Marx, penseur de la liberté : Une lecture de Michel Vadée

C’est parce que la pensée de Marx est tournée vers l’exploration de la possibilité qu’elle est une pensée du possible par excellence : la liberté. Telle est, en substance, la thèse que soutient Michel Vadée[[Vadée Michel, Marx, penseur du possible, Paris, Méridiens Klincksiek, 1992, 553 p., 180 F.. Et ce n’est pas le moindre mérite de la lecture qui nous est proposée de tracer d’une main ferme les contours d’une réponse à la question décisive : de quel Marx devons-nous hériter ? C’est assez dire l’importance et l’actualité théoriques du travail accompli dont l’esquisse d’un résumé ne peut introduire que l’ébauche d’une discussion.

1. Variétés de la possibilité

L’auteur conduit son enquête par approximations successives, orientées par une distinction, reconnue comme relative, entre diverses modalités du possible : la possibilité abstraite (ou théorique), la possibilité concrète (ou historique), la possibilité réelle (ou liberté).

La détection du possible par Marx et dans Marx n’est pensable qu’à la condition de s’affranchir du «spectre du déterminisme», particulièrement du déterminisme économique. On peut alors repérer dans la critique de l’économie politique une conception des lois et des causes, qui laisse largement sa place à des possibilités abstraites (qui ne sont pas purement logiques, mais encore saisies à un haut niveau d’abstraction).
Ainsi, la conception marxienne des lois économiques n’abolit ni la possibilité de diverses variétés d’États correspondant à une même forme économique générale, ni la possibilité de modifier la forme de la loi générale de la répartition du travail social en fonction du temps de travail.
De même, la conception marxienne des causes ne réduit en rien la multiplicité des possibilités offertes, à l’intérieur du nécessaire ajustement entre base et superstructure, par la combinaison de causes économiques diverses, pas plus qu’elle ne néglige les liaisons circonstancielles et les rencontres fortuites, autorisées, au sein de la causalité économique elle-même, par la pluralité et la multiplicité des causes. Ainsi se trouve réhabilité le rôle du hasard et de la contingence (ou fortuité). Or c’est précisément sur des conditions qui peuvent être contingentes que repose l’histoire.

Ainsi la nécessité en histoire ne saurait être que relative comme le révèle précisément la conception marxienne d’histoire. Celle-ci, en effet, recourt à des formes spécifiques d’unité de la nécessité et de la possibilité, qui sont autant de possibilités concrètes.
La première forme de la possibilité concrète est la probabilité, qui suppose la prise en compte des variations individuelles dans la détermination des phénomènes économiques et sociaux et qui s’exprime dans la prise en considération, par Marx, des moyennes.
La seconde forme de la possibilité concrète, qui fait apparaître la possibilité historique proprement dite, est la tendance, qui gouverne le développement historique, mais selon une nécessité qui tolère diverses possibilités.
Enfin, la troisième forme de possibilité concrète est comprise dans le concept de forces (force de travail et forces naturelles), qui contiennent « en puissance » ce que l’activité productive met « en acte », accomplissant ainsi des potentialités qui font corps avec l’histoire elle-même. Reste alors à examiner quelle possibilité réelle est offerte à l’horizon de l’histoire moderne par le matérialisme pratique.

La conception marxienne de la possibilité culmine dans « la possibilité réelle par excellence » de l’avènement de la liberté. Trois moments nécessaires à cet avènement s’enchaînent alors.
Premier moment de la possibilité réelle : l’activité de l’homme et de la nature, sources réelles de toute possibilité, qui rend possible le dépassement de l’aliénation.
Second moment de la possibilité réelle : la technique qui réalise les possibilités qui sommeillent chez l’homme et dans la nature, et dont le développement dans le machinisme rend possible le dépassement de leur usage capitaliste.
Troisième moment de la possibilité réelle : les crises, dont la possibilité formelle (inscrite non dans une forme logique, mais dans la forme existante des rapports marchands) devient réelle et s’accomplit, selon une nécessité historique dont la seule issue est la liberté. C’est cette possibilité d’une liberté personnelle effective qui donne son sens à toutes les possibilités et sa fin à l’histoire humaine.

Telle est, dans ses grandes lignes, la trajectoire de l’enquête de Michel Vadée : « un exercice de lecture approchée » (selon l’adjectif que l’auteur emprunte à Bachelard) de l’oeuvre de Marx, exercice auquel un résumé inévitablement sommaire ne rend pas justice, et cela d’autant moins que l’auteur soutient sa démonstration par de larges détours, érudits et féconds, et ne craint pas, à l’exemple de Marx lui-même, d’entrer dans d’apparentes micrologies, précises et rigoureuses. Les détours qu’il accomplit permettent à Michel Vadée, chemin faisant, de récuser les conceptions déterministes de la pensée de Marx, d’établir la réception marxienne des conceptions probabilistes (la proximité de la pensée de Marx avec la physique sociale de Quételet), d’examiner ce que Marx doit à Epicure dans sa conception de la liberté et surtout d’étudier l’héritage aristotélicien que Marx oppose à l’héritage hégélien, comme «antidote» réaliste à l’idéalisme. Les micrologies que l’auteur propose ont pour mérite essentiel d’établir que ce sont tous les principaux concepts de Marx qui sont habités, à des niveaux et à des titres divers, par la catégorie de la possibilité.
Or, parmi ces concepts, le plus éminent, et le plus controversé, est le concept du communisme, c’est-à-dire de la liberté. Que signifie la nécessité/ possibilité de cette liberté ?

2. Nécessité de la liberté ?

Soutenir la nécessité de la liberté peut passer pour une contradiction dans les termes, et évoquer la nécessité du communisme peut être la source des pires confusions.
C’est, on l’a compris, le déterminisme qui est en question. Or, comme l’auteur le montre, le déterminisme de Marx n’est réductible ni à un déterminisme de type théologique (providentialiste ou fataliste), ni à un déterminisme de type métaphysique (version laïque du précédent), ni à un déterminisme scientifique (rabattu sur le mécanisme), d’autant plus que Marx récuse, comme Vadée le rappelle, la nécessité mécanique propre à des formes aujourd’hui dépassées de déterminisme scientifique. Dès lors, la nécessité laisse non seulement place au possible, mais ne peut être comprise qu’à partir de lui. C’est ce que montre Vadée quand il soutient à la fois, de façon large et floue, mais incontestable, que Marx est un penseur du possible autant que du nécessaire et, de façon plus précise mais ambiguë, que Marx est un penseur de l’unité de la nécessité et de la possibilité[[Cette dimension de la pensée de Marx a fait l’objet de plusieurs examens, à commencer par celui que propose l’oeuvre de Ernst Bloch. Mais on peut aussi citer Sorel, Gramsci, Lukacs, ainsi que, à des titres divers, Lucien Sève et plusieurs auteurs du Dictionnaire critique du marxisme, comme J.-L. Cachon (articles (i possibilité »
et « Liberté/nécessité »), A. Tosel, etc. M. Vadée ne leur rend pas toujours justice..
Il est incontestable, en effet, que pour Marx nécessité historique et possibilité historique sont corrélatives. La nécessité historique engendre la possibilité historique, c’est-à-dire les conditions nécessaires à… Et la possibilité historique du communisme le fait apparaître, à ce titre, comme une nécessité historique. C’est une nécessité historique ainsi que Vadée l’établit, dans la mesure où Marx ne recourt pas à la figure d’une nécessité absolue (et éternelle), mais à celle d’une nécessité relative (et transitoire). Mais c’est une nécessité qui, quand il s’agit de l’histoire, doit être comprise, non une nécessité externe (et forcée), mais une nécessité immanente (et processuelle) : la nécessité historique désigne alors ce que les possibilités historiques rendent indispensables au développement de l’histoire[[Mais en un double sens (que Vadée, nous semble-t-il, confond, sans doute parce qu’il est confondu chez Marx lui-même) ; ce que la stratégie impose impérativement et ce que l’histoire suppose éminemment pour que le possible s’accomplisse..
Mais cette nécessité historique désigne aussi ce que les possibilités historiques parvenues à maturité rendent ou rendront inéluctables : la nécessité historique du communisme se confond alors avec la nécessité de son effectivité. C’est alors que Marx parle le langage de la fatalité. Vadée ne le néglige pas mais il l’explique par une intention polémique qui n’est pas dénuée de signification théorique : le langage de la fatalité promise viserait les classes dominantes, alors que le langage de l’activité requise s’adresserait aux classes dominées. Hypothèse séduisante, qui indique comment Marx, désormais, doit être compris. Mais est-elle pleinement convaincante, si l’on s’en tient à ce que Marx écrit ?

En effet, la tentation de Marx de présenter le communisme, non comme une fatalité s’imposant du dehors à une société déchirée en classes antagoniques, mais bien comme une nécessité inexorable, affleure en maintes occasions.
Selon Marx la nécessité du communisme est une nécessité posée par l’histoire : c’est une nécessité dont l’histoire, et non plus la seule raison, impose l’actualité et l’urgence parce qu’elle en pose la possibilité[[Du moins est-ce ainsi que l’on peut comprendre, par exemple, cette affirmation d’Engels : « Depuis l’apparition du mode de production capitaliste, la prise de possession de l’ensemble des moyens de production par la société a bien souvent flotté plus ou moins vaguement devant les yeux tant d’individus que de sectes entières, comme idéal d’avenir. Mais elle ne pouvait devenir possible, devenir une nécessité historique qu’une fois données les conditions effectives de sa réalisation. » Socialisme utopique et socialisme scientifique, Éd. Sociales, bilingue, pp. 179-191 (souligné par moi).. Mais le communisme est historiquement nécessaire, en un second sens, parce que sa nécessité est accomplie par l’histoire, et non simplement posée par elle. La nécessité posée par l’histoire est alors reconnue comme la nécessité immanente à l’histoire : la nécessité qui s’accomplit dans l’histoire et que l’histoire accomplit – la nécessité dont l’histoire impose l’existence ou l’effectivité. Ainsi la nécessité inévitable peut être comprise, alternativement ou conjointement, comme une nécessité dont l’histoire réalise la possibilité et comme une nécessité dont l’histoire promet l’accomplissement.

Cette équivoque est renforcée par la conception de la dialectique historique que Marx fait jouer dans ses tentatives de démonstration et/ ou d’exposition.
Les oeuvres de 1844-1845 fondent la nécessité d’une émancipation humaine totale sur la dialectique d’une réalisation de l’essence humaine dans des formes d’existence qui lui soient adéquates. Or cette réalisation est promise : par un processus de négation de la négation qui se confond avec le communisme, «énigme résolue de l’histoire humaine».
Dans les oeuvres postérieures, en dépit de l’effacement de la dialectique de la réalisation de l’essence humaine, la nécessaire dissolution du mode de production capitaliste et la nécessaire instauration du communisme restent prises, dans quelques énoncés célèbres, dans la dialectique de la négation de la négation, et recourt, en l’empruntant à Hegel, à la dialectique de la possibilité et de l’effectivité[[Nous nous proposons de revenir plus en détail sur cette question dans un prochain numéro de Futur antérieur consacré à Hegel..
Or Hegel soutient que «lorsque toutes les conditions sont présentes, la Chose doit nécessairement devenir effective (…) »[[Encyclopédie des Sciences philosophiques, trad. Bourgeois, Vrin, t. 1, p. 396.. La présence de l’intégralité des conditions est identique à son effectuation. La possibilité réelle est identique à l’effectivité et « cette identité de la possibilité et de l’effectivité est la nécessité »[[Idem, p. 232.. Marx, quand il s’agit de nécessité historique du communisme, semble certifier comme inéluctable historiquement et prospectivement ce que Hegel conçoit logiquement et rétrospectivement. Ce faisant, Marx procède à une démonstration de la nécessité de la possibilité d’un nouvel ordre social en cédant à la tentation d’une démonstration de la nécessité de l’effectivité de cet ordre social. Du même coup, il propose une simulation hypothétique du contenu du communisme, en cédant à la tentation de le présenter comme la résolution historique d’une énigme, au risque d’attribuer la possibilité du communisme à des promesses historiques qui neutralisent la stratégie.

3. Stratégie du communisme ?

La possibilité réelle de la liberté resterait une possibilité encore abstraite si Marx, penseur du possible, n’était un penseur des conditions de sa réalisation. Et Marx ne se prive pas d’indiquer des voies qui se donnent pour cohérentes (mais dont il conviendrait d’apprécier les tensions, voire les contradictions) et transparentes (mais qui, l’histoire aidant, ne peuvent plus dissimuler leur opacité).

La possibilité du communisme dépend des conditions qui rendent possible son instauration. Aussi peut-on être surpris que l’examen de ces conditions soit à peine abordé, alors qu’elles ne sont nullement extérieures au problème de la possibilité. En effet, si Michel Vadée, avec précision, analyse le contenu du « règne de la liberté » et parcourt certaines conditions de sa possibilité (l’activité, la technique, les crises), il est nettement plus discret sur les conditions de son avènement, en particulier sur les thèses fondamentales de Marx sur la nécessité de la révolution, de la dictature du prolétariat, de la transition au communisme et des formes sociales du communisme lui-même.
Ainsi, la possibilité de la révolution n’est que partiellement envisagée, dès lors que le rôle attribué par Marx à la vocation révolutionnaire du prolétariat ne fait pas l’objet de l’examen qu’elle mérite. De même, les conditions de la domination politique du prolétariat ne sont qu’évoquées, quand l’on évite de parler de sa dictature et des conditions de sa réalisation. Enfin, la transition au communisme, dont dépendent l’existence et la réalisation de la possibilité réelle, menace d’être évacuée, si les normes dont Marx prétend établir la possibilité ne sont pas restituées.
Sur tous ces points, les silences de Michel Vadée ne sont pas (ou pas seulement) gênants parce qu’ils nous privent des moyens de vérifier l’actualité de la pensée de Marx (dont l’auteur prend soin de nous dire qu’elle n’entrait pas dans son propos)[[L’auteur signale que son propos est de « saisir ce que Marx pensait, non s’il avait raison pour son temps, ni si toutes ses idées essentielles conservent leur part de vérité aujourd’hui » (p. 483, note 14)., ils le sont parce qu’ils en brisent la cohérence (dont dépend la cohérence de la lecture proposée, dès lors qu’elle prend sélectivement, mais précisément, la possibilité pour objet).

Or, les équivoques entretenues par les figures dialectiques de la nécessité culminent précisément dans les conceptions marxiennes de la nécessité de la révolution, de la dictature du prolétariat, de la transition au communisme et du communisme lui-même : au point que les impératifs stratégiques menacent d’être engloutis par des promesses historiques.
En effet, la nécessité de la révolution est présentée par Marx non seulement comme une condition indispensable, mais comme une destination inéluctable. De même, la nécessité de la dictature du prolétariat est présentée (indissolublement ou alternativement ?) comme un objectif stratégique et une destination historique[[Comme le montrent les formulations célèbres où Marx affirme que la dictature du prolétariat est «point de transition nécessaire pour arriver à la suppression des différences de classe en général » (Les Lattes de classes en France, E.S., p. 147), qu’il a démontré que « la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat » (Lettre à Weidemeyer, 5 mars 1852), «une période de transition politique où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat » (Critique du programme de Gotha).. Enfin, Marx présente la transition au communisme comme une condition requise, sans expliciter la nature de la nécessité qui parcourt cette transition, mais en laissant entendre que s’imposeront nécessairement des modalités d’organisation du pouvoir, de la production et de la consommation qui lui soient adéquates. Ainsi, l’ambiguïté des figures dialectiques convoquées pour établir la nécessité du communisme redouble l’opacité des formes historiques revendiquées pour accomplir la réalisation de sa possibilité.
Il se vérifie alors que tant que le possible reste dans son oeuvre une catégorie stratégique, qui doit être pensée aussi loin que le permet le refus des utopies abstraites, Marx demeure un penseur du possible. Mais le possible menace de virer à la catégorie téléologique si la nécessité du communisme se confond avec sa fatalité, et l’actualité de la liberté avec sa promesse.

On comprend ainsi en quel sens et à quel coût Michel Vadée, qui restitue admirablement la richesse de la conception marxienne de la possibilité, en néglige, nous semble-t-il, la cohérence, au moins apparente, quand il s’agit de la possibilité du communisme et l’ambivalence, du moins latente, quand il s’agit de sa nécessité. Or cette cohérence est aujourd’hui non seulement historiquement, mais surtout théoriquement compromise. Et cette ambivalence invite à opposer le penseur du possible, non seulement à ses interprètes platement déterministes, mais aussi à lui-même. Marx contre Marx : tel serait alors, avec toutes les précautions requises, le fil conducteur d’une critique interne.
Mais pour que celle-ci soit féconde encore faut-il qu’une lecture intensive de l’oeuvre de Marx permette de défaire les deux images, couramment superposées, du théoricien d’une histoire automate et du messager d’une société totalitaire. C’est ce qu’accomplit l’ouvrage de Michel Vadée qui, par son ampleur de vue et l’intensité de l’éclairage qu’il diffuse, témoigne pour la complexité et la fécondité d’une oeuvre rendue à sa visée première : le libre développement de chacun comme condition du libre développement de tous.