Les immigrés, le marché, l’Est et le foulard

Donc l’Union européenne est née depuis janvier 1993. Les migrations internationales un peu oubliées depuis 1975, date de la suspension des introductions de nouveaux travailleurs immigrés, se rappellent à notre souvenir sous la triple forme : 1) de l’intégration des enfants des grandes vagues migratoires, du foulard dans les écoles laïques à la construction des mosquées ; 2) du retour de l’Europe de l’Est dans les grands courants de population ; 3) des déplacements de réfugiés : la Yougoslavie[[Pour mémoire 130 000 morts, un million et demi de personnes déplacées sans compter ceux que prépare en Bosnie, puis au Kosovo la fabrication d’une grande Serbie., mais aussi les différentes minorités dans les débris de l’Empire soviétique ou en Roumanie[[Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, Tadjikistan, Bessarabie..
La question des réfugiés s’est trouvée replacée au coeur du développement alors que jusqu’à présent c’étaient l’Afrique, l’Asie et l’Amérique centrale qui en supportaient le fardeau essentiel. La question de la reprise des flux de population se confond, elle, avec la délimitation des frontières de l’Europe à l’est et au sud. Tandis que les États-Unis ont conclu avec le Mexique et le Canada un accord qui vise explicitement à freiner à terme l’immigration clandestine du Sud, l’Europe des Douze se voit poser un dilemme brutal derrière les négociations d’élargissement ou d’association : acheter massivement à l’est et au sud des produits agricoles et industriels, et investir des sommes colossales de l’ordre de celles que l’Allemagne doit consacrer à l’ex-R.D.A. ou voir augmenter sérieusement la pression migratoire. La toute nouvelle réforme de la P.A.C. et la préférence intra-communautaire vont rencontrer des difficultés qui ne tiennent pas seulement à un bras de fer commercial avec les États-Unis. Quant à la question de l’intégration, elle prend de plus en plus des allures « américaines » dans les faits. Hormis la Hollande et la Suède, tous les pays d’Europe connaissent des secousses xénophobes et un glissement à droite de l’électorat protestataire populaire.
Ainsi très peu de temps après l’effondrement du mur de Berlin, l’Europe communautaire affronte un défi autrement plus difficile que celui de sa monnaie commune. L’intégration des minorités ethniques et/ou religieuses n’est pas séparable en effet d’une réflexion sur le devenir du pacte civique et politique dans les différents États-Nations en crise. L’ouverture géostratégique de l’Europe des Douze au sud et/ou à l’est déterminera largement le système migratoire que celle-ci adoptera. Certes, à très long terme, le développement économique éteindra les sources d’émigration, mais les politiques d’aide à la croissance des pays de l’immédiate périphérie européenne, à supposer qu’elles soient possibles ou acceptées (notamment dans leurs conséquences sur le plan de l’emploi agricole, industriel) entraîneront dans un premier temps une forte accélération de la propension migratoire[[Ce trait que la migration internationale intervient au moment du « décollage », comme alternative à la migration interne (exode rural), est trop souvent oublié. Il éviterait pourtant de présenter la migration comme le produit de « toute la misère du monde ». L’émigration n’est pas le produit statique du sous-développement, elle est la manifestation dynamique du refus du sous-développement..
Mais l’enjeu est encore plus direct et intérieur : l’incapacité de l’Europe des Douze à enrayer l’implosion yougoslave trouve d’inquiétantes correspondances dans l’éclatement belge, dans le séparatisme catalan et dans celui de la Ligue italienne. Il ne suffit pas de dire que l’État-Nation républicain, à défaut d’avoir vécu, a désormais son avenir derrière lui. Probablement la renaissance des micronationalismes, le surgissement de nouvelles unités régionales, le déclin de la Lotharingie industrielle[[Si l’on ajoute son prolongement des Midlands britanniques et du pays de Galles on peut suivre le déclin de l’axe de l’industrie européenne jusqu’au coeur de la Ruhr., sont-ils en train de défaire non seulement Yalta, les États-Nations de l’Europe surgies de la stabilisation de la tourmente révolutionnaire, mais un équilibre plus vieux encore, celui des forces de l’Europe du Nord protestante et de l’Europe du Sud de la contre-réforme catholique.
La question des migrations internationales en Europe comme celle de l’intégration des minorités ethniques et sociales retentissent sur l’ensemble de ces registres et y jouent un rôle rien moins que subordonné. C’est ce que nous allons essayer de montrer autour de trois points : 1) La chute du mur de Berlin et la réouverture des canaux migratoires à l’Est ; 2) la question de l’ouverture de l’Europe aux migrations ; 3) l’affaire du foulard en France si révélatrice.

Le grain de sable dans l’engrenage de l’Union européenne la réunification allemande

En 1986, lors du passage à l’Union européenne, il s’agissait de surmonter la difficulté majeure sur laquelle avait buté la Communauté économique européenne : passer à une intégration économique plus forte dans un cadre dominé encore par le poids des grands États-Nations, ce qui excluait toute dévolution de pouvoir national sur le schéma fédéral. L’hétérogénéité extrême des performances économiques des pays membres impliquait une unification institutionnelle plus forte sous peine de voir la C.E.E. se dissoudre dans une association de libre-échange. La décennie de contre-révolution monétariste avait produit un dogme commun : le respect des grands équilibres. L’unification monétaire fut donc choisie comme plus petit commun dénominateur parce que c’était l’abandon maximum de souveraineté susceptible d’être consenti par les États-Nations. Le Royaume-Uni dut y sacrifier Thatcher. En contrepartie ces mêmes États-Nations obtinrent un lot de consolation avec la « subsidiarité » et la reconnaissance du Conseil des ministres pour contrôler plus étroitement toute velléité «fédéralisante » de la commission. A l’époque l’Empire soviétique tenait toujours. Gorbatchev paraissait en mesure de réaliser une transition contrôlée et de monnayer la réunification allemande, son plus gros atout, en une pluie d’investissements consolidant la libéralisation progressive du monde communiste. En 1986, la croissance allemande repartait et trois ans d’embellie économique pour l’Europe s’annonçaient.
Pourtant ce bel édifice a été bousculé totalement dans son calendrier par la réouverture de la mobilité internationale des hommes à l’Est. A partir de 1988 jusqu’à la chute du mur de Berlin, les gens se sont mis à voter avec leurs pieds. Le gouvernement démocrate-chrétien ouest-allemand, qui n’était pas plus favorable à une réunification immédiate que les sociaux-démocrates, a dû effectuer un spectaculaire revirement. L’hémorragie de la R.D.A. vers la R.FA. condamnait la première au désert rapide. La chute du mur de Berlin, qui se fit malgré les chancelleries, marqua la grande revanche des mouvements de population sur le mur édifié justement en 1962 pour bloquer la mobilité[[La destruction du mur de Berlin, qui vient de se produire, marque en effet la reprise d’un courant migratoire important interrompu brutalement et artificiellement en 1962 après l’afflux de plus de 9 millions d’Allemands des territoires de l’Est et de la R.D.A. entre 1949 et 1961. En 1992, la R.EA. aura reçu plus de 800 000 entrants. Depuis 1988 la réouverture de l’Europe aux flux migratoires massifs s’est faite à travers l’Allemagne qui représente les quatre cinquièmes des entrées. Proportionnellement aux entrées, les réactions xénophobes sont moins virulentes qu’ailleurs. Elles ne trouvent pas surtout ces insupportables encouragements dans les sphères les plus élevées de l’État comme en France où la chasse annoncée à l’« immigration clandestine » fait partie des rituels d’intronisation gouvernementale à gauche comme à droite..
Le second acte qui bouscula le schéma de l’Union européenne, bien avant le non danois, fut l’adoption par l’ex-R.EA. d’une parité entre le mark et l’Ost-mark dont l’irréalisme a été maintes fois dénoncé. La parité adoptée revenait à doubler les salaires dans des entreprises dont la productivité se situait au tiers ou à la moitié de leurs homologues de l’Ouest. Pareil sacrifice fut consenti par le gouvernement de la R.FA. parce que c’était le seul moyen d’enrayer un exode massif vers les Länders de l’Ouest. La décision fut même imposée à la Bündesbank. On connaît la suite : le coût de l’absorption de la R.D.A. est devenu la source d’un déficit budgétaire tel que les excédents de la balance commerciale allemande n’y ont plus suffi et que son financement s’est fait par une relance des taux d’intérêt pour soutenir la demande de marks. Les critères de convergences des politiques économiques établis par le Traité de Maastricht (en particulier le plafonnement du déficit budgétaire à 3,5 % du Produit Intérieur Brut) ne s’appliquent même plus à l’axe franco-allemand autour duquel avait été construite l’Union monétaire. La perte pour les États des Douze de l’autonomie de leur politique monétaire implique des compensations considérables au niveau de la politique budgétaire, si l’on ne veut pas se trouver face à des tensions insupportables. Mais comme la politique budgétaire ne peut pas se mener à un niveau fédéral européen – cela entraînerait la création d’un impôt européen et d’un contrôle législatif du Parlement de Strasbourg -, le déficit s’est fait à l’échelle nationale, ce qui a entraîné à son tour la déstabilisation du système monétaire européen : les pays à monnaie forte ou solide ont eu recours à l’endettement international tout en souffrant de l’effet déflationniste d’une hausse des taux d’intérêt ; les pays à monnaie faible soit sont sortis du S.M.E. (Royaume-Uni)[[La Bundesbank a fait payer au Royaume-Uni son refus d’abandon de souveraineté monétaire à Maastricht, en montrant en septembre 1992 que l’appréciation de la livre Sterling ne dépendait plus de la Banque d’Angleterre., soit ont dû dévaluer de façon drastique.
Par ailleurs les limites de l’Europe à l’Est et au Sud comportent des traductions immédiates dans les déficits budgétaires. L’éclatement de la Russie entraîne de son côté la répétition à l’échelle continentale de l’opération qui avait eu lieu avec la R.D.A. Désormais les déficits budgétaires des sept pays les plus industrialisés du monde comprennent l’aide aux ex-pays de l’Est, essentiellement à la Russie.
Mais le dispositif de l’unification des monnaies européennes de Maastricht ne prévoyant pas de volet budgétaire européen spécifique[[La Commission avait toutefois prévu cette nécessité impérieuse d’une augmentation du budget communautaire. C’est le Paquet Delors 2, mais son montant déjà dérisoire avant le bouleversement de 1989-1991 devient insignifiant au regard des besoins nouveaux., l’augmentation brutale des déficits dans tous les pays membres a pour effet d’accroître les divergences des politiques économiques par des tensions sur le S.M.E. Les voies nationales d’absorption des tensions (la monétariste, comme la keynésienne classique) ne sont que des solutions de replâtrage car elles éloignent d’autant la réalisation de l’unification monétaire. Face à cette impasse, l’application du fameux principe de subsidiarité cher aux anti-fédéralistes devra tôt ou tard conduire à un substantiel abandon de souveraineté nationale en matière de politique budgétaire c’est-à-dire à une solution fédéraliste : aucun Etat tout seul, ou avec les autres, ne pourra gérer ce problème sans menacer directement tout l’édifice du Traité de Rome. La gestion des tensions actuelles intra-communautaires réclamera la création d’urgence d’un programme budgétaire, d’ailleurs timidement ébauché dans le plan européen de relance (centré autour des grands travaux d’infrastructure).
A fortiori la gestion des tensions entre la Communauté et ses marches immédiates réclamera-t-elle un saut qualitatif des dépenses publiques communautaires. La menace de mouvement massif de population depuis les marges proches de la Communauté européenne a introduit un grain destructeur dans le compromis entre les fédéralistes européens et les anti-européens autour de l’Union minimale monétaire mais en même temps il travaille à un renforcement sans précédent de l’intégration communautaire en la contraignant à un véritable saut fédéral.
L’avenir des migrations du Sud et de l’Est vers l’Europe des Douze se posera donc désormais en ces termes : beaucoup de déficit budgétaire et moins de migrations, ou moins de déficit budgétaire et plus de migrations[[L’exemple caricatural en est donné par les négociations du gouvernement allemand avec le gouvernement russe à propos des descendants des colons allemands. Une aide spécifique a été accordée au second pour éviter le « retour » de tous les candidats de souche allemande (les Ausslieders) au titre de l’article 16 de la Constitution., sachant bien qu’une zone Écu de stabilité monétaire aura un pouvoir d’attraction considérable sur des pays d’émigration à monnaie non convertible (Sud) ou fondante (Est).

L’Europe Autruche : continent ouvert ou fermé ?

La réunification allemande s’est compliquée d’un afflux de réfugiés provenant pour partie des minorités d’Europe centrale, pour partie du produit des guerres (Afghanistan, Azerbaïdjan, Arménie, Ossétie, Bessarabie, Tadjikistan et surtout Yougoslavie), pour partie enfin des flux migratoires « économiques ». Il faut remonter aux déplacements massifs de population après la Deuxième Guerre mondiale pour trouver des flux aussi importants. La xénophobie européenne renoue le fil avec les années d’avant-guerre, d’autant que la «purification ethnique » ou la «recherche d’une plus grande homogénéité nationale » à l’Est s’accompagnent d’un plus fort métissage à l’Ouest, souvent caractérisé comme une « américanisation » de la société européenne[[Cette caractérisation de la transformation des villes européennes et de la dilacération du « lien social » en « américanisation » dans des situations aussi différentes que celles du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne, joue le plus souvent un rôle de repoussoir.. La question de l’ouverture de l’Europe aux flux migratoires de réfugiés devient d’autant plus brûlante qu’elle touche à la question de l’intégration en générale et à celle des enfants des vagues migratoires précédentes.
En fait, l’Europe vit dans une hypocrisie totale à l’égard des migrations internationales. Terres d’émigration depuis le XVIIe siècle, les États-Nations du Vieux Continent véhiculent une vision négative de la migration à l’inverse des pays « neufs » qui se sont constitués à partir des flux transocéaniques. Lorsqu’ils sont devenus des pays d’immigration, les États européens ont tous, sous différentes formes, refusé de reconnaître le caractère définitif de ces flux de population. Les représentants officiels de l’Allemagne continuent à affirmer que l’Allemagne n’est pas un pays d’immigration puisqu’il s’agit de migration de travail. Le Royaume-Uni se reconnaît comme pays composé de «minorités» de couleurs issues de l’Empire, mais pas comme pays d’immigration de peuplement, irlandaise en particulier. La France, tout en se reconnaissant pays de vieille immigration, ne reconnaît pas d’emblée à l’entrée un statut de migrant d’installation définitive même si dans les faits elle aboutit à ce résultat. Quant aux pays de récente immigration en Europe du Sud, ils ont calqué leur régime migratoire sur le modèle allemand ou français. Il en résulte que l’Europe, qui a reçu plus de 700 000 nouveaux immigrants par an depuis 1975[[Jonas Widgren, « Les migrations internationales, nouveau défi pour l’Europe », Communication à la Conférence des ministres européens de Porto des 1315 mai 1987 ; in Accueillir, S.S.A.E., mars 1989. Depuis cette date les flux d’entrées ont été bien plus forts en raison du poids des réfugiés et de la réouverture de l’Est., début de la crise, continue à ne pas se reconnaître comme le second grand pôle migratoire d’installation définitive dans le monde. La migration internationale n’est pas reconnue comme une dimension de l’édification de l’Europe[[Cf. la remarquable synthèse de A. Dowty sur la question de la mobilité internationale et du droit, Closed Borders, Yale University Press, New Haven, 1987.. Le contraste avec les Etats-Unis est saisissant où la migration d’installation est reconnue et où, de ce fait, l’intégration des communautés d’origine étrangère n’est pas contradictoire avec une ouverture permanente aux migrations de population et de main-d’oeuvre. Sur cent personnes entrées en Europe ou aux États-Unis, 70 % resteront définitivement et y feront souche, 10 % repartiront durant leur vie active, 20 % repartiront à l’âge de leur retraite. Même nature des flux migratoires, mais système différent. Les conséquences sont claires : le système d’accès à l’Europe n’est jamais clairement affiché à l’entrée ; l’introduction d’actifs demeure la porte officielle ; les droits du migrant à l’entrée, le regroupement familial, l’accès aux droits politiques demeurent étroitement dépendants des besoins officiels de main-d’oeuvre[[Cf. R. Silberman, « Quelle politique pour quelles familles ? », Plein Droit, Revue du Gisti, n° 12, pp. 4-10, novembre 1990. et donc du statut. Or ce dernier déroge aux libertés du salariat en assujettissant l’actif introduit à des autorisations administratives de travail et de séjour[[Voir notre contribution à E. Rudde-Antoine (sous la direction de), Les Immigrés et les Lois de la République, Karthala, Paris, 1992, chapitre 2.. Cette infériorisation sur le marché du travail des immigrants admis seulement à titre temporaire, même si l’on sait parfaitement qu’une grande partie sera absorbée, se prolonge par une infériorisation civique au cours de la première génération (non-accès à la citoyenneté) et par la discrimination ethnique pour les secondes générations.
Il y a un lien systémique entre le refus européen de se reconnaître comme une terre d’installation et les problèmes d’intégration. Délinquance urbaine des Beurs et meurtres arabicides en France, émeutes des Blacks au Royaume-Uni, incendies des foyers d’asile des réfugiés en Allemagne, le tableau n’est guère différent. Dire que le chômage et l’insécurité en sont la cause, c’est manquer une bonne moitié du diagnostic. Le chômage et l’urbanisme criminel ne font que mettre plus cruellement à nu la vérité du système politique européen.
Certes, dans la France ou l’Angleterre athéniennes, la rigueur du statut des modernes « métèques » est tempérée par l’affranchissement via les naturalisations et le jus soli tandis que dans la spartiate Allemagne, pour les «ilotes », le taux de change et le niveau des salaires sont censés compenser l’exclusion durable de la vie civique et politique, mais il ne faut pas s’étonner que les questions d’intégration urbaine tournent selon les traditions politiques « locales » et selon la pente suivie dans l’intervention publique ces vingt dernières années à l’émeute anglaise, aux rodéos à la française, au mini-progrome à l’allemande ou à la slave. Tandis qu’à l’Est les minorités ethniques s’habillent des habits fripés du nationalisme faute de trouver un cadre constitutionnel qui les garantissent dans leurs droits fondamentaux, à l’Ouest, les enfants des semi-esclaves immigrés ne trouvent pour exister comme sujets sociaux et culturels que les modèles des minorités dans la société américaine, minorités issues de migrations forcées des Noirs ou des autochtones[[Les descendants de migrants non discriminés (c’est-à-dire blancs essentiellement) ne forment pas des « minorités » aux États-Unis. C’est l’esclavage des Noirs, le génocide des Indiens, le colonialisme sur les populations hispaniques, le racisme antijaune qui ont produit aux États-Unis les minorités sur les générations suivantes., ou que le contre-modèle de l’intégrisme religieux qui les fait exister comme sujets religieux et donc politiques[[C’est évidemment la non-intégration de l’islam dans les sociétés européennes autant que la référence identitaire communautaire (notamment dans le dialogue renoué avec la famille) qui fascine les secondes générations soumises au « chantage assimilationniste », chantage d’autant plus ressenti que l’assimilation passive est forte. Dans la construction d’une contre-société, la culture ouvrière du Mouvement Ouvrier historique avait procédé de même..
Et c’est là sans doute le paradoxe cruel qu’est en train de vivre l’Europe tout entière. On ne peut prétendre être un modèle de régime politique et alors qu’on manifeste d’une part son incapacité à intégrer les flux venus lors de la prospérité et qu’on refuse d’autre part toute migration de population, tout en prétendant exploiter les avantages d’une main-d’oeuvre et bientôt des ventres[[Le déficit de main-d’oeuvre active dans les cinquante ans à venir s’est aujourd’hui déplacé des pénuries sectorielles au problème de l’équilibre des comptes sociaux et particulièrement des régimes de retraites dans une Europe de moins en moins prolifique. Là aussi le paradoxe cruel tient à ce que les migrations nécessaires pour modifier la structure de la population de façon à renverser le déficit des régimes de retraite et de protection sociale seraient considérables, sans rapport avec les flux actuels ni avec ceux des années soixante. pour rééquilibrer les comptes sociaux. L’affaire du « foulard islamique» est particulièrement éclairante à ce sujet.

Le voile français et l’édit de Villers-Cotterets

Partons d’un paradoxe qui en dit long sur la misère européenne. De l’exode victorieux des Allemands de l’Est à l’écroulement du communisme soviétique, l’on a assisté à un vibrant éloge du droit des gens à l’émigration et à un effort considérable de l’Allemagne pour accueillir des millions de personnes[[Ces réfugiés venus en masse ont été bienvenus en Allemagne dans la mesure où ils ont alimenté la croissance économique due à l’absorption de l’ex-R.D.A. C’étaient déjà des ouvriers turcs qui avaient démoli au marteau-piqueur le mur de Berlin. Pour faire travailler les Allemands de l’Est sur place ou à l’Ouest, au niveau de productivité requis, il faudra des immigrés polonais, ou des « retournés» de l’U.R.S.S..
Mais cette même Europe, avant l’explosion raciste en Allemagne, avait donné un bien curieux exemple avec l’affaire du voile. Il s’agissait certes d’un événement aussi mineur que la question de l’expression vestimentaire des convictions religieuses d’une communauté religieuse minoritaire (l’Islam). La Hollande, le Royaume-Uni ont connu depuis longtemps des situations semblables. Mais la polémique énorme qui s’est déclenchée dans l’Hexagone est singulière. La presque totalité du spectre politique a exprimé un refus viscéral de toute manifestation d’une appartenance communautaire dans l’espace public, cependant que l’État devait faire face à une véritable fronde de maires refusant d’inscrire des enfants de migrants en situation irrégulière dans les écoles communales et qu’un autre maire à Vizille refusait d’accorder le permis de construire à l’extension d’une école confessionnelle juive en expliquant que les membres de cette communauté qui ne s’habillaient pas comme tout le monde dérangeaient parce qu’ils étaient trop nombreux[[La conjugaison de ces éléments donne raison à P. Birbaum qui diagnostique dans son dernier livre, La France aux Français, la persistance d’un nationalisme viscéral pour lequel seuls les catholiques sont des bons Français. Ce que Birbaum ne voit pas, c’est que la tradition républicaine (dont il a étudié l’adoption passionnée par l’élite de la communauté juive dans Les Fous de la République) est plus ambiguë qu’il n’y paraît, en particulier dans son «étatisme » napoléonien et sa continuité avec l’Ancien Régime chère à Tocqueville.. L’existence de plusieurs communautés culturelles et/ou religieuses au sein du même ensemble « national » s’est trouvée rejetée comme impossible au nom de plusieurs arguments : le chaos politique des guerres de religion, dans le passé monarchiste, la menace pour l’intégrité et l’unité nationale, dans le passé républicain et centralisateur, le chaos ethnique dont les Etats-Unis (les émeutes de Los Angeles) ou le Liban constitueraient, pour le présent et le futur, des illustrations irréfutables. Depuis, cet argumentaire s’est enrichi du repoussoir yougoslave : voyez quelle boîte de Pandore vous ouvrez en acceptant la reconnaissance des communautés !
Les données comparatives européennes ne semblent pourtant guère appuyer ce type d’interprétation : les démocraties représentatives, à un titre ou à un autre, et selon des modalités très diversifiées, ont toutes dû faire place, dans leur édifice politique, à des minorités « nationales », « religieuses », voire linguistiques. On peut même dire que beaucoup plus que la forme « républicaine » ou «laïque » de l’État, cette capacité intégrative a été le critère d’une démocratie réelle.
La conception de la nationalité et de la citoyenneté françaises est « universaliste », et repose sur une théorie du contrat politique, a-t-il été remarqué par D. Schnapper qui lui oppose la conception ethnique allemande de la nation comme peuple et sa fermeture au jus soli. Pourtant seul le système américain accorde la nationalité du seul fait de la naissance. La France n’accorde que le jus soli de la seconde génération. S’il est vrai d’autre part que l’adhésion aux principes républicains est l’élément qui définit le citoyen dans sa relation individuelle à l’État, le libérant des assujettissements aux corporations, aux ordres avec leur cortège de conséquences positives faciles à deviner -, d’autres traits sont beaucoup moins révolutionnaires et libérateurs : 1) La Nation est déjà constituée et non constituante. La Révolution a déjà eu lieu ; pour Napoléon il faut la « terminer » ; pour le reste du XIXe il faut s’y « rallier » ou l’accepter « en bloc ». Il en résulte que le nouvel entrant dans l’ensemble français déjà constitué[[Naturellement cet achèvement relève d’un mythe sorélien. Braudel a montré à quel point la France est en train de se faire sur fond d’hétérogénéité culturelle, sociale, alors même qu’elle se propose comme achevée, la République de Michelet couronnant la France des Capétiens. Réciproquement la frontière américaine et le multiculturalisme américain relèvent aussi largement du mythe fondateur : un noyau Wasp domine largement le trop fameux melting pot. Lorsque précisément il entre en crise, la réaction «nativiste » entre en lice. ne s’y voit reconnaître aucune place particulière. 2) Rien ne doit troubler le tête à tête de l’État avec le citoyen comme individu. Autrement dit toute espèce de communauté concrète (religieuse, ethnique, régionale, linguistique) qui s’érigerait dans l’espace politique est suspecte d’attenter à l’unité et à l’indivisibilité de la République. On en sait les effets : un centralisme jacobin exacerbé, une rigidité extraordinaire du politique à l’égard de la société, un laminage de la diversité culturelle. Celui qui nous intéresse le plus ici tient à la logique assimilationniste de cet « universalisme » aussi bien à l’intérieur des frontières qu’à l’extérieur. Dans le système politique et culturel français, l’idée même d’intégration au sens anthropologique[[Il y a assimilation d’un individu lorsqu’il doit perdre dans le nouvel ensemble d’arrivée tous les traits culturels collectifs de l’ensemble de départ (langue, religion, ensemble cohérent de coutumes, d’habitudes, de relations de parenté, etc.). L’intégration suppose que le maintien de caractéristiques communautaires particulières ou spécifiques facilitera l’adaptation dans la société d’arrivée. Le modèle assimilationniste est alimentaire et quantitatif : on ne peut assimiler, digérer, qu’en arrêtant les migrations au-delà d’un seuil. Le modèle intégrationniste suppose au contraire l’ouverture, condition de reproduction des communautés ; il est politique et qualitatif. du terme est « un cercle carré ». Que cette notion soit un point aveugle, rien ne peut mieux en témoigner que la mise au point de Marceau Long, actuel président du Haut Comité à l’Intégration qui expliquait qu’à la conception «anglo-saxonne » de l’intégration comme la « défense par l’État du droit des minorités », la France opposait l’acception « continentale » de la défense par l’État du citoyen et de l’individu face aux pressions des communautés. Ajoutons pour illustrer la permanence : il y a quelques mois, après s’être engagée à fond pour l’Union européenne, Elizabeth Guigou, énarque, ministre déléguée aux Affaires européennes, a refusé de signer le document garantissant chez les Douze le droit des minorités linguistiques au motif que ce texte était contraire à… l’édit de Villers-Cotteret dans lequel le roi François Premier avait fait du français la seule langue officielle du Royaume au XVIe siècle.
Lorsque la République traque l’hétérogénéité culturelle, refuse la moindre légitimité politique aux communautés (voir l’horreur des lobbies communautaires à l’anglo-saxonne alors qu’il en existe en France d’aussi puissants mais sur une base corporatiste, telles les mutuelles), bref se fait de plus en plus État et de moins en moins démocratie, ce n’est pas la Révolution qu’elle prolonge, mais l’expulsion des Juifs par Philippe le Bel, la Révocation de l’édit de Nantes et l’absolutisme de l’État moderne, l’Europe de la contre-réforme, l’Europe du Sud, plus profondément antilibérale qu’antimonarchiste. Mais la séparation de l’Église et de l’État de 1902, dira-t-on ? L’aspect de protection des minorités non catholiques dans l’espace public, dans les écoles est indubitablement l’élément positif après l’affaire Dreyfus qui avait vu la xénophobie anti-immigrés virer à l’antisémitisme d’« État» qui n’acceptait pas que des communautés, rebelles à l’assimilation selon elle, puissent participer à la vie politique sur un pied d’égalité. Mais la séparation de l’Eglise et de l’Etat s’est accompagnée aussi d’une volonté assimilatrice qui faisait de la laïcité non pas l’espace d’une confrontation ouverte, non violente entre les différentes confessions ou les athées, mais le lieu supposé «neutre » où l’on administrait un ersatz de religion d’État.
Les résistances actuelles à l’introduction d’un enseignement sociologique du fait religieux dans les écoles ne viennent pas seulement des différents intégrismes religieux mais aussi des « laïcs » qui ne supportent pas, dans le foulard des jeunes filles musulmanes, l’idée d’une société monolaïque formellement, monocatholique en fait. En France les religions minoritaires, juive, protestante, ont eu beaucoup de mal à se faire une place. L’Islam, seconde religion par le nombre de fidèles n’échappe pas à ce sort.
Pour réaliser l’intégration de l’Europe communautaire, il faudra décidément beaucoup plus de démocratie et de société civile, un peu moins de République, de Nation et d’État.

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).