’information qui, en intégrant l’informatique et la production culturelle, va jouer le rôle qui a été celui de l’automobile pendant les trente glorieuses. La formation produit la matière première de l’économie du XXI siècle : le savoir. La sécurité sociale règle la “santé” du corps social dont dépend la productivité du système.
C’est le cœur de la nouvelle production capitaliste que vise cette nouvelle lutte et non un vieux secteur antiéconomique. C’est pour cette raison que le blocage des services est aussi efficace, car il représente la tendance du développement du rapport de capital et non une organisation du travail à “basse productivité”.
Contrairement à ce que pensent les républicains et toute cette gauche qui continue à entretenir l’identification jacobine entre étatique et public, l’État n’est plus ce qui garanti encore un “rapport salarial fordiste” à un prolétariat sécurisé, ni même une institution qui s’oppose à la logique du marché, mais bien l’acteur principal du processus de restructuration.
C’est l’État qui module et décline la variété infinie de statuts entre “production” et chômage, entre production et formation, entre social et économie. C’est l’État qui gère les appareils de production de subjectivité. La déréglementation requiert, comme on le voit partout dans l’économie monde, une nouvelle réglementation qui est organisée par l’État. L’opposition entre Etat et marché fait partie des nombreuses illusions de la gauche et du mouvement ouvrier.
La lutte des fonctionnaires est efficace parce qu’elle représente la critique des nouvelles formes d’assujettissement et de régulation de la vie et de l’économie.
La vieille thématique marxienne de l’extinction de l’État revient à l’ordre du jour et ceci, paradoxalement, comme nécessité économique. L’État serait devenu un appareil d’anti-production et antiéconomique. La reproduction de ses fonctions de pouvoir coûte trop cher à la société. La taxation des revenus du capital et des revenus financiers ne touche en rien les mécanismes de contrôle et d’organisation du Welfare State.
Il faut, peut-être, réduire les déficits, mais la rationalité économique consisterait à enlever au processus administratif sa forme étatique et de le redéfinir comme processus démocratique d’en bas. Ce ne sont pas les dépenses sociales qui sont coûteuses, mais leur centralisation, hiérarchisation pour le contrôle et l’assujettissement.
L’extinction de l’État devient une possibilité raisonnable.
Les luttes de ces semaines nous permettent de refuser pratiquement l’alternative entre étatique et privé. Elles imposent de redéfinir le concept de “public”. Elle permettent aussi de penser une alternative entre nationalisation et privatisation, entre capitaliste individuel et capitaliste collectif.
Appropriation de l’administration : enlever le service public à la tutelle de l’État et à l’appropriation privé et le reconstruire démocratiquement d’en bas.

4. Les grèves de 95 sont sûrement la première grande rupture et la plus forte opposition à la construction du modèle productif et social post-fordiste en Europe. Pour les lire correctement je propose de les voir simultanément comme une capitalisation et un saut de qualité du cycle de lutte contre le capitalisme post-moderne, ouvert par les mouvements étudiants et cheminots de 86.
Car les luttes des infirmières, les grèves des ouvriers de Peugeot de ’89, les blocus des camionneurs, les mobilisation de scolarisés contre le CIP de mars 1994, les luttes sur le logement, les luttes des intermittents du spectacles, les mobilisation sur l’IVG et les révoltes de banlieues, sont socialisées, recomposées et radicalisées aussi bien pour ce qui concerne les contenus que les formes de lutte et d’organisation.
Les mobilisations contre le CIP ont enlevé toute illusion sur le statut de 1″‘étudiant” et sur l’intégration non conflictuelle de la “formation” à la société du savoir et de l’information.
Les luttes des infirmières ont posé le problème de l’appropriation du corps et du contrôle de ses pathologies contre le pouvoir médical et étatique comme de l’importance grandissante du travail sexué.
Les blocages de la circulation par cheminots et camionneurs ont mis en lumière les faiblesses d’un système organisé autour de la rotation accéléré du capital, des marchandises et de l’information.
Les luttes des intermittents du spectacle ont soulevé à la fois le problème de l’intégration de la culture dans l’économie de l’information et celui d’un statut de salarié déconnecté de l’emploi.
Chacune de ces luttes, depuis 86, a été un laboratoire d’expérimentation, de démocratie, de gestion horizontale de l’organisation et des temps des mobilisation, avec, chaque fois, des affrontements plus au moins forts avec les logiques d’appareils.
Contrairement à ce que veulent nous faire croire les politiques et les médias qui, face aux luttes, cherchent désespérément une force de médiation et d’intégration, les coordinations ont disparu parce qu’elles ont triomphé.
Sous peine de s’affaiblir ultérieurement, les syndicats ont du se plier aux formes d’organisation horizontales et démocratiques. Ils se sont partiellement alignés sur les formes d’organisation des travailleurs et sont l’objet d’une “instrumentalisation” par ce d’en bas.
Ce n’est donc pas à une relégitimation des syndicats que l’on assiste, mais à la constitution des nouvelles conditions d’organisation radicalement démocratiques, antiautoritaires et
antiétatiques.

5. Le nouveau sujet social que l’on a vu se constituer en un temps très bref est le produit d’un long processus de restructuration ainsi que des formes de résistance et d’auto-organisation des vingt dernières années.
Ce mouvement illustre ce que l’on a toujours soutenu dans ce séminaire, à savoir que la transformation de l’usine, de la classe ouvrière et du travail fordiste n’a pas réduit la “journée sociale de travail”, mais l’a au contraire allongée, en subordonnant toutes formes d’activité à logique capitaliste. Les appels nostalgiques à une classe ouvrière qui ne joue plus le même rôle du point de vue productif et politique ne font que dissimuler les enjeux réels du mouvement actuel.
Un nouveau sujet productif s’exprime dans les luttes. L’appeler “classe ouvrière” introduirait des confusions et des malentendus sans fin et ne correspondrait aucunement aux processus de subjectivation en cours.
L’organisation de la valorisation et de l’exploitation reste au cœur de la société, mais sous d’autres formes et d’autres modalités. Elle englobe les services, le savoir, la communication, l’organisation de la vie dans sa totalité. Si le travail a changé en dehors de l’usine, il a aussi changé pour des secteurs “historiques” de la vieille classe ouvrière (les cheminots et les salariés de la RATP par exemple) et pour les subjectivités qui s’expriment.
Si, jusqu’au fordisme, c’était l’usine qui captait l’ensemble des relation sociales et leur productivité, aujourd’hui, la machine de capture capitaliste est plus abstraite et ne contient l’usine (radicalement changée) que comme une articulation, un agencement des ces formes de “production”.
Le rôle joué dans la grève par des secteurs tels les transport, les services publics ou l’école, n’est pas dû seulement au fait que les salariés du privé subissent le chantage au chômage, mais plus profondément au fait que ces secteurs :
– sont centraux dans la socialisation de la valorisation du capital
post-fordiste.
– bloquent des segments stratégiques dans l’organisation du capitalisme post-moderne.
– impliquent immédiatement la société et s’opposent d’emblée à la bio-politique de l’État.

6. Les nouvelles dimensions spatio-temporelles des luttes.
La grève assume immédiatement la ville et le territoire comme espaces d’organisation. Le poste de travail est bloqué par des occupations et des piquets, mais seulement comme “relais” de la diffusion de la lutte dans la ville et sur le territoire. L’espace de la mobilisation n’est plus exclusivement lié au lieu de travail, comme dans la tradition dominante de la lutte ouvrière. Généralement cette dernière ne prenait toute son extension sociale qu’après des passages “politiques” dont la grève générale représentait l’aboutissement. D’une certaine manière les comportements et l’intelligence ouvrière de l’espace d’organisation de la valorisation sont récupérés par ces mouvements, mais dans une dimension sociale et territoriale. Si autrefois les luttes ouvrières bloquaient un atelier ou une partie de la chaîne pour faire démarrer la grève à l’usine, aujourd’hui les blocages des transports a des effets en cascades sur la ville et les territoires. Cette “connaissance” pratique du nouveau “cycle” de “production et d’exploitation” autorise son renversement en une recomposition sociale des figures prolétaires dans la ville et le territoire. Les formes de luttes les plus significatives (surtout dans les régions), une fois organisée la grève dans les points stratégiques de la circulation, ont été encore les blocages des autoroutes et l’encombrement des centres villes.
Mais s’il y a une continuité avec l’histoire de la classe ouvrière, il y a aussi des ruptures. La lutte a repris les formes de mobilisation des scolarisés contre le C.I.P. La manifestation dans la ville vient justement le centre de la socialisation et le moteur de la recomposition. Les luttes contre le C.I.P. ont préfiguré la forte mobilisation territoriale (dans les grandes, petites et très petites villes de province) des grèves d’aujourd’hui. La centralisation jacobine de l’État qui obligeait les mouvements de classes à la parcourir spéculairement est fortement ébranlée par ces grèves.
Ces grèves ne sont pas sans rappeler, même en ce qui concerne le temps, les mobilisations qui ont caractérisé la naissance et la constitution du prolétariat. Benjamin évoque comment les insurgés de la Révolution de 1830 tiraient sur les montres de la capitale pour arrêter le temps.
La sensation agréable et sensuelle d”‘arrêt du temps” et d’ouverture sur d’autres temporalités a flotté sur la ville pendant toute la période de la grève. La rupture du temps du capital, la bifurcation du temps et son ouverture ont fourni la trame sur laquelle de nouvelles productions de subjectivité ont été brodés.

7. La forme de généralisation et de recomposition qui tend à constituer un tel corps collectif a rendu manifeste l’extériorité des organisations politiques traditionnelles (aussi bien de gauche que de droite) aux dynamiques des luttes, car le problème de l’organisation persiste, mais il est complètement subordonné au processus constitutif du corps social.
Dans ces luttes, et elles ne font là que capitaliser l’expérience des mouvements sociaux après ’68, l’affrontement avec l’État n’est pas ce qui doit être atteint mais ce qui est donné d’emblée. Car l’État est dans le même temps Etat patron et organisateur du pouvoir sur la vie. La généralisation du mouvement se pose donc différemment et concerne d’abord sa propre constitution. Comment créer des agencements collectifs d’organisation et d’énonciation qui recomposent l’hétérogénéité et la multiplicité des acteurs, des sujets et des désirs, sans les aplatir dans une médiation qui ne soit qu’abstraction ? Comment constituer des formes d’organisation et d’expression qui puissent rompre les hiérarchisations, les divisions et les séparation que le capitalisme et l’État crée continuellement pour empêcher la constitution d’un tel corps collectif.
Ces mouvements posent le problème du pouvoir et du politique de façon radicalement différente par rapport à la tradition des mouvement ouvrier (au moins à sa tradition léniniste et à toutes ses variantes qui survivent encore comme autant d’archaïsmes du XIX siècle)..
On peut finalement renouer avec la conception marxienne du politique pour laquelle le rôle de l’organisation ne consiste pas à combler la distance que sépare les luttes de l’État, mais à poser la nécessité d’un autre principe constitutif.
La fracture entre État, formes d’organisation politiques et société ne dépend pas d’un déficit de communication ou de représentativité, mais de l’existence de deux principes constitutifs différents. Et ces deux principes ont deux modes de légitimation et d’existence radicalement opposés. L’un, riche multiplicité des agencements productifs et des productions de subjectivité, matière de ce nouveau corps constitué dans la résistance et l’affirmation, fait face au principe vide de la monnaie et à ses formes d’assujettissement. Entre ces deux principes il n’existe plus désormais aucune médiation et surtout pas le “travail” qui assurait pendant les trente glorieuses le “pacte” entre syndicats, patrons et Etat.

Vous direz que je délire et que j’invente des choses qui n’existent pas. Moi je dis : nous n’avons encore rien vu. Le tournant du siècle ne fait que rendre plus urgente une critique radicale et impitoyable du capitalisme, de ses patrons et de son État. La chute du Mur n’a fait qu’accélérer l’expression des nouvelles formes de luttes de classes. Elle nous a libérés de cette image grotesque, ridicule et répressive du “communisme soviétique”. Si un spectre a longuement hanté l’Europe, nous devons aujourd’hui faire nôtre l’hypothèse de l’actualité d’un “corps plein” et puissant à même d’achever la préhistoire de l’humanité et d’ouvrir l’intempestif de sa constitution, au delà de l’homme, de l’ouvrier et du citoyen.

Lazzarato Maurizio

Sociologue indépendant et philosophe, il vit et travaille à Paris où il poursuit des recherches sur le travail immatériel, l'éclatement du salariat, l'ontologie du travail, le capitalisme cognitif et les mouvements "post-socialistes ". Il écrit également sur le cinéma, la vidéo et les nouvelles technologies de production d'images . Il a élaboré avec le {Groupe Knobotic Research } le projet {IO_dencies/ travail immatériel } pour la biennale de Venise . Depuis 1990 il collabore avec Angela Melitopoulos a l'écriture de textes pour des catalogues d'exposition . Par ailleurs, il participe aux actions et aux réflexions des "intermittents du spectacle ", au sein de la CIP-idf., où il conduit une importante "recherche-action" sur le statut des intermittents; Aprés avoir collaboré régulierement à la revue " Futur antérieur " , il est l'un des fondateurs de la revue Multitudes dont il est membre du comité de rédaction Bibliographie - {Lavoro immateriale e soggettività}, Ombre corte, Verona., 1997 - {Videofilosofia, percezione e lavoro nel post-fordisme,} Manifesto libri, Roma., 1997. - {Videophilosophie, zeitwahrnehmung im postfordismus} , E.Books, 1998. -{ Para uma definiçao de conceito de bio-politique,} in Lugar Comun, Estudo de midia, cultura e democrazia, Pos-Graduaço da Escola de Comicaçao, Rio do Janeiro .1998. -{Immaterielle Arbeit,} ID Verlag, Berlin., 1998 - Avec Andrea Fumagalli , {Tute Bianche - disoccupazione di massa et reddito di cittadinanza}, Derive/approdi, Roma., 1999. -{ Le lotte dei disoccupati et dei precari, in Tute Bianche - disoccupazione di massa et reddito di cittadinanza}, Derive/approdi, Roma, 1999. -{Europaîsche Kulturtradition und neue Formes von Wissenproduktion und Zirculation}, in Thesis, Bauhaus-Universität, Weimar, pp. 11-24.1999. -{Post-face à Monadologie et sociologie} Institut Synthélabo, Paris.1999. -{Travail et capital dans la production des connaissances,} in Azais Ch, Corsani A., Dieuaide P., (eds), Vers un capitalisme cognitif. Mutations du travail et territoire, Paris, l'Harmattan., 2000 - {Puissances de l'invention. La psychologie économique de Gabriel Tarde contre l'économie politique}. aux Editions les Empêcheurs de penser en rond ,2002. - Les révolutions du capitalisme aux Editions les Empêcheurs de penser en rond 2004.