Le capitalisme au présent

Une lecture du Nouvel esprit du capitalisme de L. Boltanski et E. ChiapelloLe capitalisme au présent, c’est le capitalisme tel qu’il est en train de se faire, définition qui pourrait être celle de tout présent considéré in abstracto, mais qui convient particulièrement à ce présent éminemment transitoire que nous vivons effectivement, où un modèle s’esquisse qui semble être encore à la recherche de sa propre consolidation. De cela témoigne sa dualité apparente, système économiquement florissant et socialement désastreux, marqué d’un côté par l’appauvrissement de la population active, l’aggravation du chômage et la précarisation du travail, de l’autre par la croissance des taux de profit du capital qu’accompagne le redéploiement de la production et du marché à l’échelle mondiale. Prenant appui sur cette dualité, l’exigence critique revêt un caractère impérieux. Elle est aussi immédiatement bloquée et menace de se résoudre en pure indignation tant qu’elle s’obstine à opposer frontalement une souffrance sociale réelle à une croissance économique toute aussi réelle, mais dont la réalité est dérobée à l’analyse par le mouvement même de sa dénonciation. Le clivage de l’économique et du social est un lieu commun dont doit commencer par se déprendre la compréhension du capitalisme où va pouvoir puiser un anti-capitalisme pertinent, en prise sur le présent qu’il critique. Comment éviter ce clivage ? Pour les sciences sociales, la question a d’abord un sens épistémologique. Il s’agit de déterminer sous quel angle le capitalisme peut être constitué en objet sociologique, sur un mode qui permette son analyse tout en frayant la voie de sa critique.
A cette question, une réponse classique est fournie par l’analyse des idéologies que paraissent à première vue prolonger Boltanski et Chiapello : le capitalisme sera appréhendé sous l’angle de son esprit. La référence weberienne est tout à fait explicite. Quant au terme d’idéologie, il est repris à Dumont plutôt qu’à la marxologie [[Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, NRF-Essais, Gallimard, 1999, p. 35, et peut bien servir à qualifier ce qu’on entendra par esprit, à condition d’y voir, non un pur système de représentations destiné à voiler ou travestir la réalité, mais un ensemble de schèmes pratiques constitués et réalisés dans l’action. L’esprit du capitalisme, c’est le capitalisme saisi comme système où les sujets sont réellement engagés, sachant que si cet investissement des forces subjectives n’était pas produit, un tel système n’existerait pas. Il est donc nécessaire que les sujets agissent et que, agissant, ils soient en mesure de justifier leur action. La justification n’est pas un ajout extérieur, un supplément à l’action, une légitimation a posteriori, mais une dimension de l’action, ce qu’on pourrait appeler, à la manière des linguistes décrivant la fonction de l’adverbe, un aspect de l’action. Dans ces conditions, se demander ce qui mobilise les acteurs, ce n’est pas faire appel à une structure idéologique qui les détermine de l’extérieur et malgré eux, les poussant dans le dos : mais c’est dégager les logiques de justification qui sont mises en oeuvre par et dans l’action. Ces logiques sont regroupées en des types que l’on appellera des cités, entités idéologiques si l’on veut, mais d’une idéologie très matérielle, n’existant qu’à travers le système d’action que, d’un même mouvement, elle contraint et réalise. Dans un système d’action tel que le capitalisme, on n’agit pas sans exposer l’action à une contrainte de justification qui la règle en même temps qu’elle la permet. Or un tel constat oblige à déplacer le regard que l’on a habituellement sur la contrainte idéologique pour comprendre qu’elle est en fait éminemment productive, structurant l’action de l’intérieur d’elle-même et autorisant son déploiement selon une visée déterminée.
Cette attitude sociologique a une conséquence politique directe. C’est que la critique du capitalisme, en son fondement, ne procède pas d’une position extérieure au système qu’il définit, mais s’enracine en lui, et en est même une dimension motrice. Aborder le capitalisme à travers son esprit, c’est comprendre qu’il ne cesse de se critiquer lui-même, qu’il fonctionne à sa propre critique – non pas suivant une ruse qui le ferait absorber la critique comme on neutralise un ennemi venu du dehors, mais simplement par une nécessité interne, afin que les sujets agissent effectivement. Dès lors, l’idée que l’on se fait de la critique, de ses conditions propres, de son lieu d’émergence et de sa nature, doit être modifiée : aussi radicale que puisse être son exigence, elle ne procède jamais à partir d’« idées pures » [[N.E.C., p. 59, étrangères à un système qui devrait être globalement stigmatisé comme impur. La critique du capitalisme lui est interne, ce qui veut dire qu’elle n’a pas d’autre ressort que la critique que celui-ci s’impose à lui-même. Ambiguïté de la critique, qui n’est que l’expression du paradoxe natif du capitalisme, l’activité en vue du profit ayant pour caractéristique d’être amorale en elle-même [[N.E.C., p. 58., inapte par elle-même à formuler sa propre justification. Carence constitutive qui creuse précisément l’écart où s’inscrit nécessairement la critique, cette critique que le capitalisme ne peut manquer d’exercer sur lui-même s’il veut exister plus d’un instant.
L’intérêt d’une telle démarche est manifeste en termes épistémologiques, le point de vue critique émergeant au plan même de l’analyse descriptive. C’est à travers la description de l’esprit capitaliste et de son fonctionnement que la critique se dégage, et qu’elle peut être reprise, en un sens normatif, par le discours sociologique. Il reste à comprendre dans quelle mesure la critique pourra se prétendre en dernière analyse anti-capitaliste. Comment pourra-t-elle se prévaloir d’une opposition tranchée, si elle demeure effectivement enracinée dans ce à quoi elle s’oppose ? L’ambiguïté de la critique, pour être théoriquement féconde, n’en est pas moins une ambiguïté. Ne doit-on pas consentir, à un moment du développement qui sera jugé décisif, à un coup de force pratique destiné à libérer la critique de son propre conditionnement?
Cette première interrogation en appelle une seconde : quel sens faut-il exactement accorder au mot de critique, et à quelle condition peut-on garantir sa stabilité sémantique en passant de l’exigence de justification pesant sur les acteurs à la critique politique du système capitaliste? Le point de vue de l’action suppose la perméabilité des deux plans, l’esprit du capitalisme pouvant être ramené au capitalisme comme système d’actions, et la critique de ce système s’alimentant de son auto-contrainte telle qu’elle joue pour les acteurs. Or on a vu que ce qui déclenche cette auto-contrainte, c’est d’abord le déficit moral affectant l’action en vue du profit. Dire cela, n’est-ce pas ordonner la politique tout entière à la résolution d’un dilemme moral? Une chose est certaine : si une telle démarche a pour mérite de poser le problème politique au niveau de l’action des sujets, adoptant une perspective résolument immanente et refusant de céder, au nom du clivage de l’individuel et du collectif ou de toute autre séparation, à une hyspostase du politique, il faudra assumer une réarticulation de la morale et de la politique. La question est de savoir si ce travail de réarticulation peut se donner les moyens d’éviter la réduction de la seconde à la première.
On perçoit ce qui devrait permettre d’éviter cet écueil. L’enjeu serait alors de conférer à l’opération de justification un sens immédiatement politique, la soustraire d’emblée aux prises du pur jugement moral et l’ouvrir sur un mode d’être politique qui ne serait pas pour elle un horizon abstrait et indéterminé mais bien un schème directeur. A cette seule condition, le projet d’« utopie sociale » expressément revendiqué par Boltanski et Chiapello peut être soutenu. A cela répond précisément la constitution de ces modèles de justification que sont les cités comprises comme figures du bien commun. Ces modèles coexistent historiquement, s’articulent les uns aux autres, activant ou apaisant la critique, mais de toute façon l’impliquant. De sorte qu’écrire l’histoire du capitalisme revient, pour une part essentielle, à suivre l’histoire de la critique qui lui est coextensive, à travers les compositions variables des cités, les formes et les déplacements qu’elles admettent à la fois en elles-mêmes et dans leurs rapports respectifs. La grammaire des cités donne forme à la connaissance historique qu’est la sociologie, et c’est à partir d’elle qu’une lecture du présent devient possible, faisant apparaître l’esprit du capitalisme actuellement agissant dans sa réelle nouveauté. Il reste que le problème du capitalisme, à travers ses transformations, est toujours le même, au moins formellement : il lui faut être en mesure d’engager les forces subjectives dans son ordre propre. Il faut que l’esprit soit capable de susciter les forces et de les perpétuer. Or, dans cette perspective, l’élément de la justice est décidément insuffisant. L’esprit, selon Boltanski et Chiapello, opère suivant trois axes : celui de l’enthousiasme, de la sécurité et de la justice [[N.E.C., p. 53-54.. Quel est le statut de cette triade et comment se structure-t-elle exactement ? Si la justice revêt un caractère privilégié dans l’établissement d’une grammaire de la justification, les cités étant essentiellement des conceptions différentes de la justice, il reste que les sujets ne s’engageraient pas dans une pratique légitime en termes de justice s’ils n’étaient pas assurés d’y trouver une certaine sécurité, et n’étaient pas mûs par un désir d’agir. Désirabilité et sécurité interviennent donc au principe d’une politique des forces, et il serait sans doute arbitraire de les considérer comme des réquisits anthropologiques dévalués et secondaires (rapportés au seul intérêt individuel, par exemple) par rapport à une exigence de justice dont la dimension morale assurerait la prévalence. Plus encore, c’est certainement dans leur prise en compte au sein même de la grammaire des cités que réside la vraie réponse au risque de moralisme propre à l’optique de la justification, tant qu’elle reste attachée à une vision épurée et autosuffisante de la justice.
L’analyse concrète du présent où s’avère le nouvel esprit procède de la confrontation de deux corpus empruntés à la littérature manageriale, l’un des années soixante, l’autre des années quatre-vingt-dix. Par comparaison, certaines différences sont rendues saillantes quant à la manière dont on entreprend de donner sens au salariat, sur une période qui va des origines de la grande entreprise jusqu’à nous. Dans le contexte d’une extension de la société salariale, avec l’infléchissement qu’elle a fait subir à l’opposition du capital et du travail, ce sont d’abord et avant tout les cadres qui ont constitué la cible privilégiée de l’esprit du capitalisme. Boltanski et Chiapello montrent que ce ciblage a aujourd’hui perdu une grande part de son évidence, la catégorie des cadres faisant l’objet d’un fort démantèlement et un disours ayant pris forme qui se concentre sur l’épanouissement personnel dont tout salarié est potentiellement le sujet. Sur les ruines de la hiérarchie intitutionnalisée et rationalisée au sein de la grande entreprise, un nouveau monde du travail se dégage que l’on peut appeler « connexioniste », espace réticulaire où l’activité n’est plus limitée à l’accomplissement d’une fonction – selon la logique antérieure de l’efficacité et de la compétence – mais se trouve littéralement libérée, appelée à se déployer en des sens multiples, à varier et à se déplacer sur le « tissu sans couture du réseau ». On peut aller jusqu’à radicaliser le diagnostic, et repérer une transformation du concept même de travail – ce qui ne veut surtout pas dire son effacement – qui se trouve débordé de l’intérieur en direction d’une activité orientée vers la construction incessante de projets multiples. Le projet est le nom de l’activité adéquate à l’espace réticulaire. Il n’est pas un au-delà du travail, mais plutôt un approfondissement de l’activité par lequel le travail se transforme en excédant les limites dans lesquelles il était auparavant confiné.
Conformément à la perspective adoptée, l’analyse de cette transformation suit le mouvement de la formulation et de l’incorporation de la critique. De fait, c’est bien un discours de libération, une exigence d’autonomie qui s’est trouvée investie dans le processus capitaliste et est venu qualifier sa forme actuelle. Sans doute la génération de 1968 a-t-elle joué un rôle majeur dans cette récupération. Mais, une fois encore, il faut se garder d’y voir une simple ruse – c’est-à-dire, justement, une récupération au sens strict. Une fois encore, il faut souligner que le capitalisme ne s’accomplit que selon son propre freinage. Et l’on sait que la grammaire de la justification permet de lire ce mouvement intrinséquement ambivalent, à condition toutefois de s’ouvrir à un renouvellement de ses catégories au fil d’une histoire sur laquelle elle s’efforce de conserver une prise. Pour saisir le présent, l’ancien modèle de justification, avec les combinaisons qu’il entérinait entre les différentes acceptions du bien commun – au premier rang desquels se trouve ce que les auteurs de De la justification avaient appelé le compromis civique-industriel – se révèle insuffisante. Une nouvelle cité est en train de prendre forme dont le néomanagement exprime les tendances profondes, et qui fait peser sur l’activité une exigence de justification spécifique, irréductible à celles que l’on pouvait formuler à propos du discours des années soixante. A travers la cité par projets, on assiste à l’emergence d’une normativité inédite qu’il faut décrire pour elle-même.
Dans la cité par projets, modèle normatif adéquat au monde connexionniste, il est juste que domine – que soit « grand » – un sujet éminemment mobile, qui n’est pas attaché à l’accomplissement d’une fonction déterminée, mais s’avère toujours capable d’en changer, s’adaptant à de nouvelles exigences. Affranchi de tout lien préfixé, éminemment disponible, il tisse sans cesse de nouveaux liens – sur un registre qui n’admet pas de partage strict entre relations privées et professionnelles – susceptibles d’alimenter, d’initier ou de relancer les projets où se résout désormais le sens même de l’activité. On conçoit alors à quel point l’ancienne forme de régulation est battue en brêche. Elle l’est surtout quant à la solidarité organe-fonction, et au découplage qui lui est désormais appliqué, en contradiction évidente avec le modèle de justification prévalent dans l’optique de la grande entreprise où la hiérarchie se fondait sur une compétence fonctionnellement mesurée, et où le fait de s’acquitter le mieux possible d’une tâche déterminée était valorisé à la fois en lui-même et au regard de la totalité où s’inscrit cette activité. En d’autres termes, le réseau, quant au mode de totalisation qui lui est propre – toujours ouvert et en devenir, en conformité avec la logique même du projet – signe la fin d’une vision organique de la division du travail social et du mode de distribution des sujets qu’elle induit.
A ce stade, une remarque s’impose qui n’a pas un simple intérêt exégétique. La référence à Durkheim sur laquelle on vient d’insister n’a rien d’arbitraire, puisque De la justification l’avait invoquée à titre d’illustration du compromis civique-industriel, régulation fondamentale de l’esprit du capitalisme qui avait émergé au début du siècle. A lire de plus près De la division du travail social, on peut toutefois mettre en cause cette interprétation, et insister plutôt sur le fait que le découplage organe-fonction est inscrit au principe de la division du travail envisagée selon son évolution nécessaire [[Division du travail social, p. 324-325. Si, dans la solidarité mécanique, les organes sont interchangeables à raison de leur similitude et de la simplicité des tâches assignées à l’activité, et si, dans l’organisme vivant comme dans le régime des castes, différenciation et spécialisation ont figé ce processus en un dispositif hiérarchique, il n’en va pas de même de la solidarité organique, où l’on assiste plutôt à une nouvelle forme d’interchangeabilité, les déterminations du substrat étant de moins en moins des conditions contraignantes dans l’exercice d’une fonction sans cesse plus « spiritualisée », affranchie de son enracinement physique. On aurait alors une interchangeabilité, non à raison de la similitude des sujets, mais, paradoxalement, à raison de leur différence et de leur spécialisation. Spécialisation de la fonction, qui la rend si complexe qu’il devient toujours plus difficile « aux éléments consitutifs des tissus de s’arranger de manière à l’incarner et, par conséquent, à la retenir et à l’emprisonner ». Le sujet moderne, dans ce cas, serait éminemment flexible : il serait moins l’agent rivé à sa fonction, que celui qui, à mesure que celle-ci se complique, développe une aptitude à en changer par la seule impulsion de son choix individuel. « Cela ne veut certainement pas dire que tous les cerveaux sont indifféremment aptes à toutes les fonctions, mais que leur indifférence fonctionnelle, tout en restant limitée, devient plus grande » [[Ibid, p. 326. . Perspective vertigineuse, qui lie étroitement spécialisation, mobilité et liberté, et nous conduit comme par anticipation au coeur de la cité par projets, avec la fluidité qui lui est propre et la valorisation de l’individualité qu’elle admet à son principe.
Cette remarque incite à évaluer avec plus de précision la nouveauté imputable à la cité par projets. Si elle est irréductible aux six formes de cités exposées dans De la justification, Boltanski et Chiapello la distinguent cependant avec une grande prudence, par contraste, en marquant ses emprunts et ses écarts par rapport à chacune d’elles. L’histoire récente du capitalisme permet d’attester qu’elle se dégage progressivement, mais l’on est en droit de tempérer son apparition. Plus encore, on se demande si elle n’était pas déjà présente, comme enfouie dans la grammaire formulée précédemment, et si sa venue au premier plan ne correspond pas à un changement d’équilibre dans un modèle idéal que les auteurs affinent à mesure que leurs analyses concrètes permettent d’en identifier les linéaments. Ce point, on le conçoit, ne peut être complètement élucidé qu’à la condition de se prononcer sur l’historicité des modèles de justice et de la grammaire qu’ils composent. Il conduit néanmoins à souligner un aspect de la cité par projets qui à la fois la généralise et la singularise : c’est que l’élément de la mobilité sur lequel elle s’appuie est en fait une condition fondamentale du fonctionnement de la justification elle-même, et, du même coup, de la critique qui lui est liée. « La possibilité de sortir de la situation présente et de la dénoncer en prenant appui sur un principe extérieur et, par conséquent, la pluralité des mondes, constituent la condition d’une action justifiée » [[De la justification, p. 289. . Une hypothèse mérite au moins d’être formulée : la cité par projet n’est-elle pas la traduction en termes de grandeur de la condition primoridale de la justification elle-même? Ne se forme-t-elle pas en prélevant dans le fonctionnement de la justification une compétence de déplacement qui lui est essentielle pour l’ériger en nouvelle grandeur et en faire le point d’orgue de ce qui voudrait être un nouvel ordre de justice, aux côtés et en complément des précédents? Ainsi, on aurait les moyens de rendre intelligible ce recouvrement étrange que le retour à Durkheim a mis en lumière, tout en mesurant la réelle nouveauté du « nouvel esprit ». Mais cela reviendrait aussi à dire que la cité par projets ne se situe pas tout à fait sur le même plan et n’a pas tout à fait le même statut que les autres cités, alors même qu’elle vient compléter leur agencement. S’il est vrai qu’elle emprunte à la logique des cités son propre contenu, quelle garantie a-t-on qu’elle compose bien une cité à part entière, et non un simple reflet de leur forme commune? Et, à supposer que ce soit le cas, quel sens faut-il donner à une cité qui admet comme équivalent général la condition formelle de l’acte justifié, et qui dans cette mesure, n’est spécifique que parce qu’elle est homogène, tout au moins formellement, à toute cité possible?
Réalité ou mirage épistémologique, il demeure que la cité par projets n’a pas atteint le degré de fermeté qui la constitue en cité proprement dite, c’est-à-dire en modèle de justice. En cela réside précisément notre présent : en un passage bien plus qu’en un état – situation mouvante qui confère à l’histoire sociologique son enjeu et sa portée. La justification que la cité par projets vise a promouvoir est marquée d’inachèvement : elle peut bien présenter un haut de degré de motivation en termes de désirabilité – la liberté et la réalisation de soi constituant l’attrait majeur du réseau -, elle reste affectée d’une double carence en termes de sécurité et de justice. La grandeur de la cité par projets ne laisse donc pas d’être criticable. Certes, si le changement de normativité qu’elle exprime a pu être à ce point amorcé, c’est qu’elle a pour un temps échappé aux prises de la critique. Plus exactement, la critique a connu dans un passé récent une double crise qui a consisté d’un côté en son déphasage, de l’autre en sa récupération. Déphasage de la critique dite « sociale », celle axée sur la misère engendrée par l’exploitation et l’égoïsme des intérêts privés, dont témoigne suffisamment la crise du syndicalisme et le dépassement du modèle « classiste ». Récupération de la critique dite « artiste », guidée par une exigence de liberté et d’authenticité dont on a déjà vu la dimension motrice pour le nouvel esprit, puisqu’elle s’est trouvée intégrée et satisfaite à l’intérieur du monde connexionniste. La qualification paradoxale du capitalisme comme processus de libération a alors pu, dans les années soixante-dix-80, passer pour une définition pertinente de ses transformations, et faire croire tout simplement à une fin de la critique. De sorte qu’au milieu des années quatre-vingt, on pouvait s’estimer dans une situation dépourvue d’alternative.
Or ce n’est plus le cas aujourd’hui, et l’ouvrage de Boltanski et Chiapello fait fond sur ce constat. La critique a retrouvé son essor. Ce qui veut dire que l’exigence de justice qui pèse sur le monde connexionniste ouvre à nouveau des écarts où peuvent s’insinuer des formes de dénonciation. En tout premier lieu, on assiste à un réveil de la critique sociale qui semble avoir consommé son déphasage, comme le révèle le caractère opératoire acquis par le concept d’exclusion. L’exclusion est un concept typiquement connexionniste : il prend tout son sens dans la logique de sélection du réseau, qui expulse à ses marges des situations individuelles d’incapacité à se relier – ce que Robert Castel a nommé avec précision la désaffiliation-, à se réveler mobile et employable. L’inconvénient d’une telle notion, dans son usage immédiat, tient à sa faible teneur politique. Renvoyant l’individu à lui-même, il paraît imputer à ses qualités propres les raisons de son expulsion. Or on assiste justement dans les années quatre-vingt-dix à une politisation très forte de l’exclusion, doublée d’une dénonciation de l’apolitisme des pratiques visant seulement à limiter les souffrances affectant ces situations. A cet égard, les auteurs accordent une importance majeure à décembre 1995, ouverture d’une nouvelle époque, nouveau défi pour le nouvel esprit du capitalisme. Afin que l’exclusion se politise, il faut plus qu’une simple dénonciation de la misère propre au monde connexionniste [[N.E.C., p. 456. ; l’autre pôle de la critique sociale doit être sollicité, celui qui porte sur l’égoïsme des inclus, de façon à ce qu’un lien puisse être restauré entre misère et exploitation. La question politique pertinente peut alors être posée : « quelle est l’exploitation isomorphe au réseau ? ». Et la réponse découle des caractéristiques de la cité projets : c’est celle qui se fonde, non sur un différentiel de propriété ou de pouvoir, mais sur un différentiel de mobilité. Autrement dit, la critique sociale a puisé ses forces nouvelles dans la démonstration qu’elle a pu fournir de ce que la mobilité des uns -leur grandeur dans la cité par projets – a pour condition nécessaire l’immobilité des autres, quand bien même celle-ci s’affiche sous le trompe-l’oeil de la flexibilité, pendant de la précarité et contrepartie pour l’exploité de la mobilité réelle et maîtrisée de l’exploiteur[[N.E.C., p. 456. .
On peut s’interroger, à ce point de la démonstration, sur la capacité d’un tel différentiel de mouvement à fournir un levier suffisant à l’émergence de la critique, et plus encore à son ressourcement. N’y a-t-il pas, dans la nature même du différentiel, dès lors qu’il se borne à dévoiler une exploitation de mouvement, les raisons d’une faiblesse plutôt que d’une force? En renouant le lien entre souffrance et exploitation, et en déclinant l’exploitation de cette manière, ne risque-t-on pas de perdre ce qui avait fait la force de la critique sociale lorsqu’elle se concentrait sur la misère plutôt que sur l’égoïsme ? En d’autres termes, ne court-on pas le risque de tomber en deçà du pouvoir de mobilisation d’un ouvrage comme la Misère du monde de Pierre Bourdieu, témoin privilégié du renouveau de la critique et de la politisation effective de l’exclusion qui s’accusent au début des années quatre-vingt-dix ?
Le nouvel esprit du capitalisme échappe à ce soupçon par la manière dont il précise et amplifie le mode d’engagement requis dans le monde connexionniste, qui a trait à la vie elle-même dans l’ensemble de ses formes. La logique du projet, on l’a vu, enveloppe le travail dans une activité qui le déborde en direction du non-travail, et rend du même coup toujours plus incertaine la distinction entre les deux sphères. Elle a pour conséquence notable de transgresser systématiquement la frontière du privé et du professionnel (ligne de partage essentielle au capitalisme industriel, au point qu’on a pu croire qu’elle était essentielle au capitalisme tout court), de mêler différents types de relations dans la composition du réseau, et, plus profondément encore, de tendre à identifier le registre des compétences et celui de la personnalité, qualifiant ou déqualifiant le sujet dans son intégrité. Bref, dans l’ordre connexionniste, il s’agit, au sens fort du terme, de « vivre en réseau »[[ N.E.C., p. 132. . L’accent porte sur la vie du sujet qui, dans toutes ses dimensions, se révèle employable – et du même coup, qui peut se révéler exclue, inemployable, « inutile au monde », c’est-à-dire en somme dévaluée dans « tous les mondes possibles »[[ N.E.C., p. 450. . La staticité, l’immobilité, dans la mesure même où elle procède d’une exploitation de mouvement, devient une capture de la vie, du sujet comme vivant.
Ainsi, en qualifiant en termes de biopouvoir – même si la catégorie n’est pas mentionnée explicitement – le nouvel esprit du capitalisme, Boltanski et Chiapello se donnent les moyens de renforcer la connexion exclusion-exploitation nécessaire à l’essor de la critique sociale. Mais la tâche qu’ils se sont assignés n’est ici qu’amorcée. C’est là un grand mérite du livre, un signe qui le distingue au sein de la littérature critique : non pas sa timidité, et moins encore sa complicité à l’égard de son objet, mais au contraire son audace, son refus de s’en tenir au ressort le plus aisément disponible à la critique, sa volonté finale de donner à celle-ci son sens plein en fixant les conditions d’une recomposition d’ensemble des forces dont elle peut être investie. Car si l’extension de la normativité du nouvel esprit fait de la vie elle-même la matière d’une prise qui ne laisse pas de reste, c’est sur tous les fronts que l’engagement des forces critiques doit être produit à son tour. Précisément parce qu’elle est coextensive au nouvel esprit, la nouvelle critique doit être forte, en mesure d’engager intégralement le sujet. Ce qui veut dire qu’elle doit mobiliser les forces dans les trois axes de la justice, de la sécurité et du désir. Or elle ne peut le faire qu’en se portant vers le pôle critique le plus affaibli : en oeuvrant au ressourcement de la critique artiste,celle visant la libération des sujets, critique moins bloquée que tarie par la satisfaction que le capitalisme a pu lui fournir en l’incorporant à son procès. On comprend alors la difficulté du geste ultime que l’analyse sociologique doit accomplir pour se déterminer elle-même comme discours normatif, vecteur d’une utopie sociale nouvelle : restaurer la critique dans sa globalité, réunir ses forces dispersées et inégalement développées, lui rendre sa vigueur non pas en uniformisant son discours, mais en l’articulant dans ses différentes dimensions, à la fois comme dénonciation de la misère et de l’exploitation et comme désir de liberté et d’authenticité. Aussi vive qu’elle puisse être, la critique sociale est incomplète, incapable par elle-même à servir d’appui à un discours alternatif qui puisse mobiliser les forces subjectives.

Si cette opération d’envergure, dans l’état actuel des choses, se joue d’abord et avant tout sur le terrain de la critique artiste, c’est que celle-ci n’a pas trouvé par elle-même les moyens de sa renaissance. Le peut-elle? Non, si l’on admet que le capitalisme reste bien pour elle un horizon d’accomplissement. Or ce n’est justement plus le cas. L’enthousiasme, désirabilité constituée autour de la liberté et de la réalisation de soi, avait été l’opérateur d’incorporation de la critique artiste au nouveau capitalisme. Il ne peut pourtant pas se suffire à lui-même, coupé de tout élément de justice et de sécurité, et s’altère dans son isolement. Ici, Boltanski et Chiapello renouent avec un vocabulaire durkheimien qui leur paraît particulièrement pertinent : à partir de certains « indicateurs d’anomie », on peut d’ores et déjà attester que l’enthousiasme cède le pas à l’inquiétude – catégorie sociologique dont les contours sont ici esquissés à partir d’une dégradation du désir[[N.E.C., p.503 sq. – la libération offerte par le capitalisme rencontrant ses limites non pas tant dans une souffrance présente que dans l’incertitude pesant sur l’avenir qu’elle a pour vocation d’ouvrir. Le recours au concept d’anomie paraît à cet égard pleinement fondé, et, de nouveau, le recoupement entre les deux périodes « fin de siècle », loin de les rabattre l’une sur l’autre, produit un curieux effet d’éclairage. L’anomie n’est rien d’autre que l’absence de règle pour l’action. C’est l’action qui, voyant son horizon se vider, ne sait plus comment s’accomplir. Situation qu’il est possible d’interpréter comme une conséquence directe du réseau, dans sa fluidité même, et selon l’indétermination qu’il implique pour le sujet qui y est engagé. En effet, ce que suppose le nouvel esprit du capitalisme, en termes subjectifs, c’est d’abord un délitement des identités dû à leur pluralisation croissante, l’individu n’étant lui-même qu’en vertu de sa capacité à s’adapter, c’est-à-dire, au fond, « à n’être personne en particulier ». Traduisant cette remarque dans la terminologie durkheimienne, on se demande si le procès de « spiritualisation » de la fonction, sa libération et le relâchement de son rapport au substrat ne risquent pas d’aboutir, de façon paradoxale, à sa paralysie – défonctionnalisation qui ferait de l’anomie ainsi comprise, sinon autre chose qu’une pathologie, du moins une pathologie nécessaire, avec toutes les contradictions que suppose une telle figure.

Cette question se pose autant à Durkheim qu’à Boltanski et Chiapello. Et il est significatif que la même solution soit privilégiée de part et d’autre : celle d’une recomposition du substrat, sur la base d’une critique de la fluidité absolue, de la mobilité comme telle. C’est à cette conclusion en forme de retour que parvient le Nouvel esprit du capitalisme. Ce qui revient à prôner en définitive « la sécurité comme facteur de libération »[[ N.E.C., p. 570., à rechercher les bases d’une auto-constitution de soi dans le monde connexionniste, et à dégager les formes une stabilité adéquate aux conditions d’un espace réticulaire.
Le point d’arrivée de l’histoire du présent, s’il est vrai que cette histoire s’efforce de dégager ce qui dans le présent est « porteur d’avenir », doit-il être forcément celui-ci? Cela n’est pas certain, comme il n’est pas certain que l’analyse du monde connexionniste et de la critique dont il est susceptible conduise par une nécessité implacable non seulement à une synthèse de la libération et de la sécurité, mais bien à une libération par la sécurité. Sur ce point, du reste, les auteurs ne sous-estiment pas les difficultés rencontrées : car le substrat ne pourra plus être le même, dès lors que le réseau s’est déployé et a recouvert l’espace social. En termes clairs, il ne peut se trouver ni du côté de l’appartenance à des collectifs préconstitués (famille, classe, nation) ni du côté de l’entreprise. De quelle appartenance le sujet mobile est-il encore capable?
Mais cette question elle-même ne comporte-t-elle pas des attendus que l’inspiration du Nouvel esprit du capitalisme auraient dû permettre de coutourner, déplaçant du même coup le lieu où peuvent s’inscrire ses conclusions? Tout d’abord, on ne peut pas ne pas méconnaître ce que le recours au statut comporte de restauration, et par conséquent de régression, d’une figure du capitalisme à l’autre. Certes, on peut penser – c’est bien dans cette direction que s’orientent certaines tendances actuelles du droit du travail – à l’élaboration d’une stabilité spécifique au réseau, voire à quelque chose d’aussi paradoxal qu’un « statut de mobilité ». Il reste que cette problématique demeure dans le prolongement des anciens compromis, adaptés à l’ancien monde – du moins si l’on accorde que le monde connexioniste est bien ce nouveau monde régi par un nouvel esprit. Le spectre du déphasage de la critique resurgit alors, quand bien même on aurait surmonté sa récupération. De plus, si l’enjeu du ressourcement se concentre bien sur la critique artiste, un réquisit minimal doit être satisfait : que l’avenir tracé soit vraiment un avenir, et non un réaménagement du passé.
On peut donner à cette remarque une portée plus générale, en s’interrogeant sur l’élément de juridicité qui prévaut dans l’ouvrage, et qui semble difficilement dissociable de son épistémologie. Le droit apparaît comme une figure absolument centrale, en ce qu’il rassemble – et unifie, sur le mode du compromis – les différentes régulations des cités. En d’autres termes, il concentre les compromis entre les différentes acceptions du bien commun, et porte en cela la trace de l’autolimitation du système[[Voir la section intitulée « La place du droit », p. 98 sq . Pour cette raison, il semble que la critique ne peut que s’adosser au droit (qu’elle le corrige ou le transforme). Le droit est posé comme la résistance à la force des forts, présupposé tout à fait fondé, disons-le par avance, si l’on tient compte de la logique de justification à travers laquelle il est appréhendé. Pour autant, le droit n’est d’ailleurs pas une structure rigide, sa mutabilité étant justement déterminée par le jeu de la justification comme de la critique qu’il conditionne et exprime tout à la fois. Mais le juridisme ne laisse pas de poser un problème : c’est qu’en vouant la critique à l’espace du compromis, entre limitation et point de rencontre des ordres de justice, on se trouve en difficulté pour ce qui est de déterminer sa dimension proprement inventive, sa capacité à dépasser les formes d’articulation auxquelles on la prédestine. Si la critique veut et doit, non seulement dénoncer, mais inventer des formes de vie (ainsi, par exemple, ce que pourrait être une sécurité-liberté élaborée à même la mobilité, et non contre elle et en opposition à la tendance qu’elle accuse), les régulations juridiques conviennent-elles réellement à dessiner un horizon, et ne forment-elle pas plutôt un obstacle? En insistant sur ce problème, il ne s’agit pas d’opposer une image du droit à une autre, de le diaboliser en rejetant rapidement ce qu’on aurait tort d’interpréter comme un angélisme. Il s’agit simplement de mettre en cause l’idée que les revendications soient prédéterminées à leur inscription juridique, et se résolvent toujours déjà dans le langage des régulations produites dans et par le droit. Bref, il y a un présupposé dont il paraît urgent de se défaire si l’on veut, avec le Nouvel esprit du capitalisme, réactiver les forces critiques dans leur différentes dimensions, et notamment dans leur dimension proprement émancipatrice et projective – sous l’angle spécifique de ce que l’on voudrait appeler le désirable- c’est que toutes les revendications soient par essence des revendications pour des droits, visant la conquète de nouveaux droits à l’intérieur d’un espace où ceux-ci seraient dessinés en creux, comme en attente de leur reconnaissance. Ce changement d’attitude n’impliquerait en rien d’ailleurs un désintérêt ou un mépris pour le droit : il serait plutôt la condition pour l’aborder autrement que comme résultante conventionnelle et espace de neutralisation des forces – en d’autres termes, pour l’appréhender politiquement, comme l’un des lieux où se joue leur confrontation.
Etrangement, l’objection que l’on formule n’est pas sans trouver un écho dans le Nouvel esprit. Plus exactement, on peut en voir l’expression dans le traitement réservé au concept d’épreuve, et dans la différence qui se marque à ce sujet par rapport au point du vue plus strictement conventionnaliste adopté dans De la justification.
L’épreuve est la situation où s’affrontent des sujets en vue d’occuper des positions respectives fixées par le différentiel que l’affrontement aura révélé. En ce sens, l’analyse du capitalisme en termes d’épreuve est bien de type sociologique : il s’agit, littéralement, de l’envisager sous l’angle de la distribution différentielle des sujets sociaux sur laquelle repose son système d’actions. Les sujets agissent, mais ils agissent en rapport les uns avec les autres, et les épreuves offrent une perspective qui porte conjointement sur leurs actions et sur leurs rapports. A cela, il faut ajouter que cette distribution et cette mise en relation est envisagée en fonction de l’exigence de justification qui pèse sur elle, c’est-à-dire selon sa prétention à être juste. Prétention qui doit être dans une certaine mesure fondée, si l’on admet simplement que les sujets agissent, que le capitalisme fonctionne, et donc s’organise autour d’épreuves légitimes. Prétention à la légitimité toujours exposée à la critique, qui se concentre sur les épreuves en mettant en lumière le caractère non-justifiable de leurs présupposés, et incitant soit à leur correction, soit à leur destitution au profit d’autres épreuves dont le mode de sélection s’avère justifiable.

Centrée autour des épreuves légitimes, ou encore de l’épreuve comme épreuve de grandeurs, l’analyse retrouve la tendance au juridisme qu’on a pu relever. Pourtant, l’épreuve comporte un autre aspect qui inquiète de l’intérieur cette tendance, et que le Nouvel esprit, précisément en vertu de son orientation critique, marque avec insistance. L’intérêt du concept d’épreuve est surtout de faire surgir réellement la force des sujets au lieu même de leur affrontement. A un niveau fondamental, ontologique, « toute épreuve est une épreuve de forces »[[ N.E.C., p. 73. . Dans une épreuve, ce sont bien toujours des forces qui s’affrontent, les parties faisant valoir par et dans l’épreuve ce dont elles sont capables, c’est-à-dire quel degré les qualifient et leur permet de s’imposer sur les degrés qui leur sont inférieurs. A l’issue d’une épreuve, une partie l’emporte sur une autre. Certes, de l’épreuve, ce n’est pas une gradation des forces qui est déduite, mais bien un ordre de grandeurs. Si une épreuve a pu se jouer, si elle a pu simplement avoir lieu, c’est qu’un espace d’affrontement s’est configuré, délimité comme lieu d’épreuve. Or cet espace est nécessairement sélectif, non simplement à son issue, mais à son principe, et pourrait-on dire, d’entrée de jeu. On saisit ici empiriquement en quoi consiste la contrainte qui pèse sur les forces, mais qui aussi, simultanément, leur permet de s’exercer en un certain sens, et donc de se réaliser sous forme d’action : pour cela, elles doivent se soumettre à des critères préalables qui vont règler leur mise en jeu. Autrement dit, la question de la légitimité de l’épreuve est différente de celle de la légitimation de son résultat. Elle se pose en amont, au niveau de la sélection des forces qui vont pouvoir s’affronter. Elle se pose au plan même de l’épreuve, dans son déroulement, sous la forme des frontières ou des filtrages que l’on oppose à l’intrusion d’autres forces non spécifiées.
Ainsi, si une épreuve est toujours une épreuve de forces, elle n’est pas leur affrontement libre et indéterminé (ce que Boltanski et Chiapello proposent d’appeler violence). Elle est leur affrontement sous un certain rapport, ce qui suppose que l’objet et la visée de l’épreuve sont spécifiés et son déroulement contrôlé. Il reste que ce qui s’affronte, ce sont toujours des forces. Il reste que l’opération de sélection-séparation, dans la mesure où elle porte justement sur des forces, est toujours en deçà de ce qui a lieu effectivement. En demeurant sur un plan ontologique, on peut dire que les forces sont des réalités qui tendent toujours à déborder les frontières à partir desquelles on opère leur répartition. Elles sont inventives, imprévisibles, créatrices. Elles inventent des modalités d’exercice qui soit permettent l’introduction d’autres forces dans le champ clos qu’on avait voulu tracer, soit les transforment au point qu’elles deviennent toutes autres que celles qu’on avait cru spécifier. Dans ces conditions, on peut dire qu’il y a un excès irréductible des forces qui fragilise l’épreuve, la reconduisant au rapport de forces qui la sous-tend en permanence, alors même qu’elle prétend aboutir à un rapport de grandeurs. Dans le langage de Boltanski et Chiapello, on dira que l’épreuve de force et l’épreuve de grandeur s’inscrivent dans un continuum insécable[[N.E.C., p. 75.. La prise en compte de ce continuum, outre qu’il confirme d’un seul trait le caractère irréductible de la critique, constitue peut-être l’acte politico-théorique le plus frappant du livre. Par les perspectives qu’il permet d’ouvrir, il est certain qu’il outrepasse la logique du compromis que ferait prévaloir une vision étroitement juridique des ordres de justice.

Karsenti Bruno

Enseigne la philosophie à Paris I. Il travaille au croisement de la philosophie politique et des sciences sociales. Ses études ont porté sur Durkheim, Mauss, Lévy-Bruhl, Tarde, ainsi que sur les sciences sociales contemporaines dans leur rapport au paradigme structural, à la phénoménologie ou encore au pragmatisme. Il est membre du comité de rédaction de {Multitudes }