Le pouvoir et la résistance

Il n’est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude jouir de la foule est un art; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.

Baudelaire, “Les foules”.

D’une hypothèse formulée par Foucault concernant les transformations du pouvoir à partir du XVIIIe siècle, la biopolitique en est venue à désigner, notamment dans certains textes de la revue Futur Antérieur, un processus positif de subjectivation alternative qui s’attesterait dans l’actualité des luttes. Nous avons voulu mettre ici à l’épreuve cette inversion sémantique et nous interroger sur ses effets.

Et d’abord, s’agit-il vraiment d’une inversion ? Foucault ne se limitait pas à dire qu’au paradigme de la souveraineté comme pouvoir de vie et de mort s’est substitué un pouvoir conçu comme gestion, accroissement et multiplication de la vie. Il soulignait aussi qu’une relation d’immanence du pouvoir à son objet se trouvait ainsi instaurée – relation qui conduit à envisager, de façon résolument tendue et paradoxale, pouvoir et subjectivation comme les deux faces d’un même procès. Si la vie est devenue non ce que le pouvoir réprime, mais ce qu’il prend en charge et actualise pour y forger son propre levier, il faut dire que les sujets occupent dans ce dispositif une place foncièrement ambivalente : celle de point d’application et de source, de champ d’effectuation et de puissance causale. La tâche est alors plus difficile que jamais d’identifier le pôle auquel la résistance parvient à s’affronter. Sous un autre aspect, elle est aussi, sinon plus claire, du moins plus directe. L’essentiel serait de comprendre ce que l’on entend exactement par vie, et suivant quelle ligne de démarcation celle-ci se distribue en sujet et objet de la politique.

À cela, il faut dire que Foucault n’apporte pas de réponse claire : tout au plus attirait-il notre attention sur le caractère inouï, sur le quasi barbarisme que représente le syntagme d’« économie politique » que notre modernité a si facilement intégré à son principe, quand bien même elle s’annonçait, dans l’optique marxienne, sous le signe de sa critique. Mais l’indication revenait encore à reconstruire la biopolitique comme une technique de pouvoir coextensive de l’affirmation du libéralisme. La question reste pourtant posée d’une pertinence subjective de la biopolitique – pertinence requise par son concept même, mais non thématisée, chez Foucault, et moins encore chez ses continuateurs qui se sont concentrés sur le développement de l’état providence, de la société assurantielle et des techniques de protection qu’elle met en œuvre.

Michael Hardt et Toni Negri, dans leur livre Empire, à paraître prochainement chez Exils, déplacent l’enjeu au niveau mondial. La « société de contrôle », selon l’expression de Deleuze, tend à former un corps social planétaire qui réagit, sans égard pour les normes nationales forgées par les disciplines, aux informations délivrées par le biopouvoir de la machine impériale de communication. Si le pouvoir semble plus total que jamais, proliférantes sont également les lignes de fuite qui s’échappent de ses ramifications. Cependant Michael Hardt et Toni Negri cantonnent l’analyse, dans le chapitre dont ils nous ont permis de reproduire ici des extraits, à l’évolution du travail vers de plus en plus d’intellectualité, et aux formes récentes d’intervention politique et militaire internationale.

Nous avons cherché à interroger le concept de biopolitique plus radicalement, en prenant acte de la centralité de la vie, et non du travail dans la revendication croissante par le mouvement social d’une vie hors travail; en prenant acte également de la place croissante qu’occupent les questions de biologie et d’environnement dans le débat politique. Si l’environnement et la santé deviennent des valeurs suffisamment reconnues pour être défendues en soi et non comme conditions de la reproduction de la force de travail, si la vie hors travail ne consiste plus à réparer la force de travail ou à la reproduire, mais à faire autre chose de pratiquement indéfini, c’est peut-être qu’une révolution silencieuse est intervenue, à quoi renvoie le concept de biopolitique.

Dans cette perspective Maurizio Lazzarato esquisse une conception du biopouvoir comme combinatoire d’affects, à la fois subis mais également actifs par leur investissement dans le travail, la production de richesse, la définition de nouvelles valeurs d’usages, dans une multiplicité d’articulations singulières entre vie et pouvoir. Dans la dispersion générale des rapports de pouvoir qu’il nous dépeint, les effets de domination, les envers des puissances subjectives, ont été volontairement laissés au second plan, au profit d’une position théorique du problème de l’agencement des forces dans une société de mobilité et de différenciation.

S’agit-il d’ailleurs d’un discours sur notre seule époque contemporaine ? Le pouvoir désigné comme biopouvoir n’est-il pas en fait au fondement du pouvoir politique, de la mise à l’écart du droit à y participer? Giorgio Agamben soutient dans Homo sacer que la transformation du pouvoir indiquée par Foucault a toujours opéré à l’intérieur du concept de souveraineté, qui se comprend originairement comme détermination d’une zone vitale exposée absolument au pouvoir. Bernard Aspe et Muriel Combe font remarquer ici que la politique nazie, comme toute politique nationaliste, fait passer la souveraineté littéralement sur certains corps en les désignant comme exclus. Le camp est le lieu de rassemblement des sujets privés du droit de vivre, et preuves que le droit de vivre existe, ailleurs; le camp matérialise l’état d’exception, et rend par ricochet les autres états normaux. Pourtant dans Ce qui reste dAuchwitz, Agamben découvre au sein du camp lui-même, le « musulman », le reste du pouvoir, l’inhumain dans la « vie nue », le non-homme comme figure ultime de l’homme. Avec Agamben, Aspe et Combe proposent de voir dans le biopouvoir ce qui fabrique, désigne, infériorise, le non-humain.

L’ambiguïté se trouve alors rejetée du côté des sujets qui pour faire valoir leur « droit total à la vie » sont invités à participer à la formation de ce domaine toujours juridiquement incertain qu’a été la police. Paolo Napoli souligne combien le souverain s’évanouit actuellement, se masque, dans une multiplicité d’arrangements locaux, dans une production de la norme revendiquée comme immanente, dans une production d’exclusion qui n’est plus le fait d’un pouvoir d’État lointain, mais directement du voisin, ce qu’Esprit nomme la dissociation.

Avec « l’affaire Sloterdijk », l’exclusion devient le fait des philosophes eux-mêmes, par journalistes interposés. Dans son entretien avec Éric Alliez, Peter Sloterdijk revendique la sortie du cadre académique et politique aseptisé indispensable à la production du consensus ambiant. Épouser le mouvement oppose forcément aux adeptes du lieu commun et ne garantit aucun sens a priori. Mais il est urgent de ne pas adhérer au conformisme sans frontières de rigueur. Pour vivre il faut se défendre contre les envahissements du mensonge, se tenir dans la réserve. Beaucoup de ce qui est pensable n’est certes pas bon à vivre, mais il faut pouvoir en faire l’expérience pour penser la vie. Les sphères qui nous protégeaient, Dieu, le Cosmos, ont disparu; nous devons inventer les nouvelles règles d’un espace immunisant qui nous permette de penser le dehors qui nous saisit.

La biopolitique, qu’on emploie le terme ou non, implique donc bien une réévaluation théorique fondamentale de ce qu’on entend par pouvoir. Non seulement le pouvoir est voué à une dispersion qui interdit de le penser en référence à un foyer central et indépendamment des lieux concrets où il se recompose en s’appliquant, mais plus encore, il ne se distingue plus de ceux qui l’actualisent en l’exerçant comme en s’y soumettant, dans une relation dont l’instabilité même fonde le caractère opératoire.

Autrement dit, et pour reprendre une terminologie que Foucault, dépassant ce qu’il avait posé dans La volonté de savoir, en était finalement venu à adopter, l’analyse biopolitique du pouvoir revient à la résoudre en « relations de pouvoir » envisagées comme constamment réversibles. Elle revient à poser le problème du pouvoir en termes de stratégie, et donc à le penser bien moins à partir des situations de domination qu’il détermine qu’à partir des affirmations et des compositions qu’il permet et donc de la liberté des sujets qui l’alimente en permanence et qui conditionne son accomplissement. « Il n’y a relation de pouvoir qu’entre des sujets libres » : il faut mesurer la charge corrosive de cette proposition à l’égard du point de vue commun de la pensée critique, qu’il se réalise en philosophie politique ou dans les sciences sociales. Il s’agit de refuser l’objectivation du sujet dans la figure du dominé et de retrouver la puissance subjective inscrite dans un rapport de pouvoir concrètement identifié, et donc toujours susceptible d’être reconduit au seuil de son propre renversement. Telle est la tâche résolument positive assignée par Foucault à la critique.

À partir de ces quelques prémisses une série de questions ont été adressées à ceux dont les travaux et les formes d’engagements nous semblaient témoigner d’une grande affinité avec cette orientation du questionnement politique. Jacques Rancière estime que Foucault n’a envisagé la biopolitique que sous l’angle du biopouvoir, qui ne serait que la forme la plus moderne de ce qu’il nomme “police”. Il lui oppose la politique, entendue comme lutte pour l’égalité, récusant l’idée d’une biopolitique des sujets. Isabelle Stengers nous transmet – en guise de réponse – une expression récente de cette nouvelle résistance du vivant, envoyée par la sorcière Starhawk, de retour de Seattle. Que devient le vivant politique si la spécification se comprend désormais comme une intensification de sa forme même de vivant, et qu’elle s’affirme comme une subjectivation effective, dans une capacité à la coordination multiple comme dans l’ensemble de singularités réuni le 3o novembre I999 à Seattle?

Bruno Latour croit la découverte de notre temps plus radicale encore. Si nous ne cherchons plus à exhausser l’homme au-dessus de la nature au nom de sa capacité de parler, si nous cherchons à explorer tous nos liens avec la nature dans toutes leurs dimensions, alors un champ immense s’ouvre à l’action politique, un grand ressourcement est promis à la « vie publique. » Matthieu Potte-Bonneville rappelle cependant que ces explorations et ces résistances seront toujours rapportées partiellement au pouvoir, lui donnant matière à nouveaux développements, donnant à la résistance de nouvelles chances, dans la limite des richesses exploitables.

Le biopolitique enveloppe le pouvoir et la résistance comme un nouveau langage qui les invite à confronter quotidiennement égalité et différence, les deux principes, politique et biologique, de notre modernité.

Karsenti Bruno

Enseigne la philosophie à Paris I. Il travaille au croisement de la philosophie politique et des sciences sociales. Ses études ont porté sur Durkheim, Mauss, Lévy-Bruhl, Tarde, ainsi que sur les sciences sociales contemporaines dans leur rapport au paradigme structural, à la phénoménologie ou encore au pragmatisme. Il est membre du comité de rédaction de {Multitudes }