Luttes sociales et communication

Les thèses que nous exposerons ne prétendent aucunement à couvrir la vaste problématique sur la communication que le mouvement du décembre dernier a rendu manifeste, mais elles visent à fournir quelques pistes d’interprétations et d’approche à un mouvement qui a entretenu un rapport totalement singulier et inédit avec cet élément.
Entre le pôle rhizomatique, à l’aide des nouvelles technologies de l’information, caractère essentiel du mouvement des étudiants italiens en 1990 -la pantera-, et celui du refus de la communication, exprimé par le silence du mouvement contre le CIP, quelle est la place qu’on pourrait assigner à ce mouvement dans son rapport à la question de la communication ?
Aucun de ces deux exemples ne semble capable de donner le cadre pour une analyse adéquate du dernier mouvement. Ce ne sera donc pas à travers une comparaison soustractive que nous essayerons de définir cette nouvelle configuration de la communication dans le dernier mouvement social. Nous avancerons des hypothèses sans doute limitées et sectaires dans le but de dégager des outils de compréhension capables de tenir compte des multiples problèmes que le mouvement a posé. Peut-être que nos hypothèses seront-elles contradictoires…

Phénoménologie du comportement des médias

Sur un fait nos analyses semblent s’accorder : il s’agit de la plus grande offensive médiatique depuis la guerre du golfe. Leur opération de police a été manifeste à travers une stratégie qu’on pourrait décomposer en quatre étapes.
La première est celle qui les voit définir le mouvement de grève sous le prisme du corporatisme. Ils ont immédiatement dénoncé l’intérêt catégoriel de la grève en essayant de montrer les grévistes du service public comme un secteur privilégié -un prolétariat garanti- opposé au privé. Cette tâche a été particulièrement bien accomplie par la presse internationale qui a réussi à faire passer cette version comme la seule possible. En ce qui concerne le mouvement étudiant, qui a lancé la grève en premier, tout l’effort a consisté dans l’occultation des aspects plus politiques ou sociaux réduits à la seule dimension des revendications techniques ; sans prendre en considération l’intime réflexion sur la discrimination des financements aux universités, donc la problématisation du rôle spécifique de chaque université dans ce contexte. A ce sujet la demande de réquisition de la fac Pasqua n’était pas une simple cible rhétorique, mais une tentative d’approcher le problème de la formation universitaire et ses liens avec le service public.
La première opération médiatique a été donc celle d’essayer de créer des séparations catégorielles pour faire apparaître des différences irréductibles. Il ne faut pas oublier que cette dynamique est totalement analogue à celle qui a été mise en scène pendant l’urgence du danger islamique comme prolongement du problème des banlieues. C’est toujours les médias qui ont créé une structure de fausse mésentente dans laquelle toute parole était piégée entre un repli identitaire et une défense inconditionnée de l’Etat démocratique.
Cette même dynamique s’est ensuite poursuivie, dès que le conflit a pris de l’ampleur à échelle nationale, avec la tentative de produire une fracture entre usagers et grévistes, salariés du public et salariés du privé, chômeurs et employés. Ils ont essayé d’empêcher le processus de constitution d’un “sujet” collectif, indéfini et multiple dans ses formes, qui a exprimé la réelle puissance de ce mouvement. Ils ont essayé de reproduire des vieilles figures, issues d’un partage policier du sensible, dans l’espoir que ces corps sans forme et sans représentation reviennent à leur place. Ils ont créé un espace de visibilité dans lequel le mouvement était pensé à partir des catégories sociales issues de la tradition ouvrière plus classique. Bien au contraire ce que ce mouvement a exprimé c’est la crise de ces mêmes catégories et de la place qu’elles occupent dans la définition d’un espace sensible commun. Les médias ont donc reproposé sans cesse cet ordre partagé en identités sociales, qui instaure une guerre de tous contre tous : ce même ordre tombe sous les coups de la parole “précarité”. Le mouvement a répondu à cette stratégie, non pas en introduisant des acteurs ou des figures nouveaux, mais en créant un espace ouvert, d’indistinction générale, dans lequel toutes les “catégories sociales” étaient le lieu de passage des autres catégories. Les barrières des différences irréductibles et des intérêts corporatistes sont ainsi tombées.
A cela s’ajoute évidemment une forte désinformation qui a vu les journaux télévisés donner une large priorité à des faits divers sur des manifestations de millions de personnes dans toute la France. Sans oublier les métaphores sur les “français otages des grévistes” avec la référence à la libération des pilotes français pris en “otage” par les serbes. Parallèle qui déplace l’attention vers l’extérieur et qui fausse la problématique, car des militaires, par définition, ne sont jamais des otages.
La troisième étape pourrait être celle de l’introduction de la figure de l’intellectuel de pouvoir. Nombre de tribunes, qui ont vu l’intervention de différents experts de mouvements sociaux, ont été organisées. Malgré les faibles espaces de parole accordées aux grévistes, leurs images dans la rue ou dans les gares revenaient comme pour souligner que la réalité était ailleurs. Les médias ont donc essayé d’enlever la légitimité de parole aux vrais acteurs pour la donner aux savants : aboutissement d’un “pouvoir pastoral” qui continue à penser qu’il faut “éclairer” les actions des grévistes. Les langages spécifiques des cheminots, des postiers, des étudiants témoignaient directement des transformations du travail qui ont conduit à l”‘intellectualité de masse”. L’immatérialité, la coopération, la manipulation symbolique, la structure en réseaux du travail même ont donné à ces “ouvriers” une puissance linguistique et communicationnelle qui n’a désormais plus besoin de recourir à la “boite à outil” des intellectuels. Les grévistes n’avaient sans doute aucun besoin de recourir à des experts pour rendre compte de leurs paroles. Le haute spécialisation technique des conducteurs du TGV ou des employés de Télécom ne relève plus d’un savoir technique incapable de réfléchir sur lui-même. En outre il ne s’agit pas de catégories fermées, distinctes du monde de la formation ou de l’université : les étudiants cheminots sont le symbole de cette ouverture. A cette occasion le conflit entre le langage assujetti, ou la volonté de le rendre tel, et le langage produit par le travail vivant était criant.
Et la dernière étape : cette pression à conclure, cette anticipation de la fin, ce désir même trop évident d’achever une période ouverte, d’y mettre un point final avant les fêtes.
Nous pouvons donc dégager une certaine logique dans la stratégie médiatique, sans oublier deux fils conducteurs qui l’ont caractérisée depuis le début. Le premier est celui qui a mis en scène une comparaison constante avec les événements de mai ’68 et le deuxième est celui qui a essayé de construire une opinion publique anti-gréviste. La comparaison avec mai ’68, le mouvement archétype par excellence, est désormais une constante pour tout mouvement français. Il ne s’agit évidemment pas d’un parallèle qui vise à faire une analyse différentielle sur la base de considérations politiques. Il s’agit d’une comparaison avec un événement qu’on pourrait presque considérer de patrimoine médiatique. Les médias ont développé une mythologie de cet événement à laquelle tout mouvement ultérieur doit se rapporter. Cela témoigne d’une incapacité totale à saisir la spécificité de tout mouvement et tout événement doit subir la confrontation avec l’absolu de l’événement politique qui ne fait que grossir à l’aide de l’imaginaire médiatique.
La tentative de faire appel à une opinion publique, ou à une société civile, distincte de la population gréviste est à nos yeux très intéressante. C’est une stratégie qui, si elle répond d’un côté à celle de la séparation et hiérarchisation du mouvement, engendre de l’autre un problème plus complexe : celui de la légitimation et de la crise de la société civile. Par le prisme des médias nous avons assisté à ce mécanisme d’autolégitimation qui produit une société civile fictive, ou virtuelle, pour avoir un interlocuteur qui désormais n’existe plus.[[La base de cette affirmation est l’hypothèse selon laquelle l’Etat postmoderne est caractérisé par une réelle “subsomption” de la société civile dans le circuit de l’Etat. L’Etat n’a plus besoin de la société civile comme élément de légitimation, elle n’accompli plus le rôle de médiation qu’elle avait avant. Dans ce contexte il est donc clair que la société civile, qui dans le postmoderne n’est que opinion publique, est une projection dont les médias sont largement responsables. La guerre du golfe a représenté la victoire de ce type de stratégie. L’opinion publique, à part le premier moment de résistance, a été complètement asservie à la communication médiatique et elle a fonctionné comme élément de légitimation de l’opération policière interne et externe.
Pendant le mouvement de décembre les médias ont mis en scène le même type d’action, mais ils ont échoué. La réintroduction du problème de la société civile témoigne donc, non pas comme on pourrait le croire d’une victoire de l’Etat, mais d’un réelle mise en danger de la dynamique de production de légitimité. Ce mouvement a, à nos yeux, signé la crise de ce mécanisme d’autolégitimation. La remise en discussion de ce mécanisme s’est faite justement par le processus de constitution de ce “sujet collectif” dont nous avons parlé ; il a mis hors fonctionnement le mouvement de production de légitimité étatique, non pas en créant une société civile réelle, mais en instaurant un univers à part, un monde parallèle dans lequel les problèmes de la légitimation, de la communication, de la représentation et du rapport entre faire et dire ont été complètement bouleversés.

La communication du point de vue du mouvement

Le message est passé et la grève s’est exprimée. En partant de ce constat l’analyse de la question de la communication du point de vue de la circulation de l’information et de la production d’énoncés dans le mouvement pose des problèmes multiples.
Nous pouvons individuer deux formes de communication radicalement distinctes qui font appel à des “corps” et à des représentations également hétérogènes. Celle médiatique, arborescente, et celle du mouvement, rhizomatique. Il est important de souligner
qu’il ne s’agit pas de deux mondes spéculaires, mais profondément distinctes. Nous essayerons d’analyser ces deux approches en partant du constat que l’organisation de la lutte était immédiatement une forme de communication.
Le fait qu’il n’y ait pas eu de problématisation explicite de la question des médias et donc du problème de la représentation et de la légitimité relève justement de la volonté de séparation dont le mouvement a fait preuve.
L’absence d’exploitation des technologies de l’information semble caractériser le comportent communicationnel du mouvement. Cela n’est pas, à notre sens, le symptôme d’une négligence, car le problème de la communication a été posé de façon complètement “implicite”. Si le mouvement n’a pas trouvé un correspondant technologique, cela n’implique pas moins qu’une réelle circulation de la communication ait eu lieu et des réseaux d’information se soient mis en place. La diffusion de l’identification entre médias et ennemi était plus qu’évidente.
Nous sommes enclins à penser que si le réseau de communication du mouvement ne s’est pas exprimée à travers un médias parallèle c’est parce que cela n’était pas nécessaire. Probablement nous devrions réfléchir sur la crise de la notion de médias telle qu’elle est proposée par les instruments du pouvoir. Nous croyons percevoir une intime relation entre la forme d’expression prise par le mouvement et les moyens capables de la véhiculer. Le mouvement a donc cherché un moyen différent apte à l”‘agencement corporel” qui se mettait en scène.
Tout d’abord nous croyons que d’une certaine manière la communication du mouvement a exploité la communication médiatique. Elle s’est faite véhiculer par elle. Elle a parasité les canaux institutionnels, des syndicats jusqu’aux médias plus puissants. La communication dans le mouvement pourrait être comparée à ces oiseaux qui s’installent sur les têtes des hippopotames et qui se font transporter et nourrir par eux. En l’absence d’un moyen apte à sa manifestation le mouvement a donc exploité sans réserves ce qui existait déjà.
Une des formes de ce caractère parasitaire ou viral a été celle qui a vu, par le biais médiatique, des millions de personnes “mandater” virtuellement les grévistes et qui a fait que la grève a atteint une participation généralisée.
Nous dirions que la forme communicationnelle dont le mouvement a fait expérience est post-médiatique. Post-médiatique dans le sens où elle définit un rapport avec les médias et les instruments de communication ordinaires complètement nouveau. A la capacité de se faire véhiculer, tout en gardant la souveraineté des Assemblées Générales dans les situations locales, s’ajoute la redéfinition du rapport aux médias institutionnels. Il ne s’est pas agi de formes d’actions qui ont vu l’exploitation des médias dans les sens des actions non violentes. Par exemple, les actions comme celles du DAL ou des SDF visaient à utiliser les médias pour atteindre une opinion publique supposée séparée des manifestants. Le mouvement de décembre a posé les termes pour des actions qui excluent totalement l’univers de médiation jusqu’ici indispensable. L’univers des grévistes et celui de l’opinion publique étaient ici totalement joints. L’utilisation des médias, dans leur fonction de médiation et non de simples véhicules de l’information, aurait présupposé un assujettissement que le mouvement a refusé. Le mouvement a refusé l’espace de représentation que les médias normalement ouvrent : l’assujettissement au rôle de spectateur, mais aussi au rôle d’acteur que les médias présupposent. Dans l’univers médiatique être spectateur signifie faire partie d’une opinion publique et être acteur signifie avoir une parole légitime, représentative d’une catégorie.
Nous dirions que ce mouvement a ouvert vers une dimension post-médiatique car il oppose à l’action dédoublante des médias une immanence totale. Dédoublement qui se manifeste avec le partage entre grévistes et opinion publique, intellectuel et intellectualité de masse, machine technologique et machine sociale. Immanence qui prend la forme d’une communication implicite, d’un corps social unifié, d’une intrusion qui enlève l’efficace et la légitimité aux médias.
Dans l’histoire du mouvement ouvrier il y a toujours un dédoublement, entre action et idéologie, communication et organisation, structure et superstructure. Tous les appareils étatiques – syndicats, partis, médias- répètent cette forme. Dans ce mouvement tout cela s’est donné ensemble et c’est pour cela que nous parlons de machine sociale.
Les objections qui reprochent au mouvement de ne pas avoir trouvé un moyen technologique de communication, de ne pas avoir atteint une forme symbolique et de ne pas avoir développé un discours politique ont une réponse dans l’analyse de la communication que nous venons de faire. La machine technologique se trouve dépassée par une machine sociale qui opère une fusion entre action et communication. Le “manque” de forme symbolique découle de la volonté d’ignorer les médias dans leur capacité à fournir visibilité et reconnaissance. Le “manque” de discours politique se fonde sur un malentendu dont les médias sont encore une fois responsables : pour eux politique était synonyme d’institutionnel , seulement un mouvement qui posait les termes des démissions du gouvernement aurait été politique et non pas un mouvement qui a mis l’accent sur la question sociale, du service public, de la vie…
Le mouvement n’a donc pas proposé des images, des énoncés ou des dynamiques opposées à celles que les médias réexpérimentaient, mais, en se plaçant sur le même terrain, il a court-circuiter ces stratégies de l’intérieur. Cette tactique dépasse la vieille opposition dialectique et met en scène des formes d’actions et de communications complètement immanentes.
La capacité à diffuser la communication en absence de canaux spécifiques a eu un caractère viral. Un virus qui a produit des moments de microcommunication très intenses et qui a sérieusement mis en danger les rouages de la communication habituelle.
Nous parlons de micropolitique de la communication parce que dans toute situation, que se soit dans les gares ou dans les universités, un réel blocage du travail des médias a été fait.
A la communication mondiale, fondée sur un mécanisme qui fait qu’un événement singulier devient universel, a été substituée celle qui exploite l’universel pour créer de la micropolitique.
Cette machine sociale qui, dans la pure immanence, diffuse viralement sa communication et qui parasite les structures présentes n’est pas tombée dans les nombreux pièges tissés pour elle. Elle ouvre sur un univers du post-médias et d’agencements différents avec toutes les structures de transmission de l’information et de communication classiques. C’est une fuite en avant… la machine court là où il y a la grève.