La politique entre raison et entendement, Hegel, Weber, Schmitt

[[Catherine Colliot-Thélène, Le désenchantement de l’État – de Hegel à Max Weber, Les Éditions de Minuit, « Philosophie », Paris, sept. 1992, 270 p. [noté C.C.T; Jean-François Kervégan, Hegel, Carl Schmitt, le politique entre spéculation et positivité, P.U.F, « Léviathan», Paris, déc. 1992, 343 p. [noté J.-F. K..Deux livres sont parus récemment qui ont en commun de considérer le hégélianisme comme une pensée éminemment politique qui représenterait l’accomplissement et l’achèvement de la philosophie politique classique, et serait en même temps, précisément pour cette raison, la pensée à laquelle doit se confronter tout discours prétendant exprimer la rationalité du phénomène politique, même lorsque ce discours se déploie en rupture avec la philosophie politique et s’assigne le politique comme objet en faisant abstraction de tout présupposé métaphysique de sens. Ces deux ouvrages participent du renouveau des études hégéliennes, et plus particulièrement du regain d’intérêt pour la politique hégélienne[[Bernard Bourgeois est celui qui, le premier en France, a recentré les recherches hégéliennes sur les écrits politiques de Hegel, de la période de jeunesse aux Principes de la philosophie du droit. Les grandes étapes de cette recherche furent : La pensée politique de Hegel, P.U.F., « Sup », Paris, 1969, rééd., PU.F, « Questions », Paris, 1922 ; Le droit naturel de Hegel – Commentaire, Vrin, Paris, 1986 ; Philosophie et droits de l’homme – de Kant à Marx, P.U.F., « Questions», Paris, 1990; Études hégéliennes. Raison et décision, P.U.F., «Questions », Paris, 1992. Dans le sillage de ce renouveau de la politique hégélienne, d’autres ouvrages sont récemment parus Jean-Claude Pinson, Hegel, le droit et le libéralisme, « Philosophie d’aujourd’hui », Paris, 1989; Myriam Bienenstock, Politique du jeune Hegel, Iéna 1801 / 1806, P.U.F., « Questions », Paris, 1982; et enfin une traduction de l’italien : Domenico Losurdo, Hegel et les libéraux : Liberté-Égalité-État, P.U.F.,« Pratiques théoriques », Paris, 1992., mais présentent le mérite de ne pas considérer cette dernière pour elle-même et de la confronter à d’autres approches de la réalité politique. L’objet de l’enquête est ainsi moins le hégélianisme lui-même que la logique des différents discours consacrés à l’être social, politique et historique des hommes, ou encore les divers modes d’intelligibilité de l’être socio-politique comme tel. L’enjeu est alors de confronter une philosophie du droit, enracinée dans une métaphysique de l’esprit, et plus particulièrement de l’esprit objectif, à une sociologie de la domination qui fait choix d’une description positive et empirique des pratiques et des institutions collectives, une analytique positive des formes de la domination pour laquelle le monde est ce lieu où «les événements “sont” et “se passent”, mais ne “signifient” plus»[[C. C.-T., p. 258.
Cette éclipse du sens accompagnée du triomphe des discours et des disciplines positives, considérée comme définitive par Catherine Colliot-Thélène[[C. C.-T., p. 27 : « A de très rares exceptions près, la philosophie politique de nos jours n’est plus en prise sur les réalités contemporaines de l’existence politique ». L’auteur parle également de la philosophie politique comme d’un « genre périmé » (p. 28)., peut cependant être relativisée dès lors que l’on constate, avec Jean-François Kervégan, que le positivisme est susceptible d’être accompagné, voire fondé par une « métaphysique de la positivité »[[J.-F. K., p. 22, La pensée de Schmitt est une métaphysique de la positivité dans la mesure même où elle est une politique du droit : Schmitt cherche à soustraire la positivité à l’emprise du positivisme juridique en plaçant au fondement de tout ordre juridique et de tout normativisme la décision essentiellement politique, suprajuridique, indéductible, irrationnelle et purement positive en faveur de tel ou tel ordre juridique, de tel ou tel principe juridique, décision institutrice de tout ordre politique. dont témoigne, selon lui, la pensée d’un Carl Schmitt : si tel est le cas, on verrait la question du sens ultime de l’histoire, des pratiques et des institutions politiques réintroduites à même le discours pourtant positif d’une science de l’État et du droit[[J.-F. K., p. 325 : « Le décisionnisme [de Carl Schmitt n’est pas une théorie politique, encore moins une philosophie du politique. Il veut être un type de pensée juridique qui, au moyen d’une certaine articulation entre droit et politique, se démarque tout à la fois de la politique libérale et de l’épistémologie normativiste, l’une et l’autre caractérisées par la dénégation de cette articulation » ; p. 22 : « La théorie schmittienne du droit (…) est l’expression la plus consciente et la plus radicale de l’émancipation de la tutelle philosophique, pour autant que celle-ci peut être identifiée à une forme de rationalité. », et le politique lui-même réinstitué comme enjeu métaphysique d’une philosophie politique[[J.-F K., p. 142: « Schmitt rejette la représentation positiviste de la positivité ; pour lui, l’opposition entre science positive et philosophie est tout aussi peu pertinente que celle entre droit et politique. ».
Hegel et Carl Schmitt ont en commun de se donner les moyens de penser une articulation de la philosophie et des sciences positives, même si ces moyens sont de nature à chaque fois différente[[Cf. J.-F. K., Introduction.. Rejetant la représentation positiviste des sciences positives, Schmitt cherche à maintenir « l’exigence d’une coopération critique et d’un dialogue sans concession entre la philosophie (pas seulement politique), la science juridique et aussi, mais là n’est pas notre objet, la théologie »[[J.-F K., p. 142.. Ce dialogue doit permettre un accomplissement de la philosophie politique, et notamment de la forme hégélienne de cette dernière, sur le terrain de la positivité reprenant un outillage conceptuel livré par Hegel (notamment les concepts d’État et de société civile, et le thème de leur articulation), Schmitt vise à dépasser cependant la forme de la rationalité hégélienne en sa dimension logico-spéculative. Schmitt prend acte du mouvement de positivation des savoirs effectué au long du XIXc siècle dans le domaine des sciences sociales et historiques : cette émancipation des connaissances positives est telle qu’il faudrait renoncer au principe d’une rationalité spéculative prétendant constituer l’horizon de sens d’une théorie juridique positive[[J.-F. K., p. 148 : « La raison en est peut-être que le type de rationalité que met en oeuvre cette philosophie [i.e. la philosophie de Hegel n’est pas conforme à celle, “positive” en de multiples sens, à travers laquelle le monde qui est le nôtre cherche à s’appréhender. ». Mais cette positivation des sciences historicosociales renvoie elle-même à une transformation des structures sociales du monde moderne qui est telle que ce dernier échappe désormais à toute approche dialectique et spéculative de type hégélien. L’exemple des relations entre l’État, sphère monopolisant le politique, et la société civile, sphère des besoins et de leur satisfaction par les échanges et le travail, où se déploient, selon la tradition libérale, des activités politiquement neutralisées, permet à Schmitt de montrer en quoi il est devenu nécessaire de renoncer à l’approche spéculative hégélienne qui s’attachait à décrire les médiations politiques du social et les médiations sociales du politique, et concevait l’État et la société civile comme les termes d’un rapport de présupposition réciproque. La spéculation ne pouvait en effet concevoir l’État et la société civile que comme les termes d’une identité différenciée, l’État étant l’unité de lui-même et de son autre – de lui-même et de cet « État extérieur »[[Hegel, Vorlesungen über Naturrecht und Staatswissen.schaft, 1817-1818, éd. O. Pnggeler et al., Hamburg Meiner, 1983, § 89, p. 112. qu’est la société civile -, l’identité spéculative de l’identité et de la différence, de l’universel et du particulier.
Mais, selon Schmitt, l’évolution politico-sociale moderne a été dans le sens d’un brouillage de ce rapport dialectique « simple » entre État et société civile : les deux termes n’ont plus pu maintenir leur identité à soi qui, en régime hégélien, se conservait jusque dans leur médiation réciproque. Il y aurait eu, en effet, un phénomène d’interpénétration des deux sphères de la société et de l’État : ce dernier a été totalement investi par la société qui a imposé sa mesure à l’espace du politique et a trouvé la ressource de s’auto-organiser en Etat, de sorte que les problèmes économiques et sociaux sont devenus aussi bien des problèmes étatiques et politiques. De son côté, l’État a dû de plus en plus intervenir dans la vie économique et sociale, si bien que «l’on ne peut plus distinguer entre les secteurs étatiques-politiques et des secteurs sociaux-apolitiques »[[Carl Schmitt, Der Hüterder Vertassung(1931), Berlin, Duncker & Humblot, 1985, p. 78-79. : l’État n’est plus neutre, la société n’est plus apolitique, autrement dit, la politisation de l’existence humaine est totale, omnilatérale. Les deux termes que Hegel concevait dans un rapport dialectique de médiation réciproque se sont fondus en l’identité immédiate d’un « État total » décidément antidialectique.
Une telle transformation de l’effectivité politico-sociale conduit Schmitt à juger inadéquate et périmée l’approche spéculative et dialectique de la réalité sociale moderne. Les conséquences théoriques de ce bouleversement de l’effectivité sont de la plus haute importance : nous serions dorénavant, selon Schmitt, placés devant un choix fondamental entre entendement positif et rationalité politique, étant entendu que pour Schmitt cette dernière ne peut désormais plus être spéculative. L’émancipation de la société civile, c’est-à-dire aussi bien sa mondialisation, l’intensification de ses contradictions internes que sa prépondérance toujours plus grande relativement à l’Etat qui se soumet toujours davantage à ses impératifs économiques et sociaux, nous contraignent à un choix théorique clair « entre rationalité politique et pluralisme social », c’està-dire, selon Schmitt, entre décisionnisme et libéralisme.
Catherine Colliot-Thélène assume elle aussi la nécessité d’un tel choix et elle le justifie également par le constat d’une évolution objective des structures politiques et sociales de la modernité, telle que la spéculation philosophique serait dorénavant impuissante à rendre compte de celles-ci. La pensée de Hegel présenterait l’étonnante réussite d’un diagnostic de la modernité et de ce qui, en elle, devait rendre inévitable l’échec de l’entreprise hégélienne elle-même. Hegel aurait décrit trois ordres de phénomènes proprement modernes : premièrement, le divorce des savoirs qui institue comme modèles de la scientificité les sciences de la nature et rend en même temps problématique la scientificité des discours consacrés aux pratiques humaines ; deuxièmement, le subjectivisme éthique, c’est-à-dire « le droit de la liberté subjective » qui constitue selon Hegel « le tournant et le point médian dans la différence de l’Antiquité et des Temps modernes »[[Hegel, Principes de la philosophie du droit, § 124. ; l’affirmation du droit de la subjectivité et son inscription positive dans les structures de l’effectivité éthique est un procès séculaire qui doit autant au christianisme et au droit romain, qu’à la Réforme, à la Révolution française ou encore à la constitution de la société civile et à l’apparition de la figure moderne du bourgeois[[De l’affirmation de ce principe suit une dissociation de l’éthicité entre, d’une part, l’intériorité subjective d’une morale confinée dans l’abstraction du devoir-être et. d’autre part, l’extériorité positive d’une légalité également abstraite s’imposant par la seule contrainte.; enfin, troisièmement, Hegel a fait droit au phénomène spécifiquement moderne de l’autonomisation des différentes sphères de l’agir social, notamment en concevant sous le titre « société civile » l’autonomisation du champ constitué par les activités économiques, et en rendant compte, parallèlement, de la concentration croissante du politique autour de l’État. Dualisme des savoirs, subjectivation de l’éthique, autonomisation du social, étatisation du politique, autant de phénomènes qui ont en commun de signifier des ruptures, des scissions : rupture épistémologique dans l’unité du savoir ; rupture éthique de l’identification immédiate de la subjectivité à son monde éthique objectivé ; rupture politique enfin de l’unité de la société avec elle-même, désormais divisée entre une sphère de l’agir particulier, économiquement déterminé, et une sphère de l’agir universel, politiquement motivé. Hegel a tellement bien su diagnostiquer ces ruptures que la spéculation hégélienne elle-même n’aurait finalement de cesse de relativiser ces phénomènes de scission caractéristiques de la modernité et de les ramener à l’identité d’un sens désormais maître de sa propre différenciation.
Face à une modernité qui connaît d’emblée des contradictions internes, susceptibles de virer en manifestations pathologiques d’une époque définitivement irréconciliable avec elle-même, Hegel a maintenu ce que Catherine Colliot-Thélène nomme «l’unique postulat de l’idéalisme absolu »[[C. C.-T., p. 70., à savoir « Il est possible de tenir ensemble la totalité des dimensions, à première vue disparates, de l’expérience humaine. » Il y a une unité du sens, non pas celle d’un sens achevé, totalisé, clos sur lui-même, mais l’unité d’un sens riche de sa différenciation, faisant valoir son propre infini dans la finitude des réalisations purement humaines, un sens riche du procès infini et éternel de sa propre auto-conception qui passe par son ex-position dans la multiplicité des sens particuliers et finis que réalisent les diverses sphères des pratiques humaines, y compris les plus apparemment insensées. Mais cette dynamique de la disjonction du sens, de son éparpillement, si bien décrite par Hegel en sa nécessité même, était précisément ce qui devait rendre intenable, après Hegel, le postulat métaphysique de l’unité ultime du sens et définitivement impossible sa totalisation. L’entreprise spéculative hégélienne n’aurait donc pas échoué du fait d’un quelconque vice interne, mais en raison de l’évolution même de la réalité politico-sociale moderne : « L’éclatement des sphères de l’existence humaine, dont Hegel avec une grande lucidité avait relevé les prémisses, est parvenu à un point tel que leur unification ne se laisse seulement plus penser, sinon sur le mode optatif[[C. C.-T., p. 73.. » Le projet spécifiquement spéculatif d’intelligence du politique serait ainsi venu se heurter à certaines données structurelles et fondamentales de la modernité.
Mais les raisons de l’échec du discours métaphysico-spéculatif sont inversement, selon Catherine Colliot-Thélène, les raisons du triomphe, à partir de Max Weber, de l’approche positive, analytico-empirique de la réalité socio-politique moderne. L’auteur du Désenchantement de l’État émet l’hypothèse d’une coextensivité, d’une adéquation quasi naturelle entre le type de rationalité mis en oeuvre par les sciences sociales positives et la rationalité objectivée par les structures de la modernité sociale : « Il y a peut-être, dans les déterminations particulières du monde moderne, quelque chose qui fait obstacle à la philosophie et à quoi s’adapte en revanche le type de rationalité que déploient les sciences modernes[[C. C.-T., p. 28.. » La chosification (Versachlichung) du monde social, c’est-à-dire sa soumission croissante à une rationalité en finalité, ou encore l’éclatement de la socialité en différentes sphères autonomes de socialisation et de pratiques n’ayant entre elles que des rapports de simple causalité, transforment la réalité sociale en une seconde nature de plus en plus assimilable à la nature homogène et mathématisable de la science moderne, et susceptible en ce sens d’être soumise aux procédures objectivantes de connaissance d’une physique sociale comparables aux procédures mises en œuvre par les sciences positives de la nature[[C. C.-T., p. 173: a L’espace des interconnexions causales auquel se limite consciemment l’explication sociologique est homogène comme est homogène l’espace mathématisé de la physique moderne par contraste avec l’espace qualitatif et hiérarchisé de la physique antique et médiévale : pratiques et représentations économiques, sociales, religieuses, morales et politiques, voisinent et exercent les unes sur les autres des effets de conditionnement mutuels. Un gouffre sépare l’effort de la connaissance (jamais achevé) de ces interactions, de la sursomption de toutes ces différences dans la téléologie de l’esprit. ». Il y a donc bien possibilité d’une pure et simple adéquation entre, d’une part, les méthodes propres aux sciences positives modernes du social et, d’autre part, leur objet, les structures sociales de la modernité. Les sciences positives peuvent triompher parce que la positivation du monde est elle-même déjà accomplie : « Car, s’il est vrai que “l’étude empirique et mathématiquement orientée du monde” se distingue, notamment, de la conception purement magique ou de la spéculation métaphysique en cela qu’elle accomplit la transformation du monde en « un mécanisme purement causal », et corrélativement, rejette toute interrogation sur le « sens » du devenir intra-mondain, il faut ajouter que cette transformation est, pour l’essentiel, d’ores et déjà accomplie dans la factualité des pratiques et des représentations qui en sont solidaires. Les sciences modernes ne font en vérité qu’enregistrer la chosification des pratiques qui résulte de leur disjonction réciproque[[C. C.-T., p. 169.. »
Le choix théorique que nous évoquions à l’instant entre raison spéculative et entendement positif est ici, en réalité, totalement éludé : la décision n’est plus à prendre puisque la logique même des pratiques sociales, leur chosification et leur autonomisation réciproque, a déjà décidé avant nous et pour nous. Le monde n’est plus qu’un état de chose, le lieu homogène d’événements qui sont mais ne font plus sens, il est calculable, rationalisé et positif : donc, soyons positivistes et analytico-empiristes ! C’est le très grand avantage des positivistes que de pouvoir considérer leur propre positivisme comme une donnée naturelle, nécessaire, objective et donc elle-même positive : c’est rendre en effet une position théorique quasiment irréfutable, infalsifiable, que d’assurer qu’à sa source il n’y a pas une décision théorique, mais une nécessité objective.
Catherine Colliot-Thélène situe le propre de la philosophie politique, et de son accomplissement hégélien, dans la présupposition du sens et de sa totalisation possible : mais plus essentielle que la présupposition du sens est la position du sens, c’est-à-dire la décision pour le sens. L’essence commune du politique, de la philosophie et de la pensée, qui fonde leur co-appartenance réciproque, est précisément la décision, l’acte irréductible qui tranche pour et contre. Il n’y a pas de pensée authentique du politique qui ne repose sur la décision qui tranche entre l’ami et l’ennemi, et il n’y a pas de pensée authentique qui ne se fonde sur la décision pour la pensée, libre décision pour le libre élément de la pure pensée libre, où trouve à s’affirmer et à s’accomplir ce que Hegel appelle le Soi. De sorte que le propre de la philosophie réside moins, ainsi que le pense le positivisme, dans l’affirmation ou le postulat de l’objectivité d’un sens réalisé qui ne demanderait qu’à être lu et recueilli à même l’effectivité historique des institutions et des pratiques humaines, qu’il ne consiste tout entier dans la libre décision créatrice du sens en sa subjectivité absolue, c’est-à-dire comme unité de lui-même et de son autre, de la subjectivité et de l’objectivité, de la liberté et de la nécessité, de la certitude et de la vérité.
Carl Schmitt, tel que nous le présente magistralement Jean-François Kervégan, se signale précisément à nous en ce qu’il a ouvert la voie, au temps du nihilisme positiviste, du triomphe de l’entendement social et du recul de la raison politique, à un « métapositivisme » autorisant une approche nouvelle du politique, médiane, mais néanmoins radicale, « entre le sacrifice de toute rationalité spéculative, tel qu’il peut être par exemple justifié, chez Max Weber, à l’aide du thème du triomphe de la Zweckrationalität sur la Wertrationalität, et le pur et simple rejet de la conscience “positive” que la modernité a d’elle-même, qu’illustre notamment l’œuvre de Léo Strauss »[[J.-F K., p. 22.. Le premier geste de Carl Schmitt est d’affirmer une irréductibilité du politique qui ne peut se dissoudre ni dans les stratégies positives d’une sociologie de la domination, ni, a fortiori, dans une éthique libérale de la discussion entraînant une neutralisation du politique et une absolutisation de la société. Le politique n’est pas le nom d’une substance objectivement repérable, mais désigne un ordre de phénomènes, et plus précisément, à l’intérieur de cet ordre de phénomènes qu’est l’être-commun, le vivre-en-commun, le politique désigne une tendance, une puissance, une potentialité : « Le politique n’a pas de substance, il désigne seulement la puissance conflictuelle inhérente aux pratiques humaines. Non localisable, le politique est potentiellement omniprésent. Sa manifestation la plus pure n’est pas la guerre – elle en est seulement l’horizon possible mais la décision, irréductible à toute rationalité et à toute dialectique, qui institue les ordres au sein desquels se déploient ces pratiques[[J.-F. K., p. 328-329.. »
Si Carl Schmitt partage avec le positivisme la volonté d’affranchir la théorie du droit de la tutelle d’une rationalité philosophique normative ou spéculative, il dénonce néanmoins l’illusion positiviste de l’autoconstitution et de l’autosuffisance de la rationalité positive appliquée au droit et à la société. Il n’y a pas, selon lui, de théorie du droit qui puisse faire l’économie d’une thématisation préalable du politique comme tel : autrement dit, il n’y a pas d’approche positive possible d’un quelconque ordre juridique ou social constitué qui puisse faire abstraction de ce qui, dans cet ordre, est constituant, c’est-à-dire en dernière instance, selon Schmitt, de la décision institutrice de cet ordre, « composante essentiellement irrationnelle de tout ordre juridique et politique, précondition impensable du droit lui-même »[[J.-F K., p. 23.. » Avec Schmitt, nous avons donc l’exemple d’une approche de la réalité politique et sociale qui, rejetant la dialectique spéculative, s’inscrit résolument dans une logique d’entendement en ce qu’elle absolutise le positif (la décision) et, corrélativement, le négatif (le conflit, l’opposition irréductible de l’ami et de l’ennemi, figée en ce qu’elle a, pour Schmitt, de définitivement non dialectisable : bref, un négatif sans négativité) le politique ne relève plus de la raison spéculative et de ses procédures médiatisantes pour lesquelles le négatif l’atomistique sociale, la concurrence sur le marché – ne vaut que dans le mouvement de sa négation par le positif – l’État qui, en médiatisant politiquement le social, constitue l’identité politique concrète. Le politique se ramène donc, pour Schmitt, à la positivité (au sens hégélien du terme) d’une décision irréductible actualisant un pouvoir constituant absolu qui doit nécessairement précéder l’ordre constitué des pouvoirs institutionnels livrés ensuite aux procédures positives d’une théorie du droit.
Mais ce que ne semblent avoir clairement vu ni Carl Schmitt lui-même, ni son commentateur pourtant hégélianisant, c’est que l’irréductibilité d’une décision absolument constituante, loin de placer définitivement le politique sur le terrain d’un entendement séparateur et antispéculatif, le porte au contraire en un lieu, certes problématique, mais assurément situé au plus loin du positivisme, où sont susceptibles de venir se rejoindre l’entendement métapositif schmittien et la raison spéculative hégélienne. Opposer le décisionnisme à la spéculation dialectique, c’est en effet oublier que la conception spéculative du politique, c’est-à-dire la théorie hégélienne de l’État, culmine en ce moment le plus concrètement universel et le plus universellement concret parce qu’absolument singulier et infini en son formalisme qu’est la décision du Prince constitutionnel et rationnel, son acte de mettre le point sur le i. Que la décision soit mise au fondement d’une théorie du droit comme sa précondition politique impensable, irrationnelle et irréductiblement positive, ou bien qu’une philosophie du droit fasse de la décision «ce moment ultime et concret du vouloir, celui de l’autodétermination »[[Bernard Bourgeois, « Le prince hégélien », in : Etudes hégéliennes, éd. citée, p. 228., en lequel « l’État en sa vérité se recueille totalement »[[Ibid., p. 231., dans les deux cas, la décision manifeste le plus propre du politique comme tel: une puissance absolue de constitution, manifestée par la radicalité et l’irréductibilité du pouvoir de décider, que la décision soit indéductible comme pour Schmitt, ou grundlos (sans raison) comme pour Hegel. Dans les deux cas également, la possibilité d’une authentique philosophie politique est garantie, selon des modalités certes différentes : la philosophie est chez elle dans tout ce qui manifeste une donation de sens, et donc aussi dans tout ce qui, politiquement, est constituant, manifeste une puissance susceptible de configurer ce que Hegel appelle la vie éthique, et de briser la positivité figée des ordres constitués où se meut l’ensemble des discours positifs.