Le bloc de Mommsen

Pour Félix Guattari

What authorities are they
beyond Court tittle tattle ?
(Mommsen à James Bryce, 1898)

Pourquoi le grand écrivain de l’Histoire n’a-t-il pas écrit
Le quatrième tome de son HISTOIRE ROMAINE
Ce livre tant attendu sur l’ère des empereurs
Qu’il ne l’ait pas écrit fait réfléchir
Ceux qui écrivent l’Histoire après lui Les bonnes raisons ne manquent pas
Que colportent jusqu’à nous des lettres, des rumeurs, des suppositions
Le manque d’inscriptions dans la pierre. Ceux qui écrivent au burin
N’ont pas d’écriture personnelle. Les pierres ne mentent pas
Pas moyen de se fier à la littérature INTRIGUES ET
POTINS DE COUR. Même les fragments argentés
De Tacite le laconique ne sont que lecture pour poètes Insupportable sans la valse des voyelles
Sur les tombes contre la pesanteur des morts
Et leur terreur de l’éternel retour Il ne les aimait pas les Césars de l’époque tardive
N’aimait pas leur fatigue, n’aimait pas leurs péchés
Il lui suffisait du seul Julius
Auquel il tenait, comme à sa propre pierre tombale
Même pour décrire la mort de César, il n’avait
Quand on l’interrogeait sur l’introuvable
Quatrième tome PLUS LA PASSION
ET LES SIÈCLES POURRISSANTS après lui
GRIS SUR GRIS, NOIR SUR NOIR. Pour qui
L’inscription sur la pierre tombale. Que l’accoucheur Bismarck
Ait été en même temps le fossoyeur du Reich
Des suites d’une fausse dépêche
Pouvait être déduit du troisième tome
Tombé en poussière à Charlottenburg
Deux fois par jour, le trajet par la poste, à cheval
Dans la poussière des livres et des manuscrits quatre
Mille dans la maison de Mommsen huit Machtstrasse
Douze enfants au sous-sol, LE COURAGE DE SE TROMPER
Le EN HISTORIEN QUALIFIÉ JE SAIS MAINTENANT HÉLAS CE QUE JE NE SAIS PAS. Par exemple. Pourquoi S’effondre un empire mondial. Les ruines ne répondent pas Le silence des statues enlumine le crépuscule
CE QUE NOUS COMPRENONS CE SONT LES INSTITUTIONS
MAIS IL EST FATIGUÉ ET VRAIMENT POUSSIÉREUX
Écrivait le pieux Dilthey au comte d’York
DU CHEMIN SUR LES PETITES ROUTES DE LA PHILOLOGIE
DES INSCRIPTIONS DANS LA PIERRE ET DE LA POLITIQUE DE PARTIS
SANS QUE L’ESPRIT ÉPROUVE LA NOSTALGIE DE L’EMPIRE INVISIBLE. Son empire était le tangible
Dans une lettre à sa fille madame Wilamowitz
Il rêve d’une villa près de Naples
Non point pour apprendre à mourir. Vient l’heure, vient la mort
Et point de grâce, UNE FOI DE CHARBONNIER POUR COMTE ET BARONNE le christianisme
Une maladie de l’arbre depuis les racines
Un cancer infiltré par les services de renseignement
Les douze apôtres, douze agents secrets Le traître livre la preuve de Dieu
Et la marque de fabrique. Saül un
Boucher colonisé joue la partie du social-démocrate
Devenu Paul par une chute de cheval
Et chef de bande du Dieu Inconnu
Sur les brisées duquel il attire les brebis
Pour sélectionner qui sera sauvé, qui sera damné
Il n’y a que devant les vers que les hommes soient égaux
Un espion à la solde de la police, voilà ce que fut le premier pape
Seul Jean à Patmos dans la fumée de la drogue
Lui l’hérétique, le meneur de morts, le terroriste
A vu la Bête Nouvelle qui se dresse
Le rêve de l’Italie est un rêve d’écriture
Le stimulus du clair de lune sur les ruines
Avec la divine arrogance DE MES JEUNES ANNÉES
AU MOINS DE MES PLUS JEUNES JE N’AI JAMAIS ÉTÉ JEUNE
Ce qu’il reste est la GROSSIÈRETÉ DIVINE A POOR SUBSTITUTE. Dans le bourbier sombrent les aigles. Pourquoi Mettre cela par écrit seulement parce que la foule veut le lire Que dans les bourbiers, il y a plus de vie qu’en altitude, cela la biologie le sait
Comment faire comprendre aux gens
Et pourquoi que la première décennie sous Néron
L’artiste contrarié, le sanguinaire
La cote de la musique est haute en période de déclin
Quand tout est dit, les voix se font suaves
Fut une époque heureuse pour le peuple de Rome
La plus heureuse peut-être de sa longue histoire
Il avait son pain, ses jeux. Les massacres
Avaient lieu dans les hautes sphères
Et jouissaient d’un score élevé à l’audimat
Un incendie dans la maison de Mommsen causé
Non par le zèle chrétien contre les bibliothèques
Comme deux mille ans plus tôt à Alexandrie
Mais par une explosion de gaz HUIT MACHTSTRASSE[[Rue du Pouvoir.
Suscita l’épouvantable espoir
Que le grand érudit ait quand même écrit le quatrième tome
Le tant attendu sur l’ère des empereurs
Et que le texte ait été brûlé
Comme le reste de la bibliothèque par exemple
Quatre mille volumes plus les manuscrits
On sauva le FRAGMENT ACADÉMIQUE
Sept pages de notes encadrées de flammes
ENTRE CROCHETS FIGURENT LES MOTS BRÛLÉS
DE MOMMSEN comme l’écrivent les éditeurs
Cent douze ans après l’incendie
L’incendie a été décrit par les journaux
Nietzsche le lecteur de journaux écrit à Peter Gast
« Avez-vous lu ce qu’on a écrit sur l’incendie de la maison de Mommsen ? Et que ses fragments sont détruits, les plus importants travaux préparatoires qui aient probablement été réalisés par un érudit vivant de nos jours ? On raconte qu’il n’a cessé de se jeter dans les flammes et on a dû finalement user de la force contre lui, qui était couvert de brûlures. Des entreprises comme celles de Mommsen ne peuvent qu’être très rares parce qu’il est rare de combiner ainsi une énorme mémoire, une finesse critique à la mesure de la tâche et la capacité d’ordonner pareils matériaux ; ces qualités ont plutôt tendance à jouer les unes contre les autres. Quand j’ai entendu l’histoire, mon coeur s’est retourné, et maintenant encore j’en souffre physiquement quand j’y pense. Est-ce de la pitié? Mais en quoi Mommsen me concerne-t-il ? Je n’éprouve pas la moindre affection pour lui. »
Un document du siècle des épistoliers
La peur de la solitude cachée dans le point d’interrogation
Celui qui écrit dans le vide n’a pas besoin de ponctuation
Permettez-moi de parler de moi Mommsen professeur
Le plus grand des historiens après Gibbon, selon (l’opinion) de Toynbee
(Ou bien a-t-il dit avec. La peur sans cesse tenaille
Les hommes estimés que mente la toise qui les mesure)
Habitant dans la vie à Charlottenburg huit Machtstrasse
Pendant deux, trois pages. Pour qui écrivons-nous sinon
Pour les morts omniscients dans la poussière. Une pensée
Qui ne vous agrée peut-être pas vous qui enseignez la jeunesse
L’oubli est un privilège des morts
Toujours est-il que vous avez vous-même interdit par testament
La publication de votre cours
Parce que la frivolité trahit en chaire
Les peines endurées à la table de travail. Même l’Énéide
Vous vouliez la savoir brûlée selon la volonté
De Virgile qui avait échoué et à qui Auguste
Le bâtisseur de Rome hésitant lui-même devant l’achèvement
Qui passe le précipice sous silence a imposé l’immortalité
La DIVINE COMÉDIE n’aurait pas été
Écrite ou alors de façon moins durable
Sans son verdict contre le feu
Et je voudrais que vous puissiez lire Kafka professeur
Dans votre tombeau de marbre sur votre socle
Les bombes de la Seconde Guerre mondiale vous le savez
N’ont pas épargné la Machtstrasse. Pas plus que
Votre Académie des Sciences n’a été épargnée
Par la chute du despotisme asiatique produit
D’une lecture fallacieuse et fallacieusement appelé
Socialisme d’après le grand historien
Du Capital dont vous n’avez pas eu connaissance
Travailleur dans une autre carrière
Avant que le monument à sa mémoire ne soit érigé sur votre socle
Pour la durée d’un État. Le socle est de nouveau le vôtre
Devant l’université baptisée d’après Humboldt
Par les potentats d’une illusion
(Ils n’avaient pas lu votre Histoire Romaine
Et Marx non plus qui a passé cette lecture sous silence
S’il avait vécu plus longtemps on aurait pu dire
Que c’était par jalousie d’argent peut-être à cause de votre Prix Nobel le Juif)
Emberlificoté dans la trame enchevêtrée par les Césars rouges
Qui scandaient SON texte de leurs bottes de soldats
Comment déblaie-t-on un champ de mines, a demandé Eisenhower
Vainqueur de la Seconde Guerre mondiale à un autre
Vainqueur. Avec les bottes
D’un bataillon défilant a répondu JOUKOV
Le GRAND MOIS D’OCTOBRE DE LA CLASSE
OUVRIÈRE chanté
De plein gré. Avec espoir. Ou dans une double strangulation
Par trop de gens qui étaient trop nombreux. Et chanté encore la gorge tranchée
Était un orage d’été dans l’ombre de la banque mondiale
Une danse de moustiques sur des tombes tartares
WHERE THE DEAD ONES WAIT
FOR THE EARTH QUAKES TO COME
Comme dirait peut-être Ezra Pound l’autre Virgile
Qui a misé sur le mauvais César et a échoué lui aussi
En effet les spectres ne dorment pas
Leur nourriture préférée ce sont nos rêves
Excusez professeur ce ton amer
L’Université baptisée d’après Humboldt
Devant laquelle vous figurez de nouveau sur votre socle
Sera longtemps après votre mort libérée à coups de pelle
Précisément maintenant des ordures supposées de la nouvelle
Foi de charbonnier qui n’est ni pour les comtes ni pour les baronnes
Hier en déjeunant dans un noble restaurant
De Berlin capitale réunifiée
J’ai feuilleté les notes de votre cours
Sur l’ère romaine des empereurs tout juste sorti de chez le libraire
Deux héros de l’époque nouvelle déjeunaient à la table voisine Lémures du capital, agent de change et marchand
Et lorsque j’écoutai leur dialogue avide
De nourrir mon écoeurement de ce qui est aujourd’hui et maintenant
« Ces quatre millions / Il nous les faut tout de suite / / Mais ça ne marche pas / / Mais personne ne remarquera rien / / Si tu ne maîtrises pas ce clavier / Tu es perdu. Tu as bien vu ce qui est arrivé à X / Il ne l’a pas maîtrisé / / Il faut que tu le lui mettes / dans le crâne sinon il sera dans les choux. Dommage / / Alors je crains / Qu’ils lui pètent la gueule contre le mur. Comme une méduse / / il restera accroché là à gigoter / / Je le considère comme un bon commercial. Pour les travaux d’approche oui / Mais quand il s’agit d’aller au charbon… / / Alors il faut qu’il laisse ça à d’autres / / Mais alors la question c’est : Est-ce que nous faisons l’affaire / Pour retourner les arguments / / Il faut le remettre à sa place / / Il faut l’acheter pour la Deutsche Bank / / On ira le chercher nous-mêmes / Attends un peu que j’aie les tenailles / Je vais lui apprendre. Alors il gagnera / Vraiment de l’argent. »
Cinq rues plus loin comme le font entendre les sirènes
Les pauvres tapent sur les plus pauvres
Et quand ces messieurs se font intimes, cigares et cognac
Exactement comme le veulent les règles de l’économie politique
Du capitalisme : « Moi, ils voulaient / m’envoyer en classe de perfectionnement / / Ma mère était sèche comme une pierre / contre tout le monde. Tu passes ton bac / Les profs étaient toujours divisés / Y avait des profs qui me considéraient comme idiot. »
Des cris de bête. Qui voudrait mettre cela par écrit
Avec passion. La haine, ça ne vaut pas la peine. Le mépris tourne à vide
J’ai compris pour la première fois votre réticence à écrire
Camarade professeur devant l’ère romaine des empereurs
Celle qui est connue pour avoir été la plus heureuse sous Néron Sachant que le texte non écrit est une blessure
D’où s’écoule un sang qu’aucune célébrité posthume n’apaise
Et la béance ouverte dans votre oeuvre d’historien
Fut une douleur dans mon corps respirant pour combien de temps encore
Et je méditai sur la poussière au fond de votre tombeau marmoréen
Et sur le café froid à six heures du matin
A Charlottenburg dans la maison de Mommsen huit Machtstrasse
Posé sur votre bureau entouré de livres

(Trad. de l’allemand par Anne Lemonnier)