La monnaie d’Alice entre la crise argentine et la guerre brésilienne

Dans cet article, on discute de la crise de l’État et de la souveraineté qui traverse le sous-continent américain. L’instabilité de l’Argentine est comparée à l’apparente et précaire stabilité du Brésil. Au four et à mesure que la crise monétaire broye l’économie et la société argentines, le Brésil est secoué par une guerre civile non déclarée. La confiance qui manque à la monnaie en Argentine prend la forme d’un manque de société au Brésil, résultat d’une inégalité qui traverse les différentes phases de développement du pays. On analyse donc la spécificité de la forme de l’Etat développementiste qui se développe par un syncrétisme entre la tradition coloniale et le modernisme corporatiste et, dans cette perspective, les ambiguïtés théoriques et politiques de la gauche vis-à-vis d’un système de privilèges qui permet la perpétuation d’un système social inique.

On ne pourrait trouver mieux que la conjoncture actuelle en Amérique du Sud pour introduire une réflexion sur les défis, épreuves et traquenards rencontrés par qui tente de penser une politique des multitudes dans les pays en développement. Dans le sub-continent américain, Alice fait face à une situation sociale, économique et politique explosive qui ne cesse de se dégrader. Les signes extérieurs de ce panorama inquiétant renvoient tous à une crise profonde des États nationaux, de leurs projets de développement et de leur souveraineté. L’Équateur se débat depuis pas mal de temps dans de graves difficultés économiques et sociales que la dollarisation de son économie ne semble pas avoir résolues, mais aggravées. La Colombie a replongé dans une dynamique de guerre fortement surdéterminée par les politiques nord américaines en matière de lutte contre le trafic de drogue et de guerre contre le terrorisme. Le Venezuela vient de mettre en échec un coup d’État dont la légalité avait été vite acceptée par le Département d’État et par le FMI. Et l’Argentine se débat depuis longtemps dans une crise qui a broyé les conditions de vie de presque toute sa population et dont on ne voit aucune sortie prévisible.

Exception brésilienne ?

Face à cette situation catastrophique des pays hispaniques, le Brésil lusophone semblait faire figure d’exception: un géant paisible jouissant d’une relative stabilité économique et politique à l’abri du désastre argentin. Il n’en est rien. Au Brésil ce sont les échéances électorales d’octobre et novembre 2002[[Élections à deux tours du Président de la République, des députés, des sénateurs et des gouverneurs. qui déchirent une couche de confiance aussi provisoire que superficielle. La victoire annoncée de Lula (le candidat du Parti des Travailleurs) sur la base de tous les sondages réalisés jusqu’ici[[Juin 2002, moment où s’ouvre officiellement la campagne électorale., est d’ores et déjà déstabilisée par une crise monétaire et financière qui s’est déclenchée aussi rapidement qu’elle a été annoncée. Les grandes banques étrangères indiquent clairement l’ancrage de leurs évaluations du « risque Brésil » sur les chances de victoire de la gauche. Et ça marche. Le Brésil vient de rentrer à son tour dans une nouvelle phase de volatilisation des marchés financiers, la pression du dollar sur la monnaie nationale augmente, et s’amorce une course à la liquidité dont les conséquences pourraient être désastreuses. La déstabilisation électorale s’est vite transformée en une dynamique auto-alimentée de panique. Les interventions de la Banque Centrale, épaulée par le FMI, n’ont réussi qu’en partie à calmer des marchés extrêmement « stressés »: en quelques jours l’indicateur du « risque pays » a battu tous les records[[Entre le 3 et le 21 juin 2002, le taux de risque pays du Brésil était passé de 1.006 à 1593 ; supérieur à celui du Nigeria, il n’est dépassé que par celui de l’Argentine (6.062). Commentaire du quotidien O Globo : « Le résultat d’un sondage électoral qui confirme le favoritisme du pré-candidat du PT (…) a aussi contribué à augmenter la mauvaise humeur du marché ». 21 juin 2002.. Nous nous trouvons exactement dans la situation, décrite par Aglietta et Orléan, d’une « globalisation financière [qui a démultiplié l’influence d’une opinion financière transnationale, certains diraient ” apatride”, ce qui a de sérieuses conséquences sur le débat démocratique, car cette opinion s’immisce dans les choix sociaux en mettant les monnaies en concurrence ».[[La monnaie. Entre violence et confiance. Ed. Odile Jacob. Paris 2002.p. 238.
Or, à y regarder de plus près, on constate que les cas argentin et brésilien fonctionnent effectivement selon la mécanique décrite par Aglietta et Orléan, mais dans une direction opposée. S’il est bien vrai que « la monnaie navigue entre violence et confiance »[[Ibid. P.331., il n’est pas aussi vrai que c’est la crise monétaire (et donc les politiques scélérates de parité dollar/peso menées par les gouvernements Menem et maintenues par De La Rua) qui a détruit la société et l’État argentins[[Dans une de leurs nombreuses références au cas argentin, Aglietta et Orléan affirment: «la finance ne peut pas s’affranchir de sa dépendance à l’égard de la liquidité. Or cette dernière est régie par les principes suivant lesquels l’autorité responsable de la monnaie préserve la confiance. (…). Pour qui en douterait, il n’est que de rappeler la destruction de la société argentine par une règle monétaire qui a maintenu envers et contre tout un principe constitutionnel de convertibilité intégrale du peso contre le dollar à l’avantage des créanciers internationaux, en tournant délibérément le dos aux principes de justice et de croissance » (ibid. p. 238).. Au contraire, c’est une société qui ne s’est jamais remise ni du viol sanguinaire de la répression militaire entre 1975 et 1982, ni du régime d’hyper-inflation imposé à une transition démocratique privée (par le chantage autoritaire) de toute possibilité de modifier, ne fût-ce que marginalement, les grands équilibres sociaux et économiques. Ce n’est pas le déficit de souveraineté mais son excès, à savoir l’effectivité d’un pouvoir complètement illégitime, qui a broyé la confiance en toute représentation du pouvoir et prive la monnaie nationale de toute viabilité future. C’est pour cela que la parité avec le dollar a été maintenue coûte que coûte, même devant l’évidence d’une fiction: les argentins qui avaient accès à un certain niveau de revenu ne croyaient pas au peso, mais au dollar, celui-là n’avait cours que dans la mesure qu’il était l’ombre de celui-ci. Le maintien d’une parité « constitutionnelle » vis-à-vis du dollar, par les différents gouvernements argentins qui ont donné continuité aux politiques de stabilisation de l’hyper-inflation tout au long des années 1990, n’est pas le simple fruit d’une politique irresponsable ou d’une quelconque stupidité ou incompétence économiques[[Ce qui explique la situation absurde soulignée par Aglietta et Orléan: « Les enchaînements qui ont amené à la crise terminale du peso en 2001 sont très simples. Mais la poursuite de la crise jusqu’à la destruction de toute l’économie dans l’explosion sociale de décembre 2001 est entièrement imputable à l’entêtement des dirigeants politiques du pays », ibid. p. 320., mais l’ inévitable conséquence d’un constat: les techniques financières (de gestion des taux de change, des taux d’intérêt, etc. etc.) ont pu maîtriser l’hyper-inflation sans que pour autant ses raisons structurelles aient été éliminées. La monnaie n’est ni l’annulation ni la transmutation de la violence en confiance, de même manière que la souveraineté dont elle émane n’est nullement la solidification d’un intérêt social général et/ou supérieur.
Au Brésil, l’adoption d’un taux de change flexible, en 1999, aurait évité la bêtise de toute la classe politique argentine qui a toujours refusé de prendre ce tournant[[Aglietta et Orléan soulignent, par ailleurs, que « la baisse du real brésilien » eut un effet catastrophique sur l’Argentine, ibid. p. 319. Mais le taux de change n’est pas tout. Pour soutenir le financement externe et interne de sa dette interne et externe, le Brésil a dû maintenir les taux d’intérêt dans la stratosphère et n’a presque pas profité de la période de croissance de l’économie nord américaine pendant la deuxième moitié des années 1990. La stabilisation monétaire (contrôle de la forte inflation des années 1980) a bien été atteinte, mais jamais conquise. La maîtrise de l’inflation, associée à des taux d’intérêt durablement fixés à des niveaux démentiels, montre bien qu’il y a une corrélation directe entre les deux indicateurs. C’est l’inexistence d’une quelconque base de confiance qui a empêché (et empêche toujours) de séparer les destins de ces deux variables. Le taux d’inflation a tout simplement été maquillé sous la forme de taux d’intérêt. La désinflation se transférait automatiquement sur le service de la dette externe et interne qui explosait littéralement, et la croissance est restée bloquée. Huit ans plus tard, l’actuelle crise rampante montre bien la vanité de ces efforts. La confiance n’est toujours pas au rendez-vous. Bien au contraire, c’est à une situation comparable à une guerre civile que le Brésil fait face.

Une « guerre d’extermination »

Au cours des années 1990, l’augmentation de la mortalité due à des causes externes (surtout des homicides) a été tellement élevée qu’elle a pratiquement annulé les effets engendrés par les politiques de santé (réduction de la mortalité enfantine et lutte contre les épidémies) sur l’espérance de vie des brésiliens. Pour les hommes entre 14 et 24 ans, le taux d’homicide est de 48,5 pour 100.000 habitants. Le Brésil occupe la troisième place dans cette macabre classification, juste derrière la Colombie et Porto Rico. Pire, plusieurs grands États brésiliens (ceux qui disposent des plus importantes concentrations urbaines) affichent des taux d’homicides qui dépassent même ceux de la Colombie. L’espérance de vie des jeunes « soldats » du narcotráfico, qui contrôlent presque toutes les favelas d’une ville comme Rio de Janeiro, est de 25 ans. Dans la mesure où l’on constate une croissance exponentielle de ce business, on a une idée des contingents de jeunes qui alimentent cette « guerre d’extermination » dont l’impossible répression bute à la fois sur deux limites auto-entretenues. D’une part sur la participation des polices comme véritables têtes des réseaux de business et de contrôle constitués par l’intersection urbaine entre trafic international de la drogue et marché métropolitain[[Dans un article récent, (« Vinte anos de narcotreafico no Rio », O Globo. 21 juin 2002), le Maire de Rio, César Maia, déclare que la Police Civile rentre dans les affrontements entre les différentes organisations de trafiquants en appuyant une des factions (Terceiro Comando). Cette déclaration, par ailleurs destinée à soutenir une politique de type militaire dans la lutte contre le trafic de drogue, lui a probablement valu une réponse de ces mêmes forces avec le mitraillage des bureaux de la Marie, le 24 juin 2002. . D’autre part, sur la corrélation explosive et inversement proportionnelle reliant trafic de drogue et petite criminalité: toute réduction de la profitabilité du narcotráfico se traduit automatiquement par une dynamique exponentielle du street crime[[Ibid.. Là où le trafic de la drogue est moins développé (comme à São Paulo), c’est l’industrie des enlèvements de personne qui fleurit, avec des dizaines d’enlèvements déclarés tous les mois, et probablement des centaines effectivement réalisés. Les externalités négatives d’une telle situation sont énormes. Selon certaines évaluations, la violence a un impact négatif sur l’économie estimé à 10% du PIB.
Il est évident qu’au Brésil, autant et peut être même plus qu’en Argentine, l’ouverture démocratique de la période militaire (tout au long des années 1980) a laissé en héritage une société bloquée. L’essentiel de la littérature critique, d’inspiration développementiste et tiers-mondiste, et plus généralement celle du monde académique de « gauche », souligne les défaillances en termes de croissance économique, à cause du démantèlement du projet de construction nationale. Elle insiste donc sur le rôle néfaste des réformes néo-libérales des années 1990 en tant que rupture du processus de construction d’une société du travail et trahison de la souveraineté nationale. Les néo-libéraux auraient mis en pièces la réforme du « développementisme conservateur » des années 1980, et ainsi « substitué le projet de construction d’une puissance émergente par celui de la transformation (du Brésil) en un “marché émergent” »[[J.L. Fiori, « De Volta à questão da riqueza de algumas nações », in J.L. Fiori (org.), Estado e Moedas no Desenvolvimento das Naçoes. Ed. Vozes. Petrópolis, 1999, p. 35. Malgré l’insistance, de la part de cette littérature national-développementiste de gauche, sur la dimension conservatrice du développementisme des militaires, il ‘est pas difficile de dénicher des passages nostalgiques de cette époque de « rêve », notamment celle des « années 1970 [qui a connu une diminution globale de la distance entre richesse des pays industrialisés et des pays en développement…. Cependant, le rêve n’a pas duré longtemps » (p. 23).. L’injustice sociale serait en substance le fait, d’une part, du drainage de ressources provoqué par le service de la dette et, d’autre part, du démantèlement du projet de construction d’une « puissance émergente ». Le salut se trouverait donc dans la poursuite du projet même des militaires, mais de manière démocratique. Face à la « nouvelle utopie des élites libérales et internationalisantes, qui répond au nom de dominion, et s’alimente du paradigme de la dollarisation de ses économies », la seule réponse possible serait celle d’une « stratégie sociale de pouvoir qui vise une direction démocratique de renforcement de la production et d’une société qui continue à être déterminée par les frontières territoriales de l’État National ».[[Ibid., p. 79, 80 et 83 .

Une gauche aveugle et très souvent complice

Que cache ce déterminisme de l’économisme ? Le fait que l’inégalité, la pauvreté et la misère ne dépendent ni de la réduction du rôle de L’État, ni de taux de croissance insuffisants. C’est la croissance prônée par l’État qui s’est montrée, y compris à l’époque du miracle des années 1970, incapable de réduire les inégalités. Ces dernières se sont montrées comme un bloc incompressible qui enraye la dynamique même de la croissance et empêche la constitution de la monnaie comme bien public. Il est indéniable que les politiques néo-libérales n’ont pas réduit ces disparités sociales criantes et qu’elles les ont approfondies. Mais il est tout aussi indéniables que ce ne sont pas les néo-libéraux qui ont produit cette situation, et que c’est cette situation qui a détruit tout espoir de développement durable et ouvert le flanc à la crise de financement des années 1970 (la dette externe). Avec près de 53 millions de pauvres (dont 20 millions d’indigents), le Brésil affiche un des niveaux les plus importants au monde d’inégalité dans la distribution de la richesse. Les 10% les plus riches de la population s’approprient près de 50% du total du revenu des ménages, alors que les 50% les plus pauvres en contrôlent à peine un peu plus de 10%. Ce clivage est demeuré stable tout au long des 30 dernières années, traversant les cycles institutionnels, politiques et économiques les plus variés de l’histoire du pays.[[A. Urani et alii. Desenvolvimento com justiça social: esboço de uma agenda integrada para o Brasil. Policy Paper n. 1. IEST. Rio de Janeiro. Décembre 2001, p. 4.
On peut regrouper les raisons multiplies et complexes de l’inégalité en deux grands déterminants. Le premier est l’héritage de l’histoire dramatique du dernier pays au monde à avoir aboli l’esclavage : c’est le racisme. Sur cet héritage s’installe le deuxième déterminant: il a partie liée avec la forme État développementiste en tant que syncrétisme de la tradition coloniale (estamentária)[[Nous utilisons ici de manière impressionniste la notion proposée par la sociologue et juriste Raymundo Faoro. Os Donos do Poder. 1957. 13 ed. Ed. Globo. Rio de Janeiro. 1985. et d’un positivisme moderniste débridé. Naître noir au Brésil implique une probabilité de grandir pauvre terriblement plus importante que celle des blancs. Alors que la population noire représente 45% du total, elle constitue 63% de la population pauvre et 70% des indigents. Un jeune blanc de 25 ans a actuellement, 2,3 années d’études de plus que son collègue noir ; pire, c’est le même clivage qu’il y a cinquante ans: la discrimination raciale est importante et reste stable.[[A. Urani et alii., Cit. p. 15. Lorsqu’on sait que la loi brésilienne prévoit deux régimes séparés de citoyenneté (les citoyens qui ont un diplôme d’études supérieures ont droit, en cas de détention, à une prison spéciale – de première classe – séparée des véritables cercles dantesques où sont entassés, dans des conditions bien inférieures à celles réservés à n’importe quel animal d’élevage, les non-citoyens), on n’a pas besoin d’épiloguer sur l’impact social et politique de la discrimination raciale. Ce qui nous introduit au syncrétisme étatique brésilien. Un seul exemple : lorsqu’un un jeune brésilien naît, il faut l’enregistrer auprès d’un « cartórios » (notaire) privé : dans un pays de 53 millions de personnes pauvres ou misérables, un acte de naissance est un produit de luxe. On peut généraliser : l’État exerce son pouvoir par un vaste système de concessions privées qui permettent à leurs propriétaires de tirer partie de l’exercice de leurs fonctions. Ces concessions peuvent être légales et explicites (comme dans le cas des cartórios), mais aussi effectives (implicites et/ou de type corporatiste). De même que l’état civil est un business privé pour les notaires, toute fonction publique sera l’objet d’un usage privé, qui sera en outre l’activité principale du « concessionnaire ». La corruption n’est donc ni le phénomène le plus honteux, ni le plus important. En fait la première activité de rentabilisation de ce patrimoine privé qu’est la fonction « publique » sera de « vendre » justement les services pour lesquels les deniers publics payent leur salaire aux « concessionnaires », c’est-à-dire aux fonctionnaires: le policier vendra, dans le meilleur des cas, des services de police[[La plupart des entreprises de sécurité qui, comme on a vu, disposent d’un marché tristement florissant, sont contrôlées par des policiers ou des militaires., dans le pire (mais non pas le plus rare) des cas, il vendra aux petits et grands chefs du narco-trafico des armes ou la liberté, ou carrément ses services; l’huissier de justice demandera à être payé pour ses actes; les procureurs d’une entreprise d’État plaideront contre eux mêmes pour demander des indemnités salariales sur leurs propres salaires; le médecin des hôpitaux publics travaillera la plupart du temps dans son cabinet privé; l’informaticien de l’université fédérale aura un autre emploi dans, par exemple, un grand journal; le professeur de l’université publique ne fera pas cours ou le fera dans une faculté privée; l’ingénieur travaillant à la construction d’une centrale nucléaire (qui, au bout de 30 ans et après le gâchis d’un ou deux milliards de dollars, n’est toujours pas en service) consacrera la plupart de son temps à des activités de conseil, etc., jusqu’aux fonctionnaires qui, tout en bas de l’échelle des qualifications et n’ayant pas grand chose à vendre, essayeront tout simplement « d’en faire le moins possible ».[[Les exemples cités sont naturellement aléatoires et arbitraires, mais sont tous inspirés de faits réels. L’employé du système de providence (INSS) multipliera les pensions et retraites fictives. Dans le cas des policiers de bas échelon, les options se multiplient, macabres: de manière qu’il faudra payer leurs services s’ils retrouvent une voiture volée, ils accepteront quelques sous d’un groupe de commerçants pour « nettoyer » un quartier, ou une ligne de bus, des enfants des rues qui s’y droguent et pratiquent vols ou braquages.[[Parfois, ces activités routinière défraient la chronique internationale, comme en 1994, lors du massacre de 9 enfants de rue, par un groupe de policiers, sur le parvis de la Cathédrale de Rio de Janeiro, la Candelaria. Les conséquences les plus importantes de ce pacte apparaissent au niveau de la composition des dépenses publiques: il est évident que celles-ci sont très peu productives, les services offerts d’une qualité très mauvaise et, ce qui est pire, décroissante en fonction du manque de pouvoir d’achat de la part des usagers (des citoyens). On peut immédiatement voir que la question de la dette et des dépenses publiques (et donc du niveau d’intervention de l’État) ne se réduit pas (loin de là) au volume des dépenses, mais doit prendre en compte sa qualité et donc l’impact réel de celles-ci. La question n’est pas tant d’opposer une politique de déficit à une politique d’équilibre des comptes (ou vice versa) que de constater que les dépenses publiques sont largement improductives et, pire, diminuent la citoyenneté en perpétuant les inégalités. C’est pour cela qu’elles engendrèrent, engendrent et engendreront une dette, interne et externe, impossible à payer.
Il est sidérant de constater combien la gauche se montre aveugle, impuissante et très souvent complice de ces mécanismes de production et de reproduction de l’État brésilien. Ce niveau de complicité est tellement important que l’on peut se demander s’il est alimenté par les avatars de l’idéologie socialiste (et étatiste) ou par la défense d’intérêts corporatistes, notamment de la part de la gauche « universitaire ». Une des économistes les plus écoutées de la gauche[[Il s’agit de Maria da Conceição Tavares, qui a été aussi députée Fédérale pour le PT entre 1994 et 1998., décrit l’échec du « projet national, conçu (…) par le positivisme militaire (…)et développé par la bureaucratie d’État du deuxième gouvernement Vargas »[[Maria da Conceição Tavares, « Imperio, territorio e dinheiro », in L. Fiori, op.cit., p. 460 et suivantes. aussi bien que par le général Geisel[[Il s’agit d’un des généraux qui gouvernèrent le pays pendant la longue période de la ditacture. Geisel a gouverné dans les années 1970 et son gouvernement s’est caractérisé par de forts investissements de croissance et par le début de l’ouverture démocratique. dans les années 1970, comme la conséquence d’un manque « d’argent permanent »[[Ibid. p. 457. et d’une contrainte financière due à un « capital financier national qui n’a jamais existé ».[[Ibid. p. 471. Les yeux doux faits par une si grande partie de la gauche au développementisme nationaliste des militaires rencontre sa sous-évaluation du pacte corporatiste à la base de la formation de l’État moderne brésilien. Il s’agit d’un système à toute épreuve de privilèges directs (proprement corporatistes) et indirects (de type « concession privée de la fonction publique »).

Un système éducatif inique

La question de l’universalisation de l’éducation est emblématique de cette impardonnable ambiguïté de la gauche. Le Brésil est caractérisé par un système d’éducation publique aussi inique que les criantes inégalités, sociales et raciales, qui traversent et blessent toute la société. Le système universitaire public (administré par la Fédération et les États fédérés) où se maintiennent de bons salaires[[En valeur absolue, et davantage encore si on les compare à un PIB par habitant de près de 2000 dollars par an. L’équivalent d’un maître de conférences gagne environ 1000 dollars par mois, et a la possibilité de compléter ce salaire par une bourse de productivité d’environ 250 dollars. des investissement significatifs pour la recherche, un vaste et généreux système de bourses, notamment pour le troisième cycle (y compris pour financer l’obtention de doctorats dans des universités du monde entier) côtoie un enseignement primaire et secondaire en faillite depuis au moins deux décennies. De sorte que les étudiants des universités publiques (recrutés sur concours d’université, Vestibular) sont issus, pour la plupart, du système scolaire privé, alors que les étudiants des écoles publiques n’ont comme perspective, au cas où ils voudraient et pourraient continuer leurs études, que les universités privées (de véritable usines à sous, sauf les élitistes universités des jésuites). La position des syndicats et des forces de gauche à ce propos est littéralement conservatrice: pour eux la dégradation de l’enseignement primaire et secondaire serait le résultat des bas salaires. Quant au paradoxe d’une université « publique » et gratuite accueillant les étudiants issus du secteur privé, il s’agirait simplement de la conséquence du manque d’investissements dans le primaire et dans le secondaire publics. L’ouverture de l’Université « publique » au public, pour les syndicats de professeurs, signifierait une inévitable perte de qualité et, donc, un pas de plus dans la destruction de l’État. Il y a de très fortes évidences du fait que le très bas niveau de l’enseignement primaire et secondaire trouve dans les bas salaire davantage une conséquence qu’une cause, dans la mesure où c’est le système universitaire public qui est absolument incapable de produire un nombre suffisant et de qualité adéquate de professeurs pour une tâche aussi stratégique que le combat contre l’inégalité. Or, cette inadéquation des universités publiques peut être imputée, dans sa totalité, au pacte corporatiste et estamentário que toute une partie de la gauche défend, notamment la gauche universitaire unanime. Pour appréhender ces dynamiques, rien de tel que d’analyser les mouvements sociaux qui ont traversées les universités tout au long des années 1990. On pourra ainsi facilement constater le manque de mobilisation étudiante face à la multiplication des grèves (de plusieurs mois chacune) de professeurs et de fonctionnaires. Si l’on creuse un petit peu la couche du langage d’opposition, on trouve immédiatement des comportements conservateurs ancrés à objectifs non-universels et, pire, fortement alliés au maintien des privilèges corporatistes. Ces objectifs se résument substantiellement à deux : augmentations salariales linéaires (en pourcentage); nouvelles embauches de professeurs. Inutile d’épiloguer sur la dimension ambivalente de toute revendication salariale qui reproduit et approfondit les clivages existants. Quant aux nouvelles embauches, on verra qu’il s’agit, là aussi, de la défense de privilèges. Mais c’est au niveau des objectifs manquant que la véritable complicité de la gauche universitaire avec la forme État coloniale et corporatiste apparaît avec force. Il est impossible de trouver, dans la littérature syndicale, la moindre dénonciation de l’enchevêtrement de privilèges et injustices caractérisant la gestion étatique (au niveau fédéral et de chaque État) de la fonction « publique » en général, et des universités en particulier. Une première série de privilèges tient à l’incorporation dans les salaires des gratifications spéciales dues aux postes de responsabilité. Mécanisme permettant, dans certains cas, de doubler les salaires. Une deuxième série de privilèges est le fait du régime des retraites. Le régime spécial permet aux professeurs de prendre leur retraite très tôt, de manière pratiquement indépendante du temps de service et avec un salaire égal à 120% du salaire des actifs (puisque le fonctionnaire retraité, payé sur la feuille de paye des institutions dont il dépendait, perçoit son salaire intégralement et ne paye pas de cotisations). Cette situation inique n’est encore rien par rapport à l’usage que les universités font, par le truchement de leur autonomie, de ces privilèges. Il est courant qu’un professeur qui a mené toute sa carrière dans une institution d’enseignement privée, passe un concours (dans la plupart des cas pour le poste le mieux rémunéré de la grille) dans une université fédérale juste avant de prendre sa retraite, en faisant « reconnaître » ses activités antérieures dans le secteur privé. Pire, et de manière bien plus systématique: les « jeunes » professeurs précocement retraités du secteur public optent très souvent pour un nouveau concours, dans une autre faculté publique ou dans la même (il arrive qu’un professeur réussisse un concours pour le poste très précisément « ouvert » par sa propre retraite!), cumulant ainsi salaire et retraite à 120%.
Mais c’est la troisième série de revendications « manquantes » qui est la plus grave : il s’agit de la plus complète absence d’un quelconque compromis avec la dimension publique des universités et, donc, avec son ouverture réelle à la société pour que les populations exclues aient accès à l’enseignement supérieur. C’est le monde à l’envers: l’examen d’entrée (vestibular) constitue une barrière infranchissable pour les candidats issus du système secondaire public. Face à ce véritable drame, qui par ailleurs fait marcher les affaires des universités privées[[Ce qui montre les chemins tordus de la complicité entre l’étatique et le privé: c’est l’inertie des universités étatiques qui alimente le développement des universités privées. Le discours consistant à dire que c’est le manque d’investissements dans les universités publiques est, au minimum, cynique: l’identification de l’étatique et du public permet de ne pas prêter attention au fait que la plus grande partie du public n’a pas accès à un service qui n’est ni public ni universel., les positions quasi unanimes des syndicats et de la communauté académique des universités « publiques » sont, dans la meilleure des hypothèses, opportunistes, et dans la pire (la plus réaliste), conservatrices. Opportunistes, puisqu’elles pensent se cacher derrière les problèmes de l’enseignements public secondaire, alors qu’il est évident que le bas niveau de celui-ci dérive directement du manque de massification des universités « publiques ». Conservatrices, étant donné qu’elles utilisent un discours typique de la droite et des élites technocratiques, celui de l’opposition de la qualité et de la quantité, alors que la substance de la démocratie devrait être la recomposition entre ces deux moments ! Lorsqu’on passe ces réflexions « politiques » à l’épreuve de données relatives aux performances des universités étatiques, le cadre de ce blocage corporatiste noircit démesurément et nous montre combien la monnaie manque de société sur laquelle appuyer sa légitimité ou, mieux, combien elle est une « expression de pouvoir unilatérale »[[Maurizio Lazzarato. Puissances de l’invention,Paris, Les empêcheurs de tourner en rond, 2002. . Alors que les syndicats demandent des nouveaux postes d’enseignants, le rapport professeur/élèves (1/10) est très faible, sans compter que le taux d’étudiants qui abandonnent avant la fin des études est de 50%. Si l’on se réfère au cas de l’UFRJ (Université Fédérale de Rio de Janeiro, la plus importante université fédérale du pays), les indicateurs sont épouvantables: en 2000, avec 26.177 étudiants dans les deux premiers cycles (jusqu’à la maîtrise), dont à peine 22.990 n’ont pas suspendu leur inscription, l’UFRJ disposait de 12.291 fonctionnaires (personnel technique) et d’environ 3300 professeurs: ce qui signifie une feuille de paye tous les 1,8 étudiant actifs, un professeur tous les 6,2 étudiants (7 si on inclut les inscriptions suspendues)[[Si l’indicateur fonctionnaires / étudiant peut être « pollué » par les personnels des hôpitaux universitaires, le rapport professeurs/étudiants ne laisse aucune place au doute !. Ce bataillon de professeurs et de fonctionnaires a produit, toujours en 2000, 3691 diplômés (de maîtrise): un peu plus d’un diplômé par professeur[[Et cela sans compter la politique généreuse de bourses pour professeurs invités et « substituts ». Comment est-il possible que, face à cette situation, il manque toujours de professeurs pour faire cours ? Tout simplement parce que les facultés adoptent des politique aussi généreuses de formation de leurs professeurs, et surtout en justifiant les postes en fonction non pas du nombre d’élèves, mais par la multiplication du nombre de matière.. L’université fédérale de Rio de Janeiro ne représente pas une exception, mais la règle : les données nationales montrent les mêmes problèmes.

Un pacte social colonialo-corporatiste

C’est par le blocage social déterminé par le pacte colonialo-corporatiste entre élites technocratiques d’une part (celles liées aux militaires et à l’industrie d’État, y compris aux éléments d’appareil industrialo-militaire et à la « gauche » universitaire), et d’autre part les groupes de pouvoir de type oligarchique, que l’inégalité se perpétue au Brésil sous la forme d’un ordre qui ne peut que produire le chaos, d’une violence qui impose une confiance fictive et, donc, d’une monnaie qui n’a jamais atteint sa dimension publique (constituante) et fonctionne toujours comme la chibata (fouet) du maître d’esclaves. Quand Maria da Conceição Tavares affirme que « l’échec (du projet de développement national) a été le fait de l’argent et surtout de l’Empire »[[Ibid. p. 473 ; cf aussi p. 474. Notons que la notion d’Empire que Maria da Conceição Tavares utilise est synonyme de celle d’impérialisme nord américain., elle définit la monnaie comme une donnée exogène à la dynamique sociale et à la réalité brésilienne, comme si elle devait constituer les conditions de la démocratie, alors que ce qui manque à la croissance et à la monnaie brésiliennes, c’est la démocratie, de même qu’à la démocratie manque la lutte contre l’inégalité. La dette trouve dans les dimensions des dépenses publiques, improductives en matière d’égalité et reproductrices de privilèges, les causes de sa spirale perverse.
S’il est bien vrai, comme l’affirment justement Aglietta et Orléan, que la monnaie est un phénomène social, « l’institution dont la cohésion des sociétés dépend au premier chef »[[Op. cit., p. 238., et non pas un phénomène purement économique, on ne saurait oublier que ce qu’elle institutionnalise, ce sont les rapports de pouvoir et donc les interdépendances qui lient entre elles violence et confiance dans et par la division sociale du travail. Ce sont des violences et des confiances dont la monnaie et les monnaies rendent compte. Derrière l’ambiguïté de la monnaie se cache non pas sa capacité d’exorciser la violence, mais les deux dimensions de la force : celle du passé hypostasié (dans le pouvoir constitué) face à la force de rupture en tant que puissance constituante d’une nouvelle société. Les dérives de la monnaie reflètent, beaucoup plus qu’elle n’engendrent, les aléas de la confiance, et ces derniers la faiblesse des dimensions sociales dont elle est le produit. L’explosion sociale de décembre 2001 en Argentine n’est pas, comme semblent l’appréhender Aglietta et Orléan[[Ibid., p.320., un phénomène collatéral qui aurait pu être évité par la sortie du Currency Board, mais l’événement d’où peut commencer à se déterminer une possible rupture dont dépend, sans aucun déterminisme, la constitution d’une autre société en Argentine et, donc, de la monnaie en tant que bien public et commun. C’est la discontinuité (la différence) qui ouvre la voie à la puissance (le travail de l’invention) d’une monnaie constituante du temps face au pouvoir d’une monnaie despotique qui, exsangue, reproduit le temps passé. Au Brésil, face à Lula obligé de rassurer les financiers internationaux et de nouer des alliances électorales douteuses, c’est le mouvement des jeunes noirs et des pauvres pour casser les « enclosures » étatiques et corporatistes leur barrant l’accès aux universités, qui peut constituer les « fondements » d’une nouvelle connaissance, d’un nouvel espace public, d’une nouvelle monnaie.

Cocco Giuseppe

Politologue, professeur à l’université fédérale de Rio de Janeiro, membre du réseau Universidade Nômade Brasil, a publié, avec Antonio Negri, GlobAL (Éditions Amsterdam, 2007). Membre du collectif de rédaction de Multitudes.