Les multitudes dans l’Empire

L’ouvrage de M. Hardt et T. Negri, Empire, cherche à expliciter un double enjeu : déterminer la forme politique adéquate au capitalisme mondialisé et, en même temps, la rapporter immédiatement, en tant qu’ensemble de pratiques de contrôle, aux nouvelles manières de vivre et de produire, au désir de déterritorialisation des multitudes. Hardt et Negri reprennent, pour l’appliquer à l’échelle du monde, la thèse centrale de ce marxisme hétérodoxe qu’on a appelé l’opéraïsme : le développement du capital n’est pas autonome, il est une réaction aux inventions et au devenir du travail. Il renvoie à une forme transnationale de pouvoir, alors que l’impérialisme n’a jamais été qu’un prolongement de l’Etat-nation, et oblige à repenser les processus d’émancipation en dehors du paradigme unificateur et organisationnel du sujet.Quelle est la forme politique qui caractérise la globalisation ? La mondialisation des marchés et de la production capitaliste est-elle soutenue par une souveraineté et par un pouvoir qui en déterminent les modalités complexes d’affirmation ? Par ailleurs : peut-on envisager, dans cette globalisation et dans cette (éventuelle) souveraineté planétaire, des stratégies de résistance et de libération, des alternatives capables de nous montrer l’émergence et le constitution de nouveaux processus de subjectivation ? Telles sont les questions qui se posent et auxquelles tentent de fournir une réponse M. Hardt et A. Negri dans leur dernier ouvrage consacré à l’« Empire » (Empire, Cambridge, Harvard University Press, 2000). Il s’agit pour les auteurs d’expliciter un double enjeu, qui ne relève pas d’une dialectique mais plutôt d’un double rapport d’implication : les modes de production ne peuvent exister qu’en s’appuyant sur un ordre politique, en créant ainsi des pratiques sociales de contrôle. Mais, en même temps, de nouvelles manières de vivre et de produire ne peuvent que donner lieu à des modes de production et à un ordre politique tendant à les subsumer par des pratiques de contrôle. Ce double rapport d’implication met à jour la spécificité de la problématique de l’Empire – qui échappe par là même à une logique purement dialectique opposant un « objet » à un « sujet ».

« La problématique de l’Empire est déterminée en premier lieu par un simple fait : il existe un ordre mondial. Cet ordre s’exprime dans une formation juridique » (p. 3). L’expérience de l’Empire fait appel à une phénoménologie dont le déploiement suit tous les parcours du réel : l’existence factuelle d’un nouvel ordre mondial s’inscrit dans une transformation profonde du droit et dans une nouvelle conception de l’autorité politique. Le domaine juridique ne représente nullement ici le cadre abstrait de la résolution des conflits sociaux et politiques, nationaux et/ou internationaux, – il définit plutôt, d’une manière concrète, le domaine des changements et des modifications « de la constitution matérielle du pouvoir et de l’ordre mondiale » (p. 9). La constitution matérielle désigne les processus socio-productifs qui induisent les transformations incessantes des formes de vie à l’échelle planétaire. Le droit ne peut qu’appréhender ces processus, en les intégrant à sa démarche fondatrice. Par là, il fournit les bases pour l’autorité politique – pour l’exercice de la souveraineté. C’est pourquoi, de ce point de vue, s’interroger sur la souveraineté qui caractérise la globalisation revient à poser la question de l’Empire. En d’autres termes, il est possible d’identifier des pratiques juridiques internationales dont le modus operandi renvoie à la constitution d’un ordre mondial (impérial) exercé par des institutions : les Nations Unies, depuis la Guerre de Golfe jusqu’au Kosovo, soutiennent et mettent en œuvre un droit d’intervention, en tant que mode de résolution des crises régionales et nationales, qui les apparente de plus en plus à une police mondialisée ; les ONG, à travers la défense des droits de l’homme, fournissent le cadre « moral » nécessaire à toute intervention régulatrice des Nations Unies. L’« éthique » et le « droit » relèvent ici des transformations qui affectent la constitution matérielle de l’ordre mondial : leur rapport n’évoque pas une simple juxtaposition des critères de l’action, il souligne l’étroite interdépendance qui, dans l’Empire, règle l’exercice de la souveraineté.

C’est la légitimation de la force qui est évidemment en jeu dans ces pratiques. Le problème n’est sans doute pas nouveau : depuis Hobbes, il est au cœur de la pensée politique moderne. Comment le souverain peut-il exercer toute la force dont il dispose sans pour autant anéantir la source de son pouvoir, autrement dit la vie de ses sujets ? Telle était la question hobbesienne. La réponse impériale est radicale et réside dans la déterritorialisation de la souveraineté. L’Empire n’a pas de centre, il est universel et local, il agit selon une dynamique qui est à la fois d’identification et de différenciation : la « différence » (ethnique, économique, politique ou sociale) est la médiation nécessaire qui soutient son action de déterritorialisation, c’est-à-dire l’inclusion identitaire, par le droit, de ce qui échappe à son contrôle. Ainsi, l’Empire ne connaît pas de frontières – ou mieux : il n’existe qu’en déplaçant sans cesse ses limites, en ajustant et corrigeant, par l’intervention juridico-policière, les contradictions qui tendent à affaiblir sa souveraineté.
La légitimation de la force, dans l’Empire, renvoie donc à une origine biopolitique de la souveraineté. Les auteurs se réfèrent ici explicitement à la pensée de M. Foucault[[Cf. M. Foucault, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976 ; « Naissance de la biopolitique », in Dits et Ecrits, Paris, Gallimard, 1994, 3, p. 818-825 ; Il faut défendre la société, Paris, Seuil-Gallimard, 1997.. Le passage de la société disciplinaire à la société de contrôle définit chez Foucault les changements affectant l’exercice des pouvoirs dans les Etats post-modernes : cet exercice s’effectue par la régulation vitale des sujets, par la prise en compte de leur connaissance et de leur affectivité. Les pouvoirs agissent comme des machines de capture des multiplicités : les sujets se transforment par là en singularités qui ne s’opposent plus de front à la dureté disciplinaire de l’Etat moderne et de ses techniques mais qui se positionnent sur un plan d’immanence producteur d’activité et d’événements. La vie des sujets se reproduit et se crée en échappant aux machines de contrôle de l’Etat. Le biopouvoir ne peut que renvoyer à la biopuissance des sujets et à leurs technologies (affectives, cognitives, productives) d’émancipation. L’héritage foucaldien permet en ce sens de mettre en lumière les modalités de constitution de la souveraineté impériale. L’Empire légitime sa force souveraine par le développement incessant des procédures visant à contrôler la production de puissance des sujets : la communication, les marchés financiers, les multinationales se révèlent comme étant les normes capables de justifier l’autorité exercée sur les sujets. C’est à ce niveau que l’Empire affirme toute sa rationalité : dans la transformation juridique des processus sociaux, économiques et politiques exprimés par la biopuissance des sujets.
En ce sens, l’Empire recèle des aspects positifs ou constitutifs : sa souveraineté biopolitique étant complètement immanente à la production et à la reproduction des sujets, il permet de construire et de déterminer un « potentiel de libération » (p. 43). La force de l’Empire réside également dans sa capacité à produire toujours de nouvelles formes de subjectivité, des nouveaux modes de production, de nouveaux savoirs et de nouveaux rapports sociaux. Pour exister et pour exercer sa souveraineté, l’Empire a besoin de la croissance et du développement de ses sujets : c’est ainsi qu’il peut légitimer sa force. L’Empire se présente comme un aigle à deux têtes : d’une part, nous avons la structure juridique et le pouvoir constitué, fondés sur la machine du commandement biopolitique et censés régler, à travers la paix et l’ordre, les ruptures et les contradictions ; d’autre part, nous avons la multitude plurielle des subjectivités productives, véritable constellation de singularités, capables, de par leur biopuissance, d’imposer à l’Empire de perpétuelles reconfigurations de sa souveraineté (p. 60). M. Hardt et A. Negri insistent sur le fait qu’aucune dialectique n’est ici en jeu : le rapport entre l’Empire et la multitude des sujets ne se résout pas en un rapport entre un « système » et des « mouvements asystémiques », suivant une explication luhmanienne. Il configure plutôt une « séquence d’événements » produits sur un espace lisse et dans un temps d’à-coups par une multitude nomade, par de nouvelles formes de subjectivités, hybrides et métamorphosantes, technologisées et métissées (p. 61). De nouvelles forces constituantes sont à l’œuvre dans l’Empire : « la puissance déterritorialisée de la multitude est la force productive qui soutient l’Empire et en même temps la force qui appelle et rend nécessaire sa destruction » (ibidem). L’analyse de Hardt et de Negri est ici tributaire du spinozisme. Spinoza, au cœur du XVIIe siècle, renverse le modèle hobbesien de science politique : la multitude n’est pas le négatif du pouvoir, l’abîme au fond duquel peut à tout moment sombrer la rationalité du souverain – elle est au contraire la pleine positivité de la puissance naturelle, la face éclairée et joyeuse de l’ontologie, la constitution commune de l’émancipation et de la libération de la servitude[[Cf. Spinoza, Traité politique, Paris, Ed. Réplique, 1979, en particulier chap. II et III.. Le désir qui parcourt la multitude spinozienne peut également désigner le champ d’affirmation de la multitude post-moderne, son activité immanente et sa puissance résolument matérialiste, au-delà de tout déterminisme utopique et de tout finalisme historiciste. Ainsi, la « fin de l’histoire » annoncée par les prophètes du nouvel ordre mondial représente le seul espace expérientiel en mesure d’ouvrir à nouveau des perspectives émancipatrices et de créer les conditions pour la libre affirmation de la multitude et de ses singularités (Spinoza rejoint ici le Machiavel relu à travers les yeux d’Althusser)[[Cf. L. Althusser, «Machiavel et nous », in Ecrits philosophiques et politiques, Paris, Stock/IMEC, 1995, 2, p. 39-168. (p.63-66).
Or, si le rapport d’implication qui structure le biopouvoir de l’Empire et produit la biopuissance de la multitude fournit aux deux auteurs le cadre conceptuel nécessaire à l’appréhension générale de la problématique, il reste à savoir comment et pourquoi l’Empire a pu se construire. Comment passe-t-on d’une souveraineté étatique et nationale à une souveraineté impériale ? Par ailleurs, quelle est la différence entre l’impérialisme qui caractérise la formation de l’Etat moderne et l’Empire qui marque l’émergence de l’Etat post-moderne ? Peut-on identifier à cet égard une structure étatique capable de résumer, de par son histoire et son action, le sens des pratiques impériales ? L’ensemble de ces question traverse la deuxième partie du livre, nourrie et soutenue par des analyses passionnantes. La généalogie de l’Empire se double d’une nouvelle lecture de la philosophie politique occidentale, à partir de la Renaissance : le passage de la souveraineté nationale à la souveraineté impériale témoigne du combat que les philosophies de la « transcendance » et de l’histoire ont mené sans relâche contre les philosophies de l’« immanence » pour légitimer la violence autoritaire de l’Etat moderne. Combat titanesque, au cœur même de la modernité, dont la finalité réside dans la purification de la pensée de toute composante matérialiste et révolutionnaire. La modernité ne peut ainsi que désigner la crise perpétuelle entre les forces créatrices et constructives de l’immanence et le pouvoir transcendant qui vise sans cesse la restauration de l’ordre et de l’équilibre. Duns Scot, Giordano Bruno, Spinoza et Marx s’opposent ici à Descartes, à Hobbes, à Rousseau, à Kant et à Hegel. La perspective tracée par M. Hard et A. Negri permet de poser, d’un autre point de vue, la question de l’ « humanisme » jadis au centre des Mots et des choses de Foucault : dans le post-moderne, il ne s’agirait pas tant de proposer un « anti-humanisme » afin de répondre aux « crises » de la modernité, mais, bien plus radicalement, de penser à de nouveaux frais la « nature humaine », d’inventer un « autre » projet humain, rapporté aux potentialités infinies et aux virtualités incessantes d’un monde de mutants – une cyborg nature, forme modulaire entre les productions biopolitiques de l’Empire et la biopuissance désirante de la multitude (p. 91-92).
La « crise » qui détermine et fonde le déploiement de la pensée moderne fournit dans ce contexte le soubassement idéologique et procédural à la « modernité du politique ». Ici, le concept-clé est celui de « nation ». C’est la nation qui englobe l’espace de la souveraineté et qui permet de transformer la multitude en peuple. Passage essentiel à la modernité européenne, dont les conséquences se révèlent décisives pour l’histoire de la planète. Un tel passage devient possible lorsque l’absolutisme monarchique transforme, à travers l’imposition des formes capitalistes de production et le développement de l’administration, le territoire de l’Etat et les sujets qui le peuplent en un idéal abstrait et en un concept politique. « Le concept moderne de nation hérite du corps patrimonial de l’état monarchique pour en réinventer une nouvelle forme » (p. 95). Nouvelle forme parcourue par des tensions et des contradictions qui tendent sans cesse à la déchirer et à la brimer : la souveraineté ne peut s’imposer qu’en créant les crises indispensables à la légitimation de sa force (accumulation capitaliste, bureaucratisation de l’administration, pratiques disciplinaires). C’est par l’intégration de ces différents processus que la nation peut désormais s’identifier à un peuple sur lequel elle exerce sa souveraineté absolue. Negri et Hardt soulignent à cet égard l’énorme travail théorique accompli par Sieyès et par Burke : la production d’une identité nationale comme représentation ultime de la souveraineté populaire, autrement dit comme sommet historique atteint par l’hégémonie économique et politique de la bourgeoise. La souveraineté nationale sanctionne une victoire de classe : la dynamique révolutionnaire de la multitude, marquée par la différence et les singularités de ses composantes, est absorbé, dès la fin du XVIIIe siècle, par l’homogénéisation et le repli identitaire du peuple-bourgeoisie – seul et unique fondement de l’Etat.

La construction de l’identité nationale constitue également la médiation indépassable conduisant les grands Etats européens au colonialisme et à l’impérialisme. La légitimation de l’exploitation imposée aux pays conquis s’effectue à travers la définition d’une dialectique anthropologique opposant le « Même » et l’ « Autre ». « Le colonialisme est une machine abstraite qui produit de l’altérité et de l’identité » (p. 129). L’Etat-nation européen ne peut guère subsister sans la prétendue altérité des colonisés : c’est précisément cette altérité qui justifie l’intervention impérialiste, c’est-à-dire la politique étrangère finalisée à l’instauration du modèle centralisé de souveraineté. Or, « la fin du colonialisme et le déclin du pouvoir de la nation témoignent du passage qui, du paradigme de la souveraineté moderne, conduit au paradigme de la souveraineté impériale » (p. 137). Ce passage, fondamental et profond, s’inscrit dans l’histoire même de la nation américaine et de son modèle de souveraineté. « La Révolution américaine représente un moment de grande innovation et de rupture dans la généalogie de la souveraineté moderne » (p. 160). Ce sont cette innovation et cette rupture que les deux auteurs mettent en lumière d’une manière extrêmement dense et féconde. L’histoire de la souveraineté américaine se configure suivant une dynamique d’expansion qui associe le projet démocratique des Pères fondateurs au désir d’inclusion d’un pouvoir constituant agissant par réseaux et par procédures de compensation des conflits. Toutes les phases de l’histoire américaine sont déterminées par ce double enjeu : de Thomas Jefferson à Bill Clinton, cette dynamique guide les choix opérés par les Etats-Unis aussi bien en matière économique que politique et sociale – et cela à l’échelle mondiale. Dès le départ, la Constitution américaine est « impériale » : « L’idée contemporaine d’Empire est née à travers l’expansion globale du projet constitutionnel américain » (p.182). C’est dire que la souveraineté américaine ne fait pas de distinction entre l’ « intérieur » et l’« extérieur» : l’horizon de son déploiement est potentiellement infini et ne reconnaît pas de frontières. Ou mieux encore : la limite, les frontières représentent des défis que la Constitution se doit à chaque étape de relever et de remporter afin de pouvoir montrer son efficacité et, surtout, sa supériorité.
La généalogie de l’Empire s’identifie donc à l’affirmation planétaire de la puissance américaine et de son modèle de souveraineté inclusive. C’est la que réside la rupture décisive avec la souveraineté moderne, fondée sur la nation. Celle-ci ne peut exister sans un « dehors » qui légitime l’emploi de sa force et de son droit : c’est pourquoi l’impérialisme européen requiert l’invention de l’« autre » (race, système économique ou politique « sous-développé »). Le « dehors » où se situe l’« autre » permet ainsi au peuple qui incarne la politique de la nation de définir son identité et de justifier sa fonction vis-à-vis du peuple à assujettir. Il n’en est pas ainsi dans l’Empire. Pour la souveraineté impériale, il n’existe pas de « dehors ». En effet, « la dialectique moderne du dedans et du dehors a été remplacée par un jeu de degrés et d’intensité, d’hybridation et d’artificialité… L’espace strié de la modernité construisait des lieux continuellement pris dans un jeu dialectique et fondés sur leur dehors. En revanche, l’espace de la souveraineté impériale est lisse… Dans cette espace lisse de l’Empire, il n’existe aucun lieu de pouvoir – le pouvoir est à la fois partout et nulle part. L’Empire est une ou-topie, ou véritablement un non-lieu ». (p.187-190). C’est pourquoi la corruption, et non pas la crise, est la modalité d’affirmation propre à la souveraineté impériale. A la différence de la nation moderne, l’Empire a besoin, pour exister, de contradictions délocalisées et élusives, de relations instables et accidentelles : sa « stabilité » se rapporte à l’instabilité, à l’impureté et au mélange des rapports. Son « ontologie » est faible et pacificatrice – et c’est ainsi qu’il peut exercer ses principales fonctions de commandement : l’inclusion, la différenciation et le management. L’appareil impérial alimente dans un premier temps un consensus libéral voué à la pacification et à la stabilisation des relations politiques et sociales ; deuxièmement, il célèbre le culte des différences (nationales, culturelles, éthniques), et enfin il applique, à ces identités et à ces différences, une gestion économique hiérarchisée par le commandement capitaliste[[Il s’agit, par exemple, de la procédure normalement suivie par les multinationales de la banane en Amérique Centrale (p. 200)..
Le modèle politique impérial n’implique donc pas seulement une redéfinition de la souveraineté et de ses modalités d’application, il met à jour également les changements profonds, et irréversibles, des modes de production. Et c’est là que l’on retrouve la question de la biopolitique. En effet, on a vu que la souveraineté impériale traverse, d’une manière immanente, toutes les subjectivités sur lesquelles elle exerce son action. Il s’agit d’une souveraineté éminemment bio-productive. Dans la troisième partie de l’ouvrage, M. Hardt et A. Negri décrivent les passages de production qui définissent la transition de la modernité au post-moderne. L’histoire du capital et de ses transformations post-modernes est contemporaine au déclin de l’Etat moderne et à la naissance de l’Empire. Le concept au centre de cette partie est naturellement celui de travail – et de son exploitation. En effet, la biopolitique qui fonde la souveraineté impériale détermine de nouvelles formes d’exploitation, parfaitement compatibles avec les nouveaux modes de production exprimés par la biopuissance de la multitude. Hardt et Negri insistent à cet égard sur la centralité « ontologique » du travail immatériel dans la sphère productive de la biopolitique impériale. Ce concept marxien des Grundrisse devient dans l’optique adoptée ici le signe d’une véritable « mutation anthropologique » (p. 289). L’informatisation, la production en réseaux, le caractère abstrait et symbolique de la valeur, l’investissement affectif dans les tâches désignent autant de changements qui révèlent l’émergence d’une « nouvelle condition humaine » (p. 291). L’économie cognitive – interactive et cybernétique – nous montre une nature humaine de plus en plus « machinique » – des organes du corps et des cerveaux branchés avec des outils, des langages et des codes. Le travail immatériel est par là même décentralisé et déterritorialisé, il se développe au moyen de connexions horizontales qui tendent à échapper au contrôle vertical du capital. Il ne peut être que coopératif, créateur de valeur partagée, immanent aux modalités de son déploiement et de son affirmation. C’est d’ailleurs là que réside son potentiel de libération vis-à-vis de la souveraineté capitaliste, qui s’est déjà affirmé dans une série de luttes post-modernes (Los Angeles, Chiapas, Corée, France). Ces luttes, à la différence des luttes « systémiques » qui caractérisaient les combats de la classe ouvrière moderne, sont « événementielles », c’est-à-dire qu’elles se présentent comme étant l’extension des singularités agissant sur l’espace lisse du biopouvoir impérial. Le travail immatériel, dans ses revendications, n’est pas cyclique mais sériel – inscrit dans les lignes de fuite qui constituent le sens de sa dynamique.
D’où les réponses du capital impérial et biopolitique. Le contrôle sur la biopuissance exprimée par le travail immatériel de la multitude trouve son point d’application dans les ramifications infinies de la subsomption réelle. La production autonome et coopérative de la multitude requiert une normalisation qui s’effectue à travers l’instauration d’une « constitution globale » qui représente et synthétise la souveraineté impériale du capital post-moderne. Hardt et Negri décrivent cette constitution globale comme une pyramide à trois niveaux, dont chacun comprend plusieurs composantes. Au sommet se trouvent les Etats-Unis, qui agissent en accord avec les composantes représentées par les Nations Unies, les pays du G 7 et les associations des grands groupes financiers. Les multinationales qui, grâce à leurs réseaux, maîtrisent les flux des capitaux, des technologies de pointe et des populations, constituent le niveau intermédiaire. Le pouvoir des multinationales en réseaux agit directement sur les Etat-Nations, auxquels elles confient la « régulation locale » de la production biopolitique. En ce sens, les Etats-Nations agissent comme les « filtres » de la subsomption réelle planétaire. Le dernier niveau est incarné par les organismes censés représenter les instances de la multitude, tels que certains Etats n’appartenant pas G7 ou certaines ONG échappant aux fonctions purement impériales (p. 309-314). L’objectif poursuivi par la « pyramide » consiste évidemment en la segmentation de la multitude et en l’affaiblissement de sa puissance. Les moyens sur lesquels elle s’appuie pour exercer son autorité et son contrôle biopolitique sont essentiellement au nombre de trois : l’arme atomique, la finance (globalisation des marchés) et la communication (télévisions, stratégies éducatives et culturelles) (p. 345). Ces trois moyens de contrôle sont étroitement liés aux trois niveaux principaux de la « pyramide » impériale : leur fonctionnement inclusif assure le gouvernement (ou, pourrait-on dire, la gouvernementalité) de la multitude à travers l’alliance fondatrice de la souveraineté déterritorialisée à la subsomption réelle.

Or, et c’est là l’objet de la dernière partie du livre, « comment la multitude peut-elle devenir un sujet politique dans le contexte de l’Empire ? ». En effet, « la constitution de l’Empire n’est pas la cause mais la conséquence de l’émergence de la puissance de la multitude» (p.394). Un premier élément de réponse réside dans la construction collective d’espaces de libération : « Le commun est l’incarnation, la production et la libération de la multitude » (p. 303). La puissance de la multitude peut – et se doit – de devenir commune, de créer une constitution matérielle et matérialiste du politique, des processus de différenciation opposés à la différence stabilisatrice de la souveraineté et de l’économie impériales. La construction du commun configure la multitude comme le nouveau prolétariat de l’Empire, autrement dit comme la source, autonome et puissante, de la valeur généralisée et globalisée – immédiatement coopérative (p. 402). Il s’agit d’un prolétariat nomade, mobile, capable, de par la complexité machinique de ses « organes » (affects, cerveaux, savoir) et par l’hybridation de ses actions (luttes, résistances), de s’approprier la richesse qu’il produit. L’appropriation de la valeur – le devenir politique de la multitude – s’effectue précisément sur le terrain du nomadisme, de l’exode, de la fuite et de la désertion. Comme l’Empire, la puissance de la multitude-prolétariat n’a plus de lieu, elle ne connaît plus de frontières ni des limites. L’expérience de l’Empire – sans doute déchirante, parfois tragique – représente la seule possibilité offerte à la multitude pour affirmer son pouvoir constituant[[Cf. A. Negri, Le pouvoir constituant, Paris, PUF, 1997, qui développe, suivant une perspective davantage philosophique, cette même thématique. . Possibilité qui s’inscrit en profondeur dans la biopolitique définissant la souveraineté et l’économie impériales. C’est en premier lieu en produisant sa vie que la multitude s’approprie toute sa puissance. Cette production s’identifie à l’appropriation du langage et de la communication. La pouvoir constituant de la multitude réside dans la transformation du langage et de la communication en formes de vie émancipatrices, créatrices d’un nouvel horizon juridique (revenu garanti) et axés sur la coopération du travail immatériel.
Empire est un grand livre de philosophie politique. D’abord par la richesse étonnante des ses analyses, ensuite par la force de son constructivisme. Pour conclure, deux remarques s’imposent tout de même. La première concerne le rôle de l’Europe. S’efface-t-elle véritablement de la scène mondiale après la fin du colonialisme ? N’abrite-t-elle pas probablement, dans ses Etats-nations en déclin, des réseaux de biopuissance nécessaires à la construction d’alternatives et de résistances à l’Empire ? Certaines structures du Welfare State (santé, éducation) peuvent encore représenter, dans un contexte biopolitique et non pas disciplinaire, des espaces réels d’émancipation et fournir des moyens d’hybridation en mesure d’accroître le potentiel de libération de la multitude. D’autre part, pourquoi penser la puissance de la multitude en termes de sujet ? Autrement dit, pourquoi introduire un élément unificateur et organisationnel dans la multiplicité nomade et dispersée des multitudes ? La notion de sujet ne risque-t-elle pas d’introduire l’ombre menaçante de la dialectique là où, précisément, il n’existe plus de dialectique, où le nomadisme de la biopuissance des multitudes est déjà constituant. Le nomadisme ou l’exode s’expriment sur un plan d’immanence qui ne reconnaît que des singularités communes. L’oximore met en lumière à notre sens la « spécificité ontologique » des multitude post-modernes, leur pluralité irréductible qui tend à échapper au transcendantal totalisant du sujet (même porteur de libération). Les multiplicités disséminées des multitudes agissent probablement suivant des trajectoires et des parcours qui sont dans l’Empire tout en étant déjà bien au-delà de son action et de son histoire.

Ansaldi Saverio

Maître de conférences à l’université de Montpellier III – Paul Valéry. Il a publié La Tentative schellingienne. Un système de la liberté est-il possible ? (L’Harmattan, 1993) ; Spinoza et le baroque. Infini, désir, multitude (Kimé, 2001) ; Nature et puissance. Giordano Bruno et Spinoza (Kimé, 2006). Membre du comité de rédaction de Multitudes.