Le magma contradictoire de la musique en réseau

Ce qui est devenu « l’affaire Napster » a fait couler
beaucoup d’encre au cours des années 2000 et 2001. Mais, au-delà de la
chronique, il faut replacer l’enjeu de la diffusion de musique en
ligne dans son contexte : celui de la propriété intellectuelle à l’ère
de la production immatérielle qui recouvre d’énormes enjeux financier ;
celui des nouvelles cultures musicales électroniques qui induisent
d’importantes modifications des pratiques artistiques
elles-mêmes.Un des marchés les plus prolifiques du monde occidental est bien
celui des « sept notes », aux mains de tout au plus quatre
multinationales qui dominent la production musicale depuis plus de 20
ans avec leurs divers produits. La dématérialisation des produits
musicaux au moyen de leur numérisation et, par conséquent, leur
(potentielle) duplication à l’infini tout comme la possibilité même de
les transférer instantanément aux quatre coins de la planète grâce à
l’Internet et à ses infrastructures de communication, ont ainsi provoqué
la crise la plus profonde que ces monolithes de l’industrie n’ont jamais
connue.

Napster

Le logiciel Napster est rapidement devenu le point de fixation du
conflit entre, d’une part, ceux qui ont immédiatement pris l’habitude
d’utiliser pleinement le réseau comme instrument de communication, et de
l’autre, ceux qui n’ont jamais été enclins à dilapider une parcelle des
profits dérivés de l’exploitation du droit d’auteur. Comme tous les
phénomènes suffisamment nouveaux, Napster a pu survivre dans une
relative quiétude jusqu’au moment où il est sorti de l’ombre, atteignant
alors une masse critique d’usagers qui, par l’ampleur de leur propre «
bouche-à-mail », ont contraint les organismes professionnels de
l’industrie musicale a sortir de leur léthargie. Plaintes, injonctions,
et assignations judiciaires se sont succédé dès le printemps 2000 et ont
transformé le énième intuition d’une possible utilisation à grande
échelle des mécanismes du réseau en un jeu de rôles entre les
différentes parties, frôlant parfois la tragi-comédie. Tout d’abord
l’alliance avec BMG (une des quatre multinationales dont nous parlions),
ensuite des déclarations visant à s’attirer les sympathies de
l’industrie en feignant de vouloir sanctionner les usagers les plus
turbulents, et maintenant la proposition dédommagement forfaitaire d’une
valeur d’un million de dollars. Mais en réalité Napster est depuis
longtemps, si ce n’est depuis toujours, entré de plein-pied dans le
grand cercle de l’industrie. En effet, et cela est peu connu,
l’entreprise Napster n’est-elle pas membre du SDMI (Secure Delivery
Music Initiative), le consortium « à but non-lucratif » constitué par
les quatre multinationales du disque et de géants du hardware/software
afin de trouver un mécanisme fiable de protection les morceaux une fois
leur distribution de masse lancée.

Ce qu’il reste de tout cela de manière forte et inamovible, c’est l’idée
d’un sous-réseau au sein même de l’Internet, ne faisant plus de
différence entre ordinateurs de première catégorie (les serveurs) et
ordinateurs de seconde catégorie (les clients), fondant au contraire son
interconnexion sur la parité de ses divers composants. Les successeurs
de Napster, quel qu’ils soient (Open Napster, Gnutella, Scour, ou
d’autres), seront plus lents, mais ils maintiendront ce principe de
base. Sans oublier au passage que l’usage le plus courant et le plus
affectif de Napster – en réalité – ne renvoit pas à une simple volonté
de récupérer le tout dernier album à peine sorti sur le marché pour
paraître « branché », ni non plus à la seule volonté de posséder une «
galette » aux reflets argentés, à bas prix. Bien au contraire, il répond
au désir de récupérer des traces sonores volées à la mémoire, repêchant
dans le passé (même récent) des sons et des mélodies qui ont accompagné
des moments significatifs de sa propre vie que l’on se réapproprie avec
simplicité, et parfois pour peu de temps. C’est un peu comme découvrir,
au gré de la dérive de la navigation, une page minutieuse dédiée à ce
qui nous est (ou qui nous a été) cher, grâce à laquelle l’attention de
la mémoire est capturée par les ondes sonores diffusées depuis le casque
relié à la carte son de l’ordinateur. D’ailleurs, ceux qui tentèrent, il
y a quelques années, de créer un service de location de CD musicaux
l’avaient fort bien compris.

Contre le droit d’auteur

Heureusement, de nombreuses initiatives naissent pour s’opposer aux
politiques vulgaires mises en place soit par les nouveaux « players »,
soit par l’industrie. Ces initiatives revendiquent avec force ce qui est
un droit d’accès aux savoirs et à l’expression artistique, et qui ne
saurait être limité par les seules formes de libre marché, si l’on prend
en considération qu’il s’agit d’un patrimoine de l’humanité entière. En
Italie, les initiatives des hacklabs, associations de virtuoses de la
programmation et de la connaissance du hardware avec une base solide de conscience critique ont élaboré d’intéressantes positions alternatives
sur ces questions qui ont été particulièrement efficaces. Dans notre
pays, tout produit issu de la créativité, de l’intellect, et distribué
publiquement même gratuitement doit absolument se voire apposé un timbre
de la SIAE (Société italienne des auteurs et des éditeurs). Le hacklab
de Milan, le LOA, a lancé avec pragmatisme et détermination un mouvement
de sensibilisation au travers, notamment, de manifestations publiques
qui, sur le plan culturel, allaient à l’encontre de cette pratique
monopolistique qui, dans les faits, ne profite qu’aux auteurs les plus
célèbres. Citons par exemple une de leurs initiatives où des milliers de
timbres , « simili-SIAE » (appelés « UNSIAE ») ont été distribués
publiquement afin, une fois apposés sur les CD, de ridiculiser cette
pratique de timbrage, avec un slogan affirmant ouvertement ne prétendre
à aucun droit d’auteur sur l’oeuvre présente.

Certains soutiennent depuis longtemps, à l’image de Ian Clarke, le
fondateur du projet Freenet – et ce malgré, il est vrai, certaines
difficultés de fonctionnement -, la nécessité d’organiser un réseau
mondial « Peer-to-Peer » (point-par-point), démocratique, efficient et
sans velléité d’Offre Publique d’Achat. Son exemple n’est pas resté
unique, et de nombreuses tentatives pour écrire le standard de ces
réseaux se sont multipliées, même s’il faut reconnaître que bon nombre
de ces tentatives sont venues de la volonté de devenir les nouveaux
Naspter. Ce n’est pas à cela qu’ont pensé les membres du hacklab de
Florence lorsqu’ils ont entrepris de créer Copydown, un site qui en
premier lieu soit un espace de confrontation et d’échanges, devenu
d’ores et déjà une référence pour toute la communauté nationale qui
partage ces principes.

Écologie de la musique digitale

Qui plus est, le droit d’auteur, dans son acceptation classique, ne
tient plus franchement la route lorsqu’il se trouve confronté à certains
principes de construction musicale comme ceux qui caractérisent la
musique électronique actuelle. Le fait de sélectionner une partie
significative d’informations sonores, le fameux « copier-coller », en
les réutilisant sous de nouvelles modalités, en les associant à des
fragments sonores pris par exemple dans l’environnement ambiant, ou bien
crées de toutes pièces (à qui devraient aller, par exemple, les
royalties d’un « éclat de tonnerre » digitalisé ? À l’État ? À la
station météorologique ?), produit une nouvelle écologie de production
qui rend obsolète une réglementation construite, il y a trop longtemps,
en référence aux portées de partition.

La pratique de l’échantillonnage (sampling), inhérente à tout
l’archipel des divers genres qui composent la musique électronique
(electro, house, techno, drum’n’bass, down tempo et breakbeat, pour ne
citer que les plus célèbres) puise en permanence d’innombrables
ressources dans les immenses archives digitales qui est disponibles sur
l’Internet, et dans le réseau propre aux musiciens, pour constituer son
propre alphabet de composition (claviers, basse, batterie, guitares)
toutes déjà « assemblées » à partir de sources souvent perdues au fil
des passages. Le personnage même du DJ, vu non pas comme simple «
manipulateur de disques », mais comme celui qui a en charge un festival
de sons, et figure désormais reconnue comme telle par certains cours
universitaires, inaugurés aux États-Unis, sur le « turnbalism », compose
son intervention littéraire/musicale au travers des bases (le vinyle) et
les intersections des rythmes, utilisées à la place des accents et des
intonations. Dès lors, comment est-il possible pour les gérants de clubs
d’établir une liste pour les percepteurs du droit d’auteur alors même
que les DJ utilisent toujours plus des disques sur lesquels n’existent
aucune indication d’auteur ou de titre du morceau, pour ne pas parler de
l’absence d’étiquette (les fameux « White label ») ?

Miroirs aux alouettes

Une des fables les plus populaires de la « new economy » n’est jamais en
réalité une version revue et corrigée du classique « rêve américain » ;
chacun serait maître de sa propre réussite et, en prenant les bonnes
directions sur les (auto)routes électroniques, il lui serait possible
d’atteindre les sommets de l’échelle sociale, laissant loin derrière lui
toute frustration. En témoignent les portails de traces inédites,
offertes par une population d’artistes non encore affirmés, disposés à
faire de briques volontaires pour les immeubles de la crédibilité des
entreprises dont la seule force se fonde sur la masse de contenus mis
ensembles et sur l’illusion de visibilité, pour ensuite obtenir des
espèces sonnantes et trébuchantes des cotations boursières. « Mp3.com »
a inauguré un modèle repris par la suite par différentes initiatives
telles que « Vitaminic » et « Peoplesound » ; cette dernière, plus
expéditive que toutes les autres, récompense les artistes avec une
première (petite) somme d’argent. Si ces artistes qui offrent leurs
créations savaient combien vaut réellement leur musique dans ce système
pervers de capitalisation des données, ils ne contenteraient pas des
quatre sous qu’ils reçoivent actuellement comme pourboire.

La confrontation

Les espaces immatériels où l’on peut réellement respirer un air pur sont
les listes de discussion, surtout lorsqu’elles ne sont pas modérées. La
confrontation y est parfois très vive, mais elle laisse une liberté sans
discrimination pour exprimer avec franchise ce que chacun pense
réellement de telle revue ou de tel label de disques, sans épargner un
soi-disant « indépendant » qui se laisse aller à la folie des grandeurs.
Les points de vue et les opinions y sont parfois exprimés du premier jet
» et peuvent donc manquer de considération pour les
lecteurs/interlocuteurs, mais, simultanément, ils ne subissent aucune
censure, comme cela arrive pour des questions de place ou d’opportunité
dans la presse-imprimée. De cela naissent des contacts indépendamment du
lieu de résidence, qui souvent se transforment en associations sonores,
ou en sous-groupe d’intérêt. Ceux-ci, à leur tour, évoluent, en devenant
une fois de plus autonome avec la création de nouvelles listes où se
développent des discussions animées sur des thèmes précis. Même le
matériel Web produit indépendamment réussit souvent à concurrencer les
sites « officiels » grâce à l’ampleur et la qualité de leur contenu. Et
cela vaut pour tous les sites « non officiels » des artistes célèbres,
qui souvent disposent (ouvertement ou non) de matériel dont les artistes
eux-mêmes ne connaissent pas l’existence.

Les contradictions de l’industrie

La vieille industrie a besoin de choses sûres quand elle met les pieds
sur le terrain digital, ne comprenant que peu des règles de la «
nouvelle économie », si ce n’est que – avec un minimum de bon sens -,
que c’est tout autant excitant que risqué, comme la plupart des jeux de
hasard. Les nouvelles entreprises, au contraire, avec un patrimoine
génétique fondé sur les chromosomes de la communication, souvent
absolument vulgaires, veulent rassurer les clients à tout coût, ce qui,
en fin de compte, semble être leur mission principale, à savoir se faire
passer pour les Caronte du monde électronique, même si, de ce monde,
elles n’en connaissent à peine les articles des magazines disponibles
chez le coiffeur. Et ainsi, de petites et moyennes entreprises de ce
type pullulent se présentant comme des protecteurs incorruptibles de la
propriété intellectuelle ; nombre d’entre elles étaient d’ailleurs à
l’édition 2001 du Midem, le plus grand salon européen du marché
discographique. Toutes déclaraient posséder les cadenas contre les
voleurs afin de pouvoir enfermer et distribuer « en toute sécurité » les
produits de la créativité et de l’intellect. Systèmes « sécurisés », et
donc distribution « sans préoccupations » et protections « contre les
hackers », sont les paroles « magiques » classiques utilisées pour la
propagande des logiciels qui ne deviendront jamais un standard
universellement accepté, mais permettront au capital qui gravite autour
de rester entre la vieille garde et la nouvelle spéculation.

Ceux, par contre, qui travaillent sérieusement à trouver des solutions
qui défendent les auteurs et les éditeurs, en cherchant surtout à
garantir les droits et les exigences des plus petits, ce sont les
programmateurs du secteur « Open source ». Un vaste monde
d’enthousiastes et d’experts du code qui structure le logiciel, liés
entre eux par une fraternité qui les libère finalement d’une industrie
soumise par nécessité aux logiques volatiles du capital. Ceux qui
participent aux projets « Open source » savent qu’ils contribuent à
quelque chose d’important qui pourra avoir des répercussions sur de
vastes communautés, avec un système de retour économique issu des
donations volontaires, et l’acquisition d’un prestige qu’ils pourront
vanter par la suite au profit de prestations de consultants ou de
projets fort bien rémunérés compte tenu de leurs compétences de très
haut niveau, et qui donneront des produits devenant les repères d’une
écologie salutaire de la production hardware et software. Ainsi, de
nombreux efforts sont actuellement développés pour aider le logiciel
Gnutella à devenir une alternative à Napster comme d’autres se sont à la
création d’une version compatible du standard Mp3 qui soit public et non
sous brevet propriétaire de Fraunhofer/Thompson comme c’est le cas
actuellement.

Construire des espaces alternatifs

Les priorités sont nombreuses dans la nouvelle sphère de production et
de consommation musicale. Avant tout, il s’agit de la défense des
espaces de communication libre et de libre-échange de matériaux musical
à but non-lucratif, qui maintienne à distance respectable du domaine
privé les deux gros lobby. Qu’il s’agisse de celui de l’industrie
discographique, qui devrait se contenter de produire et de proposer, et
non pas à enquêter sur les échanges interpersonnels en utilisant l’alibi
de la défense du droit d’auteur. Ou encore celui de l’édition qui ne
doit pas limiter la publication organisée de matériels sur le réseau par
ses règles protectionnistes obsolètes, comme cette impossible nécessité
de disposer de journalistes professionnels pour donner légitimité à une
publication électronique (référence à un actuel projet de loi italien
qui veut imposer la présence d’un journaliste membre de l’Ordre des
journalistes pour avoir le droit de publier sur le Web – NdT.).

Il est ensuite nécessaire d’inciter à la constitution de marchés de
matériel alternatif à la grande industrie, qui arrive à associer sur le
réseau imagination et participation, qui réussissent à appliquer des
critères économiques fondés sur l’affinité des goûts et sur la qualité,
plutôt que sur un marketing forcené et sur les pourcentages de bénéfice.

Enfin, il faut repenser globalement le droit d’auteur pour qu’il laisse,
pour le moins, de vastes espaces à toutes les formes actives
d’expérimentation, comme celles fondées sur le « copyleft », sur la
demande de participation financière liée à l’usage d’un produit après
l’avoir testé pendant un temps limité (modèle shareware) et sur la
libre consommation, sans but lucratif, des oeuvres de la créativité et
de l’esprit, qui peuvent enrichir les usagers, seuls vrais protagonistes
de ce changement perceptif de la réalité.

Copyright © 2001 Alessandro Ludovico.
(traduit de l’italien par Ludovic Prieur et Aris Papathéodorou).

Ludovico Alessandro

Animateur de radio et directeur de la revue italienne Neural . A publié Suoni futuri digitali, 2000