Les conséquences philosophiques de la crise du Golfe

Quelques réflexions sur une guerre qui, alors même que nous écrivons, n’est pas commencée1) Le bruit de la guerre est sélectif: certaines voix s’en exaltent, d’autres en sont frappées de mutisme. Les voix qui s’opposent à la guerre sont aujourd’hui inessentielles et lointaines, elles ne sont même pas qualifiées (pacifistes ? communistes ? écologistes ? féministes ?), mais glissées dans la marge d’une non-écoute. Le débat est inexistant, la scène du pouvoir totalitaire. Le sondage occupe le lieu de la discussion. Mais aujourd’hui, le sondagee lui-même perd sa fonction fictive d’alternative. Nous payons vingt ans de « pensée molle » : la rationalité instrumentale des politiciens, des généraux, des « opinionmakers » la traverse comme un couteau un fromage pourri. Aucun danger pour les penseurs de la pensée molle: ils ont quitté le navire. Leur langage est maintenant. fort déterminé, belliqueux: il faut défendre cette civilisation qui, il y a peu de temps, était caractérisée par la mort des idéologies et confiée à un élastique et pneumatique rien du post-tout.
Le bruit de la guerre « bétonne » tout l’espace. Le cynisme et un machiavélisme extatique se complaisent dans des affirmations apodictiques et définitives. Il n’y a plus rien de mou. L’historicisme agonisant retrouve sa gloire dans l’exaltation du droit de la guerre, dans la redéfinition d’une destinée de civilisation, et les âmes qui tremblaient, repenties, cherchant Jéhovah, l’ont retrouvé comme Dieu des armées. La guerre fascine, l’amalgame domine: comme en 39 contre le fascisme, comme dans l’après-guerre contre le communisme, aujourd’hui contre l’islamisme. Sans oublier qu’en 39, les mêmes personnages étaient pétainistes, dans l’après-guerre stalinistes. Et aujourd’hui, d’où vient la muse belliqueuse ?
Nous pensons que la libre voix de la philosophie doit s’élever contre cette propagande monstrueuse et reconquérir le terrain éthique de la critique. Il est possible de résister contre l’unanimisme, contre la folie et la logique de guerre. L’heure est venue d’une pensée « dure », non pour la guerre mais pour la critique. Dans la solitude si cela est nécessaire.
2) Les faits sont clairs. L’Irak a rompu l’ordre international en occupant un État indépendant, en prenant d’une manière odieuse des civils comme otages, en cassant la légalité diplomatique. Il est clair aussi que l’Irak bouge sur la base de revendications économiques et territoriales en grande partie légitimes, que son action met à nu le scandale d’un ordre basé sur la légitimation des traditions médiévales, surdéterminées par l’intérêt des multinationales du pétrole; que sa revendication de traitement égalitaire par le droit international est refusée au nom des crises territoriales qui se passent dans la même zone géographique. Il est clair encore que l’ordre politique interne de l’Irak est dictatorial. Mais les ordres politiques des pays limitrophes ne sont pas différents. Nous pourrions continuer à comparer les iniquités égales et aujourd’hui adverses qui traversent la région. Mais à quoi bon ?
Les faits clairs n’expliquent rien, se posent dans un mauvais infini et constituent un inextricable sophisme. Seuls les faits obscurs expliquent la clarté et résolvent de manière critique l’impuissance du sophisme. Tout le monde le sait, tout le monde en est conscient: aussi bien les masses arabes qui immédiatement et « ingénument » se sont portées en faveur de Saddam et confient le fait obscur de leur libération à la force de la provocation anticoloniale, que les subtils secrétaires des chancelleries diplomatiques qui ne pensent qu’au fait obscur du nouvel ordre international à la fin de la guerre froide. Sont tout aussi conscients les stratèges du terrorisme de tout bord, qu’ils se nichent au coeur des grands médias occidentaux ou qu’ils travaillent dans les caves de la conspiration, évaluant la guerre moderne dans son extension planétaire (nouvelle unité obscure de survivance ou de destruction du genre humain) ; que nous-mêmes qui cherchons à comprendre comment la paix peut aujourd’hui renaître en tant que condition et projet de libération dans l’obscure contrainte d’un ordre international seulement capable de répression. Nous vivons le début d’une nouvelle époque. Nous ne pouvons éclairer le présent qu’en fixant les yeux dans l’obscurité du futur. Avant que le présent et avec lui le futur ne soit brûlé dans le jeu de la guerre.
3) L’opinion publique et le bon sens affirment qu’au-delà de la guerre froide le maintien de la paix n’est pas à confier à la politique du « containment » réciproque et de la dissuasion mais à la coopération « multipolaire » dans cette maison commune qui s’appelle la planète terre. De fait, l’harmonie du tableau se trouve perturbée par quelques dissonances. La première dissonance relève du fait que l’ordre international se trouve régi d’une manière prévalente par une (liai-chie hégémonique USA-URSS, les deux seules puissances continentales virtuellement capables diane décision unilatérale d’anéantissement de l’adversaire. La deuxième dissonance montre que cette hégémonie duale est imparfaite. Sur la détermination structurale d’une coopération apparaît une disparité fonctionnelle (les deux acteurs. Si les deux puissances sont en crise, l’une est plutôt repliée sur elle-même, sur la reconstitution d’un consensus intérieur et la réforme économico-sociale; l’autre, les USA, joue en ce moment devant l’émergence de deux nouveaux grands pôles économiques et sociaux (l’Europe et le Japon) la carte du maintien de sa propre hégémonie et de la consécration définitive (le sca destinée impériale. Une troisième dissonance est définie par l’insuffisance organique des Nations Unies à représenter une instance de compensation entre la diarchie imparfaite qui régit le sort du monde et les contradictions fonctionnelles que le processus actuel du nouvel ordre multipolaire détermine.
Dans ce cadre, la crise koweitienne révèle toutes les contradictions du processus de recomposition de l’ordre international du point de vue des paissances hégémoniques. Les USA ont tout intérêt à accélérer le processus de crise, car ils y trouvent l’occasion formidable de réaffirmer leur fonction de gendarme mondial – mais plus envers les nouveaux pôles européens et japonais que dans le problème spécifique d’approvisionnement pétrolier (ce problème aurait pu être résolu autrement, puisque aucun État arabe impliqué dans la guerre n’est poussé par une force révolutionnaire anti-capitaliste). L’URSS est complice en acceptant le jeu américain, parce qu’une hégémonie duale imparfaite est pour elle plus favorable qu’un parfait ordre de coopération international. L’Europe et le Japon sont contraints de se plier aux règles de l’hégémonie duale imparfaite parce que actuellement incapables de se représenter sur un terrain de souveraineté pleine. Ils acceptent la guerre parce qu’ils sont incapables de décider sur la guerre ou la paix. D’où toutes les réserves qui sont faiblement soulevées contre la décision américaine d’agression, d’où toute la peur de revenir à la discussion stratégique sur la collaboration Nord-Sud, vitale malgré tout pour la construction diane Europe unie. Jamais comme aujourd’hui les classes dirigeantes européennes n’ont démontré leur incapacité à jouer un rôle hégémonique. Les social-démocraties laïques ou chrétiennes qui gouvernent l’Europe n’ont jamais mieux démontré que leur origine s’est implantée dans la répression des développements révolutionnaires, et leur futur se développe dans le consentement à l’ordre du grand capital international. Non plus seulement dans le conflit entre classes sociales à l’intérieur des pays, mais dans la lutte mortelle que les peuples pauvres portent contre l’exploitation mondiale.
4) Le gendarme américain est moderne, modernissimo, post-moderne. C’est uni entrepreneur. Comme tous les entrepreneurs contemporains, il place ses titres en Bourse et demande qu’ils soient rémunérés. Son entreprise est le maintien de la «paix» mondiale. La Bourse c’est l’ONU. L’entrepreneur envoie ses soldats en Arabie et la communauté internationale des actionnaires paie les frais. Il v a des actions privilégiées comme celle de l’URSS qui ne paye rien, mais obtient une prime pour le seul fait de ne pas se mettre en position de concurrence; il y a des actions qui coûtent très cher, comme celle des cheiks qui doivent payer pour maintenir la propriété nominale de leur titres. Il v a des actions de confiance à prix zéro. Ce sont celles que pavent les pays pauvres comme garantie pour le prochain prêt du FMI ou de la Banque mondiale. Les Européens et les Japonais oscillent entre le paie ruent direct et Ici collaboration militaire: ils préfèrent la première alternative à la deuxième, à moins qu’ils n’aient l’illusion de représenter encore une alternative entrepreneuriale. C’est honteux plus que triste. Il est évident qu’après cette crise et cette guerre éventuelle, il ne saurait y avoir de retard dans la définition d’une nouvelle ligne d ‘« entrepreneur politique ». Alors que le nazisme et le mikado avaient essayé, dans les armées 30-40, de devenir des entrepreneurs de guerre, les Américains le réussissent aujourd’hui. Clausewitz est enfin coté à la Bourse : c’est un marché frauduleux, niais c’est tin marché.
5) La guerre est envahissante et globale. L’ennemi est un criminel. Les trois espèces de crime de guerre normalement entretenus par le droit international pénal (les crimes contre la paix et la loi internationales, les crimes de guerre proprement dits et les crimes contre l’humanité) sont rapidement identifiés dans un horizon non plus juridique mais moral. Si, en effet, un ordre international fondé sur la coopération est soi-disant démontré à travers l’unanimité des décisions de l’ONU, quelle différence peut-il exister entre le droit et la morale ? Si l’ONU peut exercer le « jus ad bellum » et déclarer la « guerre juste », quelle marge juridique (même ceux caractéristiques du «jus in bello »), peut-elle être attribuée au « méchant » ? Mais le but des puissances qui ont organisé la réponse à la provocation antijuridique de l’Irak n’est pas celui de repousser l’envahisseur de la terre occupée, mais celui de lui « casser les reins », de détruire son potentiel de guerre une fois pour toutes, de faire de l’Irak ce qu’était l’Allemagne en 45. Pourrait-on appeler cette guerre juste ? Saddam est un Hitler, proclame Bush normalement mesuré dans ses mots. Quelle énormité de problèmes philosophiques et éthiques soulève ces paroles !
Dans la totalité éthique en réalité, tout devient permis. Ce n’est donc pas étonnant que les deux sujets en lutte (les USA d’un côté, l’Irak de l’autre) soient entraînés par un monstrueux jeu de miroir dans une progression égale de la menace. A la bombe atomique des uns correspond la bombe chimique des autres, aux stratégies systémiques des uns correspondent les stratégies terroristes des autres, à la « guerre globale », la « guerre sainte ». Le maximum de modernisation des uns et son fondement juridique, trouvent une digne riposte dans les pires archaïsmes religieux des autres.
6) La critique devrait permettre de prendre position. Résister à la guerre est toujours le résultat de la critique philosophique. Résister à la guerre est le premier et fondamental devoir éthique. Mais la généalogie critique de la résistance est aujourd’hui en Occident, équivoque. Elle l’est et ne peut pas ne pas l’être. Équivoque au sens ontologique : ça veut dire lié à une détermination de l’être qui n’a pas de nécessité. Si on ne tient pas au revanchisme des vieilles mythologies politiques, on ne fait en fait que s’identifier à des impératifs moraux qui sont des données élémentaires de notre existence, mais ne permettent pas de déterminer des directions de mouvement, d’organiser des ancrages solides. C’est justement dans ce vide de la pureté de la revendication éthique et dans l’affrontement qu’elle détermine avec le plein d’une réalité déconnectée, c’est sur cette unité d’incompréhensible et violente dénonciation de l’intolérable, que tout espoir de reconstruction doit se poser. C’est dans cet espace vide qu’une généalogie univoque de la résistance doit être reconstruite. Comment ? Le problème philosophique est là.
Il y a une condition essentielle pour penser ce problème. C’est que les éléments obscurs qui structurent la crise du Golfe (le conflit Nord/Sud, exploiteurs/exploités, riches/pauvres, et la recherche d’un ordre véritable de coopération) puissent se maintenir vivants dans notre réalité quotidienne et dans le « bonheur » de notre système politique. Si nous n’arrivons pas à rendre univoque cette dimension, la revendication de la résistance, même nécessaire, restera équivoque. Et la pensée molle au contraire, réussira, insatiablement molle, à produire l’apologie de la guerre. Si on ne réussit pas à repenser la lutte des classes et des perspectives radicales de renouvellement au Nord, comme matérialité et nécessité de notre corps singulier et collectif, la paix continuera d’être cotée en bourse par la prévision des médias et par les initiatives de « l’entrepreneur politique ». Notre résistance ne sera alors que compassion. Et quand les bombes commenceront à tomber, sur l’ourlet de la mort, comme certains de nos anciens, nous nous regarderons avec stupéfaction.

Novembre 1990