La stratégie du refus

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé “Premières thèses”, dont il constitue le onzième point.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.

C’est Smith qui disait – et Marx relevait la justesse de cette observation – que le véritable développement de la force productive du travail date du moment où celui-ci s’est transformé en travail salarié, et où les conditions mêmes du travail s’opposent à lui en tant que capital. On peut dire que le véritable développement de la force politique des travailleurs date du moment où ils ont été transformés en ouvriers, et où l’ensemble des conditions de la société s’oppose à eux comme du capital. La force politique, du côté ouvrier, se présente donc comme indissolublement liée à la force productive du travail salarié. Le pouvoir du capital, en revanche, est avant tout une puissance sociale. Le pouvoir ouvrier est sa possibilité de dominer la production, donc une donnée particulière de la société. Le pouvoir capitaliste est la domination réelle sur la société en général. Mais le capital est ainsi fait qu’il a besoin d’une société en vue de la production. Cette donnée particulière devient ainsi le but général de la société. Celui qui la contrôle et la domine, domine et contrôle tout. Même lorsque l’usine et la société auront atteint le stade d’une intégration réciproque parfaite économiquement parlant, sans doute continueront-ils à être en contradiction politiquement parlant. C’est lorsque l’usine en tant que classe ouvrière et la société en tant que capital se heurteront de front que la lutte aura atteint l’un de ses stades les plus avancés précisément. Empêcher ce qui constitue l’intérêt capitaliste de se réaliser dans l’usine, cela signifie bloquer le fonctionnement de la société, et donc jeter les bases du renversement et de la destruction du capital dans son pouvoir même. Prendre en charge l’intérêt social, cela signifie au contraire réduire l’usine elle-même à du capital, à travers la réduction de la classe ouvrière à la société tout entière en tant qu’elle en constitue une partie. Mais s’il est vrai que le travail accomplit un saut productif lorsqu’il se trouve utilisé par le capitaliste individuel, il est également vrai qu’il accomplit un saut politique lorsqu’il est organisé par le capital social. Il peut arriver aussi que ce saut politique ne se traduise pas en termes d’organisation, et alors il peut sembler du dehors qu’il n’ait jamais existé. Cependant dans sa donnée matérielle, son existence spontanée demeure suffisante pour amener les ouvriers à refuser de se battre pour les idéaux vieillis, même si elle est insuffisante pour que la classe ouvrière prenne elle-même l’initiative d’élaborer un plan de lutte sur ses propres objectifs. Peut-on donc dire que dure toujours la longue période historique où Marx considérait les ouvriers comme “ une classe lorsqu’elle est confrontée au capital ” mais pas encore comme “ une classe pour soi ” ? Ou plutôt ne faut-il pas dire le contraire en confondant peut-être un peu les moments de la triade hégélienne ? C’est-à-dire que les ouvriers deviennent les premiers et d’emblée une classe pour soi face à leurs patrons directs. Et c’est en tant que tels qu’ils sont reconnus par les premiers capitalistes. Ce n’est qu’après, à travers tout un travail historique qui n’est peut-être pas encore terminé, en passant par les terrifiantes expériences pratiques qui se répètent toujours, qu’ils en viennent à être activement et subjectivement classe face au capital. C’est lors de ce passage que s’avère nécessaire l’organisation politique du parti qui réclame la totalité du pouvoir. Au cœur de ce passage, il y a le refus collectif de masse qui prend des formes passives, à se découvrir comme classe face au capital, lorsque la classe ouvrière n’a pas sa propre organisation, et si elle ne peut prétendre au pouvoir dans sa totalité. La classe ouvrière fait ce qu’elle est. Or elle est à la fois l’articulation et la dissolution du capital. Le pouvoir du capital cherche à utiliser la volonté des ouvriers de s’opposer, pour en faire le moteur de son propre développement. Le parti ouvrier doit partir de cette même médiation réelle de l’intérêt capitaliste qui s’opère du côté ouvrier, pour l’organiser en antagonisme, en terrain de lutte tactique, en possibilité stratégique de destruction. Les points de vue opposés des deux classes ont un seul axe de référence, une seule orientation: la seule classe des ouvriers. Que ce soit pour stabiliser le développement du système ou pour tenter de l’abattre à tout jamais, c’est la classe ouvrière qui décide. Ainsi la société du capital et le parti des ouvriers s’avèrent être deux formes opposées ayant le même contenu. Et dans sa lutte pour acquérir le même contenu, une forme exclut l’autre. Elles ne peuvent coexister que durant la très brève période d’une crise révolutionnaire. La classe ouvrière ne peut devenir parti dans la société capitaliste, sans bloquer le fonctionnement de celle-ci. Lorsque celle-ci continue de fonctionner, c’est que ce parti n’est pas le parti ouvrier.

Se rappeler que “ l’existence d’une classe de capitalistes repose sur la productivité du travail ”. Le travail productif est alors également en rapport avec la classe des capitalistes elle-même et pas seulement avec le capital: c’est dans ce dernier rapport que la classe ouvrière existe. C’est probablement un passage historique: le travail productif produit le capital; la production capitaliste, grâce à l’industrie, “ organise ” la classe ouvrière; enfin l’organisation en classe des ouvriers industriels provoque la constitution des capitalistes en une classe en général. Dès qu’on en arrive à un stade de développement moyen, les ouvriers se présentent donc comme une classe sociale de producteurs, de producteurs industriels de capital; au même stade, les capitalistes se présentent, eux, comme une classe sociale d’organisateurs, plus que de chefs d’entreprise, d’organisateurs des ouvriers par le biais de l’industrie. Il n’y a pas d’histoire de l’industrie concevable en dehors d’une histoire de l’organisation capitaliste du travail productif, et par conséquent d’une histoire ouvrière du capital. Nous n’avons pas oublié dans notre analyse la “ révolution industrielle ”. La suite de cette recherche nous conduira à en partir pour déboucher sur les formes contemporaines de domination du capital sur les ouvriers, toujours à travers les mécanismes objectifs de l’industrie et les possibilités de les utiliser du côté ouvrier. A ce niveau-là, il faut subordonner violemment le développement du rapport qui existe entre la partie vivante du capital et sa partie morte, à la naissance du rapport de classe de l’ouvrier collectif avec le capital dans son ensemble, comme conditions sociales de la production. Tout changement technique intervenant dans les mécanismes de l’industrie s’avérera de la sorte déterminé par des moments spécifiques de la lutte de classe. Nous obtiendrons deux résultats: échapper au piège du rapport de l’homme à la machine, et prendre, nous, au piège ce rapport dans l’histoire conjuguée des luttes ouvrières et de l’initiative capitaliste. Il est faux de définir la société moderne comme “ une civilisation industrielle ”. L’industrie n’est ici qu’un simple moyen justement. La civilisation moderne est véritablement la civilisation du travail. Mieux une société capitaliste ne peut pas être autre chose. Et c’est pour cette raison qu’elle peut, au cours de son développement historique, aller jusqu’à prendre la forme du “ socialisme ”. La société du capital n’est donc pas une société industrielle, mais celle du travail industriel, et partant, celle du travail ouvrier. Et c’est en tant que telle que nous devons trouver le courage de combattre la société capitaliste. Les ouvriers font-ils autre chose lorsqu’ils luttent contre leur patron ? Ne luttent-ils pas avant tout contre le travail? Ne disent-ils pas non avant tout à la transformation de la force de travail en travail? Ne refusent-ils pas avant tout de recevoir du travail du capitaliste ? S’abstenir de travailler en effet, ce n’est pas refuser de donner au capital l’utilisation de la force de travail, puisque celle-ci lui a été déjà concédée lors du contrat d’achat/vente de cette marchandise particulière. Ce n’est pas non plus le refus d’abandonner au capital le produit du travail, car celui-ci est légalement sa propriété, et d’autre part l’ouvrier ne sait qu’en faire. S’abstenir de travailler – la grève comme forme classique de la lutte ouvrière –, c’est refuser la domination du capital en tant qu’il organise la production; c’est dire non à un endroit déterminé au travail concret proposé; c’est bloquer momentanément le procès de travail en menaçant d’ôter, par récurrence, son contenu au procès de valorisation. La grève générale anarcho-syndicaliste, censée provoquer l’effondrement de la société capitaliste, est sans doute une naïveté romantique de jeunesse. Au fond elle contenait déjà elle-même la revendication lassalienne, même si elle s’y opposait apparemment, d’un “ juste fruit du travail ”, c’est-à-dire d’une “ juste participation ” au profit du capital. Les deux perspectives trouvèrent leur unification en effet dans la fausse correction qu’elles apportèrent à Marx. Fausse correction qui a depuis tant de succès dans la pratique du mouvement ouvrier officiel et selon laquelle les véritables “ donneurs de travail ” seraient les “ travailleurs ” à qui il incombe de défendre la dignité de leur prestation de travail contre ceux qui veulent l’avilir. Non, dans ce cas, la terminologie courante est la bonne. C’est vraiment le capitaliste qui “ donne du travail ”. L’ouvrier donne, lui, du capital. En effet il possède la seule marchandise particulière qui conditionne toutes les autres conditions de la production. Car celles-ci ne sont au départ, comme nous l’avons déjà vu, que du capital en soi, du capital mort, qui pour vivre et se déployer comme rapport social de production a besoin de subsumer sous sa domination la force de travail comme activité, comme sujet du capital. Mais il ne peut passer à un rapport social sans introduire, comme nous l’avons vu également, en son sein le rapport de classe comme son propre contenu. Et le rapport de classes s’impose dès que le prolétariat se constitue en classe face au capitaliste. Par conséquent l’ouvrier donne du capital, non seulement en ce qu’il vend sa force de travail, mais aussi en ce qu’il apporte le rapport de classes. Tout comme le caractère implicitement social de la force de travail, cela fait partie des choses que le capitaliste ne paye pas, ou plutôt qu’il paie par le prix de la lutte ouvrière qui secoue périodiquement le terrain de la production, prix qui n’a pas fait l’objet d’un contrat. Ce n’est pas un hasard si c’est ce terrain que les ouvriers choisissent tactiquement pour attaquer leur patron et si c’est donc celui sur lequel le patron se voit contraint de répondre par des bouleversements techniques continuels dans l’organisation du travail. Dans tout ce processus, la seule chose qui ne vienne pas de l’ouvrier, c’est précisément le travail. Les conditions du travail sont dès le départ entre les mains du capitaliste. Entre les mains de l’ouvrier, il n’y a d’emblée que les conditions du capital. La société capitaliste est née historiquement de ce paradoxe qui s’avérera être plus tard “ l’éternelle renaissance ” de son développement. L’ouvrier ne peut pas être du travail s’il n’a pas contre lui le capitaliste. Le capitaliste ne peut pas être du capital s’il n’a pas contre lui l’ouvrier. A la question: mais qu’est-ce qu’une classe sociale ? on répondra: ce sont là deux classes. Le fait que l’une soit la classe dominante n’implique pas que l’autre se fasse subalterne, mais qu’elle lutte à égalité avec l’autre, pour briser cette domination, et pour la retourner, sous de nouvelles formes, sur celle qui l’a dominée jusqu’à présent. Il est urgent de remettre en circulation une photo du prolétariat qui le représente fidèlement tel qu’il est: “ superbe et menaçant ”. Il est temps d’inaugurer une nouvelle expérience historique, la confrontation directe que Marx réclamait entre la classe ouvrière et le capital: entre “ les gigantesques souliers d’enfant du prolétariat et les souliers de nains usés de la politique bourgeoise ”.

Si les conditions du capital reposent entre les mains des ouvriers, s’il n’y a pas de vie active du capital sans activité vivante de la force de travail, si la naissance du capital est déjà une conséquence du travail productif, s’il n’y a pas de société capitaliste sans articulation ouvrière du capital, c’est-à-dire s’il n’y a pas de rapport social sans rapport de classes et qu’il n’y a pas de rapport de classes sans classe ouvrière, alors on peut en conclure que la classe capitaliste est de fait subordonnée dès sa naissance à la classe ouvrière. De là ce caractère nécessaire de l’exploitation. On ne peut réduire la lutte ouvrière contre les lois d’airain de l’exploitation à l’éternelle révolte des opprimés contre leurs oppresseurs. Et cela pour la même raison qui fait que l’on ne peut réduire le concept même d’exploitation à la volonté du patron individuel de s’enrichir en extorquant le plus possible de plus-value du corps de ses ouvriers. Comme toujours l’explication “ économiste ” n’est pas capable d’attaquer le capitalisme, autrement que par une condamnation morale du système. Ce n’est pas nous qui cherchons à retourner le problème. C’est le problème lui-même qui se pose dès le départ en termes contraires. L’exploitation tire sa naissance historique de la nécessité où se trouve le capital d’échapper à la subordination de fait à la classe des ouvriers producteurs. C’est en ce sens tout à fait spécifique que l’exploitation capitaliste provoque à son tour l’insubordination des ouvriers. L’organisation croissante de l’exploitation ainsi que sa réorganisation continuelle à des niveaux toujours plus élevés dans l’industrie comme dans la société, constitue après coup de nouvelles ripostes capitalistes au refus des ouvriers de se soumettre au processus. C’est désormais une pression directement politique s’exerçant du côté des ouvriers qui contraint le capital à se développer économiquement depuis le lieu de production jusqu’au rapport social en général. Mais la vitalité politique de son adversaire, dont le capital ne peut se passer, constitue en même temps la plus redoutable menace à l’égard de la conservation même de son pouvoir. L’histoire politique du capital, qui avait déjà pris la forme de la succession de ses tentatives pour se soustraire au rapport de classe comme moment de “ séparation ” normal, réapparaît ici désormais, à un niveau plus élevé, comme l’histoire des tentatives successives de la classe capitaliste pour s’affranchir des ouvriers, à travers les diverses formes de domination politique du capital sur la classe ouvrière. Voilà pourquoi l’exploitation capitaliste, en tant que forme permanente d’extraction de plus-value à l’intérieur du procès de production, est toujours allée de pair, durant toute l’histoire du capital, avec le développement de la dictature politique au niveau de l’Etat sous des formes de plus en plus organiques. Dans la société du capital, le pouvoir politique constitue vraiment une nécessité économique: celle de contraindre par la force la classe ouvrière à renoncer à son propre rôle social de classe dominante. Sous cet angle, les formes actuelles de la planification économique ne visent qu’à récupérer l’organicisme dans la démocratie, et d’en faire une forme politique moderne de la dictature de classe. Le consensus sapientium à l’égard du futur État du bien-être – dont parle G. Myrdal –, la société qu’approuveraient à la fois J. S. Mill, K. Marx et T. Jefferson, serait peut-être lui aussi réalisable. Nous aurions une synthèse de libéralisme, de socialisme et de démocratie. L’accord entre le libéralisme et la démocratie trouverait finalement un médiateur idéal dans l’État social, vulgairement appelé “ socialisme ” justement. Nous rencontrerions de nouveau – et de façon têtue – la nécessité d’une médiation ouvrière jusque dans cet idéal de sagesse politique. Mais les ouvriers trouveraient eux, en ce qui les concerne, la dernière forme de contrôle automatique, c’est-à-dire objectif, de contrôle politique revêtant une forme économique, de leur mouvements d’insubordination. Le dépassement du capitalisme d’État par l’État du capitalisme n’est pas de l’ordre du futur; c’est déjà une chose qui appartient au passé. Ce n’est plus l’État bourgeois s’exerçant sur une société capitaliste, mais directement l’État de la société capitaliste. Quand l’État politique se met-il à diriger une partie au moins des mécanismes économiques ? Lorsque cet appareil économique devient capable d’utiliser l’État politique lui-même comme un outil de production. Dans le sens où nous l’entendons nous: c’est-à-dire comme un moment de reproduction politique de la classe ouvrière. La “ fin du laissez-faire ” cela revient à dire en substance que l’articulation ouvrière du développement capitaliste ne peut plus fonctionner selon des mécanismes spontanément objectifs: il faut que ce soit l’initiative politique des capitalistes eux-mêmes qui l’oblige subjectivement, en tant que classe, à jouer son rôle. Par-delà toutes les idéologies post et néokeynésiennes, Keynes à lui seul fait faire au point de vue capitaliste un saut subjectif énorme qui n’est comparable sans doute, de par son importance historique, qu’à celui auquel Lénine a contraint le point de vue ouvrier. Pourtant point n’est besoin de concéder qu’il s’agisse d’une “ révolution ” du mode de pensée du capital. A y regarder de plus près, on s’aperçoit que tout cela se trouvait déjà contenu dans le corps de son développement précédent. Les capitalistes n’ont pas encore inventé un pouvoir politique qui ne soit pas institutionnalisé; ils en sont évidemment incapables. Ce genre de pouvoir est particulier aux ouvriers. La différence qui existe entre les deux classes du point de vue du pouvoir se situe précisément là. La classe des capitalistes n’existe pas indépendamment des formes politiques institutionnelles à travers lesquelles elle exerce sa domination de façon plus ou moins accentuée, mais en permanence néanmoins: c’est pourquoi détruire l’État bourgeois, cela signifie détruire vraiment le pouvoir des capitalistes, et voilà pourquoi une telle destruction ne peut se faire si l’on ne détruit pas l’appareil d’État. En revanche la classe ouvrière, au contraire, existe indépendamment des niveaux institutionnels de ses organisations: c’est pourquoi la destruction du parti politique des ouvriers ne signifie pas, et ne l’a jamais fait, défaire, démanteler, dissoudre l’organisme de classe des ouvriers. La possibilité même d’une disparition de l’État, dans une société du côté ouvrier, rentre dans le cadre spécifique de ce problème. En d’autres termes, la classe des capitalistes a besoin pour exister de la médiation qui s’opère à un niveau politique formel. C’est précisément parce que le capital est une puissance sociale, qui prétend exercer en tant que telle, et pour son compte, sa domination sur tout, qu’il est obligé d’articuler cette domination selon des “ formes ” politiques qui finissent par donner une vie subjective à sa morte existence de mécanisme objectif. Immédiatement et par nature, le capital n’est qu’un intérêt économique et au commencement de son histoire il ne représente rien de plus que le point de vue égoïste du capitaliste individuel: c’est lorsqu’il est soumis à la menace des ouvriers qu’il est contraint de devenir une force politique, et de subsumer sous sa domination la société tout entière pour se défendre ; il devient alors la classe des capitalistes, ou, ce qui revient au même, l’appareil de répression de l’Etat. En effet, si le concept de classe constitue véritablement une réalité politique, il faut dire alors qu’il n’y a pas de classe des capitalistes sans État du capital. Et la soi-disant “ révolution ” bourgeoise, la conquête du pouvoir politique par la “ bourgeoisie ”n’est rien de plus que la longue période historique durant laquelle le capital se constitue en classe des capitalistes face aux ouvriers. Le développement de la classe ouvrière présente derechef un schéma opposé: c’est lorsqu’elle commence à exister formellement à niveau d’une organisation politique que le processus révolutionnaire s’ouvre directement et que la seule revendication qui se pose est celle du pouvoir; mais elle existait comme classe déjà auparavant, bien auparavant, et c’est en tant que telle précisément qu’elle menaçait l’ordre bourgeois. C’est justement parce que l’ouvrier collectif est cette marchandise tout à fait particulière qui s’oppose à toutes les conditions de la société, y compris aux conditions sociales de son travail lui-même, qu’il se présente comme s’étant incorporé directement cette subjectivité politique à part que constitue l’antagonisme de classe. A son début, le prolétariat n’est rien d’autre que l’intérêt politique immédiat qu’il a à abattre tout ce qui existe. Il n’a pas besoin pour son développement interne, d’“ institutions ” qui donnent vie à ce qu’il est car il n’est rien d’autre que la vie de cette destruction immédiate. Il lui faut en revanche une organisation afin de conférer, face au capital, un caractère objectif à l’instance politique de l’antagonisme; pour l’articuler à un moment donné au sein du rapport de classes tel qu’il se présente matériellement, pour lui conférer un caractère offensif fécond à court terme grâce aux armes de la tactique; et pour enfin arracher le pouvoir des mains de celui qui le possède avant même de le prendre. Marx a découvert l’existence de la classe ouvrière alors qu’il n’existait encore aucune forme qui l’exprimât politiquement; par conséquent pour Marx, il y a une classe même lorsqu’elle est sans parti. D’autre part, du fait même qu’il prenait forme, le parti léniniste a créé l’illusion réelle que le processus spécifique de la révolution ouvrière était déjà en marche: en effet pour Lénine quand la classe se constitue en parti elle devient la révolution en acte. Ce sont là deux thèses qui se complètent tout comme les figures de Marx et de Lénine. Au fond que représentent-elles pour nous ces deux figures, sinon deux anticipations admirables sur le futur de la classe elle-même ?

Si la classe ne s’identifie pas au parti, et si pourtant l’on ne peut parler de classe qu’à niveau politique; s’il y a lutte de classe même en l’absence de parti, et si pourtant toute lutte de classe est une lutte politique; si la classe à travers le parti se fait révolution, met donc en œuvre ce qu’elle est, détruit autant dans la pratique qu’elle ne devait le faire en théorie, saute de la stratégie à la tactique, réussissant par là seulement à arracher le pouvoir des mains de celui qui le possède pour l’organiser en main propre et selon des formes nouvelles; si tout cela est exact – alors on doit en conclure que le rapport classe/parti/révolution est beaucoup plus strictement déterminé et spécifié historiquement que dans la présentation courante qui en est faite, y compris du côté marxiste. On ne peut séparer le concept de révolution du rapport de classe. Or c’est la classe ouvrière qui délimite pour la première fois un rapport de classe. Par conséquent le concept de révolution se confond avec la réalité de la classe ouvrière. Tout comme il ne peut exister de classes avant que les ouvriers ne se mettent à avoir une existence en tant que classe, il ne saurait y avoir non plus de révolution avant que la volonté de destruction que la classe ouvrière comporte de par son existence même, n’ait pris corps. Pour le point de vue ouvrier, il ne présente aucun intérêt de définir les révolutions du passé à partir de ce concept. Tout appel à quelque “ précédent historique ” que ce soit, qui anticiperait ou préfigurerait les mouvements des ouvriers, est toujours un facteur réactionnaire, conservateur qui vise à bloquer et à récupérer ces mêmes mouvements au sein d’horizons qui sont ceux de ceux qui contrôlent actuellement le cours de l’histoire, et qui exercent par conséquent leur domination sur le développement de la société. Rien n’est plus étranger au point de vue ouvrier que le culte opportuniste de la continuité historique, rien ne saurait plus lui répugner que le concept de “ tradition ”. Les ouvriers ne reconnaissent qu’une seule continuité: celle de leur propre expérience politique directe et qu’une seule tradition: celle de leurs luttes. Pourquoi donc concéder aux bourgeois qu’ils aient jamais été capables d’organiser une révolution ? Pourquoi accepter passivement comme s’il s’agissait d’une donnée ce concept intimement contradictoire de “ révolution bourgeoise ” y a-t-il jamais eu une classe bourgeoise ? Car si l’on veut la confondre à tort – selon une erreur qui vient du matérialisme historique – avec la classe des capitalistes qui vient après, il faut alors expliquer le fonctionnement organique du rapport classe/révolution dans cette expérience historique qui ne voit pas la soi-disant classe bourgeoise faire sa révolution, mais bien plutôt la soi-disant révolution bourgeoise jeter les bases à partir desquelles pourra se produire la naissance effective d’une classe des capitalistes à travers un long processus de lutte. Arrivé là il faudra une quantité de recherches concrètes pour renverser l’interprétation des faits que la “ tradition ” marxiste à trop longtemps étouffés dans le carcan de schémas aussi faux théoriquement que nuisibles politiquement. A notre avis c’est là une chose qu’il est possible de réaliser aujourd’hui même au simple niveau de l’investigation historique. L’heure est venue d’amorcer le travail de reconstruction des faits eux-mêmes, des moments et des passages que le capital ne découvre et ne peut dévoiler qu’au seul point de vue ouvrier. Il est temps désormais de mettre sur pied cette histoire ouvrière de la société capitaliste seule à même de donner au mouvement pratique de renversement des choses des armes théoriques riches, redoutables et décisives. Dès lors reconstruction théorique et destruction pratique ne peuvent qu’aller de pair comme les deux jambes d’un même corps, celui de la classe ouvrière. “ Les révolutions prolétariennes – disait Marx – se critiquent continuellement elles-mêmes; elles interrompent leurs cours à chaque instant; elles reviennent sur ce qui semblait déjà achevé pour le reprendre au commencement; elles se moquent sans pitié et sans ménagements des demi-mesures des faiblesses et des misères de leurs premières tentatives ; il semble qu’elles n’abattent leur adversaire que pour que celui-ci puise de nouvelles forces du sol et se relève de nouveau plus redoutable contre elles; elles reculent continuellement épouvantées par l’immensité infinie de leurs propres buts jusqu’au moment où la situation rend tout retour en arrière impossible et où les circonstances elles-mêmes crient: hic Rhodus, hic salta ! ”[[ Le Dix-huit Brumaire. Nous disons, nous: ce qui est décrit là, ce n’est pas le processus des révolutions prolétariennes, c’est le processus de la révolution tout court. La révolution comme processus c’est bien cela. Il n’y a que la classe ouvrière en raison de ce qu’elle est, de l’endroit où elle se trouve agir, de la façon dont elle doit lutter, qui puisse être le processus révolutionnaire. “ Les révolutions bourgeoises – dit Marx – vont tumultueusement de succès en succès; leurs conséquences dramatiques se surpassent les unes les autres ; les hommes et les choses semblent illuminés par des feux de Bengale; l’extase est un état d’âme quotidien. Mais elles ont une vie éphémère et atteignent rapidement leur point culminant: et alors une longue nausée s’empare de la société avant que cette dernière réussisse à évaluer froidement les résultats de sa période de fièvre et de tempêtes. ”[[Ibidem.
Nous devons aller plus loin et dire que ce ne sont pas là des révolutions mais plutôt quelque chose de différent chaque fois : coups d’État, crises de régime, bouleversement du pouvoir dans sa forme, passage du gouvernement de la fraction d’une classe à celui d’une autre fraction de la même classe, sauts brusques dans la restructuration de sa domination sur l’autre classe. Le modèle classique de la “ révolution bourgeoise ” – inventé par le matérialisme historique – présente les choses comme si l’on ne pouvait avoir une conquête à l’improviste du pouvoir politique qu’après l’accomplissement d’une prise en main du pouvoir économique lente, longue et graduelle. La “ classe ” qui domine déjà la société prétendrait diriger l’État. Si ces petits dessins infantiles ne servait qu’à illustrer un livre d’histoire quelconque, cela n’aurait pas d’importance. C’est le moins qui puisse arriver à un “ livre d’histoire ”. Mais sur le terrain marxiste les erreurs en théorie se paient pratiquement: c’est une loi dont les ouvriers ont été trop souvent marqués au fer rouge. C’est lorsqu’on a tenté d’appliquer le modèle de la révolution bourgeoise au déroulement de la révolution ouvrière – il faut bien se mettre cela en tête – qu’il s’est produit un effondrement stratégique du mouvement. Copiant ce modèle, les ouvriers devaient démontrer dans les faits leur capacité de gérer économiquement la société – capacité beaucoup plus grande que celle des capitalistes naturellement! – pour ensuite revendiquer sur ces bases la direction de l’État. De là découle la gestion ouvrière du capital conçue comme voie royale – classique – au socialisme. Du point de vue du matérialisme historique, c’est la social-démocratie qui constitue théoriquement le mouvement ouvrier le plus orthodoxe. Au fond, le mouvement communiste n’a rien fait d’autre que rompre et renverser, sous la pression de la nécessité, et à certains moments de sa pratique, la logique social-démocrate de cette théorie qui est la sienne.

Pourtant entre la social-démocratie et le mouvement communiste la ligne de démarcation était bien tracée dès le départ. Et s’il y a à reconstruire une histoire interne de la classe ouvrière – à côté de celle du capital – elle devra comprendre certainement chacune de ces deux expériences d’organisation, mais sans les mettre sur le même plan, ni sans leur donner la même signification. En effet il existe des différences qualitatives entre les différents moments de la même lutte ouvrière. Lorsque le 9 août 1842, dix mille ouvriers marchent sur Manchester ainsi que le chartiste Richard Pilling à leur tête, pour négocier à la Bourse de Manchester avec les fabricants et voir par la même occasion comment se porte le marché, cela n’est pas la même chose que ce dimanche du 28 mai 1871 à Paris où Galliffet fait sortir des files de prisonniers, ceux qui ont les cheveux gris, pour les faire fusiller sur place parce qu’ils avaient connu juin 48 en plus de mars 71. Et il ne faut pas réduire le premier cas à une action offensive des ouvriers, et le second à un acte de répression des capitalistes. Car c’est peut-être exactement le contraire qui est vrai. Certes dans les deux cas l’articulation ouvrière du développement capitaliste se manifeste de toute façon: la première fois comme une indication positive fournie au fonctionnement du système, initiative qui ne trouvera de débouché organisationnel que dans les institutions tandis que la fois suivante il s’agit d’un non à la gestion des mécanismes de la société tels qu’ils sont, si c’est seulement pour les améliorer, non qui sera repris purement et simplement par la violence. C’est la différence qualitative qui existe entre revendication syndicale et refus politique même au sein d’un même contenu ouvrier. Même lorsqu’elle a conquis le pouvoir politique étatique, la social-démocratie n’est jamais allée au-delà des revendications limitées d’un syndicat face à un patron. Le mouvement communiste, lui, au cours de certaines expériences isolées et provisoires, a bloqué le développement pacifique de l’initiative capitaliste en recourant aux armes qu’offrait le parti de la non-collaboration. Étant donné qu’il s’agit déjà là pour le point de vue ouvrier de deux rappels historiques, le choix à faire entre les deux est assez simple. En fait le problème n’est pas celui-là. C’est celui de savoir quel est le prix que l’on doit payer, à niveau théorique, en assumant directement la tradition de lutte du mouvement communiste. Mais là il ne saurait y avoir de réponse en dehors des résultats que l’on peut obtenir de la sorte sur le terrain de la pratique et dans un avenir immédiat. A ce stade il faut se garder de l’illusion subjective qui amènerait à concevoir le renversement stratégique qui est ici proposé comme la naissance pour la première fois de la science ouvrière et donc comme la première organisation possible et réelle du mouvement de classe. Il faut au contraire, récupérer la spécificité du type de développement interne de la classe ouvrière, la croissance politique de ses luttes et s’en servir comme d’un levier pour faire un bond en avant. Sans objectivisme, sans retour aux origines, et sans repartir de l’année zéro. De nouveau c’est le caractère grossièrement prolétaire de l’ouvrier moderne dans ses origines qu’il faudra réassumer pour lui faire jouer son rôle dans les besoins de la lutte et de l’organisation. Rien ne sera plus férocement combattu que l’image aujourd’hui courante d’une “ nouvelle classe ouvrière ” qui renaîtrait constamment et qui serait renouvelée elle toute seule par les différents sauts technologiques du capital comme par un laboratoire de production scientifique. On ne reniera pas le passé de révolte de la classe ouvrière, cette suite de “ coups de folie désespérés ” qu’ont toujours été ses insurrections placées sous le signe de la violence. Il ne faut pas commettre cette erreur de froids historiens scientifiques, liquider tout affrontement de masse durant lequel se dressent des barricades en les qualifiant de “ révolte du peuple ”, et ne vouloir trouver les véritables luttes ouvrières que dans les dernières formes de négociations collectives avec le capitaliste collectif. Est-ce que 48, 71 et 17 constituent des luttes de classe des ouvriers ? Empiriquement – historiquement – on peut arriver à démontrer que non, que ces dates ne le sont pas en fonction du développement limité que justifient d’ailleurs les objectifs qui étaient proposés lors de ces événements. Pourtant essayez de construire le concept de classe ouvrière sa réalité politique, sans les insurgés de juin, sans les communards, sans les bolcheviques: vous n’aurez plus entre les mains qu’une forme vide, et sur le papier qu’un modèle sans vie. Certes la classe ouvrière n’est pas le peuple; mais elle vient cependant du peuple. C’est la raison élémentaire pour laquelle il n’est plus nécessaire, pour qui se place comme nous d’un point de vue ouvrier, “ d’aller vers le peuple ”. En effet nous venons nous-mêmes du peuple. Et de même que la classe ouvrière s’émancipe politiquement du peuple lui-même à partir du moment où elle ne se pose plus en classe subalterne, la science ouvrière rompt de même avec l’hérédité de la culture bourgeoise à partir du moment où elle n’assume plus le point de vue de la société, mais celui de la partie de la société qui veut renverser cette dernière. Dès lors le concept même de culture n’a plus aucun sens; ou revêt alors une signification totalement étrangère au parti ouvrier. En fait la culture – tout comme le droit dont parlait Marx – est toujours bourgeoise; c’est-à-dire qu’elle est toujours un rapport entre les intellectuels et la société, entre les intellectuels et le peuple, entre les intellectuels et les classes; elle demeure ainsi toujours la médiation entre les contrastes ainsi que leur résolution. Si la culture est la reconstruction de la totalité de l’homme, la recherche de son humanité dans le monde, la vocation de réunir ce qui est séparé, alors elle est par nature réactionnaire et c’est comme telle qu’il faut la traiter. Le concept de culture ouvrière en tant que culture révolutionnaire est tout aussi contradictoire que celui de révolution bourgeoise. Il contient de plus la maudite thèse politique contre-révolutionnaire qui entend faire reparcourir aux ouvriers l’histoire de la bourgeoisie dans sa totalité. La légende d’une culture “ progressive ” de la bourgeoisie “ révolutionnaire ”, que le mouvement ouvrier devait épousseter de la poussière qui la recouvrait depuis que le capital l’avait jetée en même temps que ses vieux drapeaux traditionnels, a transporté les recherches théoriques marxistes au royaume de la fantaisie, et par la même occasion elle a imposé pour tout réalisme quotidien cette pratique de notaire dépositaire du pedigree, qui consiste à recueillir et à développer tout ce que l’on rencontre sur son chemin comme un patrimoine de l’humanité. Sur ce terrain la situation en est arrivée à un tel point qu’il faut – comme dans les autres domaines – pour la débloquer le choc brutal d’un coup destructeur: là, la critique de l’idéologie doit délibérément revêtir la forme d’une critique de la culture du point de vue ouvrier: travail de dissolution de tout ce qui existe, refus de continuer à construire sur le socle de ce passé. Il faut combattre l’Homme, la Raison, l’Histoire, ces monstrueuses divinités et les détruire comme si elles étaient le pouvoir des patrons. Il n’est pas vrai que le capital ait abandonné ses antiques divinités. Il en a simplement fait la religion du mouvement ouvrier: c’est ainsi qu’elles continuent à gouverner activement le monde des hommes. Tandis que leur négation, qui comporte un péril mortel pour le capital, se trouve gérée directement par lui: elle est réduite à de la culture, on la rend donc inoffensive et serviable. C’est ainsi que l’antihumanisme, l’irrationalisme, l’anti-historicisme, au lieu d’être des armes pratiques entre les mains de la lutte ouvrière, deviennent des produits culturels en proie aux idéologies capitalistes. En ce sens si la culture se fait médiatrice du rapport social du capitalisme, et joue un rôle dans sa conservation, ce n’est pas à cause du contenu temporaire qui est le sien actuellement, mais bien à cause de sa forme permanente, c’est-à-dire justement en tant qu’elle est culture. La contre-culture n’échappe pas à ce destin: elle ne fait que vêtir le corps idéologique du mouvement ouvrier de l’habit commun à toute la culture bourgeoise. Peu nous importe qu’il ait pu exister un jour, à un moment donné, la figure historique de l’intellectuel du côté ouvrier. Ce qui est absolument exclu, c’est qu’il puisse exister aujourd’hui une figure de ce genre. Les intellectuels organiques de la classe ouvrière sont devenus en fait la seule chose qu’ils pouvaient être: des intellectuels organiques du mouvement ouvrier. C’est le parti historique, la vieille forme d’organisation qui est en dehors de la classe qui en a besoin. Ils ont garanti au parti pendant des décennies un rapport avec la société sans qu’il ait eu à en passer par l’usine. Et aujourd’hui que l’usine impose sa réalité, et que le capital lui-même le rappelle dans la production, ces intellectuels deviennent des médiateurs objectifs entre la science et l’industrie: telle est la nouvelle forme que prend le rapport traditionnel entre les intellectuels et le parti. L’intellectuel le plus “ organique ” désormais est celui qui étudie la classe ouvrière c’est-à-dire celui qui pratique la plus infâme science bourgeoise qui ait jamais existé: la sociologie industrielle, cette étude des mouvements des ouvriers réalisée pour le compte du capital. Là aussi il faut refuser en bloc le problème. Non pas une culture du côté ouvrier ou une figure ouvrière de l’intellectuel; il n’y a aucune culture, aucun intellectuel qui ne répondent pas aux besoins du capital. C’est précisément le contraire de la solution de l’autre problème: non pas la reproduction ouvrière de la révolution bourgeoise ni le bouleversement par les ouvriers du chemin accompli par la révolution bourgeoise, il n’y a jamais aucune révolution en dehors de l’existence de la classe ouvrière, de ce qu’elle est et de ce qu’elle sera par conséquent contrainte de faire. Critiquer la culture, cela veut dire refuser de devenir des intellectuels. La théorie de la révolution veut dire la pratique directe de la lutte de classe. C’est le même rapport qui unit la critique de l’idéologie à la science ouvrière: et le facteur de réunion de ces deux choses c’est le moment de la pratique de subversion. Nous avons déjà dit qu’il ne saurait se dégager un point de vue ouvrier de la société capitaliste. Il faut ajouter maintenant que dans la société capitaliste, on ne peut échapper aux nécessités pratiques de la lutte de classe.

Quelles sont ces nécessités ? Et avant toutes choses, une nouvelle stratégie s’avère-t-elle nécessaire ? Si c’est le cas, l’une des tâches les plus urgentes de la lutte consiste à la découvrir et à en élaborer la composition: et sur le plan de la science, il ne saurait exister d’autres tâches que celle-ci. Il faut atteler à ce travail de nouvelles forces intellectuelles à très haute dose. De puissants cerveaux doivent se mettre à œuvrer collectivement dans cette seule et unique perspective. Le niveau de la science ouvrière doit atteindre une nouvelle forme de combat, la plier à de nouvelles fins pour les dépasser ensuite dans l’activité toute politique de la pratique. C’est la forme de lutte que prend le refus, la forme d’organisation de ce non ouvrier: refus de collaborer activement au développement capitaliste, de proposer un programme positif de revendications. On peut retrouver ces formes de lutte et d’organisation en germe dès le début de l’histoire ouvrière du capital, dès que les premiers prolétaires se constituent en classe. Mais leur plein développement ne se produit que beaucoup plus tard et c’est aujourd’hui que leur véritable portée s’épanouit comme stratégie d’avenir. Elles peuvent d’autant mieux jouer un rôle matériel qu’il se produit une croissance quantitative de la classe ouvrière, sa concentration, son unification, un développement qualitatif aboutissant à son homogénéisation interne, bref qu’elle réussit mieux à s’organiser autour de ses mouvements de force globale. Cela suppose donc un processus d’accumulation de la force de travail qui possède une portée politique directe à la différence de l’accumulation de capital; il ne s’agit pas de la croissance et de la concentration d’une catégorie économique mais de celles du rapport de classes qui la fonde; l’accumulation par conséquent d’une force politique qui se pose immédiatement en alternative, avant même que l’utilisation des “ grands moyens collectifs ” qui lui sont propres ne soit parvenue à l’organiser en tant que telle. Ainsi le refus constitue une forme de lutte qui suit la croissance de la classe ouvrière. Or la classe ouvrière est à la fois refus politique du capital et production de ce même capital comme puissance économique. Voilà pourquoi la lutte politique menée du côté ouvrier n’a toujours fait qu’un avec le terrain de la production capitaliste. A partir du moment où elles ne pouvaient pas être absorbées par le capitaliste, les premières revendications prolétariennes remplissaient elles-mêmes un rôle objectif: en tant que formes de refus elles mettaient en péril le système. Et chaque fois que les revendications positives des ouvriers vont au-delà des limites de ce que peuvent concéder les capitalistes, leur rôle objectivement négatif réapparaît toujours: elles constituent purement et simplement un blocage politique du mécanisme des lois économiques. C’est ainsi qu’il faut étudier les différentes phases de la conjoncture, les modifications structurelles intervenant dans le mécanisme économique, dans leurs moments spécifiques: dans le seul souci de réclamer du côté ouvrier au capital ce qu’il est incapable d’accorder à ce moment-là. Dans ce cas la revendication en tant que refus amorce une crise en chaîne de la production capitaliste dont il faut avoir l’habileté tactique de se servir pour faire faire un bond en avant au niveau atteint par l’organisation ouvrière. Au fur et à mesure de la croissance conjuguée des ouvriers et du capital, il se produit une simplification de la lutte de classe dont il faut bien saisir toute la portée stratégique fondamentale. Il est faux de dire que le caractère élémentaire des premiers affrontements entre les prolétaires et les capitalistes individuels s’est considérablement compliqué lorsque les masses ouvrières ont eu à se mesurer avec l’initiative nouvelle du grand capital. C’est précisément le contraire qui est vrai. Au départ le contenu de la lutte de classe présente deux visages, le visage ouvrier et le visage capitaliste qui ne se séparent pas encore de façon radicale. Les luttes pour la journée de travail nous l’enseignent. Et durant des décennies la charte revendicative que les ouvriers présentent aux capitalistes n’a et ne peut avoir qu’un seul effet: le perfectionnement de l’exploitation, L’amélioration des conditions de vie des travailleurs n’était pas séparable d’un développement économique accru du capitalisme. Du point de vue du mouvement ouvrier, le filon syndicaliste tout d’abord, puis le réformiste ont correctement joué leur rôle au sein de ce processus hélicoïdal en tentant d’organiser économiquement les ouvriers. Ce n’est nullement un hasard si nous avons, nous, préféré insister dans notre analyse sur les moments de luttes ouvrières qui mettent en question le pouvoir politique du capital, même si elles sont moins avancées peut être du point de vue de leur socialisation. Bien entendu, ce terrain historique de la lutte de classe, qui n’a pas encore disparu du restant du monde contemporain, ne pourra être ramené à la simplicité d’un affrontement direct entre puissances adverses que par un dur travail d’analyse qui embrasse l’ensemble de son développement successif et qui fasse un bilan des résultats atteints. Ce qui nous amène à concevoir ce terrain comme étant celui où la complication de la lutte de classe est toujours d’ordre interne et où son rapport avec l’extérieur se fait à travers la médiation de situations qui, pour être politiques, n’appartiennent pourtant pas à la lutte de classe elle-même. Ces situations sont en train de perdre de plus en plus d’importance; les résidus passés du capitalisme sont en voie de liquidation, les prévisions utopiques qui avaient été faites sur l’avenir de la classe ouvrière sont en train de s’effondrer et cela nous offre finalement la possibilité subjective d’enchaîner la lutte de classe au présent afin de pouvoir ainsi le briser. Ce qu’il faut appréhender du point de vue ouvrier dans ce processus en cours, ce n’est pas seulement une croissance quantitative de l’affrontement, sa massification, son homogénéisation intérieure de plus en plus forte, mais, à travers tout cela, la conquête progressive de sa nature première, directe, élémentaire, d’opposition entre deux classes, qui se donnent réciproquement vie, mais dont seule l’une détient le pouvoir de faire mourir l’autre. Ce n’est qu’à son plus haut degré de développement, et non à son commencement, que l’histoire révèle la vérité révolutionnaire suivante dans toute la simplicité de son contenu: le capital ne peut pas détruire la classe ouvrière, alors que la classe ouvrière peut, elle, détruire le capital. C’est en fonction de ces catégories élémentaires que la cuisinière, dont Lénine disait qu’elle aurait été capable de gouverner l’État ouvrier, doit être mise en mesure de passer le tablier de théoricien de la classe ouvrière.

Il se produit donc une simplification, une unification de la masse des revendications formulées du côté ouvrier. Il doit y avoir un point où elles disparaissent toutes à l’exception d’une seule: la revendication du pouvoir, du pouvoir dans sa totalité, aux ouvriers. Cette revendication constitue la plus haute expression du refus. Elle suppose qu’il se soit déjà produit un renversement effectif du rapport de domination existant entre les deux classes. C’est-à-dire que le parti qui revendique, qui formule des exigences positives, qui présente la charte de ses droits, au nom de l’intérêt général de la société naturellement, soit devenu désormais la classe des capitalistes. C’est aux ouvriers qu’il reviendra ainsi d’avoir à repousser tout ce qui leur sera demandé. Il faut même dans ce domaine qu’on en arrive au point où toutes ces revendications soient formulées expressément du côté capitaliste ; c’est seulement à ce stade que l’on aura un non ouvertement ouvrier. Ce ne sont pas les contes d’un futur très lointain. C’est une tendance qui est déjà à l’œuvre; il faut bien la saisir dès sa naissance, si l’on veut la contrôler. Lorsqu’il a atteint un niveau de développement supérieur, le capital ne se limite plus seulement à s’assurer de la collaboration des ouvriers, bref à extorquer activement le travail vivant dont il a, avant tout, besoin à partir de ses mécanismes inertes de stabilisation, il se met désormais à exprimer de façon significative ses propres besoins à travers les revendications subjectives des ouvriers. Cela s’est déjà produit historiquement, c’est vrai, nous l’avons vu. La nécessité de la production capitaliste qui parvient à s’imposer dans la lutte, sous la forme de revendications ouvrières, constitue une phase récurrente de l’histoire du capital; et seule le caractère permanent de l’articulation ouvrière de la société capitaliste peut en rendre compte. Mais tandis qu’elle jouait autrefois un rôle objectif dans le fonctionnement du système en produisant son autorégulation pour ainsi dire, aujourd’hui elle constitue en revanche une initiative consciente de la classe des capitalistes, réglée par les nouveaux instruments de son appareil de pouvoir. C’est l’expérience décisive de lutte d’une classe ouvrière qui a conquis le pouvoir et ne s’est plus limitée à la revendiquer, qui est au cœur de cela. C’est avec la révolution de 17 que l’articulation ouvrière du capital s’impose subjectivement aux capitalistes. Ce qui fonctionnait auparavant tout seul, sans le contrôle de qui que ce soit, sous la forme d’une loi économique aveugle, doit être mû d’en haut à partir de ce moment-là, et suivre la volonté politique du détenteur du pouvoir: c’est là la seule façon de contrôler l’objectivité du processus, et de combattre le caractère menaçant et subversif de ces conséquences désormais possibles. C’est là le point de départ de ce fort développement de la conscience subjective du capital qui l’amènera à élaborer puis à mettre en pratique un contrôle social planifié de tous les moments de son cycle, contrôle social essentiellement conçu comme l’utilisation capitaliste de l’articulation ouvrière. Ainsi c’est encore l’expérience de lutte des ouvriers qui oblige le point de vue du capital à faire un bond en avant. Livré à lui-même, ce dernier en aurait été incapable. Les revendications subjectives des ouvriers seront désormais reconnues par les capitalistes eux-mêmes comme étant des besoins objectifs de la production de capital: et en tant qu’elles ne sont plus subsumées mais provoquées; elles ne font plus l’objet d’un rejet mais d’une négociation collective. La médiation qu’opère le niveau institutionnel du mouvement ouvrier, sur le terrain syndical avant tout, a acquis une importance décisive et totalement irremplaçable. La plateforme revendicative proposée par le syndicat a été déjà revue et contrôlée par ceux-là mêmes à qui elle devrait être imposée : par les patrons qui devraient la prendre ou la laisser. A travers la lutte syndicale, la revendication ouvrière ne peut rien faire de plus que refléter les nécessités du capital. Pourtant le capital ne peut pas se faire le support direct de ces nécessités qui lui sont propres: même s’il le voulait ou si sa conscience de classe avait atteint son maximum. Bien plus: c’est précisément à ce moment-là qu’il prend conscience de la vérité du contraire: à savoir qu’il lui faut faire de ses ennemis le support de ses propres besoins et articuler lui-même son propre développement sur le mouvement des ouvriers organisés. Demandons-nous maintenant: que se passe-t-il lorsque l’organisation ouvrière revêt dans sa forme un contenu totalement opposé ? lorsqu’elle renonce à jouer le rôle d’articulation de la société ?

Quand elle refuse de se faire porteuse des besoins du capital à travers les revendications ouvrières ? La réponse, c’est qu’à ce moment-là on assiste au blocage complet du mécanisme de développement du système. Tel est le nouveau concept de crise du capitalisme qu’il fait introduire: non plus la crise économique, l’écroulement catastrophique, le Zusammenbruch même purement temporaire, en raison d’une impossibilité objective pour le système de fonctionner; mais la crise politique, dictée par les mouvements subjectifs des ouvriers organisés, à travers un enchaînement de phases critiques de la conjoncture provoquées délibérément avec pour seule stratégie : le refus ouvrier de résoudre les contradictions du capitalisme au moyen d’une tactique organisationnelle à l’intérieur des structures productives du capital, mais en dehors de ses initiatives politiques et libre vis-à-vis d’elles. Bien entendu, il faut arriver à bloquer le mécanisme économique, à le mettre dans l’impossibilité de fonctionner au moment décisif, mais le seul moyen d’y arriver, c’est le refus politique de la part des ouvriers de se faire le côté actif de l’ensemble du processus social, mieux que cela: c’est enfin le refus de collaborer y compris passivement au développement capitaliste. Bref renoncer à cette forme de lutte de masse qui unifie aujourd’hui les mouvements immédiats des ouvriers des pays de capitalisme avancé. Il faut être clair là-dessus : cette forme de lutte – en raison même de ce qu’elle est – ne suffit plus. La non-collaboration, la passivité même de masse, le refus, mais un refus non politique, non organisé subjectivement, non inséré dans une stratégie, non pratiqué par une tactique, la spontanéité sous sa forme supérieure, à laquelle est réduite la lutte de classe depuis des décennies, tout cela non seulement ne suffit plus pour provoquer la crise, mais c’est même devenu un facteur de stabilisation du développement, un de ces mécanismes à leur tour objectifs, grâce auxquels l’initiative capitaliste contrôle désormais l’utilisation du rapport de classes qui la met en mouvement. Il faut briser ce processus avant qu’il ne devienne une lourde tradition historique de plus du mouvement ouvrier. Il faut le pousser plus loin, sans perdre les aspects fondamentalement positifs qu’elle contient également. Il est évident qu’il est nécessaire de commencer par la non-collaboration, que la passivité de masse au niveau de la production constitue la donnée matérielle dont il faut partir. Mais à un certain stade on doit retourner tout cela en son contraire. Lorsqu’on arrive à dire non, le refus doit se faire politique, c’est-à-dire subjectif, bref organisé. Il doit se retransformer à un stade supérieur en antagonisme. Sans cela on ne saurait songer à l’ouverture d’un processus révolutionnaire. Il ne s’agit pas de donner à la masse des ouvriers la conscience de devoir lutter contre le capital et pour quelque chose qui le dépasse, dans une nouvelle dimension de la société humaine. Ce qu’on appelle en général la “ conscience de classe ” ne représente rien d’autre pour nous qu’un moment d’organisation, la fonction du parti, le problème de la tactique. Ce sont les phases qui doivent amener le plan stratégique au point de rupture effectif. Et à un niveau purement stratégique, il ne fait aucun doute que l’on obtient ce point lorsqu’on a atteint le stade le plus avancé où se vérifie l’hypothèse de lutte suivante: refus de la part des ouvriers de présenter des revendications au capital, refus du terrain syndical dans son ensemble, refus d’enfermer le rapport de classe dans un cadre contractuel, formel, légal. Ce qui revient à contraindre le capital à présenter directement et en tant que telles, les nécessités objectives de sa production, en refusant la médiation ouvrière du développement, en bloquant l’articulation ouvrière du mécanisme. A la limite il s’agit d’ôter au capital son contenu, le rapport de classes qui le fonde. Pendant un temps, le rapport de classes doit être géré par la classe ouvrière à travers son parti: tout comme il a été géré jusqu’à présent par la classe capitaliste à travers son État. C’est là qu’il se produit un renversement effectif du rapport de domination entre les deux classes, non plus seulement en théorie mais aussi dans la pratique. Le processus révolutionnaire voit en effet la classe ouvrière devenir de plus en plus ce qu’elle est: la classe dominante sur son propre terrain, qui est spécifiquement celui de la politique – un pouvoir conquérant qui venge, par la destruction du présent, tout un passé de subordination et d’exploitation qui n’est pas seulement le sien. Tel est le sens de l’hypothèse qui place au stade le plus avancé de ce processus, les “ revendications ” du côté du capital et le refus du côté des ouvriers. Ce qui suppose que la force politique de la classe ouvrière se présente comme ayant atteint, par elle-même, une organisation et une croissance telles qu’elle forme un pouvoir de décision autonome par rapport à toute la société, une terre, qui n’appartient à personne où ne peut arriver l’ordre capitaliste, mais d’où peut toujours partir une nouvelle barbarie prolétarienne. Ainsi le dernier acte de la révolution réclame qu’il y ait déjà l’État ouvrier à l’intérieur de la société capitaliste, un pouvoir des ouvriers exercé pour leur propre compte qui décide la fin du capital: ce n’est pas une préfiguration du futur cependant, car le futur n’existe pas du point de vue ouvrier; c’est seulement le blocage du présent, l’impossibilité qu’il fonctionne dans son organisation actuelle, et par conséquent l’instance de sa réorganisation en inversant le signe dont est affecté son pouvoir. Un pouvoir politique autonome du côté ouvrier constitue la seule arme qui puisse empêcher le fonctionnement du mécanisme économique capitaliste. C’est en ce sens seulement que l’Etat ouvrier de demain est le parti d’aujourd’hui. On revient de la sorte au concept que nous avons voulu attribuer à Marx, du communisme comme parti qui remplace le modèle de construction de la société future par un instrument pratique pour la destruction de la société présente et qui y enferme tous les besoins révolutionnaires de la classe ouvrière. Il y a en plus maintenant le renversement stratégique qui voit l’articulation ouvrière du capital se trouver revendiquée par les capitalistes tandis qu’elle est refusée par les ouvriers : tel est bien le passage le plus concret de la révolution ouvrière qu’il soit possible de prévoir dès à présent. Ce n’est pas un hasard s’il demeure lié, dans sa découverte, à l’initiative léniniste lors de l’Octobre bolchevique. Le parti se charge ici, face à la classe, du moment de la tactique: voilà pourquoi la classe gagne. L’État ouvrier, né dans de telles conditions, ne devait pas aller au-delà des tâches du parti dans une société du capital. Mais la tactique de Lénine est devenue la stratégie stalinienne: et c’est ainsi que l’expérience soviétique a échoué du point de vue ouvrier. Il nous reste la leçon de maintenir l’unité organique dans notre tête, mais la séparation rigoureuse, dans la pratique des choses, de ces deux moments de l’activité révolutionnaire: la stratégie de classe et la tactique de parti.