Les déchirements de l’unité

L’unité de l’Allemagne s’est imposée comme une tâche à réaliser en urgence en raison même de l’effondrement rapide, mais inattendu, du régime de la R.D.A. Deux ans auparavant, le chancelier Kohl recevait en grande pompe Erich Honecker comme chef d’un État appelé à durer et il n’était venu à l’idée de personne que la R.D.A. n’avait plus longtemps à vivre. Mais un certain nombre de failles étaient déjà apparentes. La politique de la «maison commune » formulée par Gorbatchev faisait régresser l’esprit de la guerre froide et affaiblissait la position diplomatique du régime de Berlin-Est. Plus grave encore, elle portait atteinte à sa solidité interne en laissant planer des doutes sur l’intangibilité des frontières et limites du camp dit socialiste. D’une certaine façon, le régime de la R.D.A. largement fondé sur la peur, commençait à ne plus faire peur, puisqu’il ne pouvait plus disposer d’un appui soviétique inconditionnel. En même temps, l’opposition têtue des hiérarques du S.E.D. à la glasnost et à la perestroïka suscitait beaucoup de critiques à l’intérieur du parti et de l’intelligentsia. Les rapports avec la grande masse de la population étaient également en train de se détériorer, dans la mesure où l’efficacité de l’économie apparaissait déclinante. Depuis le début des années quatre-vingt les entreprises exportatrices de la R.D.A. avaient perdu pied sur le marché mondial et pour maintenir le niveau de vie les planificateurs devaient de plus en plus emprunter (les derniers temps, d’une semaine sur l’autre). Derrière une façade de tranquillité, le prestige du parti et de ses leaders déclinait très vite. On ne croyait plus dans leur capacité à redresser la situation sur le plan politique comme sur le plan économique. Ce scepticisme croissant dans presque tous les milieux portait, bien évidemment, un coup au consensus d’accommodement ou d’adaptation passive qui prévalait depuis la construction du mur de Berlin en 1961.
Deux séries d’événements vinrent démontrer à quel point la situation s’était dégradée depuis le début de 1989. Au mois de mai, les élections municipales furent marquées par l’apparition dans les bureaux de vote de scrutateurs critiques qui protestaient publiquement contre les irrégularités lors du dépouillement des bulletins de vote (particulièrement l’élimination des votes contre la liste unique et des bulletins nuls). De façon significative, les dirigeants du S.E.D. tinrent à maintenir jusqu’au bout la fiction d’une approbation des équipes municipales par 95 % de l’électorat, parce que la reconnaissance officielle qu’une opposition importante existait les aurait obligés à s’expliquer sur la montée du mécontentement et sur ce qui n’allait pas. Il ne fallait pas qu’il fût dit que le parti tout-puissant ne savait plus très bien à quel saint se vouer. Pendant les vacances d’été ce furent les fuites massives des touristes allemands de l’est vers l’ouest, à partir de la Hongrie ou de l’ambassade de la République fédérale en Tchécoslovaquie qui vinrent montrer à quel point le régime avait perdu de sa crédibilité. A l’évidence, beaucoup de citoyens de la R.D.A. ne voulaient plus accepter de sacrifices (une relative pénurie de biens de consommation durables, une liberté de mouvement entravée, l’absence des libertés les plus fondamentales) dans le cadre d’un régime de plus en plus sclérosé et inefficient et pour lequel ils n’avaient que du mépris. Les grandes manifestations qui marquèrent les cérémonies du quarantième anniversaire de la fondation de la R.D.A. et les semaines suivantes vinrent confirmer ce dont on se doutait déjà : l’immense majorité des Allemands de l’Est avait une réaction de rejet par rapport au régime. Dans ce contexte, la révolution de palais dirigée par Egon Krenz contre Erich Honecker apparut singulièrement timorée. C’est seulement à la mi-novembre (presque un mois après la chute de Honecker) que fut formé un gouvernement authentiquement réformateur, par son programme et ses hommes (Modrow), mais qui n’avait absolument pas les moyens de stabiliser la situation, notamment les relations avec l’Allemagne de l’Ouest.
On le vit bien dès ses premiers pas. Sa volonté proclamée de dialogue, l’annonce d’élections libres dans un cadre politique pluraliste ne suffirent pas à calmer les esprits et à contenir les processus politiques dans les voies de la réforme interne et du rapprochement progressif avec la R.F.A. pour arriver à terme à l’unification. Dès la fin de novembre 1989, le problème n’était plus de sauvegarder la spécificité de la R.D.A. dans une Allemagne unifiée, mais de savoir s’il y avait encore la possibilité de préserver quelques caractéristiques originales de la société est-allemande dans une Allemagne dominée par la dynamique politique et sociale de la République fédérale. La réponse est venue très vite avec les manifestations en faveur de l’unité nationale immédiate (notamment à Leipzig) et le tournant opéré par le chancelier Kohl à la mi-décembre. Alors qu’à la fin novembre Helmut Kohl préconisait encore une unification très progressive du pays, en décembre il donne un coup d’accélérateur au mouvement pour l’unité nationale, espérant ainsi prendre de court le parti social-démocrate et en tirer profit électoralement. Lors de la rencontre du 14 décembre 1989 avec Hans Modrow à Dresde, il repousse du pied la demande de prêt de 14 milliards de marks formulée par le chef du gouvernement de la R.D.A. au nom de toutes les organisations de la table ronde (du parti communiste rénové aux démocrates chrétiens en passant par l’extrême gauche des mouvements de citoyens). L’intention est claire : il n’est plus question d’accorder un quelconque intérêt aux structures propres de la R.D.A. et surtout pas à son gouvernement (aussi élargi soit-il). En fait, ce dernier est très vite réduit à expédier les affaires courantes jusqu’aux élections pour la chambre populaire, avancées au mois de mars. La campagne électorale qui débute dès le mois de janvier est dominée par les leaders des partis de l’Ouest (malgré les protestations des mouvements de citoyens comme le « Neues Forum »). L’unité va se faire au pas de charge après le triomphe électoral de la coalition de droite et la formation du dernier gouvernement de la R.D.A., celui du démocrate chrétien, Lothar de Maizière. C’est donc la démocratie de Bonn qui est dès lors maîtresse du jeu, et de façon significative elle va en quelques mois révéler toutes ses faiblesses. Le chancelier Kohl qui raisonne en fonction de l’échéance électorale panallemande de fin 1990 pousse à des décisions lourdes de conséquences. Malgré les avis contraires de très nombreux économistes, il impose une union monétaire sur la base de la parité entre mark est mark ouest, ce qui place les entreprises de la R.D.A. dans une position très difficile, puisque leurs prix deviennent très élevés et encore moins compétitifs. Il faut d’ailleurs ajouter que rien n’est prévu pour les assainir, et les moderniser. L’économie de marché est censée résoudre dans des délais assez brefs les problèmes les plus brûlants : le capital venant de l’Ouest se chargera de sauver ce qui peut être sauvé de l’industrie de la R.D.A. et une couche de petits entrepreneurs apparaîtra peu à peu. Or, rien de tout cela ne va se produire, en raison des choix opérés en matière de propriété. Le traité d’unification préparant l’adhésion en octobre des Länder de R.D.A. à la République fédérale d’Allemagne prévoit que les nationalisations ou expropriations effectuées après 1949 seront considérées comme illégales, mais au lieu de s’arrêter à la solution la moins compliquée et la moins coûteuse, l’indemnisation, il retient la solution de la restitution. Le résultat de ce pas de clerc tout à fait idéologique est que les litiges sur la propriété dans l’ex-R.D.A. ne seront pas réglés avant une dizaine d’années et entravent d’ores et déjà considérablement les investissements. Si l’on ajoute à cela que le gouvernement de l’Allemagne unifiée ne se préoccupera pas de conserver les débouchés traditionnels de l’industrie est-allemande dans les pays de l’Est, il n’est pas exagéré de dire que la désindustrialisation de l’ex-R.D.A. est programmée dès l’année 1990.
Cette réalité restera en partie masquée par une politique de transferts massifs de revenus en direction de cinq nouveaux Länder. L’Allemagne de l’Ouest finance massivement les salaires versés par les entreprises à l’Est, la protection sociale et toute une série de stages de formation et de reconversion. Les transferts sont si importants que les Allemands de l’Est vont pouvoir augmenter considérablement leur consommation et favoriser un véritable boom de la production à l’Ouest. Cette politique de transferts a toutefois deux inconvénients majeurs. En premier lieu, elle ne crée pas d’emplois à l’Est et ne dynamise donc pas l’économie de l’ex-R.D.A. En second lieu, elle est financée massivement par des emprunts qui font monter les taux d’intérêt et détournent les capitaux disponibles de s’investir dans l’industrie (cela vaut aussi pour l’ouest de l’Allemagne). Le recours à l’impôt, qui aurait dû intervenir très tôt, est proscrit pendant toute une période pour des raisons électorales. Jusqu’à la fin de 1991, la coalition au pouvoir à Bonn essaie de faire croire que l’unification pourra se faire sans douleur en l’espace de quelques années. Il lui faudra ensuite rectifier le tir, du moins en paroles, car elle se révèlera incapable de définir une politique cohérente tant en matière industrielle (à l’Est) qu’en matière de répartition des coûts de l’unification. L’endettement public continue à croître dangereusement et, malgré des déclarations solennelles d’Helmut Kohl, rien n’est fait pour donner à l’Est la priorité aux politiques d’assainissement et de modernisation de ce qui reste comme industrie par rapport à des privatisations de plus en plus aléatoires. L’argent qui continue d’être transféré vers la R.D.A. ne sert à aucune orientation systématique et réfléchie, il n’est pas employé pour des desseins clairs, mais au jour le jour, pour combler des trous et empêcher des catastrophes trop voyantes. A ce niveau, on voit très bien que l’Allemagne unie souffre de ne pas avoir eu de véritables débats et confrontations sur la façon de faire l’unité. L’unité se fait par là à des coûts humains, économiques et politiques très élevés.
On peut d’abord constater que la grande majorité des Allemands de l’Est sont mis en position d’assistés. Sur une population active de neuf millions de personnes, plus de quatre millions n’ont pas de travail régulier, soit qu’ils chôment partiellement, soit qu’ils soient purement et simplement chômeurs secourus. Les répercussions de cet état de choses sur la société de l’ex-R.D.A. sont évidemment très importantes et très négatives. Beaucoup d’Allemands de l’Est se voient placés en position de passivité, ce qui veut dire qu’ils n’ont pas les moyens de l’autodétermination individuelle et collective. Ils sont en outre confrontés à la destruction accélérée de leur monde social vécu, du tissu social où baignaient leurs relations quotidiennes. Les crèches, les polycliniques, les communautés d’habitation, les foyers de vacances, une grande partie des institutions qui prenaient en charge les difficultés ou les problèmes quotidiens ont disparu ou sont en voie de disparition. Les entreprises qui jouaient un très grand rôle sur le plan social (notamment en matière de logement) se débarrassent pour leur part le plus vite possible des institutions qu’elles géraient dans ce domaine pour réduire leurs coûts et leurs prix de revient. Certes, le système de protection sociale de l’Ouest a été étendu à l’Est, mais cela ne peut empêcher que les habitudes soient bouleversées en profondeur. Pour les femmes en particulier, les conséquences de ce démantèlement sont dramatiques, alors qu’elles sont les plus atteintes par le chômage et par les élévations considérables des loyers. L’adaptation au monde de l’Ouest ne se présente pas ainsi comme un véritable processus d’intégration, mais comme une exposition, sans précautions, aux vents froids d’un combat concurrentiel inégal, ayant des effets meurtriers.
Il faut aussi se rendre compte que les Allemands de l’Est sont souvent obligés de se soumettre à un paternalisme ouest-allemand qui est sans doute moins autoritaire et moins pesant que celui pratiqué par le régime de la R.D.A., mais qui est tout de même une forme de mise en tutelle. Dans les administrations publiques, dans la police, dans les écoles, dans les municipalités, dans les entreprises on trouve, un peu partout, des spécialistes ou des experts venus de l’Ouest pour apprendre aux Allemands de l’Est à travailler correctement, c’est-à-dire conformément aux habitudes ancrées à l’Ouest. Il y a, bien sûr, des domaines où une telle aide est indispensable (comptabilité publique et privée, connaissance du droit, etc.) mais, comme l’a fait remarquer le président du Conseil de Saxe, le chrétien-démocrate Kurt Biedenkopf, on s’est trop pressé d’imposer à l’ex-R.D.A. le droit et les réglementations de la République fédérale sans consentir aux étapes qui auraient été nécessaires. Il en est résulté une situation d’infériorité pour beaucoup d’Allemands de l’Est, mis dans l’incapacité de prendre des initiatives. Cette constatation vaut aussi en grande partie dans le domaine politique les partis de la coalition au pouvoir à Bonn exercent une véritable tutelle sur leurs homologues est-allemands, et cela d’autant plus facilement que ces derniers ont été des organisations satellites du S.E.D. avant novembre 1989. Seuls le parti social-démocrate, l’Alliance 90 (regroupement des mouvements civiques de gauche) et le P. D. S. (ex-parti communiste) jouissent d’une véritable autonomie, mais ils sont loin de disposer des moyens de leurs adversaires de droite. Il faut ajouter que les médias – radio, télévision, et dans une moindre mesure la presse – sont dominés par les Allemands de l’Ouest. La grande majorité des Allemands de l’Est n’a, en ce sens, pas les moyens de s’exprimer ou de formuler ses problèmes.
Dans un tel contexte, il n’est pas du tout secondaire que le rapport au passé devienne lui-même un fardeau supplémentaire pour affronter le présent. L’ouverture des archives de la « Stasi » (la police politique du régime du S.E.D.) a effectivement des effets traumatiques sur les anciens citoyens de la R.D.A. dans la mesure où elle permet de mesurer l’ampleur que le système organisé de délation et de surveillance de la Stasi avait pu prendre dans la vie quotidienne. Une institution respectée comme l’Église protestante est ainsi atteinte dans son prestige par ces révélations qu’il est souvent difficile de pondérer. Beaucoup en viennent à se demander s’il y a encore un secteur de la société que l’on peut considérer comme intact. Il y a là comme une sorte de victoire posthume du régime de la R.D.A. dans la mesure où, par dossiers interposés, il sème encore à retardement la méfiance, le doute et le découragement. En même temps, la justice et les plus hautes autorités de l’Allemagne unifiée semblent se donner le mot pour montrer que les puissants du régime déchu n’ont pas grand-chose à craindre parce que les gouvernants de Bonn ne tiennent pas particulièrement à ce que tout soit étalé sur la place publique (par exemple le financement de la R.D.A. par les gouvernements de la Répubique fédérale). Erich Honecker est libre ; trois anciens membres du bureau politique sont bien emprisonnés, mais ils ne seront vraisemblablement jamais jugés pour leurs activités au sein de l’appareil d’État de la R.D.A. Le moins qu’on puisse dire est que de cette façon on ne fait pas la clarté sur le passé et sur la constellation des forces (nationales et internationales) qui a permis au régime de la R.D.A. de durer quarante ans. Le rapport au passé reste par là même dominé par des catégories morales, elles-mêmes liées à des réactions de vengeance, de honte, de culpabilité et de ressentiment qui n’éclairent pas particulièrement le présent.
Dans cette conjoncture de malaise, il ne faut pas s’étonner de voir se développer de violentes attaques contre les intellectuels de gauche, présentés, qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest, comme des complices conscients ou inconscients du « socialisme réel » de la R.D.A. et comme des utopistes incapables de voir la réalité telle qu’elle est. Il est clair que l’intelligentsia de droite a vu dans l’effondrement des pays de l’Est une divine surprise lui donnant les moyens de mettre fin à l’hégémonie des intellectuels de gauche sur la scène culturelle. C’est pourquoi elle a cherché à descendre de leur piédestal des écrivains comme Günter Grass, Heiner Müller, Christa Wolf. Mais de façon encore plus significative elle essaie avec constance d’exorciser toute possibilité de pensée critique en revenant sans cesse à la charge contre les grands noms de la réflexion critique de langue allemande au xXe siècle, Max Horkheimer, Theodor Adorno, Walter Benjamin, Herbert Marcuse notamment, en leur reprochant d’avoir soutenu que la société capitaliste était dépassable. Elle s’en prend aussi très durement à la génération de soixante-huit, tout au moins à la partie de cette génération qui n’a pas voulu se réconcilier avec l’ordre établi. Elle met d’autant plus d’acharnement dans cette besogne qu’elle voit bien les difficultés du capitalisme à l’échelle nationale et internationale, à un moment où il ne bénéficie plus de l’alibi que lui donnait le « socialisme réel » et se retrouve confronté à une baisse de sa dynamique économique. Elle espère sinon extirper définitivement toute pensée critique – tâche impossible – du moins réduire l’impact qu’elle peut avoir en la discréditant et la disqualifiant à l’avance.
Dans ce travail elle est appuyée par une partie importante de la classe politique qui voit avec inquiétude se multiplier les critiques contre le fonctionnement du système politique de Bonn, dans une période exceptionnelle comme celle de l’unification. Les dirigeants démocrates chrétiens, plus particulièrement, savent très bien qu’une grande partie de leur électorat traditionnel ne leur fait plus confiance et ne fait plus confiance aux modalités habituelles de représentation. Ils se rendent compte également que cette perte de crédit n’est pas passagère ou purement conjoncturelle parce qu’elle affecte en fait tout le jeu institutionnel et parce qu’elle est trop massive (d’après des sondages du début de 1993, plus de 60 % des électeurs ne font plus confiance aux organisations politiques dominantes). Aussi bien cherchent-ils à verrouiller toute solution de rechange à gauche (par exemple une coalition S.P.D.-Verts) en se servant à fond de la faillite du « socialisme réel». De manière assez claire, les dirigeants démocrates-chrétiens tentent de conditionner la social-démocratie sur un certain nombre de questions essentielles (la révision de la constitution sur le droit d’asile politique, le pacte de solidarité pour financer l’unité) afin de la brouiller avec un certain nombre de ses électeurs. Semer la confusion à gauche, jouer sur les tendances à la respectabilité des dirigeants social-démocrates est évidemment de bonne guerre, mais cela a aussi pour effet d’augmenter les dysfonctionnements du système politique. Les électeurs de gauche s’éloignent de plus en plus de la social-démocratie, même lorsqu’ils continuent à voter pour elle, c’est-à-dire ne s’abstiennent pas ou ne se réfugient pas dans des votes protestataires ; le système politique dans son ensemble subit aussi une crise rampante de légitimation, puisque les partis dominants, démocratie chrétienne et social-démocratie, représentent une proportion décroissante de l’électorat.
A l’heure actuelle aucune des grandes organisations ne propose en fait de projet politique crédible et des orientations stratégiques pour faire face au problème de l’unité. La politique se réduit peu à peu à une gestion, souvent incohérente, des affaires courantes, alors que les difficultés augmentent pour les ouvriers et les classes moyennes salariées. Les loyers se sont envolés dans les villes de l’Ouest depuis 1989 et des licenciements massifs dans l’industrie automobile, dans la chimie, dans la sidérurgie et dans l’électronique se profilent à l’horizon pour tout l’ouest de l’Allemagne. Le quasi-plein emploi qui a été une des caractéristiques de la société de l’Ouest dans les années quatre-vingt appartient maintenant au passé et les phénomènes d’exclusion se multiplient (un million de sans-abris, augmentation vertigineuse de ceux qui ont recours à l’aide sociale). Les perspectives d’amélioration n’étant pas pour demain, on a toutes les raisons de penser qu’on est en train de vivre la fin de la variante allemande du welfare state. On observe déjà que le patronat apparaît moins soucieux qu’auparavant du consensus social et commence à demander des sacrifices aux salariés (suppression des primes par exemple). En 1993 les augmentations de salaires seront dans de nombreux secteurs inférieures à l’inflation (4 % par an) et le gouvernement est en train de chercher les moyens de diminuer sensiblement la protection sociale.
Dans un tel cadre, le consensus politique, déjà faible, ne peut que s’affaiblir encore un peu plus, on s’en inquiète d’ailleurs beaucoup dans la démocratie chrétienne, et derrière le chef de la fraction chrétienne démocrate au Bundestag, on voit se rassembler des forces qui veulent mettre l’accent sur des thèmes sécuritaires et sur l’identité nationale allemande pour retrouver des assises politiques plus solides. Pour le moment, Helmut Kohl tempère les ardeurs de ce courant, parce qu’il doit ménager son allié libéral et qu’il accorde toujours la priorité à la construction européenne. Mais rien ne dit qu’il ne soit pas amené lui-même à reprendre ces thématiques pour contrer la montée de l’extrême droite des « Républicains ». En réalité tous les anciens équilibres politiques sont en train de disparaître et la République fédérale va connaître une période de re-définitions et de reclassements majeurs. La stabilité de la République fédérale jusque dans les années quatre-vingt-dix était fondée sur l’ancrage à l’Ouest, l’intangibilité de l’ordre international bipolaire, la participation à la construction européenne, l’intégration des syndicats et de la social-démocratie dans l’ordre politique par la participation à des institutions de co-gestion (au niveau territorial comme au niveau des entreprises). Or, cela est en grande partie aujourd’hui remis en question : l’ordre international bipolaire n’existe plus, ce qui rend le bouclier américain beaucoup moins nécessaire ; en même temps la construction européenne est en crise et la crise du welfare state fragilise la co-gestion. La classe dirigeante ne peut plus utiliser l’anticommunisme comme ciment idéologique, même si elle ne dédaigne pas de s’en servir contre les intellectuels. Elle ne peut pas non plus se prévaloir de résultats très positifs dans la gestion de l’économie et dans sa politique d’unification. Il lui faudra inévitablement rechercher d’autres éléments pour assurer son hégémonie.
C’est pourquoi on peut craindre que beaucoup de tendances n’aillent dans le sens d’une conception plus autoritaire de la démocratie. En 1972, Willy Brandt avait gagné les élections au Bundestag en mettant en avant le mot d’ordre « Oser plus de démocratie ! » Aujourd’hui une partie importante de la classe politique pense qu’il faut moins de démocratie, moins d’État social et plus de cohésion nationale. Elle entend pour aller dans ce sens s’appuyer sur le désarroi et sur la désorientation qui se répandent dans de nombreuses couches de la population, bien au-delà de l’ex-R.D.A. Ceux qui ne savent plus à quel saint se vouer peuvent en effet être prêts à écouter des discours sur les sacrifices à consentir, sur les disciplines à imposer et les débats à éviter. Une évolution dans cette direction est toutefois loin d’être certaine, car nombreux sont ceux qui, dans la social-démocratie, dans les syndicats, chez les Verts, dans le P.D.S. pensent, eux, qu’il faut lutter pour plus de démocratie.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger