La ville en transversale

Aujourd’hui la ville s’étend du centre administratif, religieux et commerçant, hérité des siècles passés jusqu’aux lointains lotissements qui s’égrènent le long des autoroutes et des voies rapides, en longeant les nouveaux immeubles industriels ou de bureaux qui remplacent progressivement les logements collectifs de première couronne. Elle se sillonne en automobile et agglomère grâce à ses réseaux routiers et souterrains de nombreuses communes. L’ancien espace de proximité imméidate a laissé la place à un ensemble de proximités virtuelles entre lesquelles le choix d’une destination tranche. Avec la machination du mouvement, son élongation, sa mise en vitesse, les fragiles équilibres qui constituaient les villes comme milieux de vie se sont ébranlés. Cela avait été prévu, la mise à l’écart de l’habitat et du domestique, de la production et plus généralement du non noble avait été voulue, présentée comme la reconquête des villes par un principe aristocratique et urbanistique qui les rendrait à leur beauté classique. C’était le discours de Le Corbusier, de l’architecture moderne et de tous ceux qui se piquaient d’architecture dans les sphères du pouvoir quelles que soient par ailleurs leurs convictions politiques. Ils ont ainsi construit de nouvelles cités, de nouveaux modèles d’habiter, des bouts de ville là où ils se croyaient en bout de ville, là où aujourd’hui une nouvelle phase d’extension du pouvoir sur la ville exige un nouvel aménagement urbain. D’où vient la faillite de cette reprise aristocratique des villes, faillite qui ne s’observe d’ailleurs pas partout, alors que le déclin du modèle d’organisation industrielle créait effectivement l’opportunité d’une modernisation? Le principe aristocratique de gestion des villes est un principe de jouissance, qui répartit à partir de positions de pouvoir guerrières ou électives la production de la richesse locale de maniere a en retirer un surplus dans lequel les détenteurs du pouvoir puissent se mirer, se représenter, se faire reconnaître. Dans l’espace anonyme de la grande ville, la caste au pouvoir organise une concentration de la reconnaissance sociale sur elle-même, qui par réflexion éclaire l’ensemble de la société locale. C’est le principe du roi-soleil. Une ville relativement isolée au coeur de son territoire peut encore fonctionner de cette façon aujourd’hui, quitte à pomper ce territoire et à risquer à terme la contre-productivité. C’est le problème que posent des gestions comme celle de Nîmes de 1983 à 1995 ou de Montpellier depuis 1977.
L’exemple de Montpellier montre cependant à l’œuvre au sein de l’agglomération les deux autres principes constitutifs de l’espace urbain, le principe de coopération et le principe de déplacement. Le principe de coopération conduit à la proximité spatiale des êtres qui ont besoin les uns des autres pour vivre, produire, se reproduire, dans un ici-et-maitenant pesant si n’intervenaient les deux autres principes. Le principe de déplacement consiste au contraire à chercher systématiquement l’écart pour trouver la meilleure opportunité ; il est l’origine du mouvement qui fait quitter la cité et qui la traverse en provenance d’une autre, qui sort des grilles établies et transforme les échelles de valeurs, distribue les valeurs le long de ses parcours. Le principe de déplacement est comme le principe aristocratique un principe de changement, mais qui s’empare de la population de l’intérieur, comme une proposition qu’elle se fait à elle-même. A saisir la perche ainsi tendue le pouvoir risque de produire la division là où il voulait sauvegarder l’unité, de casser le mouvement sur lequel il voulait s’appuyer.
Les territoires urbains sont caractérisés par des équilibres très différenciés selon les lieux, y compris au sein de la même agglomération, entre ces principes de jouissance, coopération et opportunisme. (Nous préférons parler d opportunisme plutôt que de déplacement pour souligner le fait que le déplacement se fait à la recherche d’une meilleure opportunité, que l’idée d’un plus se fait jour, et que par là ce principe peut coopérer avec l’aristocratique, comme on le constate dans le libéralisme actuel). Chaque groupe social, chaque communauté, chaque individu, se situent différemment au coeur de ces tensions. Le modèle de la ville industrielle par exemple a pu réunir un moment de manière relativement équilibrée travailleurs, patronat, responsables administratifs et politiques qui y voyaient tous une matrice de stabilisation, d’intégration, d’enracinement, susceptible de produire la meilleure coopération productive dans le respect de la domination existante. Pourtant à la recherche de meilleures opportunités de production et d’exploitation, le capitalisme a fait basculer cet équilibre vers le mouvement, voire dans certaines localités la destruction; et ce comme le rappelle David Harvey, avant la crise du pétrole de 1973.
De plus la ville disciplinaire, signifiant à tous les travailleurs l’égalité qui les rend interchangeables, est traversée de flux inévitables comme ceux des migrations et des générations, mais aussi de façon plus immatérielle les flux des informations sur la société d’accueil ou environnante, sur les opportunités scolaires ou marchandes qui polarisent les volontés vers d’autres horizons que l’usine. La proximité domicile-travail qui est l’idéal de la coopération simple, et de tous les urbanistes voulant faire le bonheur des travailleurs à l’écart du leur, devient un leurre dans la grande ville aux prises avec une effervescence du principe d’opportunimse, principe qui consiste au demeurant à profiter davantage d’une meilleure exploitation de l’environnement que d’un accroissement de la coopération, ce en quoi il se rapproche également de la dimension prédatrice au coeur du principe de jouissance aristocratique. Celui-ci ne se satisfait d’ailleurs plus d’un habitat de travailleurs d’où s’organise, grâce à la proximité, la résistance à l’exploitation. La cité ouvrière devenue citadelle, vecteur d’autonomie, n’a plus sa raison d’être pour ceux là même qui l’ont programmée. Et la communauté de proximité vers laquelle tendait la première ville industrielle commence à disparaître, ensevelie sous les démolitions, vidée par les fermetures d’usines, les licenciements, l’accession à la propriété et le développement, au demeurant limité en France, de la petite entreprise franchisée ou sous-traitante.

Face au miroir brisé de la communauté, dont les immeubles sont “traités” les uns après les autres pour en “briser la monotonie”, c’est à dire en détruire l’unité, en cherchant dans le langage même des habitants les signes de distinctions, l’échelle des proximités redescend d’un cran, vers l’immeuble et surtout la famille, vers le microgroupe aux contours incontestables, mobilisable pour de nouvelles aventures, non plus celles du travail puisqu’elles excluent, mais celles de la vie qui sont indéfinies. Ces aventures ne trouveront guère d’espace sur place, dans le ressassement du principe de coopération; elles traverseront des territoires plus vastes, se vivront à l’échelle de l’agglomération, dans le voyage qu’impose la religion ou dans des voyages plus innovants. Ces aventures se vivront en automobile et en camion, alors que l’ancien système se satisfaisait de la marche parfois accélérée par le vélo. Or sur le territoire de l’urbanité motorisée, le véhicule lui-même est porteur d’opportunités de transports subreptices et de détours peu coûteux. C’est ainsi que de nouveaux itinéraires, de nouveaux espaces circulatoires se mettent en place, puisant autant à la modernité qu’à la tradition, traçant de nouveaux réseaux commerciaux, et parfois jubilatoires, et conduisant jusqu’à ce versant aristocratique de la société dont on semblait bien éloigné.
Les banlieues les plus périphériques des grandes agglomérations françaises sont au coeur de ces nouvelles évolutions car leur excentricité spatiale est compensée par une position de transition dans l’organisation du travail et la mobilisation des populations. C’est au coeur du processus de désindustrialisation et de décomposition de la classe ouvrière de masse qu’ont été appelés des travailleurs aux origines toujours plus lointaines et à l’assujettissement par la colonisation toujours plus incertain. Ces travailleurs sont objectivement pris dans des mouvements sociaux et mentaux d’une plus forte intensité que leurs compagnons de travail et leurs prédécesseurs. Il en va de même pour leurs enfants ramenés auprès d’eux par la volonté d’arrêter l’immigration et d’en organiser l’immobilisation.
La tension entre les deux logiques coopératrice, frustrée dans son intentionnalité productive, et opportuniste, ne peut que s’accroître, installant à la fois la revendication aiguë de l’intégration et l’exploitation de l’informalité à chaque fois qu’elle se présente. La relative autonomie des territoires urbains de production qu’avaient construite les tenants du principe aristocratique de jouissance de la ville pour se tenir à l’écart du labeur et de ses désagréments devient tout d’un coup insupportable, surtout quand cet écart, devient prétexte à manifestation (les voitures de luxe enlevées et brûlées, ou utilisées pour défoncer les magasins). La tentation d’éradiquer le mal à la base en supprimant le cadre de sa production se fait jour. On parle de détruire les grands ensembles mais la destruction est symbolique, réduite à quelques tours, en même temps que suffisante pour signifier une impuissance, celle de loger dans ces quartiers les nouveaux habitants.
Chose étrange l’appel au principe de coopération, et l’ignorance de la forte présence du principe opportuniste dans la population, comme s’il ne pouvait être mis en oeuvre qu’aristocratiquement, ce que prétendent d’ailleurs les représentants de la “classe ouvrière”, reste de mise dans toutes les politiques publiques comme s’il s’agissait toujours d’intégrer dans la proximité et la possession couplée d’un habitat et d’un travail, comme si la population concernée était stable, alors qu’elle gonfle officiellement de 100 000 personnes par an, sans compter tous ceux que leurs études ou leurs activités commerciales invitent à prolonger leur séjour à la grâce de Dieu et de l’anonymat urbain. Or le commerce qui est l’activité majeure de toute cette population, mobilise le long de chaînes de différences, de reconnaissance des opportunités. De même pour toute la population au chômage et interdite de coopération, la recherche de l’opportunité est devenue la seule possibilité de vie, le moyen de la coopération. La ville est devenu espace de déplacements et le corps le support de l’affirmation de l’identité de l’être en déplacement, du commerçant, du chômeur, de l’artiste. Tous doivent pour exercer leur activité s’exposer, se rendre attractifs, au risque d’enfreindre les règles de respect de la neutralité de l’espace public. Tous ont besoin que celui-ci se modifie et devienne accueillant à leur différence, contienne cette différence déjà réalisée. C’est ainsi que la jeune fille porteuse du foulard islamique trace la route, sans le savoir, du commerçant maghrébin; elle crée un signal de reconnaissance à partir duquel va pouvoir être reconnue une présence, la présence d’un autre qu’elle-même, l’existence d’un territoire social spécifique auquel on peut acheter, un comptoir.

La grande ville est le lieu le plus apte à produire le maximum de tension entre l’individu et l’espace social de fréquentation, l’espace public où il doit passer indemne sans gêner, être lui même sans mettre en cause qui que ce soit, dans un régime de visibilité et éventuellement de conversation, aussi parfait, aussi lisse que possible, sans reconnaissance d’aucune sorte. Une ville pleine de policiers espionnant ou une cité village dans laquelle tout le monde se connaît parce qu’en plus tout le monde travaille dans la même entreprise, ne sont pas des espaces publics dans ce sens contemporain. L’individu social actuel est autonome et se règle de l’intérieur, comme les automates â visage humain des films de science fiction. La coopération a été incorporée en amont par une information générale et savante; le rapport à l’autre se réjouit de son évitement, de sa non reconnaissance, qui permet à la trajectoire de se poursuivre solitaire vers les lieux retirés du face à face avec les ordinateurs et quelques restes d’époques révolues, dont la sauvagerie pourra être rappelée en jeux, autant que possible sur écrans. Ces écrans sont aussi efficaces dans les appartements de la cité obsolète que dans les centres historiques ou les pavillons de banlieue. Partout se forment les nouveaux êtres indifférents à la reconnaissance des autres, indifférents à la reconnaissance des formes dès lors qu’elles ont plus de deux dimensions et surtout qu’elles ne peuvent être saisies d’un seul coup ( idéal présidant déjà à la confection des plans et des maquettes d’architecture depuis l’époque de Descartes). Ces êtres dépourvus de reconnaissance et de l’exigence d’être reconnus, dépourvus des capacités sensibles d’évaluer la proximité sont les mieux préparés pour la nouvelle reconnaissance des signes, pour l’exploration de l’espace sans références a priori, en quoi consiste le nouveau travail immatériel. Paradoxalement les derniers arrivés dans l’ancien système productif, les plus lointains du centre, peuvent tirer avantage de leur ancienne situation, dans ces nouvelles conditions, être capables de saisir une opportunité.
A la différence du travail mécanique dont les formes de coopération exigeaient une proximité constante, le travail immatériel juxtapose l’indifférence quotidienne à la proximité au besoin occasionnel de proximité le plus pressant. La ville peut s’étendre mais son centre doit être rendu plus immédiatement accessible encore; les fonctions de ce centre ne sont plus seulement administratives, mais directement productives. Cependant selon les activités ces points centraux d’intense coopération sont légèrement décalés; les lieux de production et d’échange s’adossent aux espaces de contrôle et de commandement sans se confondre avec eux. Une possibilité de développement urbain et économique émerge dans cet écart; les territoires ne sont plus mis en mouvement à partir du centre politico-administratif absorbant telle une éponge toutes les initiatives économiques jusqu’à les épuiser; des lignes de déterritorialisation se font jour le long desquelles va pouvoir s’organiser la ville. Le développement ne se produit donc pas par quartiers, ou par zones, dans une contiguïté qui ne mobiliserait qu’une coopération de proximité; il se déroule par activités le long des lignes qui mobilisent la périphérie vers le centre et réciproquement, et surtout le long des lignes qui traversent l’espace de la ville, la constituant en point d’un réseau aux ambitions plus vastes. Des lignes de mobilisation, de déterritorialisation sillonnent donc l’espace urbain, le traversent, et déposent dans ses faubourgs et dans ses centres les signes de la mise en route de nouvelles démarches à la recherche de marchés ou de possibilités de confort indispensables à l’émergence de nouvelles capacités de travail. Qu’il s’agisse de jeunes créateurs à la recherche d’espaces de répétition et de spectacle, de classes moyennes voulant élire domicile à l’endroit le plus adéquat, de commerçants maghrébins organisant le rapatriement de marchandises vers leurs pays, de petites entreprises s’associant pour répondre aux commandes dans les meilleures conditions, la recherche de la meilleure opportunité prime sur l’exploitation de l’espace déjà constitué. Cette recherche se fait de proche en proche en mobilisant des réseaux sociaux déjà branchés sur les filons à exploiter.
Le territoire de la grande ville se décline ainsi en superpositions multiples, appelées chacune par une singularité sociale ou professionnelle. La récupération par le centre de ces dérives multiples, la formation d’accords contractuels entre lui et les représentants de ces groupes peut conduire à de nouveaux corporatismes et communautarismes, qui ne vivront d’ailleurs que le temps que la dérive ne les emporte pas. Cette recentralisation par délégation de pouvoir et droit d’organiser une police spécifique peut aller jusqu’à supprimer les interfaces entre tel mouvement et les mouvements urbains d’ensemble, jusqu’à sembler arracher de l’espace public une mouvance dérangeante. La nature profondément économique des modes d’accrochage à la ville de ces mouvements dissidents, quels que soient leurs oripeaux idéologiques rendra sans doute cette recentralisation vaine. Cependant l’incertitude sur les interfaces, vulnérables face à la répression, tend à faire analyser ces territoires sociaux transversaux à partir de leurs propres centres et de leurs différences les plus affirmées d’avec les territoires sociaux environnant, interdisant de comprendre leur mode de ressourcement périphérique, dans l’espace ou dans le temps. C’est ainsi que le périurbain qui s’éloigne du centre à la recherche du calme et de la verdure renoue avec une expérience rurale d’enfance, apparemment coupée par l’exode vers la ville; ce sont ces restes de ruralité que les réhabilitations pouchassnt au risue de la laideur. La mise en lignes spatiales et temporelles transversales de l’expérience urbaine relativise le centre et le sens de ses changements. Il ne peut y avoir homothétie de l’espace local à l’espace central, développement par quartiers d’une même urbanité pour tous, d’une centralité qui deviendrait omniprésente alors qu’elle est distinction. L’égale valeur des quartiers qu’exige leur appartenance démocratique passe par la reconnaissance de la valeur propre à chacun, et la mise en réseau de ces valeurs, par les transports et par l’organisation productive. La différenciation des quartiers les situe sur es lignes de développement spécifiques dont le reniement serait celui de l’histoire des gens qui haabitent là et qui vont continuer cette histoire avec les nouveaux venus. Des territoires historiquement constitués autour de peuples, autour de techniques, traversent les villes, les régions et même les continents; leur écrasement par l’avancée de la modernité, par l’aggravation de l’exploitation, n’empêche pas leur mise en mémoire, leur constitution en socles actifs parce que résistants des édifications qui se font dessus. Faites dans la méconnaissance, elles peuvent se révéler fragiles alors que le respect les rendrait solidaires de la longue durée.
De même l’architecture doit se faire attentive aux lieux, à la mémoire qu’elle mobilise ou qu’elle refoule, sans pour autant se figer dans sa représentation ou induire comme dans le développement néocommunal par quartiers une dissémination obsolète des signes de la centralité. Accompagner les traversées urbaines de décors évoquant le passé même récent comme le suggère le post-modernisme rend l’espace indifférent à sa dimension productive sans l’ouvrir à ses responsabilités nouvelles. Le plus grand danger dans cette ville en recherche d’elle-même de marcher à reculons, de s’éloigner du centre les yeux rivés sur son éclat, dans la méconnaissance des points d’entrée des nouvelles circulations urbaines.

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.