Les grèves étudiantes en Allemagne

Dans son numéro du 3 février 1998 le grand quotidien conservateur Frankfurter Allegemeine Zeitung écrit, constatant que les étudiants allemands en grève en novembre et décembre derniers n’ont rien obtenu, que leur mouvement est bien fini. Il y a fort à parier que le quotidien de Francfort sera bientôt démenti par les faits, car les grèves de la fin de 1997 ont agi comme un révélateur et ont profondément remué la morale universitaire.

Le mouvement a d’abord dévoilé la misère d’universités qui ont été longtemps parmi les plus riches du monde. Depuis 1990, c’est-à-dire depuis l’unité allemande, elles ont été soumises à un véritable processus de ” dégraissage ” par des coupes budgétaires qui ont entraîné des réductions de crédits, des suppressions de postes et la diminution du nombre de bourses. Pour 1 900 000 étudiants (proportion plus faible qu’en France), il n’y a de la place que pour 970 000 et le taux d’encadrement est de plus en plus faible. Il n’est pas rare que des étudiants inscrits régulièrement attendent plusieurs mois avant de pouvoir participer aux travaux pratiques ou dirigés et qu’ils soient souvent mis dans l’impossibilité d’entrer dans les salles de cours. Les bâtiments, notamment les bibliothèques et les laboratoires se dégradent à grande vitesse. Le président de la conférence des recteurs d’université (en France on dirait les présidents d’université) chiffre à 9 milliards de marks la somme nécessaire à la satisfaction des besoins les plus urgents.

La situation est si désastreuse que les hommes politiques de tous bords se sont sentis obligés de dire leur sympathie aux étudiants tout en brodant sur le thème de l’impossibilité de satisfaire leurs revendications dans l’immédiat. En même temps, certains d’entre eux appuyés par une partie de la presse ont préconisé ce qu’ils présentaient comme une solution d’avenir, l’adoption du modèle australien, c’est-à-dire une soumission encore plus poussée à la logique Capitaliste, études payantes financées par des prêts, représentants de l’économie dans le gouvernement des universités, études plus courtes, etc. La réponse étudiante a été on ne peut plus claire : pas question de se laisser entraîner sur cette voie. Toutes les universités en grève, toutes les manifestations ont clairement indiqué leur hostilité à la voie australienne. Les étudiants ont dit leur opposition à toute augmentation des droits universitaires, ils ont en outre dénoncé le leurre de la professionnalisation des filières commencée depuis une dizaine d’années : les débouchés ne sont pas venus et le contenu de l’enseignement s’est dégradé. Pour la majorité des étudiants les universités n’ont pas être mises sous la tutelle des rapports de travail et devenir encore un peu plus les antichambres du travail intellectuel parcellaire et flexible.

Ce soulèvement massif, presque unanime, ne s’est pas opéré au nom d’idéologies révolutionnaires, il n’a pas brandi les emblèmes des révolutions passées ou défendu les vieilles idéologies des années soixante ou soixante dix. Les media en ont vite tiré la conclusion que les étudiants étaient apolitiques et ne s’intéressaient qu’à des problèmes purement matériels. S’ils avaient mieux suivi les débats en assemblées générales ou écouté ce que disaient les représentants étudiants, ils auraient sans doute été plus prudents. Les étudiants ont dit leur méfiance par rapport au système politique et social d’aujourd’hui et aussi leurs aspirations à un autre type de société qui ne serait plus dominé par la poursuite du profit. Ils ont parfaitement compris que les politiques qu’ils doivent subir sont marquées par un anti-intellectualisme profond. Pour les gouvernants allemands (mais cela vaut aussi pour les autres pays européens) la fonction de l’université, ce n’est pas de produire de la réflexivité, c’est-à-dire des connaissances sur le monde et la société passées au crible de la critique, mais bien des connaissances et des travailleurs intellectuels utilisables pour la valorisation capitaliste.

Tout cela s’insère dans un contexte on ne peut plus significatif, montée inexorable du chômage, mais aussi montée de l’anti-capitalisme comme le montrent les derniers sondages. Le patronat qui ne pense plus qu’à liquider le ” Capitalisme rhénan “, c’est-à-dire la politique de co-gestion, est en train de se créer des adversaires de plus en plus décidés.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger