Le travail au delà de l’usine

Les sciences humaines des années soixante-dix qui dénonçaient méticuleusement tous les enfermements n’ont pourtant guère prêté attention à la contestation massive et violente d’un des plus grands d’entre eux, celui de l’usine. Il a fallu attendre la décennie suivante, lorsque c’est le capital qui a lui-même contourné cette forme d’organisation du travail, pour que l’analyse commence à intégrer cette remise en cause. Mais c’est encore avec beaucoup de frilosité tant le paradigme fordien jugé par beaucoup encore comme indépassable freine l’analyse des nouvelles formes de travail.

L’enfermement des sciences sociales dans le paradigme fordien

L’analyse du travail, tant en économie qu’en sociologie, a commencé à poser problème en même temps exactement qu’il en venait à être concrètement contesté dans l’entreprise tant l’identité, mise en évidence par Pierre Naville puis Pierre Rôlle, du paradigme scientifique et du procèss productif était parfaite.
Dès la fin des années soixante, la critique ouvrière de l’usine prenait en effet aussi à revers deux éléments essentiels de ce paradigme.
D’une part, les “OS”, en opposition ouverte avec le syndicalisme des ouvriers qualifiés, remettaient brutalement en cause la conception largement dominante d’une classe ouvrière dont l’unité et la composition s’accordaient exactement avec le modèle entrepreneurial de gestion du personnel.
Les salariés les mieux payés étaient considérés par l’entreprise comme les plus qualifiés, et par la théorie comme les plus conscients politiquement, alors que les non-qualifiés n’avaient ni dans l’usine ni dans le syndicat aucun rôle reconnu.
La contestation de cette idéologie de la valeur-travail était, par ailleurs, incompréhensible dans le seul cadre de l’entreprise. Au delà des pratiques massives de mobilité d’une entreprise à une autre sur le marché local du travail, les conflits s’étendaient aussi fréquemment à ce niveau territorial pour atteindre parfois la dimension de véritables grèves générales, en même temps qu’ils mobilisaient également les comités de soutien de la ville ou du pays débordant largement les seules catégories ouvrières.
C’est donc bien dans un premier temps la contestation ouvrière qui a ébranlé l’autonomie – ou l’enfermement – de la sphère productive. Non seulement des non-qualifiés exigeaient des salaires et des conditions de travail mais encore s’affirmaient-ils comme femmes et non pas ouvrières, comme marocains et non pas immigrés, comme bretons, caennais… contestant un travail idiot au nom d’un savoir social très largement plus élevé que celui des producteurs traditionnels.
Mais c’est la remise en cause, par toutes les instances économiques, dans les années 80 du fordisme qui va faire nettement évoluer la sociologie du travail vers l’emploi avec l’aide des économistes de la régulation. Un détour par l’extérieur de l’entreprise est alors conçu comme nécessaire. De données exogènes telles que le sexe, l’âge ou la nationalité dépendent la-mobilisation et la formation de la main-d’oeuvre. L’ethnologie et l’anthropologie sont admises comme sciences du travail pour produire alors de nombreux “récits de vie”.
Apparaissent alors aussi des travaux sur “la distance au rôle” des ouvriers ou des cadres dont le salaire ne dépend vraiment plus d’un travail concret. Dominique Schnapper pose carrément, dans un numéro de Sociologie du travail en 1989, le problème : “La hiérarchie des statuts selon le rapport à l’emploi ne peut pas ne pas rester une donnée fondamentale dans une société dominée par les valeurs de l’efficacité et de la rationalité de la production.” Si les sciences humaines peuvent prendre en compte des facteurs extérieurs à l’entreprise pour analyser la main-d’oeuvre, l’idéologie de la valeur-travail trace une frontière encore opaque entre le travail dans l’entreprise et des formes extérieures conçues comme marginales. Seuls les programmes concernant la réinsertion, la pauvreté ou les banlieues s’intéressent aux précaires démunis de tout et même de droits. Leur existence en cette fin du XX, siècle au sein de la quatrième puissance économique du monde, réputée démocratique et de surcroît socialiste, restera même une caractéristique sociologique majeure de cette période. Mais précisément, cette violence incroyable suggère un enjeu et une mutation du rapport social, qui est très loin de s’épuiser dans le choix “entreprise” ou “galère” que nous proposent aujourd’hui les analyses sur le travail.
Constatons d’abord que cette vulgate dualiste n’est bien évidemment pas propre aux analyses sur le travail, puisque toutes les instances sociales et politiques la partagent. Les syndicats ignorent toujours délibérément “les hors-statuts” et les précaires. Le patronat dans son immense majorité utilise de son côté la précarité comme un simple soutien à l’usine taylorienne assaillie par la concurrence des nouveaux pays industrialisés. Médias, partis et universités enfin dressent inlassablement face à la qualification, ou même au métier, qui est de retour depuis quelques temps, la figure du pauvre et de l’exclu.
Cette dichotomie omniprésente a d’ores et déjà concrètement détourné de nombreux chercheurs du sujet et obère largement l’analyse des nouvelles formes de production. Elle se trouve confortée par l’analyse d’André Gorz qui voit aussi dans l’appareil productif une frontière, celle de l’hétéronomie.
Laisser le travail au capital et développer sa Kulturgesellschaft dans le temps libre constitue une autre dichotomie à succès chez les alternatifs qui complète efficacement la précédente pour laisser au capital une totale maîtrise du post-fordisme puisqu’en effet “La volonté politique capable de réaliser ces buts, celle de développer une stratégie totalement alternative ne repose sur aucune base sociale préexistante et ne peut prendre appui sur aucun intérêt de classe, sur aucune tradition ou norme en vigueur passée ou présente.”[[Métamorphose du travail et quête de sens, 1990, Galilée, p. 124.
Rien n’a changé, pour ceux qui opposent usine et pauvreté ou tout a changé, pour les tenants du couple travail ou liberté, deux visions parfaitement concordantes dans leur désintérêt des transformations actuelles de l’espace productif et du travail.

De l’entreprise au marché

Sur l’évolution des formes de valorisation tout d’abord, quelques travaux mettent en évidence le dépassement du classique procès de production, tel que “l’usine” avait fini par le circonscrire dans la plupart des analyses. On citera ici François Vatin, économiste et sociologue qui, dans son essai sur la fluidité[[La fluidité industrielle, 1981, Éditions Méridiens Klincksieck., traite de procès qui débordent largement le travail industriel pour fonder aussi la création de valeur sur la circulation, c’est-à-dire des différences de potentiels entre espaces et temps complexes. La mondialisation de la production en même temps que son informatisation rendent indispensables la prise en compte de cette circulation de marchandises en même temps que d’informations qui impliquent le dépassement de la seule usine comme espace de valorisation.
Mais ce dépassement est encore extrêmement difficile comme on peut le voir également dans les analyses de l’espace productif. Dans les années 80 les notions de sites ou de bassin d’emploi – inspirées de l’analyse des pratiques du capital ou de celles du travail – avaient en commun d’être encore très fordiennes, c’est-à-dire cantonnées dans le rapport usine-ouvriers. C’est plutôt la ville qui me semble aujourd’hui s’imposer comme espace de valorisation permettant de qualifier une force de travail complexe regroupant manuels et intellectuels, industriels et commerciaux que les gestionnaires politiques parviennent aujourd’hui à mobiliser dans un projet. Les balbutiements français des technopoles et des régions, derrière les mouvements plus avancés, métropoles d’Europe du Nord, ou d’Asie du Sud-est, dessinent de nouvelles formes de mobilisation d’une main-d’oeuvre qui dépasse largement l’entreprise, fût-elle toyotiste.
De même, l’analyse des formes de rémunération a-t-elle largement débordé le seul niveau du salaire même si l’outil statistique est ici tout particulièrement un frein énorme à l’investigation. On est néanmoins relativement informé de la multiplication des revenus déliés des normes classiques de production ou de redistribution. Mais là encore c’est l’angle de la pauvreté et de la réinsertion qui prédomine dans les études sur ces revenus garantis ou occultes.
Rémunération, mobilisation ou mise au travail de la maind’aeuvre ne semblent toujours souffrir que d’exceptions, même si elles sont de plus en plus nombreuses, au cadre intangible de la production d’entreprise qui continue de focaliser totalement l’analyse. Aussi bien le “toyotisme” succède aujourd’hui au fordisme, et la nouvelle classe ouvrière du regretté Serge Mallet est remise sur les rails par la plupart des spécialistes du travail qui voient se dessiner un nouveau “bargaining” sur la productivité, cette fois tout est nouveau et rien n’a changé en même temps.
Il faut pourtant accorder plus de crédit au capitalisme pour prendre en compte l’ampleur des mutations actuelles. Et ce sont d’ailleurs les mêmes analystes qui dans la phase précédente refusaient d’appréhender le refus ouvrier de l’usine fordienne qui ne discernent aujourd’hui que ces simples replâtrages par le capital de cette forme usine.
Certes l’usine progresse et les Japonais ont su y introduire depuis longtemps un maximum de déterminants commerciaux pour discipliner une main-d’oeuvre que l’idéologie de la valeur-travail ne suffisait plus à mobiliser comme l’a montré en Occident la fin des Trente Glorieuses. Mais cette soumission de la force de travail aux impératifs du marché ne saurait se cantonner à l’intérieur de la seule entreprise, puisqu’elle se réalise au contraire par le dépassement de l’autonomie classique de l’espace productif, telle que le taylorisme l’a institué. Au-delà du “toyotisme” qui mobilise le producteur vers le zéro faute dans l’entreprise, ce sont bien d’autres rapports sociaux qui s’expérimentent partout pour devenir directement productifs bien au-delà du seul travail en entreprise. Précarité, sous-traitance, travail à domicile ne visent pas seulement à contourner l’usine comme une vision ouvriériste pouvait le supposer il y a dix ans, mais bien plutôt à innover de nouvelles coopérations sociales productives qui devraient être les véritables enjeux de la sociologie et de l’économie du travail. Ainsi faut-il les rapprocher en ce moment de la régionalisationdélocalisation qui brise un autre statut d’une autre force de travail, pour confronter directement, enseignement, recherches, transports ou énergie aux lois du marché. Dans les villes ou les régions, précaires, fonctionnaires et salariés sont l’objet de procès de mobilisation dont la diversité des formes sociales et financières ne doit pas masquer l’unité au-delà des banalités duales actuelles.
En libérant le travail de la sphère classique de la production, pour le soumettre à la logique du marché, le capital a de toute évidence retrouvé une discipline et enclenché des formes de mobilisation que nul aujourd’hui ne conçoit encore très bien.
Le paradigme traditionnel de la production, qui circonscrit traditionnellement l’analyse du travail, devient donc tout à fait insuffisant, comme on a vu qu’il l’était déjà à l’apogée des Trente Glorieuses pour l’analyse des pratiques ouvrières. Aujourd’hui c’est tout le procès de valorisation qui impose de s’émanciper du cadre de l’entreprise. C’est faute d’avoir su le faire que les analyses qui récusaient la conception marginaliste ou misérabiliste de la précarité ont été incapables d’appréhender le fonctionnement des nouvelles forces de travail, prisonnières d’un ouvriérisme qui les a cantonnés précisément hors de la ville. Aussi faut-il essentiellement porter aujourd’hui attention aux quelques essais d’anthropologie urbaine qui tentent de lier les sociologies de la ville et du travail, un peu dans la continuation de l’école de Chicago. Ainsi l’analyse des trajectoires des précaires dans la ville entre travail et consommation, entre production et reproduction dessinent des espaces intermédiaires, intervalles comme le dit Laurence Roulleau-Berger[[La ville intervalle, 1991, Méridiens Klincksieck., inconnus des institutions classiques. De même les nombreux essais sur les réseaux de sous -raitance ou de ville ou financiers… tentent de nous émanciper de la ligne fordienne. Ce n’est qu’un début. Sortir du déterminisme techniciste de l’usine pour appréhender la production dans l’ensemble du rapport social impose aussi et surtout de prendre en compte la réalité historique et géopolitique spécifique à chaque société.

Baudouin Thierry

Sociologue, chercheur associé au laboratoire AUS - Architecture Urbanisme et Sociétés - de l’Université Paris 8. Il travaille sur les villes comme territoires productifs essentiels du procès de circulation mondialisé, aussi bien dans leurs nouvelles formes de conflictualités que de gouvernance. Il a notamment publié sur le sujet : Le travail et après, 1978, chez JP Delarge. La grève et la ville, 1979, chez Christian Bourgois. Le contournement des forteresses ouvrières, 1983, chez Méridiens Klinsieck. Urbanité des cités portuaires, 1997 et Ville productive et mobilisation des territoires, 2006, chez L’Harmattan. Le Havre, 1900-2000, ville portuaire, 2001, aux Editions des Falaises. Il a participé à Seine métropole, 2009, Antoine Grumbach & associés ed. Il est membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes.