Les chercheurs font l’autruche

«Dans le passé, les scientifiques purs considéraient avec snobisme les
affaires. Ils voyaient la recherche du gain comme intellectuellement
peu intéressante, digne seulement de commerçants. Travailler en
industrie, même aux prestigieux laboratoires de Bell ou d’IBM, était
bon pour ceux qui n’avaient pas été capables d’être nommés à
l’université (…). Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il y a très peu
de biologistes moléculaires et très peu d’institutions de recherche
sans affiliation commerciale. Le bon vieux temps est mort. La recherche
génétique avance à une vitesse plus folle que jamais. Mais elle est
faite en secret, de manière hâtive, et pour le profit.»

Ce texte est de 1991, et des millions de lecteurs, sans doute, l’ont lu
puisqu’il figure dans les premières pages de Jurassic Park, de Michael
Crichton. Le romancier, ici, ne faisait pas oeuvre de fiction et, en
plus de dix ans, les conséquences pour le moins discutables des
nouveaux modes de «partenariat» entre recherche académique et intérêts
privés se sont étendus. Or, ce n’est que très lentement, et comme à
regret, que les communautés scientifiques ont commencé à prendre en
compte ces conséquences, déjà prévisibles pour un «simple romancier».

En Europe, nous suivons vaillamment, sous l’impératif sacré de la
compétition économique, l’exemple américain. «L’intégration croissante
de la recherche et de l’innovation, et le resserrement des liens entre
les centres de recherche et l’industrie» sont devenus un devoir pour
l’Europe. On a fort peu entendu parler des nouvelles relations avec
l’industrie lorsque les chercheurs sont descendus dans la rue en France
pour «sauver la recherche», seulement des traditionnelles
revendications : postes et crédits. La plupart des protestataires
auraient considéré comme «manifestation anti-science» la demande d’une
mise en débat politique du rôle de la recherche publique. Cette demande
serait d’autant plus inquiétante qu’elle pourrait renforcer les projets
gouvernementaux de financement des programmes et non plus des
laboratoires. Alors que pèsent de tout leur poids les intérêts
industriels, «sauver la recherche» rime encore et toujours avec
respecter les libres choix de chercheurs autonomes et éclairés,
l’harmonieux concert de ces choix étant censé, hors politique, assurer
l’articulation optimale entre la recherche désintéressée et le service
des intérêts stratégiques de la France dans la guerre économique.

Quant à l’Académie des sciences, sous l’égide de laquelle s’organisent
les états généraux de la recherche, cela ne semble pas l’inquiéter le
moins du monde. Pas plus d’ailleurs que ne l’inquiètent les liens
unissant à l’innovation industrielle certains de ses membres qui ont
récemment mis en garde contre l’inscription dans des textes à valeur
constitutionnelle du principe de précaution. Les effets pervers d’une
telle inscription seraient, apprenons-nous, «susceptibles d’avoir des
conséquences désastreuses sur les progrès futurs de notre bien-être, de
notre santé et de notre environnement».

On peut s’étonner, face à ce qui est en train d’arriver, de la
vulnérabilité qu’ont manifestée les communautés scientifiques
américaines, et qui semble ne pas devoir épargner les communautés
européennes (je ne parle pas de certains individus ou groupes très
minoritaires). Les chercheurs «savent bien», pourtant. Ils savent
notamment que la prise de brevet devient la réussite par excellence,
bien plus que la manière dont leurs collègues évalueront leur
proposition. Ils savent que leurs choix de recherche sont de plus en
plus canalisés par les brevets existants, puisque ces brevets
définissent les questions pour lesquelles on ne pourra plus prendre de
brevet. Ils veulent croire, mais ne sont pas tout à fait certains,
qu’ils conservent encore le droit de ne pas tenir compte de ces brevets
existants si leurs questions sont «purement académiques». Bref, ce sont
les alliés mêmes auxquels ils se fiaient pour respecter les distances
qui définissent l’«autonomie» des territoires de la recherche qui sont
en passe d’envahir ces territoires (du moins les plus prometteurs) ;
mais les chercheurs ne savent pas comment poser le problème public,
politique, de ce qui leur arrive.

Peut-être ne le savent-ils pas parce que tous les mots qu’ils sont
habitués à utiliser pour se présenter au public (neutralité,
objectivité, progrès) sont dirigés contre ce public, destinés à le
tenir à distance, à lui communiquer d’abord confiance et respect.
L’alliance entre l’institution scientifique, l’Etat et les pouvoirs
industriels se veut résolument apolitique, voire même suprapolitique,
trop importante pour être mise à l’aune de l’aventure démocratique.
Elle demande que les «incompétents» soient cantonnés dans la double
position de spectateurs intéressés, apprenant des sciences les bonnes
réponses à leurs questions, et de bénéficiaires satisfaits des
retombées du progrès scientifique. Tous ceux qui, comme moi, ont voulu
proposer aux scientifiques d’utiliser des mots qui n’attribuent pas à
un «esprit scientifique», à une objectivité qui serait l’apanage du
«vrai» scientifique, la responsabilité de la fiabilité des énoncés
scientifiques, se sont heurtés à la même crainte : si nous «leur»
racontons la science «telle qu’elle se fait», ils perdront confiance,
et, s’ils perdent confiance, rien ne les défendra contre
l’irrationalisme.

Il devient dès lors terriblement difficile de poser publiquement un
problème qui implique que, peut-être, la position d’un scientifique
serait susceptible d’être infléchie par sa dépendance, ou sa
participation active, à des intérêts privés. On a si souvent seriné au
public que la science se définit par son objectivité et sa méthode
qu’il conclura inévitablement que ceux qui sont mis en cause sont des
tricheurs, des menteurs, des traîtres à l’engagement à l’objectivité
qui définit tout scientifique. Comment partager avec ce public ce que
les scientifiques savent bien, mais qu’ils ont étiqueté «enfants non
admis» ? Car tous savent qu’un scientifique, aussi partial soit-il,
peut toujours afficher toutes les marques d’objectivité, d’esprit
scientifique, de neutralité, sans que cela ne l’empêche de mener son
travail là où il a décidé qu’il devait aller. La véritable contrainte
pour ce scientifique est de savoir qu’il va être lu par des collègues
exigeants et compétents dans son domaine, dont le premier intérêt sera
de vérifier que l’argument tient face aux objections, que les questions
sont pertinentes, et que surtout elles n’en cachent pas d’autres, que
le collègue aurait négligées ou arbitrairement disqualifiées. Mais
lorsque le premier intérêt des collègues ne passe plus par la mise à
l’épreuve des propositions, c’est tout le montage qui est susceptible
de s’écrouler : chacun sera indulgent parce que chacun aura besoin de
l’indulgence des autres. Et l’ensemble gardera pourtant une allure très
objective, parfaitement scientifique.

On peut certes plaider pour la restauration de «l’intégrité» de la
recherche académique, qui devrait être protégée des mélanges d’intérêts
qui, désormais, la contaminent. La notion d’intérêt est en effet
décisive : la recherche dite «désintéressée» doit sa fiabilité non au
caractère «désintéressé» des chercheurs mais à ce que chacun ne peut
avancer qu’en passant par les autres, dont la première préoccupation
est de savoir s’ils peuvent ou non s’appuyer sur le résultat proposé.
Il ne s’agit donc pas – ce serait une erreur catastrophique – de
demander aux scientifiques de se mettre au service de «bons» intérêts,
et non d’intérêts égoïstes. Il s’agit, en revanche, de poser la
question proprement politique des rapports entre une recherche
«intègre» et les questions d’intérêt public qui ne se résument jamais à
des questions de fiabilité scientifique. Et pour cela, il est urgent
que les scientifiques prennent le risque d’abandonner le rêve d’un
retour à l’Age d’or où les sciences étaient respectées, source pure et
désintéressée des progrès permanents du bien-être, de la santé et de la
sauvegarde de l’environnement, comme dirait l’Académie. Il n’est pas
sans intérêt, de ce point de vue, de se souvenir du prix qui a été payé
lorsque les scientifiques ont obtenu des pouvoirs publics modernes les
ressources nécessaires (jamais suffisantes) et une certaine autonomie.
Ce prix est double. D’une part, les scientifiques académiques ont
abandonné à leur destin leurs collègues travaillant dans le privé, qui
sont, eux, définis comme vendant leur force de travail cérébral : tenus
au secret par contrat, obligés de soutenir des positions qu’ils savent
non fondées ou mensongères, punis s’ils le font savoir. D’autre part,
lors même que l’attention la plus critique était consacrée aux énoncés
«proprement scientifiques», les chercheurs se gardaient bien d’étendre
leurs objections à la manière dont leurs collègues présentaient leurs
travaux aux «non-compétents» et intéressaient activement à leurs
travaux ceux qui pouvaient en assurer des «retombées». Revendiquer le
refus de penser («nous sommes des scientifiques, ce que l’on fait de ce
que nous produisons ne nous regarde pas») signifie d’abord : dès lors
qu’il sort du territoire, chacun de nos collègues est libre d’exploiter
pleinement, pour la plus grande gloire de la science et au service du
progrès, toutes les opportunités offertes par le milieu ; nous
n’entendrons rien, nous ne dirons rien, nous laisserons faire tant
qu’il ne confondra pas ce qui suffit dehors (la société), et cela seul
qui vaut à l’intérieur (le laboratoire).

La manière dont les scientifiques ont défendu l’intégrité de leur
territoire par le passé a créé leur vulnérabilité d’aujourd’hui. En
défendant ce territoire sur un mode apolitique, ils se sont fiés aux
alliés entreprenants dont l’intérêt était précisément que ne soit pas
posée la question politique de leur rôle. Ils ont cru que ces alliés
comprendraient que ne pas les respecter reviendrait à «tuer la poule
aux oeufs d’or», à tarir la source de l’innovation scientifique.
Peut-être, d’ailleurs, ont-ils raison sur ce point : une recherche
asservie pourrait bien décevoir, à terme, ceux qui, aujourd’hui, ne
voient plus pourquoi un secteur de la société devrait échapper à
l’impératif sacré de la privatisation. Même si c’était le cas, on devra
dire que les scientifiques se sont comportés comme la grenouille de la
fable, qui accepta de prendre un scorpion sur son dos pour lui faire
traverser la rivière. Lorsque, au beau milieu de celle-ci, le scorpion
l’a piqué, la grenouille expirante demanda dans son dernier souffle :
«Pourquoi ?» Et le scorpion, dans son dernier souffle, répondit :
«C’est ma nature, je n’ai pu m’en empêcher.»

Stengers Isabelle

Chargée de cours à l'Université de Bruxelles. Ses travaux ont d'abord porté sur le problème de la physique confrontée aux problèmes du temps et de l'irréversibilité, (avec I. Prigogine La nouvelle alliance, et Entre le temps et l'éternité), puis sur la question des sciences (L'invention des sciences modernes, et Histoire de la chimie, écrit avec B. Bensaude-Vincent). Elle développe aujourd'hui une perspective constructiviste tant dans les questions scientifiques (Cosmopolitiques, L'hypnose en magie et science) que philosophiques (Penser avec Whitehead) et politiques (La sorcellerie capitaliste, écrit avec Philippe Pignarre) Membre du comité de lecture de Multitudes.