Les politiques de développement à l’heure du capitalisme cognitif

Les concepts de développement et de sous-développement ne sont pas figés. Ils ont une histoire façonnée par les conflits et les mutations de la division internationale du travail (DIT) qui traversent cinq siècles de mondialisation capitaliste. Aussi la polarisation développement/sous-développement plonge-t-elle ses racines, bien avant la révolution industrielle, durant la période d’expansion du capitalisme mercantiliste, entre les XVI et XVIII siècles. C’est à cette époque que la formation des Etats-nations européens, sur la base de l’alliance des princes et des marchands, s’associera à deux processus indissociables : l’assujettissement des mondes extra-européens et la mise en place d’une Division Internationale du Travail (DIT) structurée autour du circuit du commerce triangulaire et du système colonial des plantations.
En somme, l’impérialisme n’est pas un stade tardif du développement capitaliste (et encore moins le dernier), mais un trait consubstantiel à la formation des Etats-nations et de l’économie-monde européenne.
Ce clivage initial jouera un rôle clé dans l’accumulation primitive du capital et dans l’essor de la première révolution industrielle. Dès lors, le développement du capitalisme industriel approfondira ces asymétries de la DIT en leur donnant un caractère auto-entretenu et cumulatif. Il fixera, du moins jusqu’à l’après deuxième guerre mondiale, les termes de ” l’ancienne ” division du travail nord-sud, fondée sur l’échange produits manufacturiers/produits primaires.
Les guerres de libération nationale et le processus de décolonisation seront le début d’une remise en cause de l’ordre impérialiste et de la DIT issue de la première révolution industrielle.
Des textes fondateurs de la CEPAL (Commission Economique pour l’Amérique Latine) jusqu’aux théories radicales de la déconnexion, c’est aussi l’âge d’or de la formation de la théorie de la dépendance et d’une économie de développement hétérodoxe. Elle fait de l’Etat-nation de la périphérie, d’un Etat-nation imitant et s’opposant à la fois au modèle euro-centriste, le vecteur principal du développement et de la rupture avec la DIT. Il s’agit d’un projet d’indépendance économique nationale capable d’assurer la transition d’un modèle dépendant vers un modèle autocentré semblable à celui des pays avancés.

Notons que la revendication du ” développement “, tout en parvenant à construire le concept et l’unité du tiers-monde face aux deux blocs, révèle aussi ex-post toute son ambiguïté. En fait, le développement coïncide avec le choix d’adopter un modèle de progrès industriel ” selon lequel chacun aurait reconstruit lui-même en suivant l’exemple de l’Occident moderne colonisateur, mais sans devoir subir l’assujettissement et l’exploitation implicite au colonialisme “. (V. Shiva, 2002). Cette ambiguïté conduit à importer, avec l’idée de développement, l’ensemble des catégories (concernant la richesse, les besoins, la productivité, le rapport à la nature et aux savoirs) élaborées par l’économie politique en Occident dans le cadre spécifique du capitalisme industriel.
Les années 1950-80 restent pourtant la grande époque des politiques de substitution d’importation sur lesquelles s’est parfois greffé, avec un succès inégal, une stratégie de substitution aux exportations. En particulier, l’essor d’un certain nombre de NPI ( Nouveaux Pays Industrialisés) du Sud-Est asiatique modifie l’ancienne DIT et fait éclater l’unité du tiers-monde.

Au début des années 1980, le choc monétariste et la crise de la dette mettent fin aux illusions concernant la ” mondialisation du fordisme “. Sous l’égide du FMI et de la Banque Mondiale l’approche libérale, dans une version largement monétariste, retrouve une domination sans partage. Le paradigme développementaliste cède ainsi la place au paradigme du ” consensus de Washington ” structuré autour du triptyque austérité-privatisations-libéralisation (J-E. Stiglitz, 2002). Le développement dans ce cadre n’est plus le but recherché. Il est le fruit promis d’une croissance spontanée transmise par le marché mondial et une spécialisation fondée sur les avantages comparatifs. Force est de constater que les politique néo-libérales se sont non seulement révélées incapables de résorber le fardeau de la dette (celle-ci s’est même considérablement alourdie), mais elles ont aussi précipité une grande partie des pays soumis à l’ajustement structurel (y compris les économies en transition) dans une véritable spirale perverse de développement du sous-développement. De plus, la crise financière des années 1997-1998 a montré que la libéralisation financière peut aussi conduire à une déstabilisation des modes de développement les plus dynamiques tels ceux des pays du Sud-Est asiatique ayant suivi, du moins jusque vers le milieu des années 1990, des stratégies de croissance hétérodoxes (R. Boyer, 2001). Last but not least, l’essor d’un nouveau cycle international des luttes, la crise financière et l’embrasement social en Amérique Latine viennent ” couronner ” la crise du consensus de Washington. Les questions indissociables du développement et de la régulation de l’économie mondiale se trouveraient ainsi, aux dires même de l’ancien vice-président de la Banque Mondiale J-E. Stiglitz, ” à la croisée des chemins, exactement comme pendant la grande crise “.
S’il existe aujourd’hui un large accord autour du constat d’une ” crise du développement “, elle est lue essentiellement à travers un prisme qui, au sens de Polanyi, l’appréhende comme l’expression d’un mouvement de balancier historique opposant l’Etat et le Marché en tant que principes de coordination économique. Dès lors, l’enjeu du renouveau actuel de l’économie du développement se trouve soit dans le retour en force de l’Etat développementaliste, soit dans une synthèse théorique nouvelle prônant un ” équilibre bien tempéré entre intervention publique et ajustement décentralisé”, (R. Boyer, 2001).

Au total, on raisonne comme si la question du développement se situait essentiellement au niveau du mode de régulation (par l’Etat ou le marché) susceptible de relancer une dynamique de croissance (fordiste ou post-fordiste) centrée sur le rôle moteur du capitalisme industriel.
L’insatisfaction face à ce type de débat est l’une des préoccupations principales qui anime les articles réunis dans ce dossier.
Notre hypothèse est en fait que la crise actuelle du développement doit être rapprochée de la crise du capitalisme industriel et de la transition vers ce que l’on peut qualifier de capitalisme cognitif. Par ce concept, on désigne l’essor d’une économie fondée sur la diffusion du savoir et dans laquelle la production de connaissance devient le principal enjeu de la valorisation du capital. Dans cette transition, la part du capital immatériel et intellectuel, définie par la proportion des travailleurs de la connaissance (” knowledge workers “) et des activités à haute intensité de savoir ( services informatiques, R&D, enseignement, formation, santé, multimédia, logiciels…) s’affirme désormais comme la variable clé de la croissance et de la compétitivité des nations.
Cette évolution va de pair avec deux autres mutations majeures qui ont un impact crucial sur la restructuration de ce qu’il est convenu d’appeler le rapport nord-sud et l’élaboration d’une stratégie de sortie du sous-développement à l’heure du capitalisme cognitif :
– la première est liée aux limites écologiques de la croissance industrielle qui renversent la positivité de cette dernière (la production de masse comme lutte contre la rareté) en une force de destruction. Notons d’emblée que la crise écologique rend inconcevable une extension planétaire du paradigme industriel de développement. Elle conduit aussi à redonner une portée universelle aux savoirs traditionnels des communautés paysannes contre la logique de la monoculture imposée par la révolution verte, puis par la révolution bio-technologique (V. Shiva, 1995).
– la deuxième a trait à la mise en place d’une nouvelle DIT fondée sur des principes cognitifs et dont la régulation s’appuie les nouvelles enclosures du savoir et sur la captation du cognitif au profit du financier ;
– la troisième concerne la tendance vers l’Empire et le déclin de l’Etat-nation en tant qu’espace et levier essentiel d’une stratégie de développement susceptible de déterminer un processus de changement social.

Capitalisme cognitif et nouvelle division internationale du travail

Le processus de mondialisation actuel peut, sur bien des aspects, être interprété comme le renouvellement d’un vaste processus d’accumulation primitive. Il combine étroitement les méthodes traditionnelles de l’expropriation originelle et la tentative de transformation en marchandises de la totalité du monde de la vie et de la pensée. On assiste ainsi, à une nouvelle dynamique de privatisation, parasitaire, du commun qui investit, du nord au sud de l’économie monde, les savoirs traditionnels comme les savoirs nouveaux de l’économie de la connaissance, les anciens droits collectifs sur les espaces agricoles et forestiers et les services collectifs du welfare state.
Le contenu essentiel de cette refonte de l’accumulation du capital repose sur la “captation ” de l’économie du savoir au moyen et au profit du financier et de la généralisation d’une économie de rente. Dans ce cadre, le drainage formidable des ressources opéré du sud vers le nord grâce au service de la dette participe au même titre que l’extension du système des brevets et la mise en place du ” capitalisme actionarial ” à ce mécanisme de spoliation et d’exploitation rentière du travail des multitudes. Dans ce cadre, deux facteurs principaux structurent une nouvelle DIT qui s’accompagne d’une exacerbation des inégalités spatiales de développement.

– Le premier résulte ” de la montée inexorable du contenu en connaissances scientifiques et techniques dans les activités productives ” (M. Mouhoud, 2002). Dans la mesure où le capital physique devient une variable secondaire par rapport à la capacité de mobiliser en réseau les intelligences des hommes, on assiste au basculement vers une division cognitive du travail ” reposant sur le fractionnement des processus de production selon la nature des blocs de savoirs qui sont mobilisé ” (ibidem). Ce processus n’est pourtant ni univoque ni uniforme dans l’espace, mais il favorise une polarisation nouvelle particulièrement marquée pour ce qui concerne les activités intensives en connaissance. Dans la nouvelle division cognitive du travail, le facteur déterminant de la compétitivité d’un territoire dépend de plus en plus du ” stock ” de travail intellectuel mobilisable de manière coopérative par celui-ci. Dans ce cadre, ” la logique d’exploitation d’avantages comparatifs recule au profit de la détention, par le territoire, d’éléments de monopoles ou d’avantages absolus sur des compétences spécifiques ” (ibidem).
Cette tendance à la polarisation est d’autant plus forte que l’automation et les économies de variété permettent aux pays d’ancienne industrialisation de reconquérir des avantages comparatifs y compris dans les secteurs intensifs en travail. C’est pourquoi, la nouvelle DIT se caractérise par une tendance à la relocalisation d’activités productives qui, lors de la crise du fordisme, ont fait l’objet d’une décentralisation productive dans les pays à bas salaires. Mieux encore, la révolution bio-technologique permet souvent au nord de remplacer par des ” marchandises nouvelles ” les produits et les matières premières traditionnellement importées du sud. C’est ainsi que malgré l’augmentation considérable de l’Investissement Direct à l’Étranger (IDE), il reste concentré dans les pays développés et dans un nombre limité de NPI à forte croissance disposant d’un vaste marché et/ou d’un fort potentiel de force de travail qualifié. Le développement inégal de l’économie de la connaissance tend ainsi à conduire à une logique auto-entretenue cumulative qui condamne un certain nombre de pays en développement à une véritable ” déconnexion forcée ” (M. Mouhoud, 1992 & 2002).
Cette logique de la ” déconnexion forcée ” est renforcée par les barrières protectionnistes que les pays du nord continuent à ériger contre les pays du sud, comme le montre le cas exemplaire des politiques agricoles américaine et européenne. En somme, comme le dirait Paul Bairoch ” le libre échange continue à être un mythe ” sauf pour les pays du sud auxquels est imposé.
– Le deuxième facteur qui structure la nouvelle DIT sont les ” enclosures du savoirs ” dont les pivots sont le renforcement des droits de propriété intellectuelle, le brevetage du vivant et la biopiraterie des savoirs traditionnels. Cette politique de constitution artificielle de ” rentes de position ” est souvent justifiée par l’argument selon lequel, dans les secteurs à forte intensité en savoir, l’essentiel des coûts est fixe et se trouve dans les investissements en recherche et développement (R&D) des entreprises. Le coût marginal de ” reproduction ” de ces biens et services intensifs en connaissances étant réduits ou nuls, ils devraient être cédés gratuitement.
L’élargissement et le prolongement des droits de propriété intellectuelle seraient alors la condition essentielle de l’innovation, permettant aux firmes d’amortir leurs coûts de R&D Il faut remarquer que cette défense théorique du rôle des brevets, située au cœur des nouvelles théories de la croissance endogène, est sur bien des aspects fallacieuse et se révèle être un instrument idéologique justifiant les nouvelles ” enclosuses sur les savoirs ” et l’exclusion du sud de l’accès à la nouvelles division cognitive du travail (Herrera &Vercellone, 2002). Trois arguments permettent d’étayer cette thèse :

– La plupart des coûts fixes de recherche se trouvent en réalité en amont du système même des entreprises et de leurs centres de R&D. Ce constat est encore plus pertinent si l’on songe au fait que le coût marginal de ces productions étant proche de zéro, ces biens devraient considérés comme des biens publics.
– Le brevetage du vivant repose largement sur l’appropriation gratuite, voire sur un véritable pillage des ressources génétiques et des savoirs traditionnels du sud et plus particulièrement des régions tropicales qui sont parmi celles qui ont subi le plus dramatiquement les effets de la ” déconnexion forcé ” de la nouvelle DIT.
– Le brevetage des savoirs traditionnels et des ressources issues de la bio-diversité se traduit par l’interdiction d’utiliser les semences agricoles brevetées et l’imposition de monocultures qui finissent par détruire cette même bio-diversité et ce réservoir de savoirs sur lequel s’est appuyé le développement des entreprises bio-technologiques du nord.

Économie de la connaissance et développement soutenable

L’analyse du capitalisme cognitif et de la nouvelle DIT peut livrer plusieurs enseignements en vue d’un renouveau de la théorie du développement. Un renouveau capable de redéfinir à la fois les moyens et le contenu du développement en les inscrivant dans le projet d’une ” mondialisation autre “. Dans cette perspective, nous allons énoncer quelques axes de réflexions qui pourraient contribuer à l’élaboration d’un programme de recherche.

Une première série d’enseignements a trait à la critique des stratégies libérales du consensus de Washington, qu’elle permet de préciser sur au moins deux points fondamentaux :
la nouvelle DIT infirme encore plus que dans le passé la thèse selon laquelle les ” pays en développement ” devraient se spécialiser dans les activités intensives en main-d’œuvre et à faible contenu en connaissance. Le processus de divergence cumulative endogène à l’économie de la connaissance, la réversibilité des processus de délocalisation rendue possible par les NTIC, ( Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) sans oublier la capacité des bio-technologies de créer des produits remplaçant les anciennes matières premières importées auparavant du sud, font en sorte que ce type de stratégie d’insertion dans la DIT risque de se révéler souvent comme la voie la plus rapide vers la ” déconnexion forcée ” ;
les politiques d’ajustement structurel, loin d’avoir orienté l’IDE vers les PVD, ont conduit à un recul dramatique des dépenses dans les systèmes d’éducation et de santé. De cette sorte, elles ont non seulement eu des effets néfastes sur les conditions de vie des populations, mais elles ont aussi déstructuré les pré-requis essentiels à l’essor de l’économie de la connaissance et à une insertion non subalterne dans la DIT.

2) Une deuxième série d’enseignements concerne l’identification des secteurs moteurs sur lesquels pourrait reposer une stratégie de sortie du sous-développement adaptée aux défis du capitalisme cognitif et de la crise du paradigme industriel du développement.
Dans cette démarche, il peut se révéler fort utile de partir d’une relecture critique du noyau dur commun aux théories développemantalistes des années 1950-70. La problématique à la base des ces théories peut être synthétisée par une contribution essentielle de S. Amin. Ce dernier, au début des années 1970, caractérisera à travers une approche en sections productives les modèles types respectifs d’une économie du centre, d’une part et d’une économie périphérique, d’autre part.
Le premier modèle reposait sur une articulation cohérente entre la section industrielle de biens d’équipement (S1) et la section de biens consommation de masse (S2). Il s’agissait donc d’un modèle autocentré dont les relations fondamentales ont été celles décrites par l’école de la régulation par le concept de Fordisme.
À l’opposé, le régime d’accumulation d’une économie type de la périphérie reposait sur un modèle extraverti et dépendant. Ce modèle était construit sur la relation fondamentale entre une section exportatrice (S3) et une section de biens de consommation de luxe (S4). Les sections industrielles modernes S1 et S2 y sont quasiment absentes. La reproduction de la force de travail, quant à elle, est assurée essentiellement par un artisanat et une agriculture traditionnels constitués par ce qui reste des sociétés périphériques d’avant la colonisation et la pénétration du capitalisme. Il s’agit en somme de ” l’extérieur ” de Rosa Luxemburg.
Un autre trait essentiel de l’économie périphérique est en fait le dualisme. Il se caractérise par la juxtaposition d’un secteur capitaliste extraverti et d’un secteur traditionnel archaïque et pour l’essentiel non marchand.
Le processus de développement correspond dès lors à une politique volontariste d’industrialisation permettant le passage du modèle extraverti et dualiste de la périphérie vers le modèle autocentré du centre. Selon la plupart des théories du développement, dans cette transition, le rôle essentiel joué par le secteur traditionnel, est de favoriser, jusqu’à sa disparition, la hausse du taux d’accumulation dans le secteur moderne capitaliste en lui garantissant la compression des salaires et une offre illimitée de force de travail.

Il est inutile d’insister ici sur les limites intrinsèques et le caractère insoutenable de cette approche productiviste. Le concept de développement se confond ici, en dernière instance, avec celui d’une croissance industrielle permettant aux PVD d’adopter enfin un modèle industriel semblable à celui qui jadis a fait la fortune des Etats-Unis, de l’Europe de l’Ouest ou du Japon.
La ” crise de mutation ” actuelle du capitalisme impose le passage vers un concept de développement soutenable conçu comme la constitution d’une société de la ” démocratie et de la coopération des savoirs ” dans laquelle, pour le dire avec le Marx des Grundrisse, le ” principal capital fixe devient l’homme lui-même “.
Trois thèses principales étayent cette conception générale du développement.
La vision dualiste opposant un secteur moderne et un secteur traditionnel destiné à disparaître avec le développement devient de plus en plus caduque. Les crises écologiques locales et globales montrent que les savoirs collectifs des communautés paysannes ” qui ont permis l’évolution et la protection de la bio-diversité doivent être reconnus, en reconnaissant que leurs savoirs ne sont pas primitifs mais appartiennent en revanche au futur ” (Vandana Shiva, 1995). Ce secteur traditionnel, lorsqu il n’existe plus, doit par ailleurs être crée ex novo, comme c’est le cas aujourd’hui en Europe avec les méthodes d’agriculture et d’élevage biologiques. La synergie et l’hybridation entre les savoirs traditionnels et la recherche en nouvelles techniques économes en énergie, se trouvent au cœur d’un paradigme technologique soutenable, économisant le ” facteur terre ” et assurant le respect de la bio-diversité comme de la pluralité des savoirs des multitudes.
La production de connaissances au moyen de connaissances, doit être désormais considérée, davantage que les sections de biens de consommation et du capital matériel, comme la troisième et principale section productive. C’est d’elle que dépendent le rythme de développement et la possibilité d’une insertion non subalterne dans la nouvelle DIT. Ce potentiel est, à son tour, tributaire du degré de développement des institutions collectives assurant le libre accès au savoir et la formation d’une intellectualité diffuse. Le rôle jadis dévolu au capital fixe dans le cadre d’une politique de sortie du sous-développement, est désormais remplacé par le rôle moteur des investissements immatériels (santé, éducation, recherche, infrastructures informationnelles et sociales) permettant l’épanouissement de l’économie de la connaissance.
La thèse selon laquelle le développement implique, du moins dans sa phase initiale, un approfondissement des inégalités pour favoriser l’accumulation au détriment de la consommation immédiate perd toute justification théorique pour deux raisons principales :
la réduction des inégalités est une condition essentielle de la diffusion du savoir et de l’essor d’une économie de la connaissance ;
de par leur nature, les investissements immatériels brouillent la distinction traditionnelle entre biens de consommation et biens d’équipement et se présentent à la fois comme une production et une consommation collective.
En résumé, sur un plan strictement économique, l’ancien objectif de développement (celui fondé sur la relation entre S1-S2), se trouverait remplacé et/ou subordonné à l’objectif prioritaire de la création d’une articulation cohérente entre la section intensive en connaissance (que l’on notera S5 et qui comprend aussi les services collectifs du welfare) et le renouveau du secteur dit traditionnel (que l’on notera S6).
Nous avons là les conditions d’un développement soutenable dont la réalisation dépasse pourtant la capacité d’innovation et d’autonomie de chaque territoire. Cette réalisation implique la rupture avec l’actuelle régulation néo-libérale de la DIT fondée sur les ” enclosures ” du savoir et la captation du cognitif au profit du financier.
La crise actuelle à cet égard se présente sur bien des aspects comme la première ” grande crise ” de régulation du capitalisme cognitif. Une ” crise de mutation ” qui, comme l’explicite le dernier rapport de la Banque Mondiale, montre l’impossibilité de l’actuel régime de croissance d’assurer la ” cohésion sociale et la préservation des ressources naturelles “.
L’issue de cette grande crise, comme l’enseigne l’histoire des autres grandes crises traversées par le capitalisme, est bien entendu indéterminée, lié au jeu d’une complexe dynamique conflits/innovation. Elle a cependant le mérite de montrer derrière la misère du présent toute la richesse des possibles.

Bibliographie

– Amin, S. (1973) Le développement Inégal, Edition de Minuit, Paris
– Boyer, R. (2001) L’après-consensus de Washington : institutionnaliste et sytémique ?, in L’Année de la régulation, N° 5, pp. 13-57, Presses de Sciences Po, Paris
– Hardt, M. & Negri, A., (2000) Empire, éd. Exils, Paris
– Mouhoud, M. (1992) Changement technique et division internationale du travail, Economica, Paris
– Mouhoud, M. (2002) Les logiques de la division internationale du travail dans l’économie de la connaissance, à paraître in (sous la direction de C. Vercellone), Le crépuscule du capitalisme industriel ?, La Dispute, Paris
– Herrera, R. & Vercellone, C., (2002) Transformations de la division du travail et general intellect à paraître in (sous la direction de C. Vercellone) Le crépuscule du capitalisme industriel ?, La Dispute, Paris
– Shiva, V. (1993) Monocultures of the Mind. Perspectives on Biodiversity and bio-tecnology, Zeed Books Ltd., London
– Shiva, V. (2002), Terra madre. Sopravvivere allo sviluppo, Utet, Turin
– Stiglitz, J.E. (2002) La grande désillusion, Fayard, Paris

Vercellone Carlo

Économiste, Maître de Conférences à l'Université Paris I et membre de l'unité de recherche Isys -Matisse. Spécialiste de l'histoire économique de l'Italie, il a notamment dirigé l'ouvrage collectif {La fin du capitalisme industriel ?} (2002, La Dispute). Il est membre du comité de rédaction de {Multitudes}.